Caroline & Rivière d'étoiles
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Le Sac à dos

     Bryce canyon. Un joyau de lumière et de couleurs, enchâssé dans une brèche de la montagne.

Caroline et Rivière d'Etoiles suivaient une piste en terre sous des sapins. C'était un chaud samedi d'été. Quittant le sous-bois, puis passant sous une autre pinède, elles arrivèrent au bord d'un précipice. Une immense vallée s'ouvrait largement vers l'horizon. Une forêt de roches rouges, oranges, roses, presque blanches à certains endroits, s'illuminait sous le soleil en un gigantesque labyrinthe, telles les flammes démesurées d'un feu pétrifié. Bryce Canyon.

Elles s'assirent sur les racines d'un sapin au bord de l'abîme et pique-niquèrent. Impossible d'y descendre. La pente trop raide n'offre aucune prise. Elles aperçurent un sentier, tout au fond, mais d'où venait-il ? Elles n'en savaient trop rien.

Quelques minutes plus tard, se penchant pour suivre des yeux un lapin qui se sauvait, elles aperçurent un sac à dos dix mètres en contrebas, bloqué dans sa chute par une cheminée rocheuse rouge. Il semblait traîner là depuis quelques jours.

-Je ne vois pas comment aller le chercher, déclara Caroline en se penchant un peu plus. Si on se laisse glisser sur ce plan incliné, on va dégringoler comme sur un toboggan. On risque de se casser un bras ou une jambe, et, de toute façon, on ne pourra pas remonter.

-Et puis ce sac ne nous concerne pas, enchaîna Rivière d'Etoiles. Un promeneur maladroit l'aura sans doute perdu.

-Ton promeneur se trouve peut-être tout en bas, fit Caroline. Il ne reprendra jamais son sac, s'il est mort.

-J'espère bien que non, s'inquiéta Rivière d'Etoiles. Viens, continuons notre balade. Si tu veux, on reviendra ici la semaine prochaine. S'il traîne toujours là, cela voudra dire qu'il n'appartient plus à personne. On essayera de le récupérer.


Les deux fillettes, curieuses, revinrent le week-end suivant. Elles emportaient, à tout hasard avec elles, une longue corde au bout de laquelle elles avaient fixé un crochet. Elles retrouvèrent l'endroit et aperçurent le sac à dos. Il se trouvait à la même place exactement.

Elles tentèrent de descendre un ou deux mètres plus bas, mais, plutôt que de se rompre les os, elles préférèrent se mettre à quatre pattes près du bord et laissèrent glisser la corde.

L'opération de récupération s'avéra plus difficile que prévu. Le crochet refusait systématiquement de se placer sous une des sangles qui servaient à porter le sac. Enfin, à force de patience, Rivière d'Etoiles parvint à fixer le crochet. Les deux filles tirèrent alors la corde vers elles et le remontèrent le long de la paroi jusqu'à portée de main.

Elles retournèrent sous les sapins et s'assirent contre un arbre.

Elles ouvrirent, impatientes, leur trouvaille. Elles y découvrirent d'abord un revolver. Faisant glisser le barillet entre ses doigts, Caroline constata qu'il ne restait plus que quatre balles dans le magasin cylindrique de l'arme.

Ce sac à dos contenait aussi plusieurs boîtes. Les deux amies y trouvèrent des bijoux en or, sertis de pierres précieuses, des bracelets, des colliers, des broches, quelques montres en or.

Enfin, elles sortirent un portefeuille, bourré de près de deux mille dollars. Une carte de visite glissée dans un repli indiquait un nom et une adresse.

Les deux fillettes, certaines qu'elles venaient de découvrir le sac à dos d'un voleur, se posèrent plusieurs questions. L'homme était-il mort au fond de la vallée ? Ou bien avait-il perdu son sac en trébuchant sur le bord? Mais alors, pourquoi ne venait-il pas le récupérer ?

Elles mémorisèrent soigneusement l'adresse indiquée dans le portefeuille. Elles y replacèrent tous les objets.

Avant d'y remettre le revolver, Caroline proposa à son amie de tirer. Elle indiqua une canette qui traînait au sol à côté d'une poubelle située à vingt mètres et qui pouvait servir de cible.

-Tu sais te servir d'une arme? s'inquiéta Rivière d'Etoiles.

-Papa m'a appris, répondit Caroline. On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie, m'a dit un jour mon père. Tu dois savoir te servir d'un revolver, ma chérie. Nous ne sommes pas toujours à la maison, maman et moi, et nous habitons isolés dans les collines. Tu dois pouvoir protéger tes trois petits frères en cas de besoin.

Rivière d'Etoiles refusa de tirer, prétendant que cela ferait trop de bruit. Les fillettes rangèrent l'arme dans le sac à dos, et, à l'aide de la corde et du crochet, elles le replacèrent à l'endroit où elles l'avaient trouvé. Elles récupérèrent la corde et retournèrent chez elles.


Le lundi, juste après l'école, elles ont trente minutes avant que les bus ne démarrent et reconduisent les enfants jusqu'à leurs habitations. Elles profitèrent de cette demi-heure pour aller à l'adresse qu'elles avaient retenue, en compagnie, l'une de ses petits frères Timothy et Geoffrey, et l'autre de Nicole-Chelly et Bouton d'or.

Elles arrivèrent au bout d'une avenue à la périphérie de Blanding, près d'une maison qui montrait tous les signes d'un bâtiment abandonné. La grille, entrouverte, penchait vers une haie mal taillée. L'herbe n'avait plus été coupée depuis longtemps. Un petit sentier, envahi de plantes rampantes et piquantes, menait à la porte d'entrée presque sortie de ses gonds.

Les deux amies frappèrent, appelèrent. Personne ne répondit. Elles entrouvrirent la porte prudemment et pénétrèrent, le coeur battant, à l'intérieur de la maison. Les deux aînées avaient obligé les petits frères et petites soeurs à rester dans la rue, sagement.

Elles parcoururent les différentes pièces de la maison vide. La cuisine, le salon, la salle à manger, les deux chambres. A part quelques canettes, une bouteille cassée, une petite statuette tirelire d'enfant qu'elles trouvèrent sur une étagère sale, tout était vide.

Elles ressortirent et coururent prendre leur bus avec les plus jeunes, sinon ce n'est pas une heure qu'elles marcheraient pour retourner chez elles mais deux... ou bien la terrible tante Esther les attendrait, je t'en ai parlé dans la première aventure.


Le lendemain, profitant de l'heure du midi, Caroline et Rivière d'Etoiles demandèrent à leur professeur, expliquant brièvement leur aventure, la permission d'aller chez le shérif.

Elles furent reçues assez rapidement, et parlèrent de leur découverte. Elles relatèrent leur passage à la maison du voleur. Le policier les gronda. Elles avaient été imprudentes. Le bandit pouvait se trouver encore là et leur faire du mal. Puis le commissaire téléphona à l'école et annonça que les deux fillettes ne reviendraient pas cette après-midi. Il les emmenait afin d'aller récupérer ce sac à dos.

Elles partirent donc en véhicule tout terrain dans la montagne avec le shérif et son adjoint. Ils empruntèrent assez vite un petit sentier et parvinrent au bord du précipice. Le sac se trouvait où elles l'avaient laissé. Elles expliquèrent aux policiers l'épisode de la corde et du crochet. L'adjoint les trouva fort intelligentes. Eux utilisèrent le treuil du véhicule et le shérif saisit enfin le sac à dos. Il en vérifia le contenu et relut le nom et l'adresse du voleur.

-Cela correspond tout à fait à un dangereux bandit que nous recherchons. Il a déjà commis deux meurtres, les filles, expliqua le policier. C'est une bien triste histoire. Cet homme, marié, a deux enfants, deux fillettes de votre âge, semble-t-il. Elles doivent être bien malheureuses avec un papa pareil. Il a quitté la ville sans laisser d'adresse comme d'habitude, mais grâce à vous, on a une chance de le coincer.

Revenues au bureau du shérif, Caroline et Rivière d'Etoiles furent interviewées par un représentant du journal local. Il prit quelques photos d'elles et écrivit un article très élogieux. Nos deux amies furent fières de le montrer aux parents et aux amis le jour suivant.

Le shérif leur remit également à chacune la somme de cent dollars. La prime promise au cas où l'on donnerait des informations précises permettant de retrouver le voleur. Une fameuse somme pour deux petites filles pas bien riches. Mais l'une comme l'autre remirent l'argent à leurs parents au lieu de le transformer en cadeaux et en bonbons.

Revenant chez elles, nos amies se rappelèrent avoir entendu un dialogue entre le shérif et son adjoint sur la route du retour. Les deux hommes évoquaient la probabilité de l'existence d'un autre sac, peut-être même deux. Caroline et Rivière d'Etoiles songèrent que si elles les découvraient, elles recevraient peut-être une autre prime.

Le dimanche suivant, elles repartirent vers le canyon. Elles décidèrent de marcher le long du bord du précipice, sans risquer toutefois de descendre, et de regarder soigneusement si elles ne découvraient pas un autre sac.

Elles longèrent donc le bord du ravin sous un soleil radieux. Elles ne savaient pas qu'elles étaient observées à distance par un homme qui portait des jumelles retenues par une lanière en cuir autour du cou. Il suivait attentivement les petites et scrutait par moments la route déserte.

Un peu plus tard, Caroline et Rivière d'Etoiles s'assirent pour pique-niquer. Elles ouvrirent leur sac à dos et burent un grand coup à leurs gourdes.

Le voleur s'approcha en rampant et puis bondit vers elles, les menaçant avec un revolver.

-Je vous reconnais. Votre photo en première page du journal me le prouve. Un des deux sacs que j'ai perdus se trouve au poste de police, à cause de vous. Donnez-moi l'autre. 

Nos deux amies comprirent immédiatement qu'elles avaient affaire au dangereux bandit poursuivi par le shérif.

-Rendez-moi l'autre, répéta l'assassin. Vous croyez pouvoir le garder pour vous, petites voleuses.

-Nous ne l'avons  pas trouvé, affirma Caroline.

Rivière d'Etoiles, coeur battant, n'osait rien dire.

-Je ne vous crois pas, sales menteuses, cria l'homme.

-Nous n'avons pas votre second sac, monsieur, je vous dis la vérité.

-En ce cas tant pis pour vous. Debout. Avancez vers ma voiture. Je vous emmène. Vous finirez bien par parler.

Arrivé à son véhicule, il leur attacha les mains et les pieds avec de la corde et les coucha dans la benne d'une camionnette, un pick-up. Puis il démarra en trombe et roula dans un sous-bois.

Ni Caroline ni Rivière d'Etoiles ne purent faire quoi que ce soit pour se sauver. Trop bien ficelées, elles ne réussirent pas à se libérer. Et puis, avec leurs pieds liés, elles riquaient de se blesser si elles sautaient du véhicule en marche.


L'homme roula une trentaine de kilomètres sous des arbres, puis dans le désert, et parvint à un endroit étrange, impressionnant, même un peu fantomatique dans le soir. Cet endroit s'appelle le "Devils Garden Rock".

Une quarantaine de rochers rouges s'y dressent vers le ciel, à plusieurs endroits, tels des hautes cheminées. Tantôt en rang serré, tantôt dispersés et donc séparés les uns des autres par un grand espace. Ils sont le fruit de l'érosion d'une rivière aujourd'hui à sec dans ce désert brûlé de soleil.

Le bandit prit une échelle et fit monter les fillettes, après les avoir détachées, sur l'une des colonnes rocheuses les plus solitaires. Une fois parvenues tout en haut, il retira l'échelle.

-Voilà, si vous essayez de sauter ou de vous enfuir, vous allez vous casser les bras et les jambes. Vous resterez là au-dessus et vous ne pourrez descendre et recevoir à boire et à manger que lorsque vous m'expliquerez où vous avez caché mon second sac.

Leurs cris, leurs supplications, demeurèrent vains. L'homme ne les croyait pas. Il s'éloigna vers une caravane que nos amies venaient d'apercevoir derrière d'autres rochers, caravane près de laquelle jouaient deux petites filles de leur âge.


Caroline et Rivière d'Etoiles souffrirent d'abord de la chaleur sur ce rocher. Le soleil brûlait. Pas un nuage en vue...

Elles observèrent leur prison. Impossible de descendre. L'une comme l'autre, même en s'aidant mutuellement, risquait de se rompre les os en tombant sur des pierres plusieurs mètres plus bas. Elles attendirent donc, espérant qu'on viendrait vite les délivrer, mais le soir arriva et aucun véhicule n'apparut sur la piste, pas même à l'horizon.

Après le coucher du soleil, la température chuta rapidement. Le froid remplaça la chaleur. Un froid de plus en plus vif. Le voleur s'approcha des fillettes.

-Vous allez crever de froid, là-haut, cette nuit. Et vous devez avoir faim. Vous ne voulez toujours pas me dire où vous avez caché mon second sac à dos ?

-Mais puisqu'on vous dit qu'on ne l'a pas retrouvé, répondit Caroline.

-Je ne vous crois pas, cria l'homme. Tant pis pour vous. Je vous laisse là au-dessus pour la nuit. Je vous conseille de ne pas dormir toutes les deux en même temps, car si l'une bouge dans son sommeil, elle risque de se tuer en tombant si l'autre ne la surveille pas.

Le bandit retourna vers sa caravane et se mit à table avec son épouse et ses deux fillettes.

-Tu vas les laisser là au-dessus toute la nuit ? demanda la femme.

-Et pourquoi pas ? répondit son mari. Elles ne peuvent pas s'enfuir et là-haut, elles ne risquent pas de me dénoncer.

-Elles vont mourir de froid, avertit la maman des petites. On vient d'annoncer zéro degré pour cette nuit à la radio.

L'homme haussa les épaules.

 

Un quart d'heure plus tard, les deux fillettes du voleur se glissèrent dans leurs sacs de couchage. Elles regardaient par la petite fenêtre de la caravane. La lune venait d'apparaître dans le ciel étoilé. Un peu de vent faisait bouger les quelques arbres rabougris du désert. Elles songèrent aux deux petites filles de leur âge, là-haut, sur le rocher. Elles devaient avoir bien froid.

Caroline comme Rivière d'Etoiles grelottaient. Caroline dans son short et son t-shirt, Rivière d'Etoiles dans sa salopette et son simple t-shirt elle aussi. Elles se serraient l'une contre l'autre pour tenter de résister au froid. Elles avaient faim aussi. Assises sur le rocher, elles se demandaient comment elles allaient passer une nuit dans un froid pareil.

Soudain, elles entendirent un léger bruit et elles virent une échelle s'appuyer contre le rocher à côté d'elles.

-Venez, fit une petite voix à peine audible. Vite. Dépêchez-vous.

Elles descendirent rapidement par l'échelle et aperçurent les fillettes du bandit.

-Sauvez-vous. On ne veut pas que vous mouriez de froid, ma soeur et moi. Sauvez-vous. Suivez la route vers la gauche. La ville de Blanding se trouve à trente kilomètres environ. Peut-être y arriverez vous cette nuit ou alors demain matin. Et si vous courez, vous sentirez moins le froid. Bonne chance.

Caroline et Rivière d'Etoiles les remercièrent et se sauvèrent.


Elles marchaient depuis près d'une heure sur cette piste à peine tracée, mais, heureusement, bordée à gauche comme à droite, tantôt d'un fossé, tantôt d'un petit rebord de terre, ce qui leur permettait de ne pas perdre leur route.

Se retournant soudain, une intuition sans doute, Rivière d'Etoiles aperçut deux phares allumés au loin. Nos amies comprirent que le bandit, monté dans son pick-up, venait les chercher.

Elles quittèrent aussitôt le chemin, s'éloignèrent de quelques mètres à peine et se mirent à plat ventre dans le sable et la rocaille, derrière quelques plantes piquantes. Elles ne bougèrent plus.

La voiture passa sans s'arrêter. L'homme se trouvait au volant. Elles aperçurent vaguement sa silhouette. Elles ne le reconnurent pas, mais cela ne pouvait être que lui. Elles retournèrent ensuite sur le chemin.

-II faudra faire attention, Caroline, parce qu'il va sans doute bientôt revenir par la même piste, fit Rivière d'Etoiles.

En effet, une heure plus tard, elles aperçurent les phares trouant la nuit du désert. Nos amies se cachèrent à nouveau, derrière un petit rocher cette fois, à dix mètres de la route.


Elles marchèrent toute la nuit. Quand elles grelottaient trop de froid, elles couraient et dès qu'elles se sentaient trop épuisées pour courir, elles marchaient de nouveau.

L'aube pointa à l'horizon, lançant peu à peu ses couleurs rouges, oranges et jaunes, flamboyantes, vers le firmament où les étoiles disparaissaient une à une.

Le paysage était différent. Fini le désert plat, jusqu'à l'horizon. Nos amies traversaient un passage accidenté, une vallée étroite. Des rochers titanesques et des arbres bordaient la piste. Elles ne devaient plus être très loin de Blanding.

Soudain, se retournant, ce qu'elles faisaient régulièrement à présent, elles aperçurent un peu de poussière sur la piste. Cela devait être le pick-up du bandit. Elles se cachèrent derrière un rocher. Une fois encore, le véhicule passa sans les remarquer.

Les fillettes revinrent sur le chemin, malgré le danger d'y croiser le voleur. Mais si non, elles risquaient de se perdre. Elles marchaient le plus rapidement possible, malgré la faim, la soif, et la fatigue d'une nuit sans sommeil. Courageuses, elles savaient qu'elles ne se trouvaient plus très loin de leurs parents. 

Soudain, la camionnette apparut en sens inverse, dans un tournant. Trop tard pour l'éviter. Elles s'enfuirent toutes les deux dans les broussailles du sous-bois. Le voleur arrêta aussitôt son véhicule et courut derrière elles.

-Il nous rattrape. Il faut se séparer, réfléchit tout haut Rivière d'Etoiles.

-Je ne veux pas, supplia Caroline. On va se perdre dans ces bois, et on ne va pas se retrouver.

-II faut se séparer, insista Rivière d'Etoiles. Si on reste ensemble, on sera prises toutes les deux. Il ne peut pas nous suivre toutes les deux à la fois. S'il en prend une, l'autre peut aller chez le shérif. On connaît la cachette du bandit. La prisonnière sera vite délivrée.

-Tu as raison, hélas, soupira Caroline, qui savait qu'à deux, on a moins peur que toute seule.

L'une partit vers la gauche, l'autre vers la droite, sous les arbres.


Caroline atteignit un endroit étrange. Un amoncellement de hauts rochers truffés d'anfractuosités bloquait le passage au pied d'une mésa, une colline au sommet plat, en forme de table. Un éboulement sans doute. Elle se glissa sans hésiter dans un passage étroit.

Après deux minutes, elle aperçut le voleur à une vingtaine de mètres. Il scrutait dans toutes les directions. Il venait de comprendre qu'il les avait perdues toutes les deux. Il eut un geste de colère et lança un juron.

Notre amie le vit faire demi-tour et retourner vers sa camionnette. Elle sortit de sa cachette et le suivit de loin. Elle entendit le "clac- clac" des portières.

Mais, soudain, elle songea qu'un homme seul, n'a aucune raison de claquer deux portières. Le bruit qu'elle venait d'entendre correspondait plutôt celui d'un canon de fusil qu'on arme car on s'apprête à tirer.

Le bandit revenait. Il voulait les tuer. Il espérait trouver leur cachette, sans doute pas très loin de la route, car si elles s'en éloignaient trop, elles risquaient de se perdre dans cette région boisée et vallonnée.

-Oui, elles ne sont pas loin, murmura le voleur entre ses dents. Je vais les trouver.

Caroline s'en aperçut à temps. Elle comprit qu'il revenait vers l'endroit où elle s'était faufilée entre les rochers. Elle s'éloigna en courant sous les pins longeant la base de la mésa. Les plantes à picots griffaient ses bras et ses jambes mais la dissimulaient.

Bientôt, elle n'entendit plus rien. Elle s'arrêta, essoufflée, debout derrière un tronc d'arbre. Elle écouta. 

-Gagné, dit-elle en le voyant s'éloigner.

Elle revint sur ses pas, mais elle ne retrouva plus la route. Elle comprit qu'elle s'était égarée dans les bois.

Ne pouvant observer la direction à suivre pour atteindre Blanding, elle tenta l'escalade de la mésa. Là-haut, elle pourrait apercevoir sa ville, avec un peu de chance.

L'ascension fut particulièrement pénible. Il lui fallut presqu'une heure pour atteindre le sommet plat de la colline. De là-haut, juchée sur un rocher, elle aperçut, très loin à l'horizon, quelques maisons qui pouvaient être celles de la banlieue.

Mais, surtout, à quelque deux cents mètres d'elle, sur la même mésa, elle eut le bonheur d'apercevoir Rivière d'Etoiles. Elle cria mais l'autre fillette n'entendit pas. Caroline descendit rapidement de son promontoire et marcha en direction de son amie. Elle appela, cria encore, et les deux fillettes se retrouvèrent avec bonheur.

-On a moins peur à deux, dit Caroline en souriant.

Elles se remirent en route. 

Elles marchèrent la journée entière, montant et descendant les collines, traversant les ruisseaux asséchés, escaladant des roches escarpées, évitant les routes. Affamées, elles tentèrent à deux reprises de manger des baies sauvages, mais leur acidité et leur goût étrange leur faisaient craindre du poison. Elles les recrachèrent. Rivière d'Etoiles découvrit une flaque d'eau claire dans un étroit passage entre des rochers. Elles y burent et se rafraîchirent en y mouillant leurs habits.

Le soir, elles se trouvaient toujours dans les buissons aux épines menaçantes. Elles avaient sans doute dévié de leur objectif. Vraiment épuisées, elles n'en pouvaient plus. Et aucune piste à suivre en vue. Elles s'arrêtèrent un instant pour reprendre leur souffle.

La nuit allait tomber.

 

-On va se perdre encore plus quand il fera noir, s'inquièta Caroline.

-Non, rassura Rivière d'Etoiles, car on va regarder le ciel. Mon père m'a appris à l'observer. Une étoile ne bouge pas de toute la nuit, l'étoile du nord, l'étoile polaire. Il suffira de marcher vers elle. On croisera une route. On cessera de tourner en rond. Tu vas voir, on va s'en sortir.

-J'ai si faim, soupira Caroline.

-Moi aussi, avoua son amie. Si on ne quitte pas ce désert, on finira par y mourir. Allez viens. On va se débrouiller. On va réussir, j'en suis certaine.

Elles marchèrent sous le ciel noir étoilé, s'encourageant l'une l'autre. Elles s'arrêtaient parfois un instant pour écouter ou observer la nuit. Enfin, elles aperçurent des lumières au loin. Les lueurs de Blanding.

Elles se mirent à courir, encouragées par un fol espoir, et parvinrent au poste du shérif vers minuit.

Pendant qu'elles mangeaient et buvaient, les policiers se dépêchèrent d'annoncer la bonne nouvelle aux parents, qui arrivèrent le plus rapidement possible près de leurs deux filles.

 

Puis, nos deux amies épuisées trouvèrent encore le courage de se remettre en route immédiatement et d'accompagner les papas, le shérif et ses hommes vers le repaire du bandit. Ils y arrivèrent en deux heures environ. Les policiers roulaient très vite sur ces pistes qu'ils connaissent par coeur.

On fouilla la caravane, toujours cachée derrière les arbres rabougris. On n'y trouva ni l'épouse ni les fillettes, ni non plus, hélas, le voleur.

Mais Caroline et Rivière d'Etoiles avaient eu la bonne idée de mémoriser le numéro d'immatriculation de la camionnette. Des barrages, installés le long des routes de l'état, permirent d'arrêter le bandit avec sa famille quelques heures plus tard, alors qu'il filait vers le Nord.

Nos deux amies se retrouvèrent au tribunal, devant le juge, la semaine suivante. Elles racontèrent leur terrible aventure.

A la fin de leur récit, elles demandèrent une faveur envers les deux filles du voleur.

-Sans elles, affirma Caroline, nous serions mortes sur le rocher où leur père nous avait laissées pour la nuit.

Le juge condamna le bandit à la prison à vie. Son épouse et les deux fillettes partirent vivre dans un autre état des Etats-Unis où elles purent commencer une nouvelle vie. Les petites retournèrent à l'école Elles ne vécurent plus loin de tous et de toutes, isolées, cachées, avec la peur du lendemain. Elles ne durent plus changer d'adresse au fil des jours.

Caroline et Rivière d'Etoiles ne les revirent jamais. Elles espèrent que leur nouvelle vie, là-bas, très loin, est meilleure que la précédente.