Caroline & Rivière d'étoiles
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La pierre qui parle

     -Ils étaient deux frères. Des jumeaux, précisa le grand père de Rivière d'Étoiles.

Le vieil homme organise souvent des veillées de contes pour les enfants du village indien, près de Blanding, la petite ville où vivent Caroline et son amie Rivière d'Étoiles et leurs parents. Les deux fillettes, âgées de dix ans, ne rateraient ces passionnantes séances pour rien au monde.

-Deux frères, donc, poursuivit le vieil homme, deux sorciers solitaires. Ils vivaient en ermites, loin de la civilisation qu'ils refusaient.

"Ils s'installèrent sur deux collines en forme de pyramide, situées l'une près de l'autre, séparées par un Wash, ces rivières pleines d'eau boueuse en cas d'orage et à sec le reste du temps.

"Chacun occupait sa cabane en planches, pour s'y abriter, y prier le grand Manitou, ou y rêver.

"Parfois, l'un ou l'autre venait en ville, mais jamais ensemble. Ils parlaient peu. Ils achetaient de la nourriture et repartaient.


"Un jour, un des deux frères annonça avoir fait une étrange découverte en marchant dans le désert. Il avait ramassé, disait-il, une pierre ronde, brune, très dure, et couverte de taches aux formes étranges, dessinées en relief.

"Mais surtout il affirma que cette pierre vibre et parle dans une langue inconnue. Elle répète des mots énigmatiques.

"On se moqua de lui. Certains le traitèrent de vieux fou. D'autres pensèrent que le soleil du désert dérangeait son esprit.

"Le sorcier ne revint plus.


"Trois semaines plus tard, son jumeau arriva en ville. Il cherchait son frère, disparu depuis dix jours, disait-il.

"Lui aussi, devenait fou, aux dire des habitants. Il affirmait avoir découvert la pierre qui parle dans la cabane de son frère et y avoir entedu la voix de son jumeau dire des mots incompréhensibles.

"L'homme repartit dans le désert. On ne le revit jamais.

"Un shérif et trois de ses policiers se rendirent un jour aux deux pyramides de pierre. Ils visitèrent les cabanes, mais ne remarquèrent rien d'anormal.

"Plus étrange encore, personne ne découvrit leurs corps ni les fameuses pierres qui parlent... Personne ne les entendit...

-Cela s'est passé il y a longtemps, grand-père ? demanda Rivière d'Étoiles.

-Oui, au temps de ma jeunesse. Nous étions tous fascinés par cette histoire des pierres qui parlent.

-Où se trouvent ces pyramides ? interrogea Caroline.

-A trois jours de marche d'ici.

La fillette se tourna vers sa grande amie.

-Si on y allait ? Nous aurons bientôt une semaine de congé.

Elles n'ont toutes deux que dix ans, mais les épreuves de la vie les ont rendues fortes, l'une comme l'autre. Une semaine à parcourir les déserts, dormir à la belle étoile, marcher sur les pistes à peine dessinées et brûlées de soleil, se baigner dans les eaux douteuses des Wash ne leur fait pas peur.

L'aventure les appelait, les parents les laissèrent partir.


Le premier jour, les deux copines suivirent une route en terre qui menait de collines en vallées à l'ombre de grands arbres. Plusieurs fois elles se baignèrent dans un torrent frais, venu des sommets, le long de la route ou lors d'un passage à gué.

Elles passèrent la nuit enroulées dans la couverture qu'elles emportaient, dans une petite grotte aperçue au pied de rochers escarpés, bien à l'abri du couguar ou autres fauves nocturnes.

Le deuxième jour, le chemin devint peu à peu une simple piste rocailleuse. Le paysage changeait.

Quittant les hauteurs, elles entraient dans des zones plus désertiques. Les arbres se faisaient rares et les herbes plus sèches et plus piquantes. Le torrent évaporait son eau qui se mêlait à présent de limons et de boues. Cela n'empêcha pas les deux amies de s'y rouler plusieurs fois pour se rafraîchir, quitte à tâcher leurs vêtements, car la chaleur devenait insupportable.

Le troisième jour fut vraiment éprouvant, torride. Le désert plat, parsemé de roches aux formes étranges, gisant ici ou là, n'offrait plus aucune ombre. Le ruisseau, épais, jaune, boueux, ne les attirait plus guère. Son eau tiède, presque chaude, n'apportait plus aucune fraîcheur.

Caroline s'y plongea quand même et en ressortit brune de la tête aux pieds, le jean et le t-shirt lourds et sales.


Au loin se dressaient les deux collines. Elles y arrivèrent au soir. Elles choisirent au hasard celle de gauche, un rien plus proche, pour y passer la nuit.

Elles gravirent un raidillon de cinquante mètres de dénivelé, formant la base de la pyramide et s'arrêtèrent devant une cabane en planches adossée à une colonne de pierre rouge qui menait au sommet de l'étrange site naturel.

L'intérieur était pauvre et à l'abandon. Une table, deux bancs, couverts de poussière. Une fenêtre aux carreaux sales, d'où on apercevait l'autre pyramide.

Le soleil se couchait.

Les deux amies déroulèrent leurs couvertures sur le sol, après avoir vérifié avec soin l'absence d'araignées, de scorpions et autres bêtes effrayantes. Elles s'y glissèrent après un petit grignotage dans leurs provisions déjà bien entamées au cours des trois jours de marche.

Elles s'endormirent aussitôt.


Le lendemain, elles s'éveillèrent tôt. Elles sortirent de la cabane et observèrent l'étrange site avec attention. Elles découvrirent assez vite une échelle indienne au creux d'une anfractuosité de la colonne de roche.

Ces échelles consistent en troncs d'arbres, calés en oblique dans une large fente rocheuse et taillés, à intervalle régulier, d'une encoche où poser les pieds, tandis qu'on se tient à la paroi avec les mains. Une ascension périlleuse.

Les deux amies escaladèrent pourtant cette cheminée naturelle et parvinrent à se hisser à son sommet, une surface plane de deux mètres sur deux environ.

Quelques cailloux jonchaient le sol de cette étrange terrasse. Caroline en prit quelques-uns et les secoua. Aucun ne réagit, bien sûr ! 

Puis elle en aperçurent un autre, sphérique et fendu d'une longue fissure qui en faisait presque le tour. Elle le saisit et le fit tourner entre ses doigts. Il ressemblait à un marron, ou mieux, à un coquillage double, une coque à deux valves, mais sans les rainures parallèles qui les caractérisent.

Elle ressentit une vibration.

-Cette pierre tremble dans ma main, s'écria la fillette.

Rivière d'Étoiles s'en saisit et perçut elle aussi la vibration. Elle la porta à son oreille.

-Ecoute, elle parle !

- Imissen donalu. Imissen donalu. Imissen donalu...

-Je ne comprends pas ce qu'elle dit. C'est peut-être un dialecte d'une tribu indienne, risqua Caroline.

-Non, cela ne ressemble à rien, fit Rivière d'Étoiles.

Elles l'emportèrent et redescendirent à la cabane.


Midi brûlait le désert de sa chaleur torride. La lumière aveuglait. Les deux amies, pourtant, se dirigèrent vers l'autre montagne. Elles passèrent la rivière, réduite à cet endroit à l'état de ruisseau boueux.

Caroline s'assit au bord et mit les pieds dans le courant. L'eau passait à peine cinq centimètres au-dessus de ses chevilles, et cependant, elle ne les voyait plus, à cause du sable et du limon vaseux.

-Tu ne vas pas te rouler là-dedans ? s'inquiéta Rivière d'Étoiles.

Son amie répondit par un sourire et s'allongea dans l'eau trouble.

-Cela rafraîchit quand même un peu, dit la fillette en se relevant, ruisselante.

-Tu es belle ! On dirait un crapaud géant couvert de bave gluante.

Soudain, la pierre située dans la poche arrière du jean de Caroline se mit à vibrer. Notre amie la prit en main. Pas besoin de la porter à l'oreille pour l'entendre, cette fois.

- Gounoulou. Gounoulou. Gounoulou...

-Plonge-la dans l'eau, lança Rivière d'Étoiles. C'est peut-être ce qu'elle demande.

Caroline l'immergea. Elle cessa de vibrer et se tut.


Que signifiait ce nouveau phénomène ? Les deux amies se regardèrent, l'une ruisselante d'eau boueuse et l'autre qui transpirait sous le soleil brûlant. Caroline reprit la pierre. Elle ne parlait plus.

-Tu crois que ce sont les sorciers jumeaux ?

-Que veux-tu dire ?

-Souviens-toi, Rivière d'Étoiles. Ton grand-père racontait, en parlant des deux frères, qu'on ne les vit plus et qu'on ne retrouva jamais leurs corps. Or, l'un d'entre eux, le jumeau de celui qui s'est volatilisé, prétendait reconnaître la voix de son frère en écoutant la pierre.

-Ce n'est qu'un conte.

-Et si c'était vrai ? La pierre, elle, existe vraiment, murmura Caroline.


Elles se rendirent à la seconde colline. Elle ressemblait comme l'autre à une cheminée. Un cône surmonté d'une fine roche verticale rouge de près de quarante mètres de haut.

Les deux amies visitèrent la seconde cabane. Tout à fait semblable à la première. Elle ne contenait, elle aussi, que trois meubles branlants et couverts d'une fine couche de poussière.

Elles découvrirent, à l'arrière de la masure, une échelle indienne fixée dans une faille du piton rocheux. Curieuses, elles l'escaladèrent.

Parvenues tout en haut, le spectacle apparut d'une incroyable beauté. Le désert de sable jaune, parsemé de roches orange et rouges, s'étendait à perte de vue, sauf à l'est où une barrière ocre, haute et en à-pic comme une falaise, barrait l'horizon et touchait le ciel bleu.

La chaleur était à peine supportable à cet endroit. Les deux copines sentaient la brûlure des pierres sous leurs chaussures de toile un peu trop fines. Les habits de Caroline et de son amie, déjà secs, un blue-jean trempé sèche en trois-quarts d'heure dans ces déserts, étaient bruns et raides de boue collante.


La pierre se mit à vibrer. La fillette s'en saisit et la posa sur le sol.

-Golétoï. Golétoï. Golétoï...

-Mais que dit-elle ?

-Ou bien, que veut-elle ?

-Golétoï. Golétoï. Golétoï...

La pierre clamait cela comme un cri, à présent, ou comme un appel, lancé vers l'infini des horizons.

Au loin, vers le sud, le ciel s'obscurcit. Un vent puissant se leva. Une tempête approchait. Les deux amies descendirent s'abriter dans la cabane.


Le vent devint bourrasques, qu'on entendait siffler entre les planches disjointes du refuge. Il levait les sables de la plaine qui à présent s'insinuaient partout. Le ciel, devenu noir, s'illumina d'éclairs qui zébraient les nuages et le désert de lumière argentée. Le tonnerre assourdissait.

-On dirait la fin du monde, souffla Rivière d'Étoiles.

-J'ai laissé la pierre qui parle là-haut, avoua son amie. On dirait qu'elle appelle et attire la tornade.

La pluie se mit à tomber avec force, avec rage. Elle fouettait les rochers et les murs de la cabane. Caroline en profita pour risquer trois pas dehors. Elle fut trempée d'eau claire en un instant.

-Viens, Rivière d'Étoiles. Profites-en toi aussi. Elle est tiède et rafraîchissante.

Les deux amies se trouvaient à présent debout sous l'averse violente. L'eau mouillait leurs visages, collaient les longs cheveux, brouillait la vue, trempait les habits, dégoulinait en ruisseaux le long de leurs corps, les débarassant de la boue accumulée les derniers jours.

La tempête cessa aussi vite qu'elle avait commencé. Une tache bleue apparut à l'horizon et s'étendit, envahissant le ciel. Le désert sécha en moins d'une heure sous le soleil revenu.


Les deux fillettes escaladèrent le piton rocheux pour aller reprendre leur pierre.

Quand elles parvinrent à l'étroite terrasse où elles l'avaient laissée, elles remarquèrent que l'étrange caillou était entr'ouvert, comme un bivalve sous la mer.

Il contenait deux rubis d'un rouge intense et qui lançaient leurs feux.

Caroline voulut s'en saisir mais la pierre ne lui en laissa pas le temps. Elle se referma. Impossible de l'ouvrir sans la briser.

Elle ne s'ouvrit plus jamais et elle ne parla jamais.

Les deux amies l'emportèrent le lendemain, en retournant à Blanding.


Souvent, le soir, dans sa chambre, Caroline observe sa pierre. Elle l'a montrée en ville à un archéologue collectionneur de roches et de fossiles. Elle se souvient des mots qu'il prononça en regardant le caillou sous une forte lumière.

-C'est un météorite. Il en tombe des tonnes vers la terre, chaque année, mais heureusement, ils brûlent avant de toucher le sol. Sauf parfois quelques-uns. On les trouve plus aisément dans les déserts que dans les jungles ou au fond des mers. Ta pierre vient de très loin. Elle a peut-être traversé les espaces infinis de notre galaxie.

Ce soir-là, Caroline la fit tourner entre ses doigts. Elle observa une fois de plus les taches sombres sur fond plus clair de la surface de la petite sphère.

-On dirait des continents entourés d'océans, comme sur ma mappemonde, se dit–elle en murmurant. Mais des continents aux formes différentes. Je ne reconnais ni l'Amérique, ni l'Afrique, ni l'Europe ou l'Asie. Et où serait l'Australie ? Serait-ce une carte en pierre d'un monde inconnu ? Ou serait-elle un monde elle-même ? Un monde mystérieux que je tiens entre mes doigts ? Un monde meilleur venu des espaces intersidéraux et vers lequel les deux frères s'échappèrent autrefois ?

Elle ne l'a jamais su.