Christine
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La Pie et le corbeau

 Lorsque Christine revint à la maison ce soir-là, elle était fatiguée et elle avait faim. Mais le repas n'était pas prêt. Alors, en maugréant un peu, elle alla s'asseoir sur la balançoire que son papa a installée pour elle à une grosse branche d'un chêne, à côté du hangar où il entrepose son bois.

Christine habite au milieu d'une grande forêt, à deux heures à pied ou à vélo du plus proche village. Elle a dix ans. C'est une jolie et courageuse fillette. Elle a des cheveux bruns, coiffés en deux longues tresses. Elle portait ce jour-là, comme d'habitude, sa vieille salopette en jean, bien usée, et des baskets aux pieds. Elle se balançait doucement sous les arbres.

Tout à coup, elle vit arriver vers elle une pie et un corbeau qui jacassaient comme on l'a rarement entendu.

Christine a un don extraordinaire. Celui de savoir parler avec les animaux et de les comprendre. Pas tous. Les quatre pattes, les deux pattes, et les serpents. C'est un hibou, qu'elle a appelé Chachou quand elle était petite, qui lui a appris à utiliser ce don. Depuis, elle s'en sert très souvent. Elle comprenait donc bien ce que disaient ces deux oiseaux.

-Tais-toi. C'est moi qui parlerai, criait la pie. Toi, tu sais juste faire « coa, coa, coa ». On ne comprend rien à ce que tu dis.

-Oh, tu m'énerves, répondit le corbeau. Moi aussi je veux m'exprimer. Toi, avec tes jolies plumes blanches et tes jolies plumes bleues, tu fais du charme. Ce n'est pas juste. Et puis, tout le monde sait que tu es une voleuse.

-Moi, une voleuse ? Menteur, jaloux, sale bête.

-Que se passe-t-il ? intervint Christine.

-C'est elle qui a commencé.

-C'est lui qui a commencé.

-Allons ! Cela suffit, se fâcha Christine. La pie, je t'écoute.

-Évidemment, dit le corbeau en colère. La pie va parler. Elle va faire la coquette, et c'est moi qui aurai tous les torts.

-Il n'y a pas de « comme d'habitude », reprit Christine. Tu donneras ton avis à ton tour quand je te le dirai. Je t'écoute, la pie.

La pie raconta qu'elle habite dans un grand arbre, un tilleul. Elle occupait cet arbre bien avant que le corbeau n'arrive sur les lieux. Elle a installé son nid au soleil sur une belle et forte branche. Et puis, cet importun de corbeau est venu vivre dans le même arbre.

-À toi, le corbeau, dit Christine en souriant.

-Ce n'est pas vrai ce qu'elle raconte. Tu ne dois pas l'écouter, c'est une menteuse. Moi, j'étais installé au sommet de l'arbre avant elle. Elle ne m'a pas vue parce que je suis dans les branches supérieures. Elle est arrivée, et depuis, je ne me sens plus chez moi.

-Bon, dit notre amie. Attendez-moi, j'arrive.

Christine retourna à la maison.

-Maman ?

-Oui, Christine.

-Est-ce que j'ai encore une demi-heure avant le repas du soir ?

-Je crois, ma chérie, parce que je suis en retard.

-Je peux t'aider ?

-Non, tu es gentille.

-Alors, j'accompagne deux oiseaux jusqu'à leur arbre et je reviens.


Christine s'éloigna et escorta la pie et le corbeau jusqu'à un splendide tilleul qui poussait en bordure du chemin à quelques centaines de mètres de sa maison.

-Où est ton nid ? demanda Christine au corbeau.

-Là, montra l'oiseau, tout en haut de l'arbre.

Il s'envola et se posa sur la branche où il avait installé son nid.

-Et moi, expliqua la pie, je suis là-bas en avant.

La pie à son tour se mit près de son nid. Christine observa l'arbre un moment en silence.

-Vous ne pouviez pas choisir un arbre différent chacun ? Il y en a des milliers dans la forêt.

Les oiseaux ne répondirent pas.

-Bon, déclara la fillette. Ceci est ma décision. Le tronc de l'arbre se divise en deux. Une très grosse branche monte vers le ciel et tout ce que cette branche porte de feuillage appartient au corbeau. L'autre grosse branche de l'arbre s'éloigne vers le sud, vers le soleil. Toutes les ramifications qui sont dans cet espace-là, appartiennent à la pie.

-Génial, cria le corbeau. Je garde mon territoire tout en haut, et je suis bien content.

-Moi aussi, accepta la pie. Je suis satisfaite.

-Je te remercie Christine, ajouta le corbeau. Si un jour, tu as besoin de moi, tu peux m'appeler. Je répondrai présent pour t'aider.

-Moi, dit la pie, je suis heureuse de te faire un cadeau. Tu sais, Christine, nous les pies, on dit que nous sommes des voleuses. Mais ce n'est pas vrai. Nous avons de bons yeux. Et quand quelque chose brille, on le ramasse. Toi, quand tu te promènes dans la forêt, si tu vois une pièce de monnaie par terre, tu la laisses là ou tu la prends ?

-Je la ramasse, répondit Christine.

-Et tu es une voleuse ?

-Non, affirma la fillette.

-Tu comprends à présent. Je suis de même, continua la pie. Nous aimons ce qui brille, nous. Nous avons du goût, nous. Nous ne sommes pas comme les corbeaux. Je vais te faire trois propositions de cadeaux et tu pourras choisir celui que tu préfères.

La pie fit trois allers-retours, entre les pieds de Christine et son nid. Elle déposa successivement un capuchon de stylo argenté, une pièce d'un euro et une petite chaîne dorée, enrichie d'une jolie pierre verte en pendentif.

-Voilà, tu peux choisir, proposa la pie. Qu'est-ce que tu aimerais prendre ? C'est pour te remercier.

-Le capuchon de stylo est joli, réfléchit Christine, mais comme le stylo qui l'accompagne n'y est pas, cela ne sert à rien.

-Bon, je le reprends, répondit la pie. Pourtant il brille bien.

Elle emporta le capuchon du stylo et le ramena dans son nid.

La fillette hésitait entre la pièce d'un euro, avec laquelle elle pourrait s'acheter pas mal de bonbons, et la chaîne dorée avec le pendentif, la pierre verte. Pour finir, elle opta pour le collier et le bijou.

-C'est comme tu veux, concéda la pie.

Christine vit avec quelques regrets la pièce d'un euro s'envoler vers le nid.

-Je te remercie, tu es gentille, sourit Christine.

-De rien, répondit la pie. Et quand tu veux.


Lorsque Christine revint à la maison, les parents s'étonnèrent de la voir avec cette petite chaîne autour du cou.

-Qui t'a donné ce joli collier ? demanda maman.

-C'est une amie. C'est une pie.

Les parents regardèrent longuement le bijou aux lueurs du soleil couchant. Elle brillait drôlement bien.

-Ma chérie, ce n'est pas une simple pierre verte. C'est une émeraude. Une émeraude de grande valeur, un bijou de grand prix. Christine, tu ne peux pas le conserver. Il faut le rendre à son propriétaire qui l'a sans doute perdu.

-Mais la pie m'en a fait cadeau.

Papa prit sa fille tendrement dans les bras. Il la serra bien fort.

-Ma chérie, nous ne sommes pas riches. Je ne pourrai jamais t'offrir une telle pierre, mais tu ne peux pas la garder. Il y a certainement quelqu'un qui cherche ce collier. Interroge la pie. Demande-lui où elle a découvert cet objet. Va voir s'il n'y a pas une annonce au village. Si personne ne réclame la pierre, alors elle sera pour toi. Mais au sinon, tu dois être honnête et tu dois la restituer.


Le lendemain, Christine retourna un peu morose, vers le grand tilleul. Elle appela la pie.

-Je ne peux pas garder l'émeraude. Où l'as-tu prise ?

-Je l'ai trouvée à un arrêt de bus, au troisième village après le tien, expliqua la pie.

L'oiseau raconta à Christine l'histoire de sa découverte et décrivit l'endroit exact où elle avait aperçu l'objet.

-Je te remercie, soupira Christine.


L'après-midi, la fillette monta sur son vélo, suivit le long chemin de terre et de boue qui conduit au village et puis pédala jusqu'au troisième hameau, celui où se trouve l'arrêt de bus décrit par la pie. Un texte était collé sur les panneaux de l'arrêt. « Perdu émeraude de grande valeur. Forte récompense à celui ou celle qui nous la ramènera. S'adresser à la Villa des roses ».

La Villa des roses n'était pas loin. Christine conduisit son vélo jusque-là. Elle le coucha dans l'herbe près de hautes grilles qui étaient fermées. Elle chercha une sonnette mais n'en trouva pas.

Elle poussa la grille, la referma derrière elle et pénétra dans la propriété. Elle passa sous des arbres, puis traversa une prairie, au milieu de laquelle se trouvait un magnifique manoir, presque un château. Au moment où elle dépassa une fontaine et des haies soigneusement taillées, deux gros chiens coururent vers elle, en aboyant très fort.

Christine prit peur. Elle monta dans un arbre proche et s'assit sur une branche. Les chiens se mirent à sauter et à aboyer au-dessous d'elle, montrant les crocs, bavant, et grognant leur colère.

-Pas la peine de vous fatiguer. Vous ne m'atteindrez pas, assura Christine.

-Tu sais parler aux animaux ?

-Oui, je sais parler aux animaux, répéta la fillette.

-C'est extraordinaire, s'étonnèrent les chiens.

-Vous n'allez pas me faire de mal, je ne suis pas une voleuse, poursuivit Christine.

-Nous sommes là pour aboyer et pour faire peur à tous ceux qui entrent dans la propriété.

-Je comprends, vous êtes bien dressés. Mais avec moi, vous vous trompez. Je ne suis pas une voleuse, au contraire. Je suis venue pour remettre à votre maître ou à votre maîtresse, une pierre précieuse qu'il a perdue.

-Ça, c'est différent, affirma l'un des chiens.

-En effet, ajouta l'autre. En ce cas, tu peux venir. Et puis, quelqu'un qui parle avec nous, c'est rare.

-Vous ne me ferez pas de mal, c'est promis ? vérifia Christine.

Elle sauta de l'arbre. Les deux chiens s'approchèrent d'elle et vinrent lui lécher les mains.

Accompagnée par ses deux gardiens, elle se dirigea vers la porte du manoir. Elle gravit les trois marches d'escalier, tandis que les deux chiens s'éloignaient et elle sonna. Personne ne répondit. La fillette, étonnée, insista. Alors elle entendit une voix derrière la porte. La voix d'un enfant.

-Qu'est-ce qui se passe ? C'est fermé.

-Je suis venue rapporter un collier précieux que vous avez perdu.

-Ce n'est pas moi qui l'ai perdu, c'est ma tante.

-Comment t'appelles-tu ? demanda Christine.

-Je m'appelle Fabien. Et toi ?

-Moi, c'est Christine. Tu m'ouvres ?

-Je n'ai pas la clé, dit le garçon, je vais glisser la porte–fenêtre du salon. Tu pourras entrer et attendre que ma tante arrive. Je suis en vacances chez elle.

Une fenêtre s'ouvrit. Christine entra.

-Tu es enfermé ?

Le garçon dévisagea notre amie en faisant une moue un peu hautaine.

-Je peux sortir par la cuisine si je veux.

Christine se sentait un rien mal à l'aise. Le garçon la toisait, observant ses vêtements un peu sales.


Tandis qu'ils buvaient, une voiture roula dans l'allée. Les pneus crissèrent sur les graviers. Elle s'arrêta devant le porche. Une clé fut introduite dans la serrure. Un homme et une femme entrèrent. La femme observa notre amie d'un air dédaigneux. Elle ressemblait à Cruella d'Enfer dans  « Les 101 Dalmatiens ».

-Qu'est-ce que cette fille fait là ? cria la femme.

-Tante, elle s'appelle Christine. Elle est venue te rapporter ton émeraude que tu avais perdue.

La femme regarda Christine de haut en bas avec une moue dégoûtée. Elle observa sa vieille salopette usée, pas très propre, ses baskets boueuses, son t-shirt tout simple, sa petite mine un peu pâle…

-Donne, dit-elle en tendant une main gantée.

Christine sortit la pierre précieuse de sa poche, et la tendit à la femme.

-En effet. Bon, je te remercie. Ah oui, on avait promis une récompense.

Elle se tourna vers l'homme qui était debout à côté d'elle. Elle chuchota à son oreille mais notre amie entendit.

-C'est une petite fille pauvre. Donne-lui vingt euros, ce sera bon.

L'homme tendit à Christine un billet de vingt euros. C'était une belle somme pour notre amie…mais quand elle l'eut en main, elle le rendit à la dame.

-Je ne suis pas une mendiante, affirma-t-elle, en regardant droit dans les yeux.

Puis elle tourna les talons et sortit du manoir.

Au moment où la porte se referma, elle entendit des cris. Curieuse, elle s'approcha de la fenêtre ouverte du salon pour écouter, en se baissant pour ne pas se faire voir.

-Tu ne peux faire entrer personne, tu le sais bien.

-Mais tante, elle rapportait la pierre précieuse.

-Est-ce qu'elle n'a rien entendu au moins, et rien vu ?

-Non, tante, je suis certain. Elle n'a rien entendu, et rien vu.

-En tout cas, cela ne doit pas se reproduire, répliqua la tante.

Christine s'éloigna, retrouva son vélo et partit. Elle réfléchit en pédalant. Que devait-elle donc voir et qu'elle n'a pas vu? Que devait-elle entendre et qu'elle n'a pas entendu?
Elle y songea tout au long du chemin de retour. Jamais elle n'avait rencontré des gens
aussi désagréables…


Arrivée chez elle, elle se dirigea aussitôt vers le tilleul et appela ses amis la pie et le corbeau. La pie était absente.

-Je voudrais bien, corbeau, que tu ailles jusqu'à cette Villa des roses.

Elle expliqua où se trouve le manoir.

-Je voudrais que tu observes les lieux. Essaye de savoir ce qui s'y passe. Mène l'enquête. Tu en es capable. Après tout, c'est un corbeau qui a trouvé la princesse Aurore  dans l'histoire de « La Belle au Bois dormant ».

Le corbeau redressa son bec et lissa ses plumes fièrement. La pie venait de revenir.

-Tu vois, la pie, je suis un corbeau intelligent. On me charge d'une mission délicate.

-Oh, ça va, répondit la pie. Tu n'es même pas capable de distinguer un morceau de bois d'une pierre précieuse.

Le corbeau s'envola et revint une demi-heure plus tard.

-Alors ? interrogea Christine.

-Voilà, raconta le corbeau. Je me suis posé sur la cheminée. C'est par là que nous enquêtons, nous autres les corbeaux. J'ai perçu une curieuse odeur, que j'ai immédiatement identifiée comme une odeur de peinture. Alors, je me suis posé sur l'une des fenêtres. J'ai soigneusement regardé et j'ai vu des enfants qui jouaient dans le grenier avec des petites autos et des personnages en bois de toutes les couleurs.

Christine fut très étonnée.

-Combien étaient-ils ?

-Je ne sais pas, réfléchit le corbeau. Je n'ai pas appris à compter.

-J'y vais, proposa le pie. J'aurai des renseignements supplémentaires.

La pie s'éloigna et revint une heure plus tard.

-Et bien, s'impatientait Christine. Tu as été longue.

-Oui, mais quand je fais une enquête, répondit la pie, c'est avec précision et même, méticulosité. Ce n'est pas comme les corbeaux, qui font tout à moitié.

-Qu'as-tu découvert ? interrogea la fillette, qui songea que décidément, ces deux-là ne s'entendraient jamais.

-Je confirme l'odeur de peinture qui sort de la cheminée. Ensuite, en me posant sur l'appui de fenêtre, j'ai vu que des enfants avaient des jouets en main, c'est exact.

-Combien sont-ils ?

-Oh, je ne saurais pas le dire. Des garçons et des filles. Ils ont des petits marteaux, des pots de peinture, des pinceaux, ils peignent en silence ou en bavardant tout bas. Il y a aussi deux gros chiens dans le jardin. Ils chassent tous ceux qui s'approchent du manoir.

Christine demeura très étonnée et très perplexe. Elle remercia les deux oiseaux et retourna chez elle.

Au soir, après le repas, et la douche, elle ouvrit sa fenêtre et attendit son hibou. Comme presque tous les soirs, Chachou vint s'y poser.

Christine lui raconta son aventure. Le hibou promit d'aller jusqu'à la mystérieuse maison. Il s'envola et revint un peu plus tard. Il était très agité.

-J'ai vu les enfants dont parlaient la pie et le corbeau. Ils ne sont pas en train de jouer dans le grenier. Je ne crois pas qu'ils s'amusent, rapporta le hibou.

-Comment cela, tu ne le crois pas ?

-J'ai vu une femme monter par un escalier. Elle est arrivée devant la porte du grenier. À côté de cette porte, se trouve un grand pot bleu. Elle y a plongé la main et elle en a sorti une clé. Elle a ouvert la porte. Elle l'a refermée derrière elle. Elle avait un fouet dans l'autre main. Elle a crié sur les enfants.

-Vous ne travaillez pas assez. Si vous n'avancez pas plus rapidement, je vous donnerai moins à manger.

Les enfants se sont mis à pleurer. Ils étaient fatigués et ils devaient encore travailler. La femme en a giflé quelques-uns, secoué quelques-autres, et puis est ressortie en refermant la porte à clé.

-Mon Dieu, s'indigna Christine, mais quelle horreur ! Papa et maman m'ont un jour parlé d'endroits secrets où des enfants volés sont obligés de travailler. Serait-ce un lieu comme cela ?

-Je ne sais pas, murmura le hibou. Ce que je peux te dire, c'est qu'ensuite, je me suis posé contre la fenêtre, et avec mon bec, j'ai frappé au carreau. Les enfants ont crié et se sont approchés.

-Oh, un hibou. Il est beau.

Une petite fille m'a parlé.

-Attends, petit hibou. Je ne sais pas si tu peux me comprendre, mais je vais t'écrire un message.

Elle a pris un bout de papier, elle a griffonné quelque chose. Elle a roulé le morceau de papier et elle l'a glissé par une toute petite fente de la fenêtre.

-Tu as apporté ce papier ? demanda Christine.

-Évidemment. Il est roulé dans ma patte.

-Mais c'est par là qu'il fallait commencer, s'écria la fillette.

Elle saisit le rouleau de papier et le déplia.

-Au secours. On est des enfants volés. Nous sommes très malheureux. Venez nous délivrer.


Le lendemain, Christine voulut en parler à son papa et à sa maman, mais ils semblaient très pressés et n'avaient pas le temps de l'écouter. Papa avait du retard dans son travail et maman était très occupée. Christine pourtant aida son papa toute la matinée à ramasser des bûches. Mais, lui, il coupait avec sa tronçonneuse. Cela faisait du bruit. Elle rangeait les bûches, comme elle fait souvent. Ils ne pouvaient pas se parler. Vers midi, son papa lui proposa de retourner à la maison.

-Tu as été bien gentille de travailler toute la matinée avec moi. J'ai rattrapé mon retard. Merci ma grande.

Christine retourna chez elle et après avoir avalé sa tartine, elle demanda à sa maman la permission d'aller faire un grand tour. Elle monta sur son vélo et fila au tilleul. Elle appela la pie et le corbeau.

-J'ai besoin de votre aide. Allez à la Villa des fleurs et attendez-moi. Amenez avec vous le plus de copains que vous pourrez.

Puis elle partit vers le village. Elle pédala encore et arriva près de la maison des roses. Elle l'observa attentivement.

Il était trois heures et demie de l'après-midi. Une voiture passa les grilles. Christine se cacha à plat ventre dans les hautes herbes du fossé mais elle reconnut l'homme et la femme qu'elle avait rencontrés la veille au manoir. Christine profita qu'ils étaient partis pour entrer dans la propriété.

Les chiens arrivèrent en aboyant. Christine leur dit de se calmer et de cesser d'aboyer comme cela. Les chiens répondirent que la dernière fois, quand ils avaient laissé passer notre amie, ils avaient été privés de nourriture et fouettés et que cette fois-ci, ils ne voulaient pas la laisser avancer.

Christine les flatta, les caressa, leur parla et pour finir, elle leur demanda d'être à ses côtés pour sauver les enfants enfermés.

Ce qui inquiétait à présent Christine, c'était Fabien. Quel rôle jouait-il dans cette affaire ? Elle sonna à la porte. Le garçon finit par répondre.

-C'est qui ?

-C'est moi, c'est Christine.

-Il ne faut pas venir, je ne peux pas t'ouvrir.

-Il faut m'ouvrir, insista Christine. Il faut m'ouvrir. Je dois t'expliquer une chose importante.

-Il n'en est pas question. Je ne t'ouvrirai pas la porte, maugréa Fabien.

-Tu n'es vraiment pas un garçon courageux, cria Christine.


Elle fit le tour du manoir accompagnée par les chiens qu'elle continuait à caresser pour en faire des amis, et pénétra à quatre pattes par la chatière qui était large, parce que les chiens étaient gros. Christine se retrouva donc nez à nez avec Fabien dans le salon.

-Sais-tu que là-haut dans ton grenier, il y a des enfants prisonniers, et sans doute volés.

-Oui, je le sais, répondit Fabien. Ce ne sont pas mes affaires.

-Mais ce sont tes affaires ! Sais-tu que ces pauvres enfants doivent travailler toute la journée. Sais-tu que ta tante leur donne du fouet et les prive de nourriture s'ils ne travaillent pas assez ?

-Ce ne sont pas mes affaires, répéta Fabien.

Christine regarda le garçon droit dans les yeux.

-Tu es vraiment un garçon nul, certifia Christine. Un garçon froussard et égoïste. Tu es sans coeur. Moi, j'ai un copain. Il s'appelle Mathieu. Je t'assure que c'est une autre sorte de garçon. Lui, c'est un courageux. Il ne tolèrerait jamais quelque chose comme ça chez lui. Maintenant, je vais aller délivrer les enfants, puisque ta tante et son compagnon sont partis.

-Il n'en est pas question, s'écria Fabien, qui se précipita dans l'escalier.

Christine gravit deux marches.

-Je te préviens, je veux passer, affirma Christine.

-Et moi, même si tu es une fille, je vais te frapper si tu montes, menaça Fabien.

-Frapper les filles. Tu es encore pire que je le croyais, cria Christine. Oui, je suis une fille, mais je sais me battre. Je n'ai pas peur de toi.

Elle monta encore deux marches. Fabien tenta de la pousser. Christine s'accrocha aux barreaux. Fabien lui donna un coup de pied dans la poitrine. Notre amie saisit la jambe du garçon et le fit glisser. Elle le poussa encore. Fabien tomba au bas de l'escalier.

Christine monta en courant, avant que Fabien ne la rattrape. Elle parvint à la porte du grenier. Elle saisit la clé dans le vase bleu qu'avait décrit son hibou et ouvrit la porte.

-Je suis venue vous délivrer, les enfants. Accompagnez-moi. Vite !

Ils étaient une vingtaine.

Tous les enfants posèrent ce qu'ils avaient en main. Ils descendirent l'escalier.

Fabien, le dégonflé, pleurait lamentablement dans un coin du salon.

-Tu es une méchante fille. Je le dirai à ma tante. Elle t'enfermera là-haut avec les autres.


Pendant que Christine menait cette opération héroïque, dans la voiture, la femme s'adressa soudain à son compagnon.

-Il faut faire demi-tour. J'ai oublié mon sac.

L'homme freina. Les pneus crissèrent. La voiture revint. Juste au moment où tous les enfants arrivaient en bas au salon, la porte du manoir s'ouvrit.

La femme et son ami pénétrèrent et les virent. Elle se mit à hurler, en menaçant les enfants de punition grave. La moitié d'entre eux pleuraient. Certains remontaient déjà l'escalier. Christine ne savait plus que faire. Les deux chiens arrivèrent en aboyant. La femme commanda aux chiens d'agresser notre amie.

-Alors, qu'est-ce que vous attendez vous deux ? Mordez, mordez ! Attaquez cette fille !

-Non, cria Christine, en langage chien. Vous n'allez pas me faire du mal. Vous êtes avec moi. Vous savez que je suis votre amie. Qui vous caresse ? Moi. Qui vous donne du fouet ? Elle. Vous êtes de mon côté. Je vous commande au contraire, de chasser ces gens qui sont méchants et de me laisser délivrer ces pauvres enfants.

Les deux chiens obéirent à Christine. Ils se retournèrent contre leurs maîtres. La femme et l'homme s'encoururent dans leur voiture. Ils s'y enfermèrent.

Les deux chiens tournaient autour du véhicule. L'homme et la femme hésitaient, ne sachant que faire.

Pendant ce temps-là, Christine, accompagnée par tous les enfants, arriva au seuil du manoir. Elle appela la pie et le corbeau. Il y avait des centaines d'oiseaux dans les arbres de la propriété. On se serait cru dans le film « Les oiseaux », d'Hitchcock.

-Attaquez la voiture, cria Christine.

Puis elle se tourna une dernière fois avant de claquer la porte, au nez de Fabien. Elle lui cria ce qu'elle pensait.

-Tu es vraiment le garçon le plus minable que j'aie rencontré dans ma vie. J'espère ne jamais te revoir. Tu es trop nul.


Elle courut avec les enfants jusqu'au bureau de gendarmerie. Elle y arriva rapidement. Tous étaient sains et saufs.

On convoqua aussitôt les parents. Bientôt ce furent des retrouvailles émouvantes en présence de notre amie qui fut longuement félicitée pour son courage et sa générosité.

L'homme et la femme furent mis en prison et je crois qu'ils y sont encore. Quand à Fabien, il fut reconduit chez ses parents. Les deux chiens furent adoptés par une famille accueillante.

Christine remonta sur son vélo et retourna dans sa forêt en sifflotant. Elle était fière et heureuse. Il y avait de quoi ! La pie et le corbeau l'accompagnaient.

-Vous avez été merveilleux, leur dit-elle. Je vous félicite.

-Je suis le meilleur, cria le corbeau.

-C'est moi la meilleure, répondit la pie.


-Ça recommence, songea Christine.