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Le prince du lac des brumes - Parties 2 & 3

     PARTIE 2.

Ami lecteur, il y avait une chanson, à la fin de la première partie de la légende du prince du lac des brumes. Cette chanson conte l'histoire d'un roi mais aussi d'un autre homme, te souviens-tu?

"...C'était un voyageur. Il passa à peine quelques minutes dans le plus petit des villages de ce roi. Il s'arrêta seulement pour boire. Et entre deux gorgées d'eau fraiche, il vit, levant les yeux, une enfant aux grands yeux qui le regardait étonnée..."

Voici à présent le récit de cet homme qui venait de l'horizon, c'est-à-dire de nulle part, et marchait vers la mer, c'est-à-dire vers l'inconnu de demain.

Dans la troisième partie, très courte, je te parlerai de cette enfant.

Mais voici l'homme. Il s'approche. Je me tais. Il va te conter son histoire lui-même...

 

- J'aime la mer, les vagues, les rochers, le tonnerre.

J'ai toujours vibré au rythme des lames de l'océan. Les rafales de vent sifflant dans les oyats des dunes m'émeuvent.

J'aime aussi le soleil, l'ombre des arbres, le chant des ruisseaux, les prés en fleurs, la paix d'une cabane au coin du bois.

J'aime observer les enfants. Parfois, je m'assieds sur un banc, au milieu d'un hameau où je passe, et je les regarde jouer.

Ce matin, j'ai traversé un petit village que je ne connaissais pas. Je me suis arrêté quelques minutes au bord d'un puits, pour boire. Une enfant aux grands yeux m'a regardé en se taisant.

Je lui ai demandé son nom, mais elle ne parlait pas ma langue. On ne s'est pas compris. Alors, j'ai simplement passé ma main dans ses cheveux, puis je suis reparti.

Je crois que je ne reviendrai jamais à cet endroit, mais j'emporte avec moi, l'arc-en-ciel illuminé de vie du regard de cette enfant.

 

L'homme marcha, seul, dans les bois qu'il aimait. Seul, au long des sentiers bordés de bruyères et de digitales pourpres, cueillant ici et là des myrtilles et des framboises, buvant de l'eau claire en franchissant des ruisseaux.

Il écoutait les oiseaux, le concert à la fois attendrissant et ravissant de leurs chants mélodieux.

Il marcha longtemps, sans but. Puis un matin, il suivit une rivière qui menait vers la mer.

L'homme avait faim de rencontrer les hommes et les femmes, connaître leur vie, la paix de leurs demeures et le charme de leurs ruelles où jouent leurs enfants.

Il marcha tout le reste du jour, sans s'arrêter, sans se retourner, sur des sentiers rocailleux, brûlés de soleil, vers l'océan.

 

Il passa soudain au coeur d'une sorte de brouillard qui surgit de nulle part. Venait-il de la mer? Venait-il de ses pensées?

Il entendit des sirènes de brume, au loin.

Il s'avança jusqu'à l'extrémité d'un brise-lame. Seul.

Quel monde étrange! Quel silence entre deux cornes de brume, au rythme du ressac!

Il s'assit un moment au bout du brise-lame, au carrefour des vents, à l'infini des marées.

Il sentait naître en lui un autre MOI qu'il ne connaissait pas.

La brume se leva peu à peu, lui faisant découvrir un monde qu'il n'avait jamais vu, et qui pourtant était le sien. Ce monde, il ne l'avait jamais vraiment regardé.

 

Viens, lecteur, il nous invite à le suivre.

Une mouette se posa près de lui.

Il l'observa en souriant. Il lui jeta quelques miettes de pain. Puis l'oiseau s'envola tournoyant au-dessus des vagues, au-dessus des rochers, au-dessus des falaises.

L'homme se leva. Il marcha le long de la côté, vers un village situé près des dunes.

Il cherchait ce village et ce village l'attendait, depuis toujours.

La brume disparut. Les sirènes se turent, sauf une, peut-être, mais bien loin.

Une grande paix se glissa en lui, comme se glisse la main d'un enfant dans celle de son père, comme la nature en fleur nous parfume le coeur, comme un silence de Dieu chuchote la sérénité à notre âme...

 

- On m'a arraché à mon village quand j'avais treize ans. On m'a arraché mon enfance en même temps, songea notre voyageur. Le pays de ma vie d'enfant s'est évanoui, sauf quelques feuillets bleus que j'ai écrits les larmes aux yeux, puis rangés, puis oubliés.

 

Il se souvient d'un autre village, encore plus loin, si loin, au bout du monde étrange et flou de sa mémoire de petit enfant.

Je sais qu'on l'avait arraché à celui-là aussi...

Plus proche, dans son souvenir, car plus récent, il revoit, comme dans un rêve, un chalet riant. Quand il y songe, il entend encore des chants le long des sentiers. Il sent des mains, des mains d'enfants, se glisser dans les siennes, et par elles, par eux, s'ouvre le monde, ce monde merveilleux qui fut le sien.

Mais voici le village.

  

L'ENFANT ET LA VIE

Un enfant qui l'observait lui dit : 

- Qu'est-ce que tu préfères? Etre mort ou n'être pas mort?

Il avait répondu : n'être pas mort.

Aujourd'hui, il aurait dit : être vivant.

Mais pour prononcer ce mot"vivant", il faut avoir vécu bien plus que ce que la vie lui avait mis sur la route en ce temps-là. Il faut avoir été malade pour être bon médecin. Il faut avoir eu faim pour apprécier le pain de chaque jour. Il faut avoir marché des heures dans la poussière des chemins pour apprécier le passage d'un ruisseau dans les prés.

Vivant.

Comme la fleur jaune des marais qui illumine l'ombre, comme la goutte de rosée où étincelle l'arc-en-ciel du soleil levant, comme la main du tout petit qui réchauffe le coeur usé du vieillard, comme la chanson d'une compagnie d'enfants qui passe et qui fait danser les rêves du malade convalescent.

 

L'ENFANT ET LE SERRURIER

- Quand j'étais enfant, me dit le serrurier, on m'avait parlé d'une clé cachée sous la charpente d'un grenier ou dans quelque endroit secret d'une grange ou d'un jardin.

Un soir d'été, où le soleil est si long à se coucher, et que ses rayons d'or pénétraient par la lucarne d'une soupente et l'illuminaient, je me suis glissé hors de mon lit et je suis entré dans la féérie de mon imagination échauffée.

Je n'ai pas trouvé de clé, mais des trésors de poussières, des vieux coffres rêveurs, des armoires centenaires qui savaient raconter, des fauteuils presqu'humains qui me tendaient leurs bras, des livres jaunis qui voulaient me parler.

Pas de clé.

Depuis, j'ai fabriqué des centaines de clés. C'est normal, je suis serrurier. Des clés de coffres, des clés d'écrins, des clés de palais et des clés de chaumières, mais je n'y suis jamais entré.

- Tu tenais la clé de la vérité, serrurier.

- Quand on la tient, on ne la voit pas. Quand on la voit, on ne la tient plus...

 

L'ENFANT ET L'INSTITUTEUR

- Que fais-tu là?

- Le plus beau métier du monde.

- C'est quoi?

- Je prends un enfant avec mes mots et j'en fais un homme, enfin, je tâche.

- Comment t'y prends-tu?

- Je le regarde et je lui souris. J'attends qu'il s'approche. Et quand il vient, je me tais. Je l'écoute. Et quand il a fini de dire, je garde son silence comme un cadeau précieux. Alors je me lève, je lui prends la main et je lui indique le chemin.

- Et ensuite?

- Ensuite, je le suis des yeux, jusqu'à l'horizon. Je ne puis pas aller plus loin. Je suis trop vieux pour pouvoir l'accompagner au-delà.

Je lui fais un dernier signe de la main, mais souvent, il ne se retourne pas.

 

DIEU ET VIE

- La mort est un chant que tu ne connais pas, dit le prêtre en posant son livre. 

- Apprends-moi.

- Tu ne peux pas l'apprendre.

- Pourquoi?

- Son chant est comme le son de la flûte.

- J'en ai une dans mon bagage.

- Il te faut une petite flûte sans bec, mais qui peut recevoir le souffle de la vie.

- C'est comme un rayonnement?

- Oui, c'est comme un rayonnement. Le son qu'entend le sourd. La lumière que perçoit l'aveugle. Le chant de l'enfant muet.

- Qui peut en jouer?

- Celui qui aime, comme le soleil éclaire le monde, comme la pluie abreuve les prés, comme la rivière coule dans la vallée. Elle aime la vallée. Elle ne voit que par elle. Elle n'est que rivière, mais elle est grandie par la vallée.

- Qui es-tu, un curé, un moine?

- Je suis celui qui cueille les violettes qui poussent en haute montagne. Je suis moins que ces violettes. Je suis moins que leur racine.

- Où se trouve cette flûte dont tu me parles?

- Elle repose au fond d'un lac dont les eaux de cristal sont gelées. Pour jouer de cette flûte, il faut être devenu lumière et être si simple qu'on ne peut plus qu'aimer, mais en même temps si pur, que le regard seul ferait fondre les eaux glacées d'un lac. 

- Adieu, le moine.

- Merci, l'ami.

- Merci de m'avoir permis d'entrevoir ce lac gelé dans la montagne. Je n'y avais pas encore pensé.

- Moi si. Je l'ai aperçu un jour...

 

LA MORT, DIEU ET LA VIE

- Qui es-tu?

- Je suis.

- Qui es-tu? Explique-moi.

- J'existe. J'existe partout, en toute chose. Même en toi, j'existe.

- Qui es-tu donc?

- Je suis la porte du jardin. Je suis la clé de cette porte. Celle qui mène à une maison que tu ne saurais voir, ni même imaginer, même si tu veux m'accompagner.

- Qui es-tu? Tu m'intrigues.

- Je suis hier, et aujourd'hui, et...

- Moi, je regarde vers demain.

- Moi aussi. Et j'ai le temps, car le temps est mon allié pour toujours. Je suis éternité.

- Que fais-tu?

- Je regarde les hommes mourir. Je regarde leurs yeux.

- Moi, je regarde les enfants. Eux aussi ont l'éternité dans leur coeur.

- Je regarde leurs yeux. Je domine leur être. Je bois leur existence. A petites gorgées. Jusqu'au dégoût.

- Moi, je regarde les maisons, les champs de fleurs, les ruisseaux dans les prés, les rires des enfants, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux.

- Je regarde le monde. Les déserts de glace ou de feu. Les oueds desséchés. Je regarde les guerres, les famines, les prisonniers qu'on torture. Je fige le rire des enfants. Je soude les mains dans les mains. Je scelle les yeux dans les yeux.

- Moi, je regarde vers Dieu, comme vers un Père aimant. Et vers les hommes, comme des frères en Dieu. Et je vois que Dieu souffre de leurs peines. Il en souffre avec eux, car il les aime.

- Moi, je suis la clé de Dieu, ajouta la mort.

 

LUMIERE ET FOI

La rue était pleine de monde. Les carrioles, les charrettes, les cavaliers, les porteurs d'eau, de fruits, de fleurs, les crieurs, les enfants, tous se côtoyaient, et parfois se bousculaient.

Un homme passait au milieu de tout cela, avec le silence de ses yeux aveugles. Il croisa notre voyageur. Ils se sont parlé...

- Où vas-tu? Veux-tu ma main pour traverser la ruelle?

- Je cherche une main pour traverser la vie. Pour moi, le monde extérieur n'est que chants ou cris, douleurs ou silence. C'est mort. Je veux naître au monde intérieur.

- Où trouveras-tu ce guide?

- Je crois l'avoir trouvé.

- Montre le moi.

- Je ne puis pas te le montrer. Pour le voir, il faut être aveugle comme moi. L'amour rend aveugle.

- Tu me fais penser à l'histoire d'un roi dont l'enfant à venir serait si beau qu'une...

- Je connais cette légende. Le guide dont je te parle est lumière. C'est la foi. Elle illumine la route qui mène tout droit à Dieu.

- J'ai entendu parler d'un peintre qui est proche de l'apercevoir. Il tente de la dessiner.

- C'est bien possible. Les peintres, comme les poètes ou les écrivains, certains conteurs, remarquent ce que les autres hommes ne voient pas. Ils lisent cela sur le visage des enfants. Puis ils le disent avec les mots ou les pinceaux de leur art.

- Merci pour tes lumières, l'aveugle.

 

PEINTURE ET SILENCE

- Ta toile est encore blanche. Que vas-tu peindre, ami?

- Le silence.

- Comment feras-tu?

- D'abord me taire, et observer ce et ceux qui m'entourent. Puis laisser leur chant monter en moi. Puis tenter de mettre ce que j'aurai reçu sur ma toile.

- C'est long?

- Il y a des silences éternels. Mais personne n'a réussi à les peindre. Celui que je cherche règne sur une haute montagne. Il passe le long des torrents entre les champs de gentianes. Il est riche.

- De quoi?

- De la chanson des cascades, du tintement des cloches des alpages, du murmure des fontaines où les troupeaux s'abreuvent.

- Je connais un autre silence.

- Lequel?

- Celui de Dieu.

- Oui, je sais. Un silence d'une demi-heure. Mais une vie entière à le contempler ne suffirait pas à peindre une parcelle du silence de Dieu.

 

LE BOULANGER ET L'UNIVERSEL

La maison était en pierre grises et bleues, les fenêtres bordées de fleurs.

Un homme, assis sur la terrasse goûtait les rayons du soir et la paix du travail accompli. Il attendait l'apparition de la première étoile en suivant la fonte de la lumière du jour. Il écoutait le dernier cri des oiseaux.

- L'heure est bonne pour vivre, dit-il. Chaque soir de ma vie est une aube nouvelle.

- Tu as de chance, boulanger. Moi, chaque soir de ma vie est la mort d'une journée.

- Le soir est bon quand la journée fut lumière. Le soleil ou les étoiles ne sont que les feux changeants qui illuminent le coeur de l'homme et son labeur quotidien. Tu veux de mon pain?

- J'aime le pain. Sa mie est tendresse sous la croûte dorée, à l'image des hommes. J'aime en tenir dans mes mains. J'aime le goûter des yeux. J'aime le sentir puis le croquer sous la dent.

- Tu aimes le monde.

- Le pain me rend solidaire du monde, comme la lumière du soleil. Le pain a un goût d'universel. Dans certaines auberges, la nourriture offerte est exquise, mais aucune n'égale le goût de ton pain, boulanger.

- Je le fais d'abord pour nourrir le corps, mais aussi pour le coeur. Il est pour faire grandir l'enfant et pour consoler le vieux. Il est pour fortifier l'homme et pour prolonger la tendresse vivante de la femme. Il est pour les bons comme pour les mauvais.

- Ton pain est comme le soleil. Il réchauffe le coeur de tous, jusqu'à l'infini du monde. Ton pain...Quand je casse sa croûte, je communie à tous ceux qui par le monde accomplissent ce simple geste, comme avec ceux qui ne peuvent le faire, faute de pain ou de mains. Ton pain est germe d'universel. Il est la musique visible du monde.

- Dieu, Lui, est la musique invisible du monde.

 

MUSIQUE

Etre le soir, et vouloir déjà être le matin,

Etre la nuit, regarder les étoiles, les aimer, puis vouloir être le matin,

Etre le matin, et le sentir beau, en soi,

Etre le soir et repenser à ce matin...

- Je vais te jouer cela au violon, si tu veux. Ainsi tu sentiras les mains de Dieu te pétrir, comme elles t'on pétrie tout au long de ta journée.

Il joue "la havanaise" de Camille Saint-Saëns.

 

MUSIQUE ENCORE

- J'aime ta musique, troubadour.

- Alors, assieds-toi et écoute. Je prépare une chanson nouvelle.

- Je peux savoir? Je puis l'entendre?

- Oui. Je mets en musique l'histoire d'un roi dont l'enfant à naître serait si beau...

- Je connais cette histoire, mais je ne suis pas certain de l'avoir comprise.

- C'est pourtant simple. Je vais t'expliquer.

Le musicien se tut un instant, égrainant quelques notes sur son instrument.

- L'enfant est un miroir pour celui qui le regarde. Le roi ne prend pas le risque d'aimer. Le miroir ne lui reflète rien. La bonne nourrice aime. Le reflet de l'enfant est tel qu'il l'aveugle, comme l'amour. La fillette aveugle retrouve la vue au près du prince, car en passant la brume qui entoure le château, elle entre dans la vérité de l'amour. Si l'on aime, on voit avec les yeux de l'amour. Quand le chevalier quitte ce château du lac des brumes, il garde la vue, mais c'est un sursis, car il n'effectuera son acte d'amour, qui le rendra aveugle, qu'à son retour devant le roi, en osant lui dire que son enfant est mort à ses yeux car il n'a pas osé l'aimer.

- Merci, troubadour. Où vas-tu à présent?

- Je vais où tu ne peux pas aller seul, car tu as oublié le chemin.

- Où cela, ami?

- Viens, je ne puis pas y aller sans toi. J'ai besoin que tu m'accompagne pour cheminer sur ce sentier là.

- Mais quel sentier, troubadour? Je ne le sais pas.

- Les sentiers de ton enfance et de la mienne. Ceux que tu empruntais autrefois et que tu rêves de suivre à nouveau aujourd'hui. Sentiers de terre ou de boue ou de poussière, le long des rivières et des torrents, jusqu'au-delà des terres et des mers que tu imaginais. Jusque plus loin que le bout du monde.

- A propos de rocher, j'en ai vu un en venant, près de la rivière. On y entend le murmure de l'eau.

- Attends-moi. Ne pars pas si vite. Je vais te dire, je vais te montrer. Je dis le rêve, et toi, tu me guides vers lui.

 

NATURE

- Pourquoi as-tu les doigts si noirs?

- Ils ne sont pas noirs, ils sont mauves. Ce sont ces petits bleuets qu'on appelle les myrtilles.

- Où les achète-t-tu?

- Je ne les achète pas. Celles qu'on achète, je ne les aime pas, ou moins. Elles n'ont pas le goût du soleil sur ma peau, des cailloux des sentiers sous mes pas, du chant des oiseaux, du sifflement du vent dans les sapins, du chant clair de la rivière.

- Oui...

- Quand tu as marché plusieurs heures au soleil, ces myrtilles que tu cueilles, n'ont pas d'équivalent. Elles ont le goût de la vie.

 

PRIERE

- Par la pluie tiède et violente qui coule sur mon visage et sur mes vêtements trempés,

Par la boue noire où je patauge et qui me relie à la terre,

Par le vent brusque qui me caresse le corps,

Par le feu, mon ami, qui me réchauffe les mains et brûle comme un ardent soleil,

Par le Dieu de vie qui les créa pour moi,

Je jure,

Je jure,

Je jure

Que j'aime vivre.

 

PAUVRE ET RICHE

- Tu es bien pauvre, si tes habits de luxe t'interdisent de sentir sur ton corps la caresse du vent.

Tu es bien pauvre, si ton palais te sépare de la chaude amitié d'un feu de camp qui rassemble tes amis.

Tu es bien pauvre, si ton manteau empêche la fraîcheur de la pluie de ruisseler sur ton corps.

Tu es bien pauvre, si la semelle de ta chaussure t'évite de sentir la caresse de l'herbe des prés.

Tu es bien pauvre, si la barrière de ta richesse t'isole loin de l'enfant qui te sourit à la margelle d'un puits.

- Voudrais-tu faire quelque chose pour moi, l'ami?

- Oui. Que veux-tu?

- Donne-moi un peu de ton dénuement.

 

COMPASSION

L'homme avait déposé son sac et s'était assis sur un banc.

Il semblait épuisé.

Son visage émacié rayonnait de ses yeux très doux.

Il regarda ses mains vides.

- D'où viens-tu voyageur?

- De nulle part.

- Comment cela?

- Là-bas, où j'étais, c'est nulle part.

- Où vas-tu?

- Ailleurs...

- Qu'y a-t-il dans ton sac?

- Toute ma misère du monde.

Il avait dit cela avec tant de peine et tant de lassitude, que je le crus.

- Je ne savais pas que l'on peut mettre toute la misère du monde dans un sac.

- Pourtant...Tu veux voir?

Je fis signe que oui.

Il ouvrit lentement son sac.

Il contenait un livre et des instruments de médecin.

- Tu vois ce livre? C'est comme une bible. Il décrit toutes les maladies. C'est la bible de la misère, de la souffrance et parfois, des premiers pas vers la mort. Avec ces instruments et le petit bagage de mon savoir, je touche la misère du monde, avec mes mains, mon esprit et mon coeur.

C'était un médecin qui revenait du bout du monde. Au creux de ses yeux, le souvenir de ces villages qu'il venait de quitter, et qui n'ont même pas de nom, apparaissait encore, images qu'il tirait de sa mémoire.

- Tu guéris bien des souffrances, l'ami.

- Je soulage. J'essaye en tous cas. On peut toujours essayer, même avec les mains nues.

- Et quand on ne peut plus?

- Alors on peut encore dessiner l'espérance.

- Et quand il n'y a plus d'espérance?

- Il y en a toujours. Il faut la chercher dans une main tendue, dans un regard ému, dans le geste d'un tout petit, dans les yeux d'une mère...

- Oui, surtout dans les yeux d'une mère...

 

REGARD

Les yeux d''une mère...

Il se leva. Il allait repartir, car déjà, il ressentait en lui l'appel de ceux qui souffrent, là-bas.

J'ai observé, encore, ses yeux, son regard sur le monde. Il avait la noblesse, la pureté de ceux qui se sont mis au service des autres.

Il m'a serré la main, puis il s'est éloigné.

- Le regard, ami, me dit-il, le regard est à la croisée de deux lignes :

La verticale, celle de notre vie, celle où le destin de notre naissance nous a placés, et l'horizontale, celle du monde des humains, du plus grand au plus petit, du plus riche au plus pauvre, du proche ou du lointain.

- Le regard est donc ce point de rencontre...

- Oui, le regard est toujours la résultante de la rencontre de deux univers, celui de ton âme et celui de tous ceux et celles que tu as croisés sur ton chemin de vie.

- Sois plus clair...

- Où que la vie t'ait placé sur l'horizontale du monde, tu peux regarder vers les plus grands que toi, et tu risques de devenir envie, fanfaronnade ou désir de conquête, ou bien, tu peux regarder vers les plus petits, et tu voudras peut-être rendre service. Tu seras compassion, charité, amour. La ligne est infinie. Où que tu sois sur cette ligne infinie, il est toujours possible de voir l'autre comme un serviteur, un esclave ou au contraire, de le regarder et l'aimer, et avec lui, gravir le sentier, infini lui aussi, de la vie.

J'ai rencontré des hommes qui se sentent concernés par tous les enfants du monde. Ils se sentent père de tous les enfants. D'autres n'ont pas ce don.

 

LE GRAND FRERE

Elle était assise sur le sable, dans le vent. Elle semblait avoir six ans. Elle pleurait ou venait de pleurer.

Le garçon s'approcha, son grand frère.

Il la regarda, la prit par la main, puis la chargea sur ses épaules. Ils reprirent leur marche le long de la mer.

Ils venaient tous deux vers moi.

J'ai plongé dans le regard de l'ainé.

J'ai vu dans ses yeux, au-delà du courage, de l'espérance et de la bonté, une joie immense et une force à soulever le monde.

Je me suis retourné pour les regarder s'éloigner et mon coeur s'est serré.

Mélancolie? Non.

Un soupçon d'envie,

Une nuance de regret,

Un reste de souffrance,

Celle d'un passé qui ne fut pas...

 

FRATERNITE

- Ce sentiment est né avec moi, mais il était endormi au creux de mon être. Je ne le savais pas.

Il a grandi tout seul, au contact des autres, sur les sentiers de la vie. Nul ne veillait pourtant à ses jours.

Il a bondi dans ces chalets riants de colonies de vacances, où j'ai modelé mon bonheur avec ses doigts si purs.

Il m'invita, un soir d'hiver, chez ces trois soeurs riantes, et je le pris par la main.

Je ne l'ai plus lâché, au long de mes jours. Il est la lumière de ma demeure et mon chant d'espérance.

Et quand je m'en irai, seul sur mon dernier chemin, mes bras resteront grands ouverts pour l'accueillir, s'il veut encore s'y glisser.

 

ECRITURE

- Connais-tu Erkan, fils de Hakan?

L'homme qui m'adressait la parole portait une barbe blanche et paraissait issus d'un autre âge. Je lui fis signe que non.

- Viens, je vais te le présenter.

Je le suivis dans sa maison sombre. Elle était encombrée de livres anciens, de papyrus enroulés sur eux même, de statuettes et d'armes d'un autre âge.

Il s'approcha d'un coffre rouge et l'ouvrit. Il en sortit une pierre brune de dix centimètres sur cinq qu'il me mit entre les mains. Je vis aussitôt qu'elle était couverte de signes gravés finement et partout.

Le vieil homme prit la parole.

- J'ai voyagé partout par le monde. J'ai découvert des peuples oubliés, des villes enfuies dans les sables, des temples rongés de végétation, mais un jour, parmi les éboulis d'une muraille qui fut une prison, j'ai trouvé ce message de pierre.

J'ai passé des années à l'étudier, pour le traduire et le comprendre.

L'homme qui l'a gravé était deux fois prisonnier. Il y avait les murs épais de son cachot et puis la maladie l'avaient rendu aveugle.

Le texte qu'il a gravé parle de sa femme qui est belle et que les soldats ont sans doute violée. Il parle de son fils, sûrement vendu comme esclave. Et de sa fille, si petite qu'elle l'a peut-être oublié.

Que de larmes il a dû verser.

Toute la souffrance humaine.

J'ai pleuré, moi aussi, en déchiffrant son message.

J'ai pleuré comme Erkan, fils de Hakan, prisonnier il y a quatre mille ans.

Son message a-t-il été reçu? L'a-t-on porté à son épouse? Lui a-t-on dit qu'il l'aimait?

- L'écriture est signe d'existence et donc d'espérance...

- Oui, ami, elle contient des semences d'éternité.

 

PAROLE

- Il y a des paroles qui font rire et d'autres qui font souffrir.

Il y a des paroles qui consolent et d'autres qui blessent.

Il y a des paroles qui libèrent et d'autres qui enferment.

- Je crois que se taire, c'est s'enfermer...

- La parole est une clé qui libère ceux qui écoutent.

- Il y a des paroles qui font rêver. Elles font aussi rêver celui ou celle qui les dit. Car conter, c'est guider celui qui écoute sur d'autres sentiers que ceux qu'il a l'habitude de suivre.

Et celui qui écoute permet au conteur de partir avec lui sur ces sentiers du monde, à l'infini de l'imagination.

Le gris, le triste, le banal de la vie, s'effacent et les voilà sur les sables jaunes, sous des ciels si beaux qu'on croit les rêver, sur des chemins d'aventure incroyables, à suivre les cris de la vie.

- La parole est chemin de bonheur.

 

IMAGINATION

- Tu as l'air bien seule...

Elle était assise sur une large pierre et regardait vers l'horizon.

- Je ne suis pas seule. J'ai une merveilleuse compagne à mes côtés. Toujours, toujours. Elle me parle à tous les instants de ma vie.

Parfois je lui demande de se taire, car elle me prend par la main, sans rien dire, je décolle et elle me fait rêver.

La nuit, elle m'éclaire.

Sous la pluie, elle me donne le soleil.

L'hiver, elle m'apporte l'été.

Derrière des murs sombres, elle est pour moi une clé. Celle de l'évasion. Elle est grande comme le monde, et même plus. Elle me guide jusqu'aux étoiles.

Cette clé est source de bonheur.

Elle est une clé de ma vie.

Elle est plus forte que la mort.

- Serait-elle Dieu ta compagne?

- Non, Dieu règne encore plus au-delà. Elle est mon imagination, ma compagne pour la vie.

 

LOGIQUE

- Un plus un font deux. Deux plus un font trois. Donc, un plus un plus un font trois.

- Pas toujours...

- Comment cela, pas toujours?

- Je sais un lieu où un plus un plus un font un.

- Comment est-ce possible?

- C'est une question d'amour.

...Silence...

- Je te mets zéro en mathématique.

- Le zéro n'existe pas.

- Si.

- Non, car un plus zéro, cela fait toujours un.

- Ce n'est pas une preuve.

- Que veux-tu dire?

- Je veux dire qu'ajouter zéro à un c'est ajouter quelque chose.

- Tu dis des bêtises.

- Dix, mille, le milliard, fois zéro, égale zéro. Donc, le zéro existe.

- Donc le zéro n'existe pas.

- Si, car s'il n'existait pas, l'infini n'existerait pas non plus.

- Pourquoi?

- Car l'infini fois zéro, égale zéro.

...Silence...

- Un n'existe peut-être pas non plus.

- Pourquoi?

- Car l'infini moins un cela fait encore l'infini.

- Ce n'est plus le même.

- Tu veux dire que cet infini moins un est un peu moins long ou un peu moins loin?

- Non, l'infini, c'est l'infini. Il est si grand, qu'on ne peut, qu'on ne sait que lui retrancher l'infini.

- Et cela fait zéro...

- Je n'en suis pas sûr. Il y a eu. Il n'y a plus. Mais il doit bien en rester quelque chose...

- Tu m'intrigues.

- Je vais te poser une question, si tu veux.

- Je t'écoute.

- L'infini moins un ou l'infini moins zéro, c'est le même résultat...Alors, un égale zéro. Ou bien, dis-moi en quoi consiste, où se cache le reste, le solde, dans l'infini moins un...

...Silence...

 

DIEU

- Bonsoir.

- Bonsoir. Tu pars?

- Oui, je quitte le village.

- Tu sais où tu vas?

- Sait-on jamais où l'on va...

- Si ton chemin monte vers Celui qui est vie, alors ton chemin te mène à bon port.

- Facile à dire. La vie n'est pas que montée, cimes, réussite.

- Quand tu travailles, peu importe lequel, tu participes à l'achèvement du monde, tu collabore à son accomplissement. Tu es sur le chemin de Dieu. Tu vas vers Lui.

- Je Le croyais derrière moi.

- Il est aussi devant. Il est alpha et oméga.

- Parfois je me repose, je me laisse vivre, comme on dit.

- A ces moments, tâche de sentir la vie en toi. Elle vient de Dieu. Son amour est une flamme de vie.

- Et quand tout rate, quand mon oeuvre s'écroule, quand le vase se casse?

- Parfois, de ces ruines, un mieux peut venir. Ta maison s'écroule, mais tu la rebâtis plus belle.

- Parfois, on est écrasé par l'échec. On ne rebâtit pas. J'ai vu des échecs qui ne rapportaient rien. La mort d'un enfant, la misère d'un vieux, la maladie d'une mère de famille, la souffrance d'une famine, la déroute d'un peuple opprimé...

- Arrête... Il y a dix mille exemples où tout est mort, calciné où rien ne repousse. A ces moments, Dieu lui-même vient combler ces gouffres causés par les malheurs. Par sa présence aimante, en souffrant avec toi. Il est à tes côtés, même si tu ne le vois pas, car tu es aveuglé par ta souffrance, ou parce que tu ne veux pas le voir. Mais il est là.

La maladie, comme la mort, creuse un espace en toi. Dieu vient le combler par Sa présence. Cette misère devient vie. A ce moment, Il entre en toi et tu entres en Lui.

Il porte sa croix avec la tienne. Il ne peut pas l'ôter, car il n'est pas tout puissant, contrairement à ce que l'on dit, il n'est qu'amour. Mais en amour, il est tout puissant.

Il n'est qu'amour. N'être qu'amour... Peux-tu mesurer ce que cela contient de pauvreté, de dépendance, d'humilité?

Accueille ce Pauvre, prends-Le avec toi sur ton chemin.

- Adieu l'ami.

- Adieu, et bonne route.

 

Il est reparti, bonnes gens,

Il est reparti, plus loin que les montagnes,

Là-bas, peut-être

Où de ce côté...

Peu importe.

A-t-il traversé la mer?

L'a-t-il seulement longée, en marchant sur le sable de la plage?

 

PARTIE 3

L'enfant le suivit des yeux,

Assis sur la margelle,

Longtemps,

Tandis qu'il s'éloignait du puits.

Et quand sa mère l'appela

Elle rentra à la maison

En se retournant encore deux fois.

Couchée dans son lit, au creux de la nuit,

Elle imagina ses pas sur les routes du monde.

Elle le suivit en pensée, mais cela devint flou...

Elle ne sait plus son visage

Ni la couleur de ses yeux

Ni s'il portait un sac.

L'enfant s'endort, paisiblement

Il ne reste que le chant du souvenir

Une lumière

Par delà les yeux

Embués des songes d'hier et de demain

Qui sonne déjà dans sa nuit.