Caroline & Rivière d'étoiles

Caroline & Rivière d'étoiles

N°12

Trois Histoires de poupées

     Caroline et son amie Rivière d'Étoiles se baladaient en suivant un joli sentier. Elles profitaient de ce jour de congé pour faire une belle randonnée à cheval vers un point de vue extraordinaire situé au bord d'un haut plateau. On se croit comme sur une île dans le ciel, d'où l'on domine tout le désert.

À cet endroit, au bord d'un à-pic dix fois plus haut que des falaises, on peut observer les terres désolées jusqu'à l'horizon. L'autre versant de la vallée se profile à plusieurs dizaines de kilomètres. Entre les deux, c'est comme une mer rouge de sables et de pierres, chaos informe et sublime, tacheté ça et là de jaune et d'ocre selon les rochers qui émergent. Une immensité recouverte par le ciel bleu uni. Le soleil, brûlant, dessèche tout et semble faire vibrer le paysage sous la puissance de sa lumière aveuglante.

Sur le chemin du retour, en milieu d'après-midi, les deux amies aperçurent au sol, sur le sentier, dans le sable, une très jolie poupée. Elles s'arrêtèrent toutes deux, étonnées. Rivière d'Étoiles descendit de cheval et la ramassa. La poupée avait des cheveux blonds coiffés en deux longues tresses. Elle était habillée d'une salopette jaune et de baskets bleues. Nos amies la trouvèrent vraiment très mignonne, attachante.

-Je me demande ce qu'elle fait là, s'étonna Caroline.

-Emmenons-la avec nous, proposa sa copine. Tu pourrais même afficher une annonce. Une petite fille doit l'avoir perdue. Elle est sûrement bien triste à présent. Elle loge peut-être dans l'auberge de tes parents.

-Bonne idée, en effet, répondit Caroline. Je la mets dans mon sac à dos.

Notre amie glissa la jolie poupée à côté de sa gourde vide et remonta sur son cheval. Les deux amies continuèrent leur balade. Elles revinrent chez elles vers le soir.


Caroline se précipita dans sa chambre, saisit un carton blanc et écrivit au feutre rouge :

-Trouvé jolie petite poupée à tresses blondes sur le chemin qui conduit au point de vue des Needles. Celle qui l'a perdue peut s'adresser à: Caroline.

Elle afficha son message clairement sur le comptoir où ses parents accueillent les clients de l'hôtel.


Deux heures plus tard, juste après le repas du soir, on appela notre amie à la réception.

-Un monsieur te demande, ma chérie, dit son père. Il est assis au petit salon.

Elle s'approcha. L'homme avait une bonne cinquantaine d'années.

-Bonjour, sourit le monsieur. Tu t'appelles Caroline?

-En effet, répondit notre amie.

-Il semblerait que tu aies découvert ma poupée.

-Elle est à vous? s'étonna la fillette. Ça alors! Je pensais qu'elle appartenait à un enfant.

-Et bien vois-tu, cette poupée est à moi. Je m'en sers quand je raconte des histoires dans les écoles et dans différentes fêtes. Les petits comme les grands l'adorent. Je l'emmenais avec moi car je voulais la photographier pour une histoire qui s'appellera "Isabelle et la pierre jaune". J'ai pris une grande série de clichés qui vont illustrer mon récit.

-Je serais bien curieuse de l'entendre, dit Caroline.

-Veux-tu que je te le raconte?

-Avec plaisir, se réjouit notre amie.

-Alors, assieds-toi.

-Je peux appeler ma copine Rivière d'Étoiles?

-Bien sûr.


Elle allait téléphoner à son amie quand un homme, une femme et une petite fille entrèrent dans l'hôtel. La fillette avait le visage baigné de larmes.

-Ma chérie, arrête de pleurer, supplia la maman. Ça ne sert à rien.

Mais la petite, qui semblait âgée de six ans, continua de sangloter. Elle paraissait s'enfoncer dans un profond chagrin.

Caroline s'approcha.

-Pourquoi pleures-tu?

-J'ai perdu ma poupée. On se trouvait papa, maman et moi, au grand point de vue où l'on voit tous les déserts. Je jouais avec ma Choukinette et elle est tombée du haut de la falaise jusque tout en bas dans le précipice. Papa dit que je ne la verrai plus jamais.

La petite fille replongea dans ses larmes.

-Elle a glissé dans le précipice depuis les hauteurs du point de vue des Needles?

-Oui, confirma la maman.

-Comment t'appelles-tu? demanda Caroline.

-Alice.

Notre amie s'adressa aux parents.

-J'ai trouvé une poupée habillée en jaune sur le chemin qui conduit des Needles vers Blanding et vers l'hôtel. Serait-ce celle de votre fille?

-Non, expliqua le papa. Notre petite a perdu sa Choukinette au bord du grand ravin. Elle pleurait, inconsolable, quand un charmant monsieur s'est approché d'elle et lui a montré une très jolie poupée en habits jaunes avec des longues tresses. Nous avons fait sa connaissance pendant qu'Alice jouait avec cette poupée. Elle semblait un peu consolée. Ce monsieur a appris alors que nous logions au même hôtel. Très gentiment, il l'a confiée à notre petite fille pour le chemin du retour.

Je le trouve bien gentil, songea Caroline.

-Hélas, en revenant de ce fabuleux point de vue, Alice, très fatiguée, a demandé que je la porte sur mon dos. Elle s'est endormie rapidement en appuyant sa tête sur mon épaule. Mais dans son sommeil, elle a lâché la jolie poupée jaune que le conteur lui avait prêtée. Nous ne savons pas à quel endroit car nous ne l'avons pas entendue tomber dans le sable. Nous sommes bien ennuyés, et redevables vis-à-vis de ce monsieur.

-Je l'ai retrouvée en revenant avec ma copine, s'écria notre amie. Je viens de la lui rendre.


Entre temps, Rivière d'Étoiles arriva.

Tout le monde fit connaissance. Puis, assis au salon, nos deux amies, ainsi qu'Alice et ses parents écoutèrent le récit du conteur.

Il commença l'histoire d'une petite fille appelée Isabelle. Elle visitait l'Ouest des Etats-Unis avec ses parents. Un jour elle s'en éloigna, en suivant un beau lézard, et elle se perdit.

-Elle marcha toute la journée, dit-il. Mais plus elle marchait, plus elle s'égarait. La nuit arriva. Elle se coucha dans une petite grotte. Elle y pleura en pensant à ses parents, puis elle s'endormit.

Le conteur détailla ensuite la journée du lendemain. Le canyon interminable, la rivière à traverser, l'escalade très raide, la caverne des Amérindiens, le serpent qui lui fit si peur. Il expliqua qu'elle but de l'eau dans une flaque ronde et qu'elle tenta de manger des baies sauvages mais qu'elle les recracha.

-Enfin, au soir, dit-il, elle rejoignit ses parents et ses trois frères. Elle leur montra une pierre jaune ramassée dans les ruines amérindiennes où elle avait passé la nuit. Elle la garde précieusement en souvenir de son aventure.

La pierre jaune se trouvait dans la poche de la salopette de la poupée Isabelle.


À la fin de l'histoire, Caroline annonça aux parents d'Alice qu'elle se portait volontaire pour aller chercher la poupée Choukinette.

-On peut se rendre au fond du grand précipice, au pied des hautes falaises au sommet desquelles vous avez admiré le paysage. Mais le seul moyen d'aller à cet endroit, c'est à cheval. Je suis certaine que Rivière d'Etoiles acceptera de m'accompagner. On pourrait emmener Alice avec nous. Elle nous aidera à la retrouver.

La fillette sortit de ses larmes avec un grand sourire.

-Papa, tu veux bien?

-Ma chérie, répondit la maman, tu ne sais pas encore monter à cheval.

-Ce n'est pas grave, intervint Caroline. Elle peut venir sur le mien, si vous voulez. J'ai trois petits frères. J'en prends souvent un sur ma monture. Timothy, l'aîné des garçons et moi, avons la chance de posséder un cheval.

-Et c'est loin? demanda le papa. 

-Oh, oui. Il y a de fortes chances que cela nous prenne toute la journée.

-Et tu veux bien faire cela pour notre petite fille?

-Avec plaisir, monsieur. Si vous voulez, nous irons demain. Il faudra se lever tôt pour éviter les grosses chaleurs.


Rivière d'Étoiles et son amie partirent à l'aube. Caroline plaça la petite Alice devant elle, sur son cheval. Les trois fillettes emportaient un grand sac à dos qui contenait des gourdes et le repas de midi.

Après la longue piste en sable, bordée à gauche comme à droite d'herbes soyeuses mais dont les pointes piquent, elles passèrent entre de hauts rochers. Elles s'arrêtèrent au bord du précipice. Une petite route très ancienne et mal entretenue permettait de descendre dans la vallée. Cette piste, taillée sans doute par les premiers convois de pionniers, ne leur parut guère périlleuse, mais longue. Il n'était pas loin de midi quand elles arrivèrent tout en bas.

Caroline avec Alice et Rivière d'Étoiles contournèrent de nombreux rochers tombés des falaises, érosion des neiges, des vents, des orages et des siècles. Elles parvinrent juste en-dessous du point de vue des Needles.

Les trois fillettes descendirent de cheval. Elles pique-niquèrent rapidement, puis se mirent à fouiller dans les rochers. Pas facile. Elles traversaient le cœur d'un enchevêtrement pas possible, un incroyable chaos de roches jaunes et rouges. Certains endroits parurent carrément inaccessibles. La petite poupée Choukinette pouvait se trouver dans une crevasse, entre deux pierres ou dans des broussailles aux pointes acérées.

Le temps passait. Il faisait terriblement chaud. De temps en temps, l'une ou l'autre retournait aux chevaux pour prendre un peu d'eau et les flatter.


Tout à coup, les trois amies aperçurent un vieil Amérindien assis sur un rocher. Il observait les trois filles depuis un moment. Alice se raidit. Elle avait un peu peur. Elle se serra contre Caroline.

-Bonjour, dit Rivière d'Etoiles en souriant. Que faites-vous là?

-Je vous observe depuis un moment. Vous semblez chercher quelque chose.

-Nous cherchons la poupée de cette petite fille. Elle est tombée de là-haut, hier, depuis le point de vue. Et nous tentons de la retrouver. Elle y tient beaucoup.

-Serait-ce celle-ci?

-Choukinette, s'écria Alice. Ma Choukinette!

L'Amérindien la remit à la fillette.

-Ta poupée me paraît ancienne, fit l'homme.

-Oh oui, expliqua Alice. C'est celle de ma bonne-mamy.

-Sais-tu que les petites filles amérindiennes qui vivaient autrefois ici jouaient aussi avec des poupées?

-Non, répondit la fillette.

-Veux-tu que je te raconte l'histoire de la poupée-lapin?

-Oui, je veux bien, sourit Alice en serrant sa Choukinette dans ses bras.


Les trois filles s'assirent par terre à l'ombre d'un rocher, et le monsieur commença son récit:

"Il y a bien longtemps, une peuplade vivait dans les rochers que vous apercevez là-bas. Des Anasazis. Ils habitaient là-haut dans la montagne. Regardez bien, vous pouvez voir quelques grottes au loin. On y devine encore des constructions, leurs anciennes maisons et leurs réserves à maïs d'autrefois.

"Là, une petite fille de ton âge, Alice, habitait avec ses parents, ses frères, ses sœurs, ses cousins, ses cousines, ses oncles et ses tantes. Toute la peuplade se trouvait à cet endroit.

"Un jour un grand frère de cette petite trouva un joli bâton à deux branches terminé par une grosse boule allongée. Il sculpta des yeux, une bouche, un nez avec une pierre tranchante. Puis il remit cette poupée rudimentaire à sa sœur.

"La fillette, très contente, voulut l'habiller. Mais en ce temps-là, les vêtements pour poupée étaient bien rares chez nous. C'était souvent encore des peaux de bêtes. La maman donna à sa fille une fourrure de lapin. Elle en fit une robe toute simple.

"La petite gardait tout le temps sa poupée avec elle, que ce soit pour aller récolter le maïs avec sa mère, pour accompagner son père à la chasse, ou pour aller boire de l'eau toute seule à la rivière. Le soir, elle la serrait contre elle en s'endormant sur sa couchette de branchages recouverte de peaux dans la grotte qui lui servait de maison.

"Un jour, elle s'éloigna un peu trop loin peut-être. Elle entendit soudain un grognement derrière elle. Se retournant, elle aperçut un puma, le terrible lion des montagnes. Aujourd'hui on n'en voit plus guère, mais, en ce temps-là, on en rencontrait encore de temps en temps.

"Le puma regardait la fillette. Elle crut que sa dernière heure arrivait. Elle allait se faire dévorer par la bête. Elle n'osait plus bouger. Elle pleurait.

"Soudain, elle prit sa poupée et la jeta aux pieds de l'animal. Il y planta ses crocs et partit, croyant sans doute emporter un lapin dont il sentait l'odeur et dont il reconnaissait la fourrure. La petite courut le plus vite qu'elle pouvait jusqu'à sa grotte. Elle raconta sa terrible aventure.

"Les hommes de la peuplade partirent aussitôt à la recherche de ce puma. Deux jours plus tard, ils finirent par le découvrir dans son repère et le tuèrent. Il était trop dangereux pour les chasseurs et les enfants de la tribu. Fouillant dans sa tanière, ils découvrirent le morceau de bois avec la peau de lapin déchiquetée, les restes de la poupée de la fillette. Voilà comment ce petit jouet lui sauva la vie.

-Merci beaucoup, dit Caroline en souriant. Quelle belle histoire!

-Oh oui, ajouta Rivière d'Étoiles. On imagine bien la rencontre de la petite fille et du puma.

-Moi, je n'aimerais pas me trouver devant un lion des montagnes, annonça Alice, parce que je ne voudrais pas lui donner ma Choukinette. Merci beaucoup monsieur, pour ma poupée et la belle histoire. Au revoir.

Elle lui donna un bisou.

Le vieil Amérindien regarda partir les trois fillettes.


Elles remontèrent à cheval et s'éloignèrent. Mais le temps changeait. Un violent orage se profilait à l'horizon. Les rafales de vent soulevaient la poussière. Un coup de tonnerre retentit, et bientôt la pluie se mit à tomber. II fallait s'abriter quelque part.

Rivière d'Étoiles proposa d'aller se réfugier dans les grottes occupées autrefois par les Amérindiens Anasazis et dont le vieil homme venait de parler. Au lieu de se diriger vers Blanding et l'hôtel, les trois filles, toujours à cheval, guidèrent leurs montures vers l'endroit appelé Aztec Buttle. Elles y parvinrent une demi-heure plus tard.

Fameusement trempées, elles grelottaient sous la pluie froide. Elles attachèrent les chevaux. Il fallut encore escalader les rochers pour atteindre les grottes trente mètres plus haut. Elles se trouvent tout en haut d'un étrange et immense rocher plat que les autochtones appellent une mésa. Là, les trois amies purent enfin s'abriter.

Elles s'assirent ruisselantes contre le vieux mur d'une construction en pierres plates et boue séchée. Elle possédait une petite fenêtre sans vitre, une simple ouverture, barrée de toiles d'araignées. Le sol était de poussière et de sable.

Se serrant l'une contre l'autre, elles se réchauffèrent un peu. La pluie tombait à torrent. Les éclairs se succédaient, le vent soufflait, faisant siffler les pointes des herbes tranchantes et les petites plantes rabougries dépourvues de feuilles. On se serait cru à la fin du monde.

Peu à peu, l'orage se calma, mais la nuit était quasiment tombée. Trop tard pour retourner à Blanding. Les filles avaient quitté le sentier depuis longtemps pour atteindre le refuge et elles risquaient de se perdre en chemin. Il valait mieux passer la nuit ici et attendre le lendemain matin.


Rivière d'Étoiles profita de l'arrêt de la pluie pour descendre au pied des rochers et s'occuper des chevaux qui attendaient sagement où elle les avait laissés. Elle les bouchonna. Elle remonta un moment plus tard.

Caroline, pendant ce temps-là, resta avec Alice dans la petite maison en briques, abri tout simple des Amérindiens d'autrefois, sous la voûte de la grotte.

-Regarde, montra notre amie. Tu vois cette sorte de petite alcôve dans le mur du rocher. On dirait une toute petite chambre avec du sable au sol. Je parie que les papas et les mamans d'autrefois installaient leurs enfants à cet endroit pour dormir. Je pense, Alice, que tu vas pouvoir te coucher là à ton tour pour la nuit. Tu retrouveras tes parents demain matin.

-J'ai faim, murmura Alice. Et froid. Mes vêtements sont encore humides.

La petite tremblait.

-Moi aussi, répondit Caroline. Et Rivière d'Étoiles également. Mais nos provisions de midi sont épuisées. Il ne reste plus rien. Alors il va falloir te montrer courageuse et attendre demain. On va faire comme des explorateurs qui se seraient perdus.

La fillette sécha une larme. Oui, elle voulait se montrer courageuse. Et aussi forte que les deux grandes. Elle se coucha dans l'alcôve, sur le sable.


À ce moment-là, les chevaux se mirent à piaffer et à hennir.

-J'y vais, souffla Rivière d'Étoiles. Je descends voir ce qui se passe. Ils sentent peut-être un animal qui leur fait peur.

Alice, qui avait entendu, se saisit.

-Tu crois qu'il y a un puma?

-Je ne pense pas, rassura Caroline. Allez, recouche-toi. Il fait noir. De toute façon, si un lion des montagnes s'approche, tu peux lui jeter ta poupée, comme cela il s'en ira.

-Non, je ne veux pas donner ma Choukinette à un puma, parce que c'est la poupée de ma bonne-mamy. En me l'offrant, elle m'a expliqué son histoire. Tu veux que je te la raconte?

-Oui, répondit Caroline. Mais couche-toi d'abord dans l'alcôve. Glisse-toi bien dans le sable. Pose ta tête sur ta main. Très bien. Tu trembles...

-Un petit peu, murmura la fillette.

Le froid de la nuit l'enveloppait. Caroline retira son t-shirt et en couvrit la petite fille.

-Comme cela tu ressentiras moins le vent.

-Mais toi tu vas avoir très froid.

-Je suis plus grande que toi et puis j'ai l'habitude avec mes petits frères. Il faut parfois se montrer courageuse quand on est l'aînée d'une famille. Raconte-moi l'histoire de ta Choukinette.


"Ma bonne-mamy reçut cette poupée de ses parents quand elle était encore petite. Elle avait six ou sept ans quand la guerre commença. Un hiver, pendant cette guerre, tous les habitants du village durent se sauver. Ils furent obligés de quitter leurs maisons. Ils allèrent se cacher pour ne pas être tués par les ennemis. Ils se réfugièrent dans des grottes.

"Ils y vécurent pendant au moins une semaine, ou peut-être deux, je ne m'en rappelle plus. Ils avaient froid. On ne pouvait pas allumer de feu. Et ils avaient tout le temps faim, parce qu'ils n'avaient presque rien à manger.

"La journée ils bougeaient un peu. Certains risquaient même d'aller jusqu'à l'entrée des grottes. La nuit, pendant des heures et des heures, ils restaient couchés. Ils vivaient dans le noir tout le temps.

"De temps en temps, un habitant du village s'approchait de ma bonne-mamy encore petite fille et il caressait Choukinette. Puis il retournait s'asseoir dans un coin. Ensuite il racontait à tous les habitants du village des histoires de la poupée qu'il inventait au fur et à mesure. Des aventures à la ferme, dans les bois, au bord de l'étang, avec les chevaux, avec les vaches, avec les lapins. Un jour, Choukinette découvrait des grottes, une autre fois elle parlait aux oiseaux. Elle allait à la chasse, à la pêche.

"Tous les soirs, il racontait. Enfin, quand je dis tous les soirs, comme il faisait tout noir, dans les grottes, c'était un peu n'importe quand.

"Ma bonne-mamy m'a expliqué que ce monsieur faisait ainsi rêver tous les habitants du village. Ils ne pensaient plus trop à la guerre. Ils pouvaient quitter un moment leur misère, leur souffrance et faire de beaux rêves.

"Un beau jour, tout le monde put retourner au village et chacun retrouva sa maison. Choukinette resta avec ma bonne-mamy. Je suis très heureuse de l'avoir retrouvée, ajouta Alice en la serrant très fort.


-Merci pour ton histoire, fit Caroline, c'était vraiment très beau. Maintenant dors bien.

-Tu crois qu'un puma traîne près des chevaux?

-Non, il n'y a pas de puma. Ce doit être un lapin.

-Un lapin ne fait pas peur à un cheval.

-Alors, un dindon s'est approché.

-Je ne l'entends pas glousser, dit Alice.

-Alors, peut-être que c'est un renard.

-Un renard ce n'est pas très dangereux, réfléchit la petite fille.

-Non, vraiment pas du tout du tout, reconnut Caroline.

-Alors, c'est peut-être un coyote.

-Oui, un coyote, confirma notre amie.

-Ils mordent très fort? demanda Alice.

-Ils ont peur de toi et se sauvent si tu passes près d'eux. Et maintenant dodo.

La petite s'endormit.

Rivière d'Étoiles rejoignit Caroline. Elle n'avait rien remarqué de particulier, et, à présent, les chevaux se tenaient calmes. Les deux copines se couchèrent pas loin d'Alice et toutes trois passèrent une nuit paisible.


Le lendemain, nos deux amies retrouvèrent leurs chevaux sans difficulté. Elles se mirent en route dès qu'Alice ouvrit les yeux. Elles arrivèrent à l'hôtel vers midi.

Les voyageurs accueillirent leur fillette avec un grand sourire. Ils la serrèrent dans leurs bras, puis ils félicitèrent les deux grandes.

-Votre petite a été très courageuse, déclara Caroline. Il ne restait plus rien à manger ni hier soir ni ce matin. Or elle ne s'est pas plainte une seule fois.

-Et on a dormi dans le sable d'une grotte, à la belle étoile, ajouta la fillette. 

-Elle est aussi courageuse que les enfants Amérindiens, intervint Rivière d'Etoiles.

-Oui, ajouta Alice, même que j'avais peur du puma et du coyote. Mais ils ne sont pas venus. Et j'ai dormi par terre, près de Caroline et de Rivière d'Étoiles.

-Nous n'étions pas vraiment inquiets, affirmèrent les parents. On nous a rassurés en nous disant combien vous êtes courageuses et débrouillardes. Notre petite fille se trouvait entre de bonnes mains et en sécurité avec vous. Merci de vous en être si bien occupées. Elle a grandi à vos côtés.


Le merveilleux conteur repartit avec sa jolie poupée Isabelle.

Alice emporta sa Choukinette.

Caroline et Rivière d'Étoiles parcoururent encore d'autres chemins d'aventures que tu peux découvrir maintenant.