Joël & Plume Bleue

Joël & Plume Bleue

N°10

Le Pays de Nulle Part

     Le sachem des Anasazis réunit les guerriers et les Anciens, un soir, dans son tipi, quelques jours après les événements de Salt Creek. Plume Bleue s'y rendit, aux côtés de son père, Cheval de feu. Le chef amérindien prit la parole.

-Notre canyon de Chelly est à nouveau envahi par les sauterelles. Elles n'étaient plus reparues depuis bien longtemps, mais les revoilà. Elles s'attaquent à nos cultures, à notre maïs, à notre herbe. Si cela continue, elles vont dévorer toutes nos réserves et pendant l'hiver, les enfants mourront de faim. Il faut agir et vite. Que proposez-vous?

Les guerriers et les Anciens restèrent muets un moment. Tous réfléchissaient. Les Anciens se souvenaient de cette terrible famine, survenue des années auparavant et qui avait tué la moitié des membres de la peuplade, à cause de l'envahissement des récoltes par ces insectes géants.

-Quelqu'un doit se rendre au pays de Nulle Part, grand sachem, dit un vieil homme. Elles proviennent toutes de là. Mais cela se situe au moins à cinq jours de marche d'ici. C'est un voyage difficile, à travers des déserts et des terres désolées. Marcher quatre jours jusqu'à la vallée de Totem Pôle. Là, vit un homme étrange, le sorcier blanc. Lui sait indiquer l'endroit exact qu'il faut atteindre, pour empêcher les sauterelles de sortir de leurs souterrains où elles se multiplient et puis viennent nous envahir.

-Aucun de nous ne peut partir actuellement, déclara en se levant un autre guerrier. Nous sommes tous occupés aux récoltes. Il faut mettre le plus rapidement possible le plus de maïs que nous pouvons dans nos kivas afin d'éviter les souffrances de la faim pendant l'hiver. Aucun d'entre nous ne peut entreprendre un si long voyage ces temps-ci ou sa récolte sera perdue…

-Et nous les Anciens, nous sommes trop vieux pour entamer une telle marche.

Plume Bleue se leva.

                                                            

                                                                           Plume Bleue

-Moi j'irai, dit-elle. Mais je voudrais d'abord aller chercher Joël à St-Georges. Je crois que si nous y allons à deux, nous réussirons.

-Je te fais confiance, déclara le sachem. Toi seule, avec lui, pouvez sauver la tribu. Va chercher ton ami. Ne remets pas ton départ à plus tard que demain, et ne traîne pas en route. Il y a urgence. J'ai dit.


Le lendemain à l'aube, Plume Bleue quitta le village des Anasazis et la vallée de Chelly, et se dirigea vers St-Georges où Joël et sa sœur Patricia, Samantha et la petite Alice et leur parents habitent et tiennent leur General Store.

Notre amie arriva le surlendemain.

C'était un mercredi en fin de matinée. Elle entra à l'intérieur du magasin. Elle salua les parents de Joël et Patricia, ainsi que ceux des deux petites filles. Elle caressa la petite Alice et lui donna un bisou.

-Si tu veux, tu peux aller à la rencontre de ton copain, proposa la maman du garçon. Il doit sortir de l'école dans quelques minutes, il sera bien content de te voir.

-Bonne idée, dit en souriant Plume Bleue. Je vais avancer sur le chemin de l'école, et je me cacherai, comme cela je lui ferai la surprise.

Elle sortit du magasin et s'approcha d'un muret. Un peu plus loin, se trouvait un buisson assez touffu pour s'y dissimuler. Elle se coucha à plat ventre derrière les broussailles et attendit. Les enfants sortaient déjà de l'école, là-bas. On entendait le son de la cloche, annonçant la fin des classes.

 

Soudain, elle vit arriver Joël. À côté de lui marchait Mary, la jolie Mary. À Salt Creek, sale, négligée, les traits tirés par la fatigue et la faim, déjà, elle rayonnait avec ses yeux clairs et ses longues tresses blondes. À présent, vêtue d'une rude salopette en jean et de gros souliers, elle semblait encore plus fine, plus vive, plus lumineuse. Elle se tenait juste à côté du garçon. Et Plume Bleue ressentit un pincement au cœur.

Arrivés près du muret, elle les vit s'arrêter tous les deux. Ils se parlaient mais, d'où elle se trouvait, la jeune fille Amérindienne ne pouvait pas entendre la conversation.

-Je ne comprends rien au devoir de calcul. Peux-tu m'expliquer ?

-Oui, ce n'est pas difficile, répondit le garçon. Ouvre ton cahier, je vais te montrer.

Tournant le dos, sans le savoir, à Plume Bleue, collés l'un contre l'autre, Joël montra pendant quelques minutes, la marche à suivre à son amie. À un certain moment, il passa sa main autour du cou de Mary pour tourner les pages du cahier et continuer son explication.

-Je comprends à présent, s'écria la fillette. Joël tu es génial ! Je te remercie.

Elle lui donna un bisou sur la joue. Les deux enfants se séparèrent. Joël s'éloigna vers le magasin.

Plume Bleue pleurait à présent. Elle songeait qu'elle, elle n'allait pas à l'école, qu'elle n'aurait jamais les mêmes connaissances que Mary, si jolie de surcroît. Elle ne pourrait pas lire les livres que Joël aimait ou lui en faire découvrir d’autres. Au lieu de songer à ce qu’ils avaient en commun et à ce qu’ils pouvaient s’apporter, elle crut qu'elle perdait son ami.

La petite graine de la jalousie, née à Salt Creek, lors de sa première rencontre avec Mary et sa famille, grandissait, grandissait, et envahissait peu à peu son esprit.

Elle fit demi-tour et se dirigea vers son village, la peine et la jalousie plantées au fond de son cœur.


Quand Joël entra au General Store, sa maman lui demanda s'il avait rencontré Plume Bleue.

-Elle est à St-Georges ? s'étonna le garçon. Je ne l'ai pas aperçue…

Quelques instants plus tard, Patricia arriva à son tour dans le magasin en compagnie de la petite Samantha, à qui elle donne toujours la main en la ramenant de l'école.

-Que se passe-t-il ? demanda Patricia à son frère. Je viens de croiser Plume Bleue. Elle ne m'a même pas souri. Son visage était plein de larmes. Elle s'en allait sur la piste qui conduit chez les Anasazis.

Aussitôt, comme dans un éclair, notre ami comprit.

-Elle m'a surpris avec Mary. Elle a vu que l'on se donnait un bisou. Elle pense que je ne suis plus son ami, que je ne suis plus amoureux d'elle. Mais Mary, pour moi, n'est qu'une fille de la classe parmi les autres. J'ai d'ailleurs d'autres copains et d'autres copines. Plume Bleue, ce n'est pas la même chose. Maman, je pars chez les Anasazis.

-Mais Joël, et l'école?

-Maman, l'amitié c'est plus important que l'école. Je dois voir Plume Bleue. Je dois lui expliquer la vérité. Je ne veux pas la perdre.

-Et tu mangeras quoi ce soir? Et en route? Attends, le repas est bientôt prêt.

-Je m'en fiche de manger, maman. J'arriverai demain après-midi chez les Anasazis. Je dois la rattraper. Pardonne-moi.

Et le garçon s'encourut sur le sentier, derrière son amie.


Patricia jugea qu'il fallait avertir Mary. Elle fila aussitôt chez elle et lui raconta les derniers événements.

-Maman, annonça Mary. Il faut que j'aille chez les Anasazis. L'amie de Joël croit que je suis amoureuse de lui. Ce n'est pas vrai. C'est un bon ami, un copain, rien de plus. Je dois me rendre chez les Anasazis, tout de suite.

-Ma chérie, répondit la maman, comment vas-tu faire? Tu ne connais même pas le chemin.

-Je demanderai à Patricia, elle me conduira.

-Et tu dormiras où? Tu mangeras quoi?

-Maman, insista Mary, nous venons de New York. Nous nous sommes installés ici il y a peu de jours. Combien de fois, le soir, j'ai eu faim parce qu'il n'y avait rien à manger. Et tant de fois j'ai dormi par terre, faute de mieux. Je n'en suis pas morte. Une fois de plus ou une fois de moins, cela m'est bien égal. Je veux sauver l'amitié entre Joël et Plume Bleue. C'est plus important que n'importe quoi. Et puis c'est grâce à lui que nous sommes installés ici…je te le rappelle...

Mary se tourna vers Patricia.

-S'il te plaît, tu veux bien me conduire chez les Anasazis? Je ne connais pas le chemin et je veux retrouver Plume Bleue. Je veux lui expliquer qu'entre Joël et moi, il n'y a rien d'autre qu'un peu d'amitié.

-D'accord, décida Patricia. Je t'accompagne. Je te montrerai la route. Je cours avertir mes parents. Viens avec moi. 

Mary la rejoignit avec des provisions dans un sac à dos.

-Petites filles, s'inquiéta la maman de Joël et Patricia, vous partez, comme ça, pour un jour et demi de course à travers les déserts et les canyons. Où dormirez-vous?

-Peu importe, maman. Tu sais, j'ai appris à supporter cela quand on marchait sur les pistes. Je ne vais pas en mourir cette fois-ci non plus. J'emporte une gourde d'eau et quelques provisions, si tu veux bien.

Et, le cœur serré, la mère de Mary et celle de Patricia laissèrent leurs deux gamines partir bras dessus, bras dessous, vers la peuplade des Anasazis, pour sauver Joël et Plume Bleue de l'enfer de tristesse et de jalousie dans lequel ils s'enfermaient.

Le soir tombait. Plume Bleue découvrit, par l'habitude, un ancien abri Anasazi. Elle y grimpa en escaladant quelques rochers. Elle vérifia qu'il ne contenait ni serpents ni scorpions. Elle s'y blottit. Elle y trouva quelques grains de maïs. C'est tout ce qu'elle mangea. Elle ne fit pas de feu.

Joël qui marchait aussi vite que son amie, mais sans la voir et sans la rattraper, ne découvrit pas d'autre abri pour passer la nuit qu'une grotte dans la même vallée. Il ramassa du bois qui traînait tout autour et alluma un feu, un feu pour se sentir moins seul, un feu pour être son ami, un feu pour partager sa peine. Le garçon toucha à peine à ce qu'il avait emporté, car, surtout, il avait du chagrin.

Patricia et Mary aperçurent le feu. Croyant y trouver des guerriers Anasazis et de l'aide, elles se dirigèrent toutes deux vers cet endroit. Elles y rencontrèrent Joël. Ils firent rapidement le point de la situation tous les trois.

Joël proposa aux deux filles de retourner chez elles. Il se réconcilierait avec Plume Bleue, si elle acceptait de lui faire confiance, de l'écouter. Mais Mary refusa. Elle voulait s'expliquer avec l'amie de son copain.

Tous trois bavardèrent un peu autour du feu en partageant les galettes et les fruits apportés à la va vite par Patricia, puis ils se couchèrent dans le sable. Ils s'endormirent inquiets. 

Plume Bleue, seule dans son refuge, aperçut le feu là-bas au loin. Elle repéra attentivement l'endroit. Mais elle voulut rester seule, seule avec sa peine, sa jalousie, qui peu à peu se muait en colère.

 

Plume Bleue s'éveilla à l'aube. Elle se mit en route aussitôt. Elle passa près de la grotte observée la veille. Elle y découvrit Mary, Joël et Patricia. Le garçon dormait entre les deux filles.

La jalousie de Plume Bleue grandit d'un cran. Sa peine également. Elle se cacha derrière des rochers et attendit car elle désirait les suivre.

Un peu plus tard, Joël, Patricia et Mary se mirent en route. Le garçon donnait la main aux deux filles, pour les aider sur le sentier escarpé, parfois dangereux, qui va par vallées et canyons, sous le soleil brûlant. Ils marchèrent toute la journée. Ils burent un peu d'eau dans un tank au creux d'une anfractuosité et arrivèrent enfin au village des Anasazis.

Plume Bleue les suivait de loin, sans se montrer.


Joël se rendit immédiatement chez le sachem. Il apprit que Plume Bleue était allée le chercher parce que des milliers de sauterelles envahissaient la vallée de Chelly. Elles mangeaient l'herbe, le maïs et les fruits, tout. La tribu risquait de souffrir de la famine pendant l'hiver.

Après avoir écouté avec attention, il annonça au sachem qu'il irait au pays de Nulle Part sans attendre Plume Bleue. D'ailleurs, il rappela sa qualité de guerrier anasazi. Il considérait comme un devoir de venir en aide à ses amis.

-Garçon, dit le chef, ta peine te plonge déjà dans un pays de nulle part en ton cœur. Tu veux partir si loin et tu choisis pour y aller la pire des compagnes, la tristesse. Il n'est pas bon de rester seul pour te rendre là-bas.

-Je ne sais pas où se trouve mon amie. Je croyais qu'elle me précédait. Peut-être qu'elle se cache et m'observe. J'irai seul ! insista Joël. Je ne veux pas imposer ce voyage à Mary ni à ma petite sœur.

Le sachem insista.

-Tu pars en solitaire, garçon. Le chagrin n'est pas un bon compagnon de voyage. Il grandit à chaque pas que tu fais. Je t'avertis. Attends ton amie Plume Bleue. Elle va sûrement revenir près des siens.

-Je pars, décida Joël. Pour le bien de la peuplade. Elle me suivra, je pense,  et on se retrouvera là-bas, au pays de Nulle Part.

-Ton courage me séduit une fois encore, affirma le sachem. Je te remercie. On va te donner des provisions pour dix jours. Il faut marcher cinq jours au moins pour se rendre dans cette région. Le sentier est bien tracé.

-Merci, dit notre ami.

-Le troisième jour, tu arriveras au bord d'un immense précipice. Tu devras y descendre et tu en profiteras, pendant la descente, pour repérer un totem de pierre. Là, tu rencontreras un homme étrange. Je le connais. Le sorcier blanc. Il se couvre souvent de boue blanche. Remets-lui ce cadeau.

Le sachem tendit à Joël un petit sac brun.

-N'ouvre pas le sachet. Je le réserve au sorcier. Je te fais confiance. Merci une fois encore pour mon peuple, ajouta le chef amérindien.

Notre ami, emportant les provisions, partit pour le pays de Nulle Part.


Après le départ de son frère, Patricia emmena Mary au bord de la rivière qui coule au fond des gorges du canyon de Chelly. Un bain dans l'eau froide les détendit. Plume Bleue ne semblait pas encore arriver. Elles se demandaient où elle restait. Les deux amies décidèrent de l'attendre.

Peu de temps après, Plume Bleue entra enfin dans son village. Elle aperçut Mary et Patricia, qui jouaient dans l'eau. Mais les deux filles ne la virent pas. Elle passa sans se faire remarquer le long des tipis et se rendit chez le sachem. Celui-ci la fit entrer.

Il lui annonça que Joël se trouvait depuis une heure sur la piste qui mène au pays de Nulle Part, d'où viennent les sauterelles. Plume Bleue lui fit part de sa décision de s'y rendre aussi. Elle allait sans doute rattraper son ami en route. S'il le voulait, et s'il l'aimait encore, ils trouveraient l'occasion de s'expliquer.

-Mary, et la petite sœur de Joël, Patricia, t'attendent au village. Elles se baignent à la rivière. Va près de Mary. Elle a fait le voyage pour te voir.

-Je n'irai pas, refusa Plume Bleue. Je refuse de m'abaisser à parler avec cette fille, cette voleuse. Ce matin encore, elle marchait en donnant la main à Joël.

-La fierté est une qualité, affirma le sachem, quand elle protège la dignité de quelqu'un. Elle est un mal quand on la met au service de l'orgueil.

-Je n'irai pas la voir, trancha Plume Bleue. Je passe embrasser ma mère et mes frères et prendre en même temps des provisions pour le voyage.


Plume Bleue serra les bras de sa mère qui, ressentant sa peine, s'inquiéta de la voir partir ainsi.

-La jalousie ne mène à rien, murmura la maman. Tu es plongée dans le pays de nulle part en ton cœur, ma chérie. Si tu voyages ainsi, ta colère va rejoindre ta jalousie et, à elles deux, elles ne te conduiront qu'à la souffrance. La tienne et celle des autres.

-J'ai déjà entendu un sermon chez le sachem, mère. Ou tu me donnes à manger pour la route, ou je pars ainsi, les mains vides.

-Voici un sac avec de quoi te nourrir quelques jours. C'est un peu juste, mais je n'ai rien d'autre. Mais tu sais te débrouiller. Tu emportes ton couteau et tu sais allumer un feu.

Plume Bleue lança un regard noir vers sa mère. Elle songea qu'elle trouverait des plantes et des fruits sauvages en route. Elle haussa les épaules et partit. Patricia et Mary sortaient de l'eau. Elles ne la virent pas s'éloigner.


Au soir, Patricia emmena Mary au tipi du sachem. Les filles, étonnées, regrettèrent d'apprendre que Plume Bleue les avait évitées. Le chef amérindien leur expliqua que cetains enfants de sa tribu, et surtout Plume Bleue, ont souvent une grande fierté et beaucoup d'orgueil, parfois hélas mal placés.

Mary décida aussitôt de partir les rejoindre tous les deux au pays de Nulle Part. Elle accepta de postposer son départ au lendemain matin à l'aube. Elle écouta avec grande attention la description du chemin, le sentier balisé de cairns, les endroits où trouver à boire, c'est-à-dire les tanks aux eaux dormantes dans les anfractuosités de vallées latérales et étroites, ou dans les torrents quand ils ne sont pas à sec. Elle reçut des provisions.

Patricia voulait l'accompagner mais elle refusa de mettre la petite sœur de son ami quand même âgée seulement de neuf ans, sur les pistes d'une telle aventure.

-Attends-moi ici, au sein de la peuplade, dit-elle.


Le sachem fit remarquer à Mary que malgré son courage et sa volonté, elle marchererait bien seule sur les sentiers.

Elle répondit que son voyage de pionnière, qu'elle venait d'achever, l'avait endurcie à résister à la faim, à la soif, à l'épuisement, aux longues marches. La pluie, le froid, le vent, le soleil ne l'effrayaient pas. Un orage lui ferait très peur, mais tant pis! Elle était bien consciente qu'un drame se jouait là-bas, au pays de nulle part du coeur de ses deux amis, et elle voulait aider Joël et Plume Bleue à se réconcilier.

Elle partit à l'aube.


Plume Bleue suivait Joël à deux heures de distance, mais elle ne savait pas que Mary se trouvait derrière elle. Les trois enfants empruntèrent des gorges étroites, parfois sombres, dont les parois en à-pic s'élevaient à trois cents mètres de haut. Souvent ils pataugeaient ou nageaient selon les endroits, dans une eau très froide, torrent issu des montagnes lointaines.

Puis le sentier se mua en une pénible escalade de rochers, suivie d'un plateau boisé. Heureusement, il était visible et bien balisé par ces nombreux tas de pierres qui confirment les pistes dans l'Ouest, les cairns.


Plume Bleue marchait vite. Plus rapide que Joël, aguerrie depuis sa tendre enfance au soleil, aux marches à la dure, par monts et par gorges, souvent profondes et vertigineuses. Elle s'approchait du garçon.

Soudain, à un angle de vallée qui s'amorçait sur le versant en face d'elle, assez loin, elle aperçut notre ami. Entraînée à se dissimuler, l'Amérindienne marcha plus vite, surtout quand elle passait à découvert.

Au soir du troisième jour, elle observa un feu devant une petite caverne dans le couchant. Elle s'en approcha.

La nuit était tombée. Joël dormait couché sur le sol. Le garçon ne portait qu'un vieux jean et un t-shirt, tous deux fort sales. Il avait ôté ses souliers. Son sac se trouvait à côté de lui. Dans sa précipitation à quitter St-Georges, il n'avait pas emporté le revolver de Bill Alone.

Plume Bleue avait faim. Elle se privait pour économiser ses maigres provisions. Un instant, elle songea à fouiller le sac de son copain, mais elle se ressaisit aussitôt et renonça. Une guerrière Anasazi ne vole pas.

Elle songea un instant à éveiller son ami, à lui parler et lui confier sa peine. Mais son cœur aveuglé par la jalousie, la colère, et la fierté l'en empêchait. Elle, une guerrière, s'abaisser à écouter, à supplier peut-être, ce garçon qui la laissait, la lâchait, pour cette nouvelle amie de qui, croyait-elle, il se sentirait sûrement bientôt encore plus proche qu’il le serait jamais d’elle… Jamais !

Elle poursuivit sa route.

-Non, je n'ai aucune chance de gagner contre cette fille, songea Plume Bleue, en marchant sous les étoiles. Je ne serai jamais comme Mary, pionnière comme lui, et qui vit presque à ses côtés, à peine quelques maisons plus loin et fréquente la même école, les mêmes amis…

Plume Bleue sécha les larmes qui lui remplissaient les yeux malgré elle. Elle ne dormit pas ou presque pas cette nuit-là.


Totem Pole! Plus haute qu'une cheminée de briques de nos usines, en pierre rouge, droite, en plein désert. Une merveille, un miracle de la nature.

Plume Bleue aperçut le sorcier blanc aussitôt. Elle expliqua sa mission et avertit qu'un garçon blanc suivait à quelques heures de marche.

Le soir tombait. Les rochers rougeoyaient et les ombres s'allongeaient. Le sorcier tenta de dissuader cette enfant si jeune encore de se rendre seule dans ce pays de Nulle Part. Celui des volcans, des geysers, des étangs de boue de toutes les couleurs selon les endroits. Ils seraient plus forts à deux pour refermer cette grotte d'où sortaient les sauterelles. Mais Plume Bleue refusa.

Le sorcier comprit alors ce qui se passait dans son cœur. Il perçut ce nœud implacable, mélange de colère et de peine. Il insista, lui proposant d'attendre le garçon. Mais, une fois encore, emportant la nourriture qu'on lui donnait et une outre d'eau, elle reprit la piste seule. Elle refusait de lui parler, aveuglée par sa jalousie.


Le sorcier confirma à Joël, dès son arrivée, qu'il n'existait qu'une seule piste en venant. Le garçon fut chagriné d'apprendre que son amie l'avait dépassé et donc renoncé à lui parler en passant ! Sa peine en fut ravivée. Son angoisse aussi.

Il eut cependant la sagesse de ne repartir que le lendemain matin pour le pays de Nulle Part. Il songea que Plume Bleue, qu'il aimait, devait tant souffrir, enfermée… dans le pays de nulle part de son cœur.

Surprise! Au moment de s'endormir, Mary arriva! Épuisée, sale, couverte de poussière des pistes. La courageuse jeune fille évoqua le refus de Plume Bleue de lui parler. Mary avait donc suivi ses amis après leur départ séparé. Elle croyait rattraper Plume Bleue qu'elle situait entre Joël et elle. Patricia attendait au camp Anasazi.

Ils se mirent en route à l'aube. Plume Bleue ne devait pas se trouver bien loin. On ne marche pas de nuit, dans ce pays de Nulle Part.


Au milieu de la matinée, Plume Bleue, qui scrutait régulièrement la piste derrière elle, aperçut Joël et Mary qui marchaient l'un derrière l'autre. Sa peine, devenue colère à présent, redoubla.

Non, ils ne réussiront pas à me rejoindre, songea-t-elle avec entêtement. Je marche plus vite qu'eux sur les pistes. Je suis une fille amérindienne. Vous aimez être ensemble ? Restez ainsi. Vous ne me rattraperez pas, jamais!

Et Plume Bleue s'enlisa plus encore et sans cesse plus profond dans le double pays de Nulle Part, celui qu'elle traversait, marchant vers la grotte aux sauterelles, et celui de son c‏œur.

Le soir les immobilisa à l'orée de cette incroyable et terrifiante région.


Reprenant le sentier à l'aube, Joël et Mary aperçurent Plume Bleue en avant d'eux sur l'autre versant d'un précipice creusé par un torrent à sec. Ils appelèrent leur amie en criant de toutes leurs forces.

Plume Bleue s'arrêta un instant, les vit et repartit de plus belle.

Elle parvint bien avant eux au pied d'un gigantesque rocher cylindrique de deux cents mètres de haut. Ses parois, en à-pic, semblaient impossibles à gravir. Il dominait la région, trône doré des dieux autochtones, de sa toute hauteur. Le Golden Throne. Il semblait posé à cet endroit comme un gigantesque dé à coudre. Le soleil du matin l'illuminait de splendeur.

Plume Bleue s'en approcha, observa, et en entreprit l'escalade.

Plusieurs fois, elle dut s'y reprendre, pour se glisser de fissure en anfractuosité, de roc brisé en brèche étroite, s'accrochant à la moindre plante, racine, aspérité, toujours plus haut, éclairée par le soleil.

Quand Joël et Mary parvinrent au pied de l'orgueilleux rocher, Plume Bleue atteignait deux tiers de sa hauteur. L'agile fillette était bien visible, accrochée à la paroi verticale comme une alpiniste, mais mains et pieds nus, sans crochets de sécurité ni corde, acharnée à poursuivre son impossible et téméraire ascension, prisonnière de son pays de nulle part.

Joël, les mains en porte-voix, lui cria de redescendre, qu'elle se trompait, qu'elle était aveuglée par sa colère.

Plume Bleue cria à son tour "jamais" mais la voix monte et le garçon n'entendit pas.

La jeune fille, fière et intrépide, poursuivit son incroyable ascension.

Soudain, elle se retourna. Elle venait de prendre pied sur une roche proéminente et fissurée. Elle observa Joël et Mary qui l'appelaient.

Fit-elle exprès d'avancer et de déséquilibrer la roche ou bien ne se rendit-elle pas compte du danger, elle fit un pas en avant et bascula dans le vide avec le pan de rocher qui s'était descellé par sa faute.

-Non! Non! hurla Joël atterré, non, non, non! Plume Bleue!

Son amie subit une longue chute et s'écrasa sur le sol dans la poussière et les pierres au pied du trône rocheux.

Quand Joël arriva près d'elle en courant, elle ressemblait à un pantin désarticulé, une jolie poupée brisée. Elle était immobile, sans vie, pour l'éternité.

Joël se précipita, s'agenouilla. Déjà, les larmes couvraient son visage. Il saisit les bras de son amie, pour tenter de l'éveiller, de la ranimer, mais en vain. Il prit son beau visage entre ses mains et, redressant la tête, cria, hurla sa peine à tous les horizons.

Désespéré, il pleura toutes les larmes de son corps.

Il avait déjà pleuré ainsi en la quittant aux premiers jours, quand il croyait ne jamais plus la revoir. Et aussi quand Jack avait tué Bill Alone. Mais ici, il serrait son corps contre sa poitrine et il savait, il savait, qu'il ne la retrouverait jamais plus.

-Tu devais épouser un grand guerrier blanc, ma petite Plume Bleue, murmura-t-il en sanglotant… Tu me le répétais souvent en me regardant droit dans les yeux… et…

Il ne put pas finir sa phrase. Il étouffait dans ses larmes, plongé dans un silence hurlant d'une peine infinie.

Mary s'approcha, le visage baigné de larmes. Elle voulait tenter non pas de l'arracher à sa peine atroce, mais au moins de le consoler un peu.

-Va-t-en, cria Joël. Va-t-en, retourne à St-Georges.

-Je comprends ton chagrin. Je veux le partager, murmura la fillette.

-Va-t-en, répéta Joël en criant. Je ne veux plus te voir. Tout est ta faute.

Comme elle faisait un pas timide vers lui, le garçon ramassa une pierre et la lança vers elle. Elle fut touchée à la jambe et blessée. Saignant, elle poussa un gémissement.

Mary s'éloigna. Il ne servait à rien d'insister.


Elle observa à quelque distance une entrée de grotte, assez basse et sombre, par où sortaient des centaines de sauterelles. Elle comprit que se trouvait là l'origine de l'invasion.

Devant cette grotte stagnait une grande mare de boue infecte et malodorante. La pauvre fillette entreprit seule la réparation du mur de barrage. Elle prit les lourdes pierres une à une entre ses mains, et, pataugeant dans la boue pendant des heures, elle reconstruisit le mur pour empêcher les bêtes de sortir. Elle y consacra le reste de la journée.

Au soir, le mur était dressé. Plus la moindre fissure. Elle l'avait bâti épais et solide. Sale comme jamais, couverte de boue de la tête aux pieds, la salopette méconnaissable et déchirée, elle-même affamée et épuisée, elle reprit en pleurant le sentier du retour.

La nuit tomba vite. Elle se trompa de vallée et aboutit au bord d'un précipice. Elle s'assit sous un rocher creusé d'une petite alvéole. Elle pleura encore et longtemps.

Elle ne pleurait pas sa faim, ni la saleté, ni l'épuisement. Cela, elle l'avait connu au fil de son interminable marche vers l'Ouest, avec ses parents et ses deux petits frères.

Elle ne pleurait pas d'être perdue et de se trouver seule. Pas froussarde, elle se débrouillerait bien demain. Elle n'en voulait pas à Joël pour la pierre qu'il lui avait lancée, dans un geste désespéré. Non, elle pleurait ce drame épouvantable, dont elle se sentait la cause, bien que ce ne soit pas sa faute.

Elle finit par sombrer dans un sommeil agité.


À l'aube, elle s'éveilla brusquement. Elle venait d'entendre un bruit près d'elle. Un animal? La pauvre Mary se mit sur la défensive, prête à se défendre chèrement. Chance ! Elle vit le sorcier blanc. Aussitôt, elle se leva et se précipita en larmes dans ses bras.

Elle lui décrivit l'affreuse mort de Plume Bleue, les conditions dans lesquelles cela s'était produit et le geste rude et désespéré de Joël. Elle termina son récit en expliquant qu'elle avait fermé la grotte aux sauterelles. Après, elle avait marché, sans trouver de ruisseau ni de tank d'eau pour se laver et nettoyer un peu ses habits. Elle se croyait perdue, affamée, et mourait de soif.

L'homme portait une outre d'eau. Mary y but abondamment. Il lui demanda alors si elle aurait le courage de remonter à jeun dans la montagne jusqu'à l'endroit où devait se trouver le corps de Plume Bleue.

Rassemblant son courage, Mary précéda le sorcier sur l'étroit et vertigineux sentier, bordé de cactus, de plantes à picots et de masses rocheuses gigantesques, dressées vers le ciel ou croulant parfois en débris chaotiques.

Quand ils arrivèrent au lieu de la chute, ils virent que le corps de la jeune Amérindienne était recouvert de blocs de pierres blanches. Joël avait dû passer une partie de la veille et de la nuit à les rassembler et à en border et recouvrir le corps de son amie, tombeau sublime au pied de l'immense rocher, à la hauteur du désespoir du garçon.

                                                  

Ils eurent beau l'appeler, dans toutes les directions, seul l'écho leur répondit. Joël n'était plus là.

Le garçon avait quitté les lieux dans la nuit, incapable de dormir après cette vision de cauchemar. Son amitié, sa tendresse étaient brisés comme un pur cristal qu'elles furent.

Il n'avait pas vu Mary en passant car, se trompant, elle s'était égarée, quittant le sentier principal.

Et s'il l'avait vue, se serait-il arrêté pour l'éveiller et lui parler? 


Joël repassa chez les Anasazis. Il n'existait pas d'autre sentier revenant du pays de Nulle Part que celui emprunté en venant. Il se précipita sous le tipi du sachem et attendit son retour des champs.

Aussitôt, il lui expliqua la mort de Plume Bleue.

Le sachem se tut. Il observa ce garçon sale, épuisé, affamé, amaigri. Il n'avait quasi rien mangé sur son chemin du retour. Il le força à boire, à se nourrir.

-Tu n'as rien à te reprocher, garçon. Plume Bleue s'est enfermée dans la vision perçue par ses yeux et qu'elle a prise pour certitude. Elle s'est alors enfoncée dans le pays de nulle part de l'orgueil et de la jalousie. Va informer ta petite sœur qui t'attend près de la rivière, je vais chercher Cheval de feu. Tu lui annonceras la terrible nouvelle.

Comme Joël hésitait, il ajouta :

-Tu dois lui parler.

Joël s'approcha de la rivière et le frère et la sœur fondirent en larmes dans les bras l'un de l'autre. Patricia sanglotait en voyant son grand frère pleurer, puis en écoutant l'effroyable récit des événements.

Quand Cheval de feu, père de Plume Bleue, apprit la vérité, son visage se ferma. Il ne put prononcer un seul mot et se dirigea vers son tipi où se trouvaient les siens. Il étouffa un sanglot dans les bras de son épouse.

Le sachem encouragea Joël et Patricia à reprendre le chemin de St-Georges où leurs parents les attendaient. Il leur donna des provisions pour la route, enjoignant la petite sœur à bien veiller sur son frère.

Au moment où les deux enfants s'éloignaient, il les remercia pour les sauterelles qui avaient disparu. La peuplade était sauvée, une fois encore.

Joël se retourna et avoua qu'il n'y était pour rien.

Nous savons que Mary avait fait le travail toute seule. Dès son retour, le sachem confierait la jeune fille à un guerrier pour la ramener à son village.


Mary arriva le lendemain chez les Anasazis. Sale, épuisée par la marche, encore bouleversée de chagrin. Elle expliqua qu'elle avait réparé le mur de la grotte d'où sortaient les sauterelles.

La tribu la reçut en triomphe pour son travail au pays de Nulle Part, mais son cœur n'était pas à la fête. Le sachem lui parla.

-Tu es sans doute la cause de tout ce malheur, jeune fille, mais tu n'es responsable ni coupable de rien. Tu ne dois rien te reprocher. Une suite terrible d'événements, posés sur vos routes, Joël, Plume Bleue et toi, par le destin implacable, ont amené ce drame épouvantable qui blesse vos jeunes vies.

Elle se mit en route aussitôt pour St-Georges, conduite par un guerrier.


Ainsi s'achève l'extraordinaire aventure de Joël et Plume Bleue, là-bas, dans l'héroïque et dur Ouest des pionniers et des Amérindiens.

Joël ne retourna jamais chez les Anasazis. Cette vallée et son peuple lui rappelaient trop de souvenirs si tristes.

Mary partit pour la Californie quelques mois plus tard avec ses parents et ses petits frères. Son papa avait obtenu un solide contrat pour travailler à San Francisco.

Ils ne se revirent jamais.

Joël, Patricia, Samantha et Alice grandirent à St-Georges.

Il semble que Joël devint maire de sa ville et même adjoint du gouverneur de l'État… Un grand chef blanc…


Conçu à Chelly, Arizona, 1999.

Finale créée devant le Golden Throne, Capitol Reef, Utah, 2000.

Écrit à Valley of Fire, Nevada, 2001.