Isabelle

Isabelle

N°32

Le Shakuhachi

     Par un bel après-midi d'été, Isabelle sortit de la maison. Elle traversa le jardin, le champ de fleurs, le terrain vague, puis elle remonta le long de la rivière, jusqu'au pont de bois qui l'enjambe, et là, elle parvint près de l'étang.

C'est une grande pièce d'eau, entourée de roseaux et de joncs. Des bandes de canards y défilent entre les nénuphars sous le regard attentif des grenouilles vertes. Les libellules y dansent leurs rondes folles.

Elle entendit en arrivant le son d'une musique étrange. Elle aperçut un homme debout, de l'autre côté. Il jouait de la flûte. Notre amie l'observa en silence. Elle écouta.

Cette flûte ne ressemblait pas aux autres. Faite en bois noir, elle mesurait environ soixante centimètres de long.

L'homme tirait des sons harmonieux, doux et même tendres de son instrument.

Isabelle s'assit parmi les hautes herbes qui ondulaient près d'elle dans la brise. Elle écouta plonger une poule d'eau. Un oiseau lança trois fois son cri. Elle observa une araignée qui tissait sa toile entre deux joncs bien dressés. Elle remarqua le rond grandissant créé par un poisson qui montait parfois à la surface de l'eau et replongeait aussitôt. 

Tout à coup, le joueur de flûte, s'arrêta. Il regarda la fillette.

-On dirait que tu aimes bien.

-C'est très beau, dit-elle en souriant.

Il lui demanda son nom. Lui se nommait Olivier. Elle répondit qu'elle s'appelait Isabelle.

Elle portait ce jour-là sa salopette jaune, son t-shirt blanc, ses tennis bleus aux pieds. Ses longues tresses blondes bordaient chaque côté de son visage.

-Tu vas rester ici longtemps? demanda la fillette.

-Je joue jusqu'à ce que la fleur du marais s'ouvre.

-La fleur du marais? s'étonna Isabelle.

-Tu n'as jamais vu? On n'en trouve pas beaucoup par ici. Regarde, là-bas, entre les joncs et les roseaux. Penche-toi un petit peu. Tu apercevras le bourgeon.

-Oh oui, une tige avec un gros bouton jaune.

-Voilà. Ce bourgeon s'ouvrira ce soir ou cette nuit, à la pleine lune.

-J'aimerais bien être là.

-Tu peux rester si tu veux.

-Hélas non, soupira la fillette. J'étais venue voir les libellules. J'aime surtout les bleues, mes préférées. Je dois retourner à la maison maintenant, parce que mes parents m'attendent pour le repas du soir. Si je peux, je reviendrai.

Elle s'éloigna en écoutant le son de la flûte.


Après le souper, elle monta prendre sa douche. Elle mit sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues et se brossa les dents. Puis elle entra dans sa chambre et se glissa dans son lit.

La fenêtre était ouverte. Isabelle tendit l'oreille. Elle crut entendre la musique. La nuit était tombée, mais notre amie mourait d'envie de retourner au bord de l'étang.

Elle fit semblant de dormir lorsque Benjamin, son frère de sept ans, escalada l'échelle vers le lit superposé et murmura un "bonsoir petite sœur". Elle ne répondit pas. Le garçon s'endormit.

Puis, tout devint silencieux dans la maison. Elle se leva et s'approcha de la fenêtre grande ouverte sur l'été et la nuit étoilée. Elle écouta. Oui, il lui semblait entendre au loin le son de la flûte.

Elle s'habilla rapidement. Elle passa sa vieille salopette, celle en jean que ses trois frères ont bien usée quand ils avaient son âge. Elle est délavée, un peu déchirée, mais elle peut la salir tant qu'elle veut. Elle mit ses sandales de toile, plus très blanches d'avoir joué dans la boue, près de la rivière. Elle ne trouva pas de t-shirt.

-Tant pis, se dit-elle. Il ne fait pas froid.


Elle ouvrit la porte de la chambre. Elle écouta la maison silencieuse, sauf au salon, où les parents se trouvaient. Elle descendit les escaliers sans bruit, passa à la cuisine et glissa le verrou de la porte. Elle sortit et traversa le jardin en courant dans l'herbe humide.

Puis elle contourna le champ de fleurs. Elle longea la rivière.

De l'autre côté, dans le bois, on entendait des cris d'animaux. Un hibou hulula, un renard glapit. Le chien de la ferme aboyait au loin. Effrayée, elle courut encore plus vite et ne s'arrêta, tout essoufflée, que près du joueur de flûte.

-Pas besoin de tant te presser, fit Olivier. La fleur ne s'ouvre pas encore.

-J'avais peur, avoua notre amie.

-Tu avais peur de quoi?

-De la nuit.

-La nuit, c'est comme le jour, avec moins de lumière.

-J'entendais des bruits dans la forêt. Je ne veux pas rencontrer un renard.

-Le renard a peur de toi, pas l'inverse, dit Olivier en souriant. La nuit, les bruits ressemblent à ceux du jour, mais on les perçois mieux. Mon instrument les imite. Ecoute...

L'homme joua plusieurs minutes debout au bord de l'eau. Isabelle se taisait, émerveillée, et regardait autour d'elle.


-Quelle drôle de flûte, murmura la fillette. je n'ai jamais vu une pareille.

-Un ami, en Afrique l'a fabriquée. Et un Japonais la produit en série limitée dans son usine. Le Japon se trouve de l'autre côté de la terre, précisa Olivier, au bord de l'océan Pacifique. Par contre, mon ami africain habite près d'un grand fleuve, le Niger. Il a créé la flûte en sculptant du bois de sa région. Cela s'appelle un Shakuhachi.

Notre amie ne disait rien, elle souriait.

-Ce n'est pas une flûte pour jouer du Mozart ou du Vivaldi. Les sons de cet instrument se fondent dans les bruits de la nature. Il les imite et les amplifie.

Un canard couincouina.


-Regarde, la fleur s'ouvre.

La fillette se pencha. Elle vit les pétales s'écarter lentement un à un du cœur du bourgeon. Un fruit blanc de la taille d'une orange apparut.

-Prends-le, proposa Olivier. Sinon, il tombera dans l'eau et sera perdu. Va le chercher, si tu oses.

-Je ne crains pas de me mouiller, assura la fillette.

Elle entra dans l'étang, contente d'avoir choisi de mettre ses vieux vêtements. Elle s'approcha du fruit. L'eau sale lui vint jusqu'à la taille.

Elle cueillit le fruit blanc, puis revint sur la berge. Elle s'assit à terre. Elle ruisselait.

L'homme jouait à nouveau dans la nuit.

Isabelle regarda la pleine lune se refléter dans l'eau noire de la mare. On entendait quelques cris d'oiseaux, le plouf d'une poule d'eau, le chant des grenouilles porté par le frémissement de la brise dans les roseaux. Les herbes hautes dansaient.

-Garde ce fruit en main et ferme les yeux, proposa l'homme. Tu feras un beau voyage.

Isabelle ferma les yeux.


-C'est beau, n'est-ce-pas?

Notre amie se saisit. Ce n'était plus la même voix.

Elle ouvrit les yeux. Plus d'étang. Un grand fleuve aux eaux noires coulait paisiblement. La nuit était chaude et étoilée.

Elle regarda à sa gauche. L'homme assis-là, près d'elle, n'était plus Olivier mais un Africain.

-Où suis-je? demanda la fillette, inquiète.

-Près de chez moi, devant le fleuve Niger.

-Comment est-ce possible? II y a quelques instants, j'étais assise au bord de l'étang, pas loin de ma maison.

-Près de mon ami Olivier, celui qui joue du Shakuhachi?

-Oui!

-Tu as saisi le fruit de la fleur des marais. Il fond doucement entre tes mains. Tu t'es laissée envoûter par la musique, et te voilà. Je suis le sculpteur. J'ai créé ce joli Shakuhachi.

Isabelle posa le fruit sur le sol. Il avait rétréci, passant de la taille d'une orange à celle d'une mandarine, à présent.


A quelques pas d'elle, une dizaine d'enfants, garçons et filles, jouaient dans l'eau du fleuve, malgré l'heure tardive. Ils sautaient, plongeaient, s'éclaboussaient, se roulaient dans I'eau. Ils riaient beaucoup.

-Je peux aller avec eux? demanda notre amie.

-Si tu veux. Pas trop longtemps, car ton fruit des marais fond lentement et tu en as besoin pour continuer ton voyage. Je t'appellerai.

Isabelle rejoignit les enfants. Elle aussi bondit et se roula dans l'eau et s'amusa follement sous les milliers d'étoiles. Elle riait avec eux tout son bonheur de petite fille heureuse.

Tout à coup, le monsieur africain l'appela.

-Tu dois revenir, ton voyage continue.

Elle fit au revoir de la main à ses amis d'un instant et s'assit au bord du fleuve tandis que l'homme jouait de la flûte.

Elle ferma les yeux en serrant le fruit entre ses mains. Il fondait doucement tandis qu'elle dégoulinait, trempée par sa baignade.


-Regarde la lumière à l'horizon.

Elle ouvrit les yeux, le fleuve avait disparu, l'étang aussi. Elle se trouvait au bord de la mer, devant l'océan. De grosses vagues se fracassaient sur le sable de la plage.

A côté d'elle, un homme aux yeux bridés jouait de la flûte. Un Japonais.

-Bonjour. Tu viens de loin?

-Je viens de mon village, répondit Isabelle, et je suis passée par l'Afrique cette nuit... Le soleil, là-bas, il se couche?

-Non, dans mon pays, expliqua le monsieur japonais, le soleil se lève sur l'océan. Tu assistes à un lever de soleil, là-bas, devant toi.

-C'est beau, fit notre amie en souriant.

Malgré l'heure matinale, quelques enfants se promenaient au bord des vagues.

-Je peux aller chercher des coquillages avec eux?

-Oui, mais pas trop longtemps car le fruit rétrécit. Regarde, il atteint juste la taille d'une noisette, maintenant.

-J'arrive, promit la fillette.

Elle courut sur la plage choisir quelques coquillages mais elle n'en trouva pas de très beaux. Un garçon, un Japonais, s'approcha d'elle et lui en tendit un magnifique en souriant.

-For you!

Elle le prit et le glissa dans la poche bavette de sa salopette, encore toute mouillée du fleuve Niger. Elle n'en avait jamais vu un pareil.  Elle remercia d'un merveilleux sourire entre ses tresses blondes.

Elle courut vite se rasseoir près du joueur de flûte et reprit le fruit magique, devenu de la taille d'une groseille rouge. Elle ferma les yeux, pour bien écouter la musique.


Soudain, elle ne sentit plus rien entre ses mains. Ouvrant les yeux, elle se retrouva à côté d'Olivier. Il jouait encore du Shakuhachi au bord de l'étang. Le soleil se levait.

-Oh, murmura Isabelle, quelle merveilleuse nuit près de la mare! J'ai rêvé?

-Tu reviens d'un long voyage. Tu as été transportée par la musique. Tu as communiqué avec son univers.

-Oui, un voyage incroyable, dit notre amie. Mais je dois partir maintenant, car mes parents vont s'inquiéter. Ils se demandent peut-être où je reste. Heureusement, le dimanche, ils se lèvent un peu plus tard...

-Au revoir Isabelle, dit Olivier.

-Au revoir Olivier, répondit la fillette.


Elle se redressa et retourna rapidement chez elle. Toute la famille s'éveillait. Ses trois grands frères et ses parents. Ils furent bien étonnés de la voir arriver avec sa salopette toute mouillée alors qu'il ne pleuvait pas.

- D'où viens-tu Isabelle? interrogea maman. 

-J'ai voyagé toute la nuit. Je suis allée en Afrique et au Japon.

-Tu as rêvé! affirma papa.

-On ne peut pas aller si loin sans prendre un avion, ajouta Bertrand, l'étudiant de dix-neuf ans.

-Pourtant, dit Isabelle en souriant et en allant dans la poche de sa salopette, regardez ce coquillage. Je ne rêve pas. Je le tiens bien en main. Et on n'en trouve pas des pareils chez nous.

Seul Benjamin crut vraiment que sa petite sœur avait été transportée en Afrique et de là au Japon, par la magie de la musique et le fruit merveilleux.

Et toi, tu le crois, j'espère... Moi, j'en suis sûr!