Divers ados

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N°3

Le prince du lac des brumes - Partie 1

     Il y avait un roi dont l'enfant à venir serait si beau, qu'une légende racontait qu'il deviendrait aveugle en le voyant. Il ferait  construire, bien loin, un palais cerné de murailles et de tours au milieu du désert et y enfermerait l'enfant. Puis il ferait disparaître toutes les routes conduisant à l'édifice. Le sable peu à peu recouvrirait les pistes menant en ces lieux. Alors le souverain, rassuré, pourrait s'asseoir sur son balcon pour rêver.

Telle est la légende que je te raconte ce soir.


Voici donc l'histoire d'un roi, dont l'empire s'étendait si vaste, qu'il fallait trente jours à son meilleur coursier pour le parcourir de bout en bout. Son règne s'étendait au nord jusqu'au-delà des montagnes couronnées de neiges éternelles. Au sud, il se perdait dans un désert inexploré, que seules les peuplades instruites traversent comme on passe une mer de silence et de feu. A l'ouest et à l'est, enfin, deux océans le bordaient.

Au coeur des richissimes demeures de la brillante cité, fondée par les ancêtres du roi voici plus de mille ans, comme dans les plus humbles masures des petits villages accrochés aux confins de l'empire, on vénérait son nom, synonyme de paix, de courage intelligent et de justice tempérée de bonté.

Or voici que sur ces terres, on contait une légende. Nul n'en connaissait l'auteur ni l'origine. On supposait que quelque grimoire aujourd'hui disparu en avait contenu la substance. Des ménestrels en perpétuaient le récit au cours des fêtes des villages ou des banquets de châtelains.

Or donc, on racontait aux veillées que ce souverain aurait un fils. Celui-ci serait si beau ou si pur, ou les deux à la fois, que quiconque le verrait, deviendrait aveugle à l'instant. Ce n'était qu'une légende, un conte, qu'on se répétait sous les étoiles.


Ce jour-là, le palais impérial, dressé sur la colline, s'illuminait de plus de mille feux. La ville était en émoi. Partout, on discutait, on chuchotait. Un bruit courait de bouche à oreille, se propageant à l'infini, pénétrant dans chaque demeure. L'enfant du roi allait naître ce soir.

Dans les ruelles et sur les places, la controverse allait bon train. Chacun croyait tenir une bribe d'information. On s'interrogeait. On songeait à la fête prochaine. On parlait aussi de la légende.

Dans les corridors et les couloirs du palais, régnait l'animation des grands jours. On courait par ici, on courait par là-bas, on venait aux nouvelles. L'enfant du roi naîtra ce soir.

Les appartements de la reine étaient assaillis par une véritable ruche, l'antichambre bourdonnait de monde enthousiaste. L'évènement était de taille. Le roi a un fils. Son premier-né.

Le roi a un fils, et personne, à cet instant n'a encore pu le regarder.

A son père échoit l'honneur d'aller le reconnaître, de parcourir ensuite avec lui les vastes galeries du palais qui mènent au balcon dominant les jardins et la ville, de lever alors le frêle nouveau-né et de le présenter ainsi à la foule venue de partout.

Le souverain a un fils. Son premier-né. Tout l'empire l'attendait. Une légende en parlait...

 

Dans une cour interdite au public, proche des écuries, plus de cent chevaux patientent. Plus de cent, et autant de messagers, choisis parmi les plus courageux, les plus vaillants, les plus audacieux. Parmi eux se trouve Audefroid de l'Estang, duc et pair de l'empire, leur chef, porte-parole du roi.

Soudain, des tambours retentirent.

- Voici l'ordre royal.

Les tambours retentirent à nouveau.

- Allez dans toutes les villes, dans tous les villages de l'empire, et au-delà encore, par-delà les montagnes, vers le pays des barbares, et par-delà les déserts, où vivent des hommes dont on ne sait même pas le nom. Criez sur toutes les places que le roi a un fils. Sa descendance est assurée. Vivat pour le roi.

Tambours et trompettes retentirent une troisième fois.

Les lourdes portes du palais s'ouvrirent et la foule massée recula puis s'étonna. Les cent cavaliers s'élancèrent, se frayant un passage à travers la cohue. Ils se dispersèrent dans la nuit.

A présent le tumulte faisait place à la confusion. On cherchait les raisons de ce départ prématuré. La fenêtre que la foule observait sur le balcon impérial restait sombre et close, désespérément. Et tandis que chacun demeurait déconcerté, on entendait le bruit des sabots martelant les pavés s'estomper progressivement, sauf parfois et encore, comme le dernier écho que l'on perçoit de loin en loin.


Soudain, à l'intérieur du château, la porte d'or, celle qui communique directement avec les appartements impériaux, s'ouvrit toute grande. Une vieille femme entra au visage ridé, tant par l'âge que par l'émoi.

Elle s'avança, suivie du regard de tous. Trois fois, elle s'inclina devant le trône illustre sur lequel le souverain venait de reprendre place promptement. Il fit un signe de la main. Elle se releva. Elle annonça que la reine attendait dans ses appartements.

Le roi l'interpella. Avait-elle déjà regardé l'enfant ?

Un silence se glissa parmi l'assistance. Il régnait à présent sur chacun. La gouvernante eut un geste de la tête, un geste à peine perceptible, un geste qui nie.

- Allez, dit le roi. Observez mon petit puis revenez ici.

Déjà la vieille femme s'éloignait, mais le roi se leva et l'arrêta.

- Connaissez-vous la légende qui court par le pays ?

La gouvernante hésita, cela dura un instant, puis sans mot dire, sans se retourner, elle s'éloigna par cette porte dorée, dont les battants demeurèrent entrouverts.

Mille tambours battaient la chamade, et pourtant, on n'entendait rien. Le coeur de chacun frappait en cadence, une cadence folle et qui faisait rougir les visages. Le silence soufflait son feu, et personne ne bougeait, personne ne parlait, ni même ne chuchotait. Les gardes cessèrent leur ronde. Ils semblaient figés, la jambe et le pied marquant le pas en avant. Leurs faces seules étaient tournées vers le trône fameux, que mille flammes ou bougies illuminaient fixement.

Du dehors parvenait une clameur, la foule impatiente qui s'agitait, là-bas. Ici, le temps n'existait plus. Il semblait rayé, banni, écrasé. Il s'écoulait, timide, entre les lourds battants de bronze qui s'ouvraient vers la ville et paraissaient immobiles à jamais.


- La voilà ! Brave nourrice.

On croirait que toutes les bouches crient, unanimes. Pourtant, personne ne bouge et personne ne parle.

Trois cent paires d'yeux observent cette vieille femme au visage noble, à l'abondante chevelure grise, que les milliers de feux des lustres somptueux n'éblouiront jamais plus.

Elle s'avança d'un pas hésitant puis s'inclina devant son souverain, dans un profond silence, empreint de paix et de sérénité.

Le roi se redressa, tel un ouragan. Il confia le prince à cette gouvernante et lui commanda de s'exiler dans l'heure.

- Qu'on l'emmène, avec la reine, au château du lac des brumes, ancienne demeure impériale située aux confins du pays, au coeur d'une immense forêt. Quatre gardes veilleront à leur sécurité et à leurs besoins. Quatre gardes muets et depuis toujours à mon service. Douze hommes de la troupe les conduiront en ces lieux.

"Puis au retour, ponts, routes et bornes seront détruits. Pas une trace ne peut subsister des chemins qui menaient en cet endroit, car plus jamais âme qui vive, sauf mon ordre, ne pourra se rendre en ces terres condamnées à l'exil.

Le souverain se tourna alors vers ses conseillers qui le regardaient muets, stupéfaits.

- Que l'on saisisse par tout le pays, dans toutes les villes et les villages, toutes les cartes, les plans, les images, indiquant les chemins qui mènent au château du lac des brumes. Que tout cela soit déchiré, brûlé ou détruit puis remplacé par d'autres où nulle trace ne paraîtra plus du domaine impérial.

Le roi se tut un instant. Il semblait hésiter.

- Qu'un seul parchemin demeure, contenant la description de ces routes. On le roulera avec soin et on le déposera dans un coffre muré dans la salle des secrets d'état, où sont les pactes, les traités et les édits oubliés. Enfin les clés de ce coffre seront confiées à un pêcheur qui les abandonnera au destin des océans. Par ordre du roi.

La foule nombreuse et impatiente, les gardes et serviteurs du palais, les grands de l'empire, n'eurent d'autre explication à entendre ou spectacle à considérer qu'une troupe habillée de sombre fuyant dans la nuit l'affront implacable du destin.

Deux hommes à cheval, dont on ne distinguait pas le visage et couverts de longues capes noires, puis un chariot cahotant sur la rocaille des chemins et dans lequel on apercevait la reine entourée par quatre hommes vigoureux, habillés à l'ancienne, comme la garde impériale, puis le reste de la troupe, armes à la main. Cela fit grand fracas sur les pavés rugueux, dans la cour du palais puis dans les ruelles de la cité.


Le souverain resté seul, se rendit au balcon de ses appartements. Il vit la caravane s'éloigner et se fondre dans la nuit. La nuit muette qui sifflait son cri maudit.  Il demeura au balcon jusqu'à ce que l'aube, dessinant ses premiers rayons, découpe le ciel bleu, le ciel pur de quelques radieux quartiers.

La campagne s'éveillait à la lumière, la ville sommeillait encore sous un manteau de brume. Le palais, dressé sur la colline s'éclaira et dora ses pierres brunes dans un bain harmonieux aux changeantes nuances. Un oiseau traversa l'azur. Le soleil se coula à l'horizon, faisant éclater sa lumière, et illuminant le monde de mille couleurs qu'il ébauchait à nouveau.

Le roi écouta le silence de sa course radieuse et de sa rêverie mélancolique. Le monde allait retrouver sa vie, et lui, sa redoutable solitude. Son fils, là-bas, conduit par la troupe en armes, s'éloignait, là-bas, là-bas. Il serait temps encore...

Son fils, le premier, son seul enfant et qu'il n'a pas vu, et qu'il ne verra sans doute jamais, par sa seule volonté...

Il n'a pas osé...

Il n'a pas osé, lui, le roi. Il n'a pas voulu oser. Son fils, son enfant, son tout petit enfant si fragile, si menu, et lui, ce géant, dont les ordres sont respectés à travers l'empire, et au-delà. Son enfant, son petit enfant, si beau, si pur, comme le raconte la légende. Et lui se sent faible et lié par de si grands fardeaux, de si grandes responsabilités.

S'il eût été simplement un père, il en est tant sur ses terres, tel l'humble forgeron ou le charpentier du village, il aurait regardé son fils, et il serait aveugle en cet instant. Aveugle, mais comblé et heureux.

Abdiquer ? Laisser le trône à quelque grand, mais lequel ? Il y aurait bien...

L'empire n'est-il pas un prétexte ? Le forgeron oserait-il ne plus jamais voir sa forge, ni l'enclume, ni la masse ? Le charpentier souffrirait-il de clore à jamais son atelier et de s'asseoir dans sa nuit ?

                                                                 ***************     

Douze ans ont passé. Douze ans depuis cette nuit troublante, où le destin déjoua la sérénité des hommes et des rois.

Le pays vit des heures prospères. La ville ébauche des nouveaux quartiers. Le port se développe. Le grand barrage du nord, qui n'était que projet, est aujourd'hui réalisé et des nouvelles terres autrefois arides sont mises en culture.

Chaque jour, le roi dirige ses grands conseils avec habileté et clairvoyance, mais une ombre s'est glissée qui jette un trouble sur ses yeux. Il semble vivre dans un brouillard. Les ambassadeurs étrangers le trouvent taiseux, ses amis le savent chagrin, lui se sait désespéré, infiniment.

Douze ans ont passé, égrainant leurs journées, comme les bornes d'un chemin noyé de peine et de nuit.
       
Un cavalier au visage noble vient de pénétrer dans la ville. Il se hâte parmi la foule, dont l'inertie apparente gêne son passage. Il parcourt les rues avec l'ardeur impulsive de l'ouragan. Les sabots de son cheval martèlent les pavés à grand fracas. Le cheval fougueux frôle plus d'une fois un vieil homme recru, qui demeure immobile dans la rue redevenue silencieuse aussitôt et ne sachant encore d'où venait ni où allait ce démon emporté qui l'a presque renversé.

Audefroid de l'Estang, notre chevalier, quitta sa monture au pied des grandes portes de bronze du palais. Il gravit l'escalier monumental, se faufilant dans la foule des nobles et des ambassadeurs qui quittaient la salle du trône après l'audience quotidienne.

Le roi s'attardait un instant avec l'un d'entre eux. Le messager s'approcha, l'empereur se tourna, le reconnut, le salua, puis l'écouta avec attention. Audefroid se trouvait parmi les cent choisis pour annoncer par le monde la naissance de son fils.

Douze ans déjà. Le chevalier a traversé des contrées mystérieuses, peuplées d'inconnus aux moeurs étranges et dont on ne connait même pas le nom. Il fut tour à tour naufragé, égaré, prisonnier. Il a vécu mille morts. Pas une seule fois il n'a failli à sa mission. Le voilà de retour, fidèle aux ordres de son souverain, fidèle au prince royal.

Le roi est ému. Le prince, son fils, aurait douze ans. Un garçon audacieux sans doute, intrépide dans l'effort, et rieur à tout instant. Un garçon vivant, espiègle, mettant cette vieille bâtisse sens dessus dessous, apparaissant ici, disparaissant là-bas. Un garçon heureux et grave à la fois, et dont le regard simple et pur devait être pour son père, toujours si soucieux et préoccupé, une source d'eau pure, un repaire pour les décisions, une raison pour régner.

La somptueuse salle du trône était vide à présent. Un serviteur éteignait les lustres. Le roi entraîna le chevalier vers la porte d'or. Ils allèrent aux archives, ce lieu silencieux et sombre où reposent les secrets de l'état.

Le souverain fit venir un forgeron et lui commanda d'ouvrir le coffre contenant le seul plan permettant de se rendre au château du lac des brumes. Il le confia à Audefroid, et l'envoya, nouvelle mission, là-bas. Là-bas, où errent ses pensées et ses espoirs depuis douze ans.

Là-bas, afin de découvrir, et puis de revenir énoncer devant tous, la vérité.

 

Le vaillant chevalier aborda les premiers contreforts des montagnes rocheuses. Le paysage se durcissait. Voici cinq jours qu'il chevauchait sur les routes, par monts et par vaux, de l'aube au couchant. Il se rappelait les mots de l'empereur, son visage grave et profondément ému ou troublé. Il se rappelait surtout le mot "vérité". Le roi veut la vérité.

Il se souvenait de la ville impériale et ses ruelles tortueuses encombrées par les attelages et la foule commerçante. Les cris des hommes, mêlés aux cris des bêtes, coulaient comme un fleuve entre les façades patinées.

Puis les campagnes, les champs de fleurs ou de blé, que le vent ondulait comme un océan paisible. Les vignes alignées à l'infini, où un peuple courageux travaillait à l'unisson malgré l'ardeur du soleil. Les villages endormis et semés au gré des rivières, semblables aux perles d'un collier que des géants auraient abandonné.

Il revit les antiques demeures, assises autour des places ombragées, les allées de chênes ou de platanes, sous lesquelles les enfants riaient. L'écho des sabots de son cheval résonnait, régulier et calme sous les fenêtres fleuries et sous les toits. L'été chantait son hymne de lumière.

Longtemps, notre chevalier erra ensuite par les landes infinies où le vent sifflait dans les broussailles sous le ciel immense et tourmenté. Ce pays semblait démesuré et ses chemins de sable sans bornes.

Puis un soir, le rivage de la mer découpa l'horizon et la plaine. Les nuages roulaient infiniment, couvrant l'océan de vagues et d'écume. Les lames profondes déferlaient sur la plage déserte. Le chevalier chercha quelque refuge, quelque abri pour y passer la nuit, mais la grève semblait illimitée.

Alors Audefroid de l'Estang aperçut un enfant.

Agé de dix ans, il semblait bien seul. Nul toit de chaumière n'apparaissait jusqu'à l'horizon. Approchant doucement, il vit que c'était un garçon. Il allait et venait entre la plage et la lande.

Le chevalier alluma un feu près de lui et écouta l'enfant. Son père était pêcheur. Sa barque s'appelait « La Tenace ». Il était parti trois jours auparavant.

La mer était forte. Les vagues se brisaient, impitoyables, sur les rochers et le sable. Le père n'était pas encore revenu. Mais le fils attendait, certain de son retour. Il vivait de crabes et de coquillages.

Il s'abritait sous une barque, renversée sur la grève.

L'enfant parlait peu. Son visage était pur, modelé par la vie rude et buriné par les embruns. Il mena le chevalier vers le refuge précaire, quelques planches abîmées, décolorées, où le vent pénétrait en sifflant.

Ç'avait été autrefois une embarcation. On en devinait la forme. Une tempête récente avait dû la laisser là. Un nom était gravé sur la coque. « La Tenace ».

Audefroid observa l'enfant, le caressant au visage. Il eut une hésitation, puis un sourire, puis une larme. L'enfant ne savait pas lire.

La vérité, mes amis, la vérité, cher lecteur. Songe à ce curieux phénomène qu'on appelle la vérité. Car c'est bien d'un phénomène qu'il s'agit. Ce serait trop simple d'affirmer que la vérité consiste à désigner ce qui est conforme à la réalité. Il faudrait d'abord savoir quelle réalité...

Un phénomène inquiétant, quand on y pense. D'autant plus que cette vérité se veut exacte, se veut quasi mathématique. Et pourtant...

La vérité pour le chevalier, c'est que le père de l'enfant rencontré au soir au bord de l'océan a péri, tandis que la vérité pour le jeune garçon est que son père, parti en mer, est encore vivant sans doute, dans la limite de son savoir, dans la limite de sa réalité.


                                                                          ***************

Audefroid de l'Estang, messager aux ordres du roi, aborda le village de Pont à Pierre. Un hameau, accroché à flanc de coteau, situé aux confins du pays et derrière lequel se profilent les cimes neigeuses des frontières. L'ultime étape avant d'atteindre le château du lac des brumes, bâti au-delà des premiers contreforts, au coeur d'une vallée secrète.

Les petites maisons de pierre aux fenêtres étroites garnies de lourds volets de bois ont un aspect vétuste. Beaucoup sont lézardées, voire abandonnées. Un pauvre village, c'est sûr, et le silence y règne, oppressant. On le croirait déserté. Voici l'atelier du forgeron. Le feu est éteint et l'enclume est vide. Les outils sont rangés.

Le chevalier allait s'inquiéter quand lui parvint le son d'une musique joyeuse, des pipeaux ou des cornemuses, une vielle à roue, une flûte, peut-être.

Il trouva les villageois rassemblés sur la place du marché, à l'ombre des grands ormes. Les tréteaux des marchands étaient devenus tables et buffet. Un peuple joyeux festoyait.

Sur une estrade de fortune, un ménestrel déclamait quelques contes, tandis que ses comparses faisaient chanter leurs instruments. Le bon vin du terroir coulait joyeusement, versé par mainte et mainte demoiselles, partageant avec tous leur sourire et leur fraîcheur.

Chacun profitait de la fête, riant, chantant, contant quelque aventure ou quelque farce. La joie éclatait de tout côté. Le village oubliait le temps sous le solstice de l'été.

 

Le messager s'approcha en silence. Aussitôt chacun baissa la voix, puis se tut avec respect.

- Pardonnez-moi, bonnes gens, de troubler votre fête. Je suis Audefroid de l'Estang, aux ordres du roi. J'ai pour mission de me rendre au château du lac des brumes.

Tous écoutaient avec étonnement. Le silence se fit encore plus lourd. Chacun observait le personnage et songeait à la gravité de sa mission.

- Or ici, poursuivit le chevalier, s'arrête le chemin qui menait autrefois en ces lieux. L'un d'entre vous pourrait-il me servir de guide ?

Chacun baissa les yeux et fixa qui son ami, son voisin, son frère, dans l'espoir que l'un d'eux...

Un homme se leva.

- Je représente les habitants de ce hameau, noble chevalier. Sois le bienvenu à notre fête. Le village a perdu son opulence d'antan. Sa prospérité venait des services rendus, lors des séjours du roi en son domaine des brumes, jadis. Mais sois des nôtres, chevalier. Voici une place à ma table.

- Avec joie.

Tandis qu'il se rassied, un murmure admiratif parcourt l'assemblée. On y sent la bienveillance, mais aussi une certaine amertume.

- Seigneur de l'Estang, j'aurais pu te conduire, là-bas. Je suis boulanger. Je me rendais quotidiennement au château, malgré la longue route. Mais elle est devenue, voici plus de dix ans, accès interdit.

Audefroid écoutait en observant chacun.

- Je suis forgeron de ce village. J'ai ferré autant de chevaux pour le roi que mon frère qui travaille à la ville. Noble chevalier, je veux t'avertir qu'après le passage du prince et de la troupe en armes à la nuit, quelques curieux voulurent savoir. On ne les revit pas. Puis quelques pillards s'aventurèrent vers ce lieu. Ils ne reparurent jamais.

Le chef du village se leva.

- Noble chevalier, aucun homme de la contrée ne s'est rendu là-bas depuis plus de dix ans. La route est abandonnée, les ponts détruits, les bornes arrachées par la volonté de notre souverain. Il faut suivre les sentiers de montagne à présent. Mais j'ai peut-être ton guide. Une très jeune fille. Elle connaît le pays d'en haut pour s'y rendre souvent en gardant ses troupeaux. Elle habite au bout de cette ruelle que tu vois au levant. Frappe à la dernière demeure. Elle vit avec son aïeule. La fillette ne participe guère à nos fêtes. Elle est non-voyante.

L'envoyé du roi écoutait, de plus en plus stupéfait. Il se leva et quitta la place de hameau. Le ménestrel entonna un autre chant.


Le chevalier passa entre les façades patinées percées de lucarnes aux volets clos. Tout était empreint de paix et d'immobilité. Il parvint devant une maison lézardée, un peu misérable, la dernière du hameau.

Audefroid laissa sa monture et frappa à l'humble porte, quatre poutrelles disjointes et usées par les pluies. Pas de réponse. Ici, tout était silence. Il entendait là-bas le rire de la fête.

Il entra. La pièce était sombre, malgré un rayon de soleil qui pénétrait à travers  une humble lucarne. Le sol était habillé de carreaux inégaux. L'âtre noirci de fumées contenait quelques braises qui suffisaient en la saison d'été.

Il aperçut un coffre le long du mur opposé. Un coffre de grande taille, mais sans sculptures ni dessins. Un large fauteuil grinçait près de la cheminée et une vieille femme s'y tenait assise, toute recroquevillée. Ses yeux usés étaient beaux. Ils semblaient fixer les brindilles qui éclataient parfois ou s'illuminaient d'une flamme. Elle se raidit à la vue du chevalier. Il s'inclina et se présenta.

- Le roi, madame, m'a confié une grave mission. On soutient que vous pouvez m'aider.

La vieille femme, émue, se redressa.

- Comment une pauvresse dont les jambes refusent tout service, dont les yeux s'éteignent, et dont la richesse comptée en écus tiendrait dans le creux de la main, pourrait-elle servir le roi qui a maints chevaliers et tant de nobles hommes forts et intrépides, cent fois plus vaillants que moi ?

 

Audefroid allait répondre mais une fillette venait d'entrer par la porte étroite qui juste s'entrebâilla. Elle semblait âgée de douze ans. Ce qui frappait immédiatement, c'étaient ses traits fins, ses yeux d'un bleu profond et la fraîcheur de son visage. Elle était vêtue d'une simple souquenille, comme beaucoup d'enfants dans ces contrées.

Elle se dirigea vers le coffre et s'assit, tout en racontant à sa grand-mère les menus évènements de la journée. Le chevalier fit un signe afin que son silence soit respecté. Il observa l'enfant avec compassion, mêlée à un certain désarroi. Pourrait-elle le guider vers ces lieux qu'elle n'avait sans doute jamais vus ?

Assise sur le meuble, balançant les jambes doucement, les yeux tournés vers la chaleur de l'âtre, elle chantonna un refrain.

- Mes yeux sont deux chandelles éteintes, mais il n'est pas besoin de chandelles, quand un sentier dans la nuit est tracé.

"Je connais l'abord de la montagne, car le vent ici souffle dans les sapins.

"L'eau claire chante tout au long des prés, mes brebis vont s'y abreuver. Elle hurle dans le torrent, son cri m'éloigne du ravin.

"Le chant de la brise dans les chênes ne ressemble pas à la complainte des autres vieux arbres. La senteur de l'aubépine m'appelle vers les prés d'en haut.

"Mes yeux sont deux chandelles éteintes, mais il n'est pas besoin de chandelles, quand un sentier dans la nuit est tracé.

"Tout pour moi est repère ou borne. La grande pierre plate sur le coteau, le buisson de genêts qui tremble là-bas, les mûriers remplis d'abeilles.

"Quand tout à coup mon troupeau s'agite, je m'éloigne craignant les vipères.

"L'eau fraîche et la senteur des fleurs parfument le soir. Et quand se taisent les forges, je songe à la tombée du jour.

"Mes yeux sont deux chandelles éteintes, mais il n'est pas besoin de chandelles, quand un sentier dans la nuit est tracé.

Ils quittèrent le hameau le lendemain.


                                                                  ***************


L'enfant de la montagne connaissait la légende. Elle avait ouï-dire du prince et de la troupe secrète qui le mena un soir au domaine mystérieux du lac des brumes.

Le messager s'était ému, mais sa mission demeurait. Il emmenait donc l'enfant qui le guidait sûrement vers la vérité, cette étrange vérité qu'un roi attendait là-bas.

Ils allaient. Le soleil se coucha. Ses derniers feux dansaient sur le frais visage de la fillette et dans le rêve de ses yeux profonds.

La montagne était belle et ses sentiers une chanson. Mais à quoi sert une chanson si nul ne s'arrête pour l'écouter ?

Ils allaient vers le prince du lac des brumes.

Ils traversèrent le lendemain une forêt de chênes qui environne le lac au centre duquel se trouvent l'île et le château impérial. C'est un lieu paisible, toujours envahi par les fumées qui montent des eaux. Les arbres tant de fois centenaires plongent leurs racines de géants dans le secret de la terre ou dans les eaux immobiles. Leurs troncs s'alignent à l'infini, comme figés à jamais, et cachent en leurs creux, la vie étrange de leur sève.

Les voici au bord du lac des brumes. L'endroit est troublant. La nature sauvage abonde. Mais elle est comme envoûtée par une exceptionnelle sérénité. Ils écoutèrent le clapotis régulier de l'eau, caressant le sable et les rochers, et parfois le croassement d'un corbeau, que quelque songe aurait surpris.

Le soleil ici semblait flou, mais d'une fascinante beauté et d'une douce lumière. L'embarcadère avait souffert, l'estacade pourrie s'affaissait, la cabane de pêcheurs était envahie de fougères folles, mais deux barques en état étaient attachées sur la grève.

Le chevalier et l'enfant se glissèrent en silence dans l'une d'elles. Les rames frappèrent bientôt en cadence la surface limpide.

La fillette restait muette, regardant le néant. Le chevalier l'observait en silence et songeait au drame de son existence. Il songeait à la beauté du soleil, aux couleurs que sa lumière donne à toute chose, mais aussi à la nuit, au milieu de laquelle la fillette s'ébattait. Il pensa à l'enfant du pêcheur rencontré au bord de la mer, celui qui ne savait pas lire.

Le brouillard devenait de plus en plus dense. Le château du lac des brumes méritait bien son nom. On n'apercevait plus rien. Audefroid de l'Estang ne pouvait guère mieux que l'enfant assise devant lui. Chacun était plongé en sa méditation, peut-être guidée par une même espérance.


Voici le palais. On dirait un château enchanté. Les hautes tours pointues émergeaient de la brume, dessinant peu à peu leurs contours harmonieux. Là se dressaient le donjon, les hautes cheminées, les tourelles, les gargouilles, les fenêtres immenses aux décorations audacieuses, les escaliers de pierre aux dimensions démesurées.

Ils traversèrent les jardins à l'abandon. Ici une haie devenue taillis, là-bas des rosiers qui semblaient églantiers. Partout l'herbe folle se glissait sur les allées. Les statues étaient couvertes de liserons, et la fontaine, envahie de lierre regorgeait de fleurs aquatiques, s'épanouissant en silence.

Ils passèrent entre les lourds battants de la porte en chêne et pénétrèrent dans un hall somptueux, au dallage de marbres multicolores. Le décor semblait figé dans une profonde méditation ou dans un perpétuel oubli, ou les deux à la fois. L'atmosphère était pesante par son immobilité.

Pourtant, ils perçurent le son d'une flûte, doux, timide, mélodieux, mais surtout plein de vie. L'enfant, la première, l'entendit.

Le chevalier gravit l'escalier en la tenant par la main. La lumière rayonnait de la chanson du pipeau. Elle était vivante de l'espoir qui dansait.


La fin du voyage pour la fillette. Le but atteint pour le messager du roi. Franchir cette porte était un pas vers l'inconnu pour tous les deux. C'était affronter leurs destins. Il serait temps encore de reculer...

Dans le salon bien éclairé, une femme aux traits âgés et un jeune garçon se tenaient assis, jouant de la musique. Les yeux de l'enfant étaient bleus. On pouvait y voir tous les ciels de tous les étés et toute la fraîcheur des mers. Les flammes des bougies s'y reflétaient.

Il observa les nouveaux venus. La fidèle nourrice déposa la viole et l'archet. La reine s'avança vers les visiteurs. Elle venait de reconnaître Audefroid de l'Estang. Elle alla au-devant de la question qui naissait sur ses lèvres. En arrivant au château du lac des brumes avec le prince, il y a douze ans, la vieille femme et elle avaient retrouvé la vue, sitôt le lac franchi.

- Quand on traverse l'espace de brume, on passe dans un autre monde, dit-elle.     

- Oh! le feu dans la cheminée, le feu qui réchauffe, comme il brille ! Comme sa danse est joyeuse !

La fillette souriait tout à sa joie de voir. Elle se tourna, s'avança vers les bougies, les compta, voulut les toucher du doigt. Elle regarda ses mains, ses longs doigts fins, sa pauvre robe brune, les précieux tapis d'or et de bleu. Levant ses yeux vivants, elle aperçut la reine puis le prince qui l'observaient en silence. Elle rougit. Leurs yeux ne se détachèrent plus. Un sourire léger apparut sur leurs lèvres. Leurs deux coeurs battaient la chamade.

Le chevalier s'avança et s'inclina devant le prince et sa mère. Il leur exposa l'objet de sa mission. Le jeune homme se leva. Le messager lui passa la main dans les cheveux.

- Vous direz au roi, vous direz à mon père, que vous avez atteint le château du lac des brumes. Vous lui décrirez ces lieux enchanteurs. Vous lui parlerez de leur paix, de leur sérénité et du mystère de la brume. Vous lui direz la vérité qu'il attend. Allez, noble chevalier. Que la route vous soit propice, que le courage qui est le vôtre ne vous trahisse pas devant l'empereur. Je vous attends ici après la fin de votre mission, quand vous reviendrez.

 

Audefroid de l'Estang descendit les grands escaliers silencieux et, se retournant, il aperçut le sourire du prince et celui de la fillette à qui il donnait la main.

La barque vide lui semblait plus légère que jamais. L'homme se taisait. Il songeait. Etait-ce rêve ou un effet du brouillard ? L'air de flûte lui parvint avec le rire des enfants.

Il s'enfonça dans la brume, sa brume et celle du monde. Il comprit qu'il bénéficiait d'un sursis, un cadeau éphémère, sa vue conservée pour permettre son voyage.

Une vieille chanson revint sur ses lèvres. Il l'entendit un jour, quand il était enfant. Et cette chanson qui parlait d'amour lui sembla soudain claire, limpide comme une évidence.

Il y avait un homme, qui croyait être roi.

Il habitait un palais, et régnait sur un grand pays.

La population l'aimait, car il avait fait bâtir

Villes routes et ports, à travers ses états.

Vint un autre homme, un jour brûlant.

Il passa seulement quelques minutes, dans le plus petit des villages.

C'était un voyageur, il venait de l'horizon.

Il marchait vers la mer. Il s'arrêta juste pour boire.

Et entre deux gorgées d'eau fraîche, il vit levant les yeux

Une enfant aux grands yeux, qui le regardait étonnée.

L'homme s'approcha de l'enfant, et lui demanda son nom.

Mais ils ne parlaient pas la même langue, l'enfant ne put comprendre.

Alors l'étranger lui sourit, et tendit la main pour lui caresser le visage.       

Puis il repartit très loin, il ne revint jamais.

Mais ce jour-là, le roi mourut.

Nul n'a jamais su pourquoi.

 

Le souverain était assis, régnant sur le trône d'or hérité de ses ancêtres, entouré par la cour impériale présente, en grand apparat. Les grandes portes de bronze tournèrent lentement sur leurs gonds. Le chevalier Audefroid de l'Estang fit son entrée. Il s'inclina devant le roi puis se redressa. Il observa un bref silence.

- Majesté, ma mission est accomplie. Je suis allé aux frontières de l'empire, au-delà du dernier village. J'ai atteint le lac des brumes qui entourent le château. J'y ai cherché le prince. Vous m'avez demandé la vérité, Majesté, votre vérité. La voici. Votre fils est mort.

Audefroid s'inclina à nouveau devant le roi. Quand il se redressa, le chevalier était aveugle.


Cher lecteur, mon récit s'achève. Ce dernier événement t'étonne peut-être, mais la vérité, je te l'ai dit, est étrange. Elle diffère selon la position et le savoir de celui qui la regarde, selon l'angle par lequel on l'observe. Pense à l'enfant au bord de la mer, celui qui ne savait pas lire. Songe aussi à la chanson que tu viens d'entendre.

Ce voyageur mystérieux qui passe et qu'on ignore, qui s'arrête un instant puis qu'on ne reverra plus. On l'oubliera, comme tu oublieras peut-être cette légende...

Mais puisse chaque jour de ta vie être amour ou amitié, sinon, tu mourras, que tu sois valet ou roi. Cela comporte bien des risques, mais il faut les courir. C'est la clé de mon histoire, et je te souhaite le bonsoir.