Divers ados

Divers ados

N°4

La pomme de pin en or

-On pourrait passer la nuit dans la cabane en bois au bout du lac.
-Tu crois que ta tante Rosa acceptera ? demanda Christine.
-Elle acceptera... parce qu'elle a grande confiance en toi... et en moi, répondit Mathieu.
-Alors on y va demain ?
-Tu verras, c'est un endroit génial.
Christine et Mathieu partirent donc au matin, emportant leur sac de couchage et des provisions. Ils firent leur longue, longue promenade en bavardant au grand soleil et arrivèrent enfin au bord de ce fameux lac. II était midi bien passé. Ils contournèrent les eaux tranquilles et découvrirent la cabane. Ils y posèrent leurs sacs à dos.
Mathieu ôta son t-shirt. Christine garda juste sa salopette et ses sandales de gym. Puis, les deux enfants revinrent au bord de l'eau. Ils jouèrent à s'arroser et puis ils nagèrent. L'eau était froide, mais dans la chaleur ambiante presque étouffante, cela faisait du bien, et on finissait par s'y habituer.
Après un rapide pique-nique, Mathieu proposa à son amie d'aller sur l'autre bord du lac, en face,  où se trouve un rocher duquel on peut sauter ou plonger. Ils s'y rendirent, et, de nouveau, ils se retrouvèrent nageant et jouant. Comme l'eau était bonne, un peu fraîche comme tantôt, mais transparente et belle !
Les deux enfants s'ébattirent tout l'après-midi. Ils plongeaient à tour de rôle ou ensemble, se tenant par la main. Quand ils grelottaient ou qu'ils avaient trop froid, ils s'asseyaient sur des rochers et se doraient au soleil, puis ils retournaient jouer dans l'eau.
Vers six heures du soir, ils remirent leurs t-shirts, et, tous deux, bien affamés, se dirigèrent vers la cabane pour un bon repas et puis une bonne nuit dans la nature.
Malheureusement, quand ils arrivèrent à la cabane, ils furent bien obligés de constater que leurs sacs à dos avaient été volés. Ils n'avaient plus rien. Ils cherchèrent aux environs, mais ils ne trouvèrent aucune trace de leurs affaires.
-Partons, dit Mathieu. 0n ne va pas dormir comme cela sur le plancher.
-Et puis, j'ai un peu peur, ajouta Christine. Les voleurs pourraient revenir.
Ils se mirent donc en route. Et c'est en revenant qu'ils vécurent la plus effrayante nuit de leur vie.

La piste en terre qu'ils suivaient quitta tout à coup des rangs de sapins et pénétra dans un bois de feuillus. Parfois, Christine regardait en arrière pour s'assurer que personne ne les suivait. Ils aperçurent un arbre tout à fait différent des autres. Ce sapin avait conservé toutes ses pommes de pin. Plusieurs centaines pendaient aux branches.
S'approchant de l'arbre sous les rayons obliques du soleil couchant, les deux enfants, intrigués, remarquèrent une pomme de pin particulièrement dorée. En l'observant mieux, ils en vinrent à penser qu'elle était en or, ou, dans tous les cas, exceptionnellement belle.
-Comment l'attraper ? se demanda Christine. Dommage qu'elle est si haute. Ce serait tellement merveilleux de l'emporter avec nous.
-On ne monte pas dans un sapin, fit remarquer Mathieu. C'est trop difficile et puis la résine est collante et salit tout.
-C'est exact, soupira Christine. Et, en plus, les branches de sapin sont cassantes.
Frissonnant, car la fraîcheur tombait avec le soir et qu'ils étaient peu vêtus, ils aperçurent, en retrait, comme dissimulée à l'écart de la route, une vieille maison, ou plutôt une grande cabane en bois. Le toit était couvert de feuilles mortes. Elle disposait d'une véranda, une terrasse couverte d'un auvent. Le bois de la façade était verdâtre. La maison semblait abandonnée. Aucune fumée ne s'échappait par la cheminée.
Nos amis remarquèrent une longue échelle couchée sur la terrasse. Ils furent très tentés d'aller l'emprunter, de la poser contre le sapin, de monter cueillir la pomme de pin dorée et de remettre tout en place ensuite, avant de continuer la route.
Oubliant la fatigue, la faim, le froid, Christine et Mathieu montèrent sur la terrasse de la masure, soulevèrent l'échelle et revinrent près du sapin.
-Qu'est-ce que tu préfères ? demanda Mathieu. Monter à l'échelle ou bien la tenir pendant que j'y vais?
-Je veux bien grimper, répondit Christine en souriant.
Mathieu cala convenablement ses pieds et immobilisa l'échelle en la tenant de toutes ses forces, pour qu'elle ne bouge pas trop pendant que son amie se hissait tout en haut.
Parvenue au dernier échelon, la fillette réussit, en tendant le bras, à atteindre la pomme de pin. Mais elle eut beau tirer énergiquement, elle n'arrivait pas à l'arracher.
Alors, elle sortit le canif qu'elle garde toujours dans la poche de sa salopette, et elle coupa la branche du sapin. Elle redescendit fièrement avec la pomme de pin dorée.
Elle était encore plus belle que nos amis l'avaient imaginé. Même hors de la lumière du soleil, elle semblait être de l'or dans les mains. Ils n'avaient jamais vu quelque chose d'aussi beau.
De commun accord, Christine glissa la pomme de pin dans la poche bavette de sa salopette. Puis, ils rangèrent tous les deux l'échelle. Ils la remirent en place sur la terrasse de la petite cabane qu'ils croyaient abandonnée.

Au moment où ils allaient partir, la porte s'ouvrit. Une fillette de leur âge apparut, entourée par trois petits garçons.
-Que faites-vous là ? demanda-t-elle.
Christine observa que la fillette était vêtue d'un vieux jean sale et qu'elle était pieds nus. Ses petits frères, pieds nus également, portaient un petit short usé.
-Croyant la maison abandonnée, on a emprunté l'échelle et on allait juste la remettre en place, expliqua Mathieu.
La fillette sourit.
-C'est trop tôt pour les châtaignes. Elles ne seront mûres que dans un mois. Vous habitez par ici?
-Je m'appelle Mathieu, répondit le garçon. Elle, c'est mon amie. Elle s'appelle Christine. Nous n'habitons pas par ici. Nous sommes allés nager au lac. Nous avons encore une longue route à faire pour retourner chez nous. On pensait dormir dans une cabane, mais on nous a volé nos sacs et nos provisions. On a faim, car on n'a plus rien à manger.
-Moi, je m'appelle Roxanne, dit la fillette.
Elle avait des cheveux bruns, assez longs. Une de ses tresses était à moitié défaite. Ses yeux étaient brun foncé. Elle était très jolie, un peu mince.
-Ne restez pas dans la forêt pendant la nuit. Il ne faut pas marcher dans ces bois sous la lune, c'est dangereux.
-Pourquoi ? demanda Mathieu.
-Il se passe des choses étranges, par ici, expliqua la jeune fille. La nuit passée, j'ai entendu des bruits, des chuchotements. Vous feriez mieux de venir dormir dans ma maison. Je vous en dirai plus quand mes petits frères seront couchés. Je ne veux pas les effrayer. Eux n'ont rien entendu.
-Tes parents seront-ils d'accord? demanda Christine.
-Ils ne sont pas là. Et je serais rassurée par votre présence.
Alors, Christine et Mathieu décidèrent de passer la nuit chez Roxanne. De toute façon, tante Rosa n'attendait nos amis que demain soir. Donc, elle ne s'inquiéterait pas de leur absence.

Ils pénétrèrent dans la petite maison. Elle était bien plus spacieuse à l'intérieur que ce qu'elle paraissait vue de l'extérieur.
Ils découvrirent une grande pièce de séjour, avec une belle cheminée où flambait un bon feu de bois. Il y avait deux chambres à coucher. Dans l'une, on apercevait deux fois deux lits superposés. L'autre était sans doute celle des parents.
-Venez, dit Roxanne. Je vous accueille bien volontiers. Hélas, je n'ai rien à vous donner à manger. Nous n'avons plus rien.
-Pourquoi tes parents sont-ils partis? demanda Mathieu.
-Je vous raconte, fit Roxanne, asseyez-vous.
Tous les enfants s'assirent sur le tapis devant la cheminée.
-Maman est enceinte. Dimanche soir, elle a senti qu'elle allait bientôt accoucher. Alors, papa est parti pendant la nuit pour la conduire à l'hôpital. Il m'a réveillée. Il m'a confié les trois petits.
Nos amis écoutaient en silence.
-Nous n'avons pas de téléphone. Papa a emporté le portable. Nous ne pouvons appeler personne, nous n'avons pas de famille, précisa Roxanne
Elle se leva et posa deux bûches dans le feu.
-Donc, papa m'a confié mes petits frères et il a promis d'être de retour mardi. On avait assez de provisions jusque-là. Je me suis débrouillée avec les garçons. Je n'avais pas trop peur. J'étais un peu inquiète, mais je ne le leur montrais pas. C'est une grosse responsabilité de m'occuper de mes petits frères toute seule si longtemps. Cela ne m'était encore jamais arrivé. Mais j'avais promis qu'il n'y aurait pas de problème et qu'ils pouvaient partir tranquilles. Mais voilà, on est jeudi et ils ne sont pas encore revenus...
-C'est long, murmura Christine.
-Je me demande ce qui se passe, ajouta Mathieu.
 -Moi aussi, je me le demande, répéta Roxanne. Depuis aujourd'hui, il n'y a presque plus rien à manger. Ce matin, j'ai donné un reste de lait à mes petits frères. A midi, il restait quelques pommes de terre. Je me suis privée pour qu'ils en aient plus. Je n'ai rien mangé aujourd'hui. J'ai drôlement faim.
-Tu es vraiment courageuse. Tu te prives pour tes petits frères.
-C'est normal, répondit Roxanne. Je suis la plus grande. Il faut bien que je fasse un effort pour les petits.
-Je t'admire, dit Mathieu, tu es vraiment une fille courageuse.
Roxanne rougit. Elle se dirigea vers la cheminée et attisa encore le feu. Le froid de la nuit se faisait un peu sentir. Puis, elle se tourna vers ses petits frères.
-Il n'y a rien à manger ce soir. Allez vous coucher. Papa et maman seront là demain avec le bébé... J'espère vraiment que ce sera une petite soeur, précisa Roxanne. J'ai déjà trois petits frères. Le compte est bon en garçons. Une petite soeur, cela serait génial. Et puis, elle s'appellerait Manon.
-C'est un bien joli prénom, dit Christine en souriant.
- Raconte-nous une histoire avant d'aller dormir, Roxanne, supplia l'aîné des garçons, qui avait environ huit ans.
-Oui, une histoire qui fait peur, insista le petit frère de six ans.
-Bon, accepta la grande soeur. Vous voulez que je vous raconte une histoire?
-Oui, oui, oui, répondirent les trois petits.
-Cela ne vous ennuie pas ? demanda Roxanne, en se tournant vers Mathieu et Christine.
-Oh non, pas du tout, sourit Christine.
-Avec plaisir, ajouta Mathieu, je me réjouis.
-Une histoire qui fait peur, insista l'aîné des garçons.
-Bon, d'accord. Je vais vous raconter une histoire qui fait peur, déclara Roxanne.
Et la fillette commença son récit.

-Il y avait une fois, dans une grande forêt, un papa qui vivait avec ses trois garçons. Ils avaient votre âge, précisa Roxanne. La maman était morte à la naissance du plus jeune. Quand c'était le temps de l'école, le papa y conduisait les garçons et il les reprenait après son travail, le soir. Mais quand c'était les vacances, bien souvent, les trois petits garçons restaient tout seuls, sous la garde de l'aîné, qui n'avait pourtant que neuf ans.
-C'est comme chez nous, c'est toi qui nous protèges, fit remarquer le cadet.
-Un soir, le papa roulait sur la route, en direction de sa petite maison au milieu des bois. Il faisait très mauvais. Un orage violent avait éclaté. Des éclairs, des coups de foudre, la pluie battante, tout cela rendait la visibilité très mauvaise. La route n'était pas éclairée. C'était une petite route en béton, pas bien large et devenue très glissante par la pluie et la boue qui envahissaient le chemin.
"Le papa roulait trop vite, ajouta Roxanne. Le papa roulait trop vite, car il était pressé. Il était fort tard et ses petits garçons l'attendaient et devaient être inquiets. Il était en retard, parce qu'il avait eu une réunion entre collègues à son bureau. Au cours de cette petite fête, il avait bu un coup de trop. Il n'aurait pas dû conduire sa voiture. Mais il n'y avait pas moyen d'arriver à sa maison, située au milieu des bois, autrement qu'en auto.
"Donc, il conduisait sous la pluie, sous l'orage, sur cette route glissante et trop vite.
"Soudain, dans un tournant, à la dernière seconde, il aperçut une ombre devant lui, dans la lueur des phares. Un garçonnet d'environ sept ans était en plein milieu de la route. Le papa freina de toutes ses forces, mais il frappa l'enfant de plein fouet. Le corps vola dans le pare-brise qui se couvrit de sang et la voiture s'arrêta enfin.
"Le papa était horrifié. Il ouvrit la portière et sortit de la voiture sous la pluie battante. Il vit le corps du garçon sur le capot avant. Il manquait la tête... et il manquait les jambes...
"Il aperçut la tête deux mètres plus loin. Elle avait roulé dans un fossé. Elle se trouvait là, dans la boue, sous la pluie. A la lueur d'un éclair, il observa les yeux noirs, grands ouverts et qui le regardaient fixement. Le papa frémit d'horreur.
"Derrière la voiture, trois mètres plus loin, se trouvaient les deux jambes sur lesquelles il avait roulé et qui avaient été arrachées du corps de l'enfant par la violence du choc.
"Il aurait fallu appeler la police, précisa Roxanne, mais le papa calcula que, s'il appelait les gendarmes, ils constateraient qu'il avait roulé trop vite et qu'il avait bu. Il irait en prison. Que deviendraient ses trois petits garçons ?
Un silence angoissé régnait dans la pièce. Chacun se taisait, suspendu aux lèvres de la fillette. Le feu de bois crépitait dans la cheminée.
Roxanne poursuivit son récit.
-Il n'y avait personne en vue. Ni à gauche, ni à droite. Aucune lumière, que la lueur des éclairs. Alors, l'homme prit le corps dans ses deux bras et le jeta dans le fossé à côté de la tête aux yeux ouverts. Puis, il fit trois pas derrière sa voiture, ramassa les deux jambes, et les jeta à côté du corps et de la tête, dans le même fossé.
"La pluie violente tombait et lavait le pare-brise de sa voiture qui n'était même pas griffée. Le papa des trois garçons regarda encore bien à gauche et à droite. Non, personne ne l'avait vu. Alors, il entra dans son véhicule et ferma sa porte. Il remit son moteur en route.
"Soudain, on frappa brutalement à sa vitre. L'homme sursauta et poussa un cri. Il regarda vers la gauche et vit un visage derrière le carreau de sa voiture, entre les gouttes qui ruisselaient, le visage d'une femme, un visage horrible. La lèvre inférieure était tordue et une longue cicatrice allait de l'oeil gauche au menton. Un visage maigre, buriné par le soleil et où collaient des cheveux blancs trempés de pluie.
"Elle hurla par la fenêtre.
-Je te maudis. Je te maudis, car tu as tué mon enfant. Tu as tué mon petit garçon. Sois maudit à jamais. Malheur sur toi et sur tes enfants. A dater de ce jour, toutes les vingt-huit nuits, quand la lune sera ronde, la nuit qui précède et celle qui suit, tu erreras dans les bois sous la forme d'un loup-garou. Et estime-toi chanceux si les chasseurs ne t'abattent pas.
-Et cette même nuit de pleine lune, celle qui précède et celle qui suit, pendant que tu seras absent, le plus jeune de tes fils se transformera en une pomme de pin en or...
Il y eut un instant de silence et de stupeur dans la pièce.
-Et si un jour, hurlait la femme, quelqu'un cueille cette pomme de pin en or, ton plus jeune fils mourra desséché. Telle est ma vengeance.
"L'homme écrasa l'accélérateur et s'en alla dans la pluie, dans l'orage et dans la nuit. Il parvint chez Iui, terrifié. Cette nuit-là, il ne dormit pas.
"Et depuis ce jour-là, conclut Roxanne, depuis ce terrible soir où l'accident eut lieu, chaque nuit de pleine lune, celle qui précède et celle qui suit, le papa se transforme en loup-garou et le plus jeune des garçons en une pomme de pin en or. Les deux plus grands garçons restent seuls à la maison, avec des provisions pour trois jours...

Dès l'instant où Roxanne avait évoqué la pomme de pin en or, Christine s'était tournée vers Mathieu. Elle avait posé sa main sur la poche de sa salopette, poche qui contenait la pomme de pin dorée qu'ils venaient de cueillir dans l'arbre. Son coeur battait la chamade et Mathieu était blanc de frayeur.
-Elle était bien ton histoire, s'écria l'aîné des garçons.
-C'était horrible, en trembla le second.
-J'ai peur, maintenant, gémit le troisième.
-Tu racontes vraiment bien, complimentèrent en même temps Christine et Mathieu.
Mais ils le dirent d'une voix blanche, d'une voix rongée par la peur.
-Allez les garçons, maintenant, au lit, commanda Roxanne.
-J'ai faim, déclara le plus petit.
-Je n'ai rien à te donner, mon chéri. Papa et maman seront là demain, j'en suis sûre. Va te coucher, je viendrai te faire un câlin.
Roxanne alla border et embrasser ses trois petits frères et puis revint près de nos amis qui étaient restés assis devant le feu.
-Tu crois que c'est un bébé, cette pomme de pin dorée que j'ai dans la poche ? murmura Christine.
-Mais non, répondit Mathieu en chuchotant. C'est juste une histoire qu'elle a inventée. Chut, tais-toi.

Roxanne revint s'asseoir près d'eux. Le feu flambait dans la cheminée. Elle vérifia que les volets étaient bien clos, les rideaux tirés, la porte fermée à double tour, le verrou poussé. Une grosse poutre la barrait, tenue par des taquets.
-Pourquoi prends-tu tant de précautions ? demanda Christine. Moi, aussi, j'habite au milieu des bois, mais on ne ferme jamais la porte.
-Depuis deux jours, expliqua Roxanne à voix basse, il se passe des choses mystérieuses dans la forêt. La nuit passée notamment, j'ai entendu des bruits étranges, comme si on frappait aux vitres, et comme si l'on jetait des pierres sur le toit de notre maison. Dans le noir, cela fait horriblement peur.
Christine et Mathieu écoutaient, anxieux.
-Au matin, j'ai cherché le long de la cabane et j'ai trouvé des pierres rondes sur le sol le long du mur. Mais ce n'est pas le plus terrible, poursuivit Roxanne. J'ai aussi entendu des chuchotements derrière la porte d'entrée, au milieu de la nuit.
-Des chuchotements ? répéta Christine.
-Oui, des voix. Je ne saisis pas bien ce qu'elles disent. Je comprends un mot de temps en temps, pas plus.
-C'est effrayant, concéda Mathieu. Quelle horreur !
-Je suis contente que vous soyez là, poursuivit Roxanne. Au moins, par votre présence, même s'il se passe des choses, j'aurai moins peur. Mes trois petits frères dorment, je ne veux pas les réveiller, alors, sans vous, je me sentirais bien seule.
Les trois enfants restèrent silencieux un moment. Roxanne pensait aux chuchotements. Mathieu et Christine à la pomme de pin dorée.
Tout à coup, Roxanne sortit de ses rêveries.
-Mes amis, j'ai trop faim. Je vais essayer de dormir un peu. Puisque mes parents ne sont pas revenus, allez vous coucher dans leur chambre. Ils ne diront rien, ne vous inquiétez pas, ils sont très gentils. Cela ne fait rien que je vous laisse seuls devant le feu?
-Pas de problème, répondit Christine. Nous aussi, nous avons faim. On ne va guère tarder à aller nous reposer.
Roxanne se retira dans la chambre des trois petits garçons. Elle s'étendit sur le lit superposé gauche. Christine et Mathieu se levèrent et se dirigèrent vers la chambre des parents de Roxanne. Ils fermèrent la porte derrière eux. Il y avait un grand lit. Les deux amis se regardèrent.
-On va devoir dormir dans le même lit, sourit Mathieu, en amoureux.
Christine ne répondit rien. Elle ôta ses sandales de gym qui étaient sales et humides. Mathieu fit de même. Notre amie garda sa salopette et se glissa dans le lit. Mathieu conserva son jean. On leur avait tout volé pendant qu'ils nageaient dans le lac. Ils n'avaient rien de sec à mettre. lls se tournèrent l'un vers l'autre.
-J'ai peur à cause de cette pomme de pin dorée, chuchota Christine.
-Chut! répondit Mathieu. Roxanne pourrait nous entendre.
-Tu veux bien que je la sorte de ma poche et que je la mette entre nous ?
-D'accord, murmura Mathieu. Mets-la entre nous, comme un bébé entre papa et maman.
-Arrête, dit Christine. Tu me fais trop peur.
Ils se tournèrent chacun de son côté. Christine s'endormit.

Notre amie s'éveilla en sursaut, au milieu de la nuit. Une main qui semblait surgir de nulle part la secouait. Elle ouvrit les yeux et vit Roxanne.
-Christine, Christine !
-Oui, répondit notre amie.
-Tu veux bien éveiller Mathieu? Ecoute, on entend les bruits dont je vous ai parlé hier soir.
Juste à ce moment-là retentit un bruit sourd, sur le toit, suivi par celui d'un roulement. Comme si un caillou avait été jeté sur le toit de la cabane et avait roulé ensuite jusque par terre.
Christine se tourna vers Mathieu et réveilla son copain. Les deux enfants sortirent du lit et accompagnèrent Roxanne dans la salle de séjour.
Il y eut un long moment de silence oppressant. On sentait battre les coeurs au rythme de la peur.
Soudain, ils entendirent des voix. C'étaient des voix chuchotées. De temps en temps, un mot apparaissait entier, mais, alignés bout à bout, cela ne semblait pas avoir de signification: ...ensuite... je crois... sûrement... ici... fermé... pierre... ils dorment...
C'était effrayant d'entendre ces chuchotements entrecoupés de mots insensés, décousus, terrifiants dans la nuit.
Christine prit les mains de Roxanne. Elles étaient glacées. Mathieu était debout au milieu de la pièce, à côté des deux filles.
-Il ne faut pas se laisser faire, chuchota Mathieu. Venez les filles. Roxanne, tu as sûrement des couteaux ou quelque chose comme cela.
Les trois enfants se dirigèrent vers la cuisine sur la pointe des pieds. Christine avait sorti son canif. Elle avait ouvert la lame scie, celle qui coupe le plus fort. Roxanne saisit un long couteau. Mathieu prit un pied de biche. Les trois enfants revinrent près de la porte.
-Enlève la poutre doucement. Puis, très lentement, tu feras tourner la clé dans la serrure. On va ouvrir la porte. On va voir qui c'est. L'attaque est la meilleure des défenses.
-D'accord, souffla Roxanne.
Elle parvint à ôter la planche épaisse qui servait de barrière à la porte sans faire aucun bruit. Elle la posa sur le tapis, près du mur. Elle réussit également à glisser le verrou et faire tourner le double tour de la serrure, sans que celui-ci se fasse entendre.
Elle prit la poignée de la porte bien fermement en main. Puis, en regardant ses deux amis, elle compta un... deux... trois... puis elle ouvrit la porte d'un grand coup.

Une femme se tenait sur le seuil, une femme affreuse. La peau de son visage était burinée, parcheminée. Elle avait la lèvre tordue. La joue était traversée par une horrible cicatrice, une horrible balafre. Les yeux de la femme vibraient, agités sans cesse de gauche à droite, et semblaient comme fous, observa Christine. Puis, elle cria.
-Sois maudite !
Elle tendit son index pointu et osseux vers la fillette.
-Sois maudite. Tu es maudite, répéta la folle. Tu es maudite. Tu as cueilli la pomme de pin en or. Le bébé est mort. La petite soeur de Roxanne est morte. Tu es maudite à jamais.
Roxanne se tourna vers Christine.
-Tu as coupé la pomme de pin en or. Pourquoi, Christine ? Moi, je t'ai accueillie dans ma maison et toi, tu as desséché ma petite soeur !
-Je ne savais pas, pleura Christine, je ne savais pas que c'était un enfant. Mathieu et moi, on a pris l'échelle, on a cueilli la pomme de pin dorée, mais on ne pensait pas que c'était un bébé.
-Je devais avoir un petit frère ou une petite soeur, criait Roxanne, et, à cause de toi, ce bébé est mort desséché. C'est atroce ! Quelle horreur, par ta faute !
-C'est ça, hurlait l'horrible femme. Le bébé est desséché par ta faute, Christine. Et toi, Roxanne, tu es maudite aussi. Tu es maudite. Tes parents ne reviendront jamais. En roulant dans la nuit avec le bébé, ils ont heurté un arbre et ils sont morts tous les deux. Le bébé a été éjecté de la voiture. Il a roulé dans l'herbe. Il a longtemps pleuré. Et quand Christine a cueilli la pomme de pin en or, il est mort desséché.
-Mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas, pleurait Christine.
Elle se tourna vers Mathieu qui s'était approché de son amie.
-Je ne voulais pas que cela arrive. Je ne savais pas. Je ne l'ai pas fait exprès. Pardon, pardon.
-Arrête de crier comme cela, supplia Mathieu.
-Je ne savais pas, continuait à hurler Christine, je ne savais rien.
-Arrête de crier comme cela, insista Mathieu. Tu vas réveiller tout le monde !
Christine ouvrit les yeux. Elle était à genoux sur le lit. Mathieu lui prit les mains, pour l'apaiser. Notre amie fondit en larmes.
-Arrête de crier comme cela, répéta encore Mathieu. Tu as dû faire un horrible cauchemar, Christine. C'est fini à présent.
Mathieu prit son amie hébétée dans les bras.

Un instant plus tard, la porte de la chambre s'ouvrit et un grand rayon de soleil entra dans la pièce.
Roxanne apparut sur le seuil, souriante.
-Vous avez bien dormi, Mathieu et Christine ? Vous n'avez pas entendu de bruit cette nuit?
-Quel bruit ? demanda Christine.
-Papa et maman sont revenus. Ils sont rentrés vers cinq heures du matin. Et regardez, mes amis...
Roxanne présenta un joli bébé souriant, sa petite soeur, qu'elle tenait dans les bras.
-Je suis heureuse, sourit Roxanne. Elle s'appelle Manon...