Béatrice et François

Béatrice et François

N°36

La bague carree

Il y a cent ans, un étrange magicien habitait dans une sombre forêt.
Personne ne voulait le voir ni ne venait le consulter. Personne n'osait s'approcher de lui. Même les bûcherons, armés de leur grande hache, préféraient faire un détour plutôt que de passer près de sa hutte. Il vivait seul, au milieu des bois.
L'homme s'ennuyait. Sa solitude le rendait de plus en plus méchant et agressif. Son caractère virait au noir.
Un soir d'orage, il prit une grave décision.
- Personne ne vient me voir, dit- il en soliloquant. Ils m'évitent tous. Je vais me venger. Je vais créer une malédiction épouvantable qui tombera sur eux, et les fera venir...

La même nuit, il alluma un grand feu dans sa cheminée et y posa un chaudron. Il y versa de l'eau blanche qui ressemblait à du lait, mais c'était un affreux poison. Il remua avec une cuillère en or.
Puis il ajouta de l'eau noire, puisée dans une sinistre mare au fond des bois. Il mélangea encore.
Ensuite, il ouvrit une boîte en terre cuite bleue marquée KUNA. Elle contenait de la poudre rouge. Il agita le mélange qui bouillonnait en répétant :
-  KUNA, KUNA, KUNA...
Il ouvrit une autre boîte, marquée AZALI. Il en sortit une pincée de poudre argentée. Il mêla le tout en remuant les lèvres.
-  AZALI, AZALI, AZALI...
Enfin, il saisit une toute petite salière brune. Il y était gravé KALUA. Il saupoudra la mixture du chaudron avec de la poudre en or. En tournant toujours, il prononça :
-  KALUA, KALUA, KALUA...
Il éloigna le chaudron du feu et répéta trois fois :
-  KUNA, AZALI, KALUA... KUNA, AZALI, KALUA... KUNA, AZALI, KALUA...
Au bout d'une heure, le liquide s'était épaissi. Cela ressemblait à de la pommade. Il la prit en main. Elle était encore chaude. Il lui donna la forme d'un petit cheval. C'était très réussi : les jambes fines, la tête, les yeux, la bouche, les oreilles, tout était parfait.
Il ôta alors de son index gauche une bague carrée. Il l'enfonça dans le corps encore mou du petit cheval, comme toi tu enfonces un objet dans de la plasticine. Il effaça la fente d'entrée d'un geste du doigt puis il posa la statuette sur une table et alla s'étendre trois heures.

A minuit, le petit cheval était devenu dur comme de la pierre. Le magicien le prit, le glissa dans la poche de sa tunique rouge, puis il mit sa cape noire et sortit.
Il traversa la forêt silencieuse, suivie d'une grande plaine sous les étoiles. Le soleil se levait derrière lui quand il parvint au bord de la mer. Il sortit son petit cheval de sa poche et le lança dans les vagues. La statuette coula à pic.
Le magicien- sorcier maudit et détesté disparut au même moment. Personne ne l'a regretté.
Cent ans passèrent...

Et nous voilà aujourd'hui...

Béatrice était un dimanche au bord de la mer avec son papa, sa maman, et son petit frère Nicolas, un bébé de un an. Elle avait pu inviter son copain François. Ils ont tous deux sept ans et demi et habitent dans la même rue.
Les deux enfants jouaient sur la plage, creusant le sable avec des pelles pour construire un château- fort au bord de l'eau. Tout à coup, la pelle de Béatrice buta contre une pierre. Etonnée, la fillette fouilla le sable avec les doigts. Elle découvrit un joli caillou. Il ressemblait à un petit cheval. On distinguait aisément la tête, les yeux, la bouche, les oreilles, les jambes.
Elle le ramassa et le glissa dans la poche arrière de son short, puis elle continua à creuser avec son copain.
Après le pique- nique sur la plage, les parents de Béatrice demandèrent aux deux enfants d'aller jouer un peu plus loin. Nicolas, le bébé, devait faire sa sieste. Il ne fallait pas qu'on le dérange.
Les deux amis montèrent dans les dunes. Béatrice sortit son petit cheval de sa poche et le montra à son copain.
- Il est beau, commenta François. Où l'as- tu trouvé ?
- Tantôt, en creusant pour le château- fort, il était dans le sable. Ça me fera un joli souvenir de cette belle journée.
Elle le remit dans la poche de son short et ne s'en occupa plus.

Revenue à la maison, elle le posa sur l'appui de fenêtre de sa chambre.
Elle ne savait pas qu'en prenant cette statuette chez elle, elle allait connaître une des plus terrifiantes aventures de sa vie.

Cette nuit- là, Béatrice crut rêver. Mais était- ce un rêve ? Elle eut l'impression que quelqu'un parlait tout bas dans sa chambre. Elle entendit, comme dans un souffle :
- KUNA, AZALI, KALUA.
Elle sortit de son lit et prit le petit cheval en main. Il était tiède.
- C'est étrange, songea tout haut Béatrice. Une pierre mise au soleil se réchauffe, mais jamais quand on l'expose à la lueur de la lune...

La lune croissait toutes les nuits dans le ciel, et la statuette était chaque fois plus chaude que la nuit précédente. Comme la fillette dormait profondément, elle n'entendait pas la formule magique.
-  KUNA, AZALI, KALUA.

La deuxième nuit avant la pleine lune, Béatrice fit un rêve effrayant, un cauchemar.
Elle était assise en pyjama au bord de la mer. Elle vit soudain arriver vers elle une vague gigantesque, plus haute qu'une maison. La vague se fracassa sur la plage où elle se trouvait et la trempa de la tête aux pieds.
Une deuxième vague suivait au sommet de laquelle elle distingua une barque. Une main humaine pendait sur le bord  de l'embarcation, telle la main d'un mort.
Béatrice recula. La vague s'écroula sur le sable, couvrant tout de son écume. Notre amie fut trempée. Le canot, emporté par son élan, glissa sur le sable vers un rang de palmiers et se coinça entre leurs troncs.
La main qui pendait remua et la fillette entendit un appel de détresse.
Elle s'approcha de l'embarcation et vit un homme qu'elle ne connaissait pas. Il était très maigre et ses habits étaient déchirés.
- S'il- te- plaît, donne- moi à boire, dit- il en se tournant vers elle.
Notre amie regarda autour d'elle et aperçut un ruisseau dans les hautes herbes.
- Vous pouvez aller boire là, monsieur.
- Aide- moi, soutiens- moi, je n'ai plus la force, supplia l'homme.
Béatrice s'avança  et l'aida à se lever. Il s'appuyait sur elle. Titubant, il arriva au bord de l'eau et se laissa tomber sur le sol. Il trempa sa main dans le ruisseau et but.
Notre amie observa qu'il tenait toujours l'autre, la gauche, fermée. L'homme but encore puis se tourna vers la fillette.
- N'y va pas, et si tu y es malgré toi, réponds juste...
- Où cela, monsieur ?
Mais trop tard, l'homme était mort. Sa main gauche s'ouvrit et une pierre précieuse rouge, un rubis peut- être, roula aux pieds de notre amie.
Se baissant pour ramasser le rubis, elle vit un tapis. Celui de sa chambre !
Elle était à quatre pattes à côté de son lit. Chose étrange, elle était trempée. Et la pierre rouge avait roulé contre sa chaise. Intriguée, elle la ramassa, la regarda puis la posa près du petit cheval sur l'appui de fenêtre.
Béatrice sortit un autre pyjama de son armoire et se rendit à la salle de bain pour se sécher et se changer. Puis elle se remit au lit. Elle mit un long moment à se rendormir.
Le petit cheval prononça la formule magique. Ce n'était plus un murmure. Il criait presque.
-  KUNA, AZALI, KALUA.
 
La nuit suivante, la dernière avant la pleine lune, Béatrice fit un autre rêve, un deuxième cauchemar.
Elle était assise dans une barque en mer, emportée au milieu d'un gigantesque tourbillon, grand comme un stade olympique.
Le canot tournait, et tournait encore. La fillette ramait de toutes ses forces, mais elle n'arrivait pas à sortir du tourbillon. Elle tournait de plus en plus vite en cercles concentriques qui la rapprochaient sans cesse du centre. Tout à coup elle y fut aspirée et descendit au fond de l'eau.
Notre amie s'éveilla en sursaut dans son lit. Elle avait l'impression de ne plus pouvoir respirer. Elle s'assit au bord du lit en toussant et en tentant de recracher l'eau de mer qu'elle croyait avoir avalée, mais elle respirait très bien. Encore une fois, elle était trempée de la tête aux pieds.
- Quelle horreur, murmura Béatrice. Que m'arrive- t- il ?
Ne trouvant plus de pyjama sec dans sa garde- robe, elle ouvrit son sac d'école et se mit en tenue de gymnastique pour passer le reste de la nuit.
En passant près de la fenêtre, elle toucha le petit cheval. Il était brûlant. Elle entendit, clair et fort :
-  KUNA, AZALI, KALUA.

Béatrice y repensa toute la journée du lendemain. Puis au soir, ce fut la pleine lune. Elle apparut tout ronde et très lumineuse dans le ciel noir.
La fillette entendit un bruit sec, net, comme un verre qui casse, et s'éveilla. Elle ne rêvait pas.
Elle se redressa dans son lit. Le petit cheval venait de se briser en deux.
Béatrice s'approcha de l'appui de fenêtre et aperçut une bague carrée au creux d'une des deux parties brûlantes de la statuette. A peine revenue de sa surprise, et après avoir pris la bague en main et l'avoir bien observée, elle eut envie de la glisser à son doigt. Mais elle hésita et renonça. Demain, François venait loger chez elle et passer le week- end. Elle verrait avec lui.

Le vendredi soir, les deux amis revinrent de l'école ensemble. Le garçon déroula son sac de couchage sur le tapis, le long du lit de sa copine. Puis ils allèrent au jardin.
Béatrice raconta à son ami tout ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait trouvé le petit cheval sur la plage, tout, y compris ses deux rêves terrifiants.
Ni l'un ni l'autre ne réussit à expliquer le phénomène. Béatrice rêvait, mais s'éveillait trempée. Et la pierre rouge, le rubis, était bien présent dans la réalité. La fillette montra ensuite les deux moitiés du petit cheval, et surtout, l'étrange bague carrée. Elle avoua à son copain qu'elle hésitait à la passer au doigt.
- Elle me fait peur. Je ne sais pas ce qui va m'arriver.
- Je veux bien tenter l'expérience, proposa François.
- Je le ferai, décida Béatrice. Mais tu restes près de moi.
Ils s'assirent au fond du jardin, l'un près de l'autre. Ils se donnèrent la main. La fillette glissa la bague à son index. Il ne se passa rien.
Béatrice parla alors des mots mystérieux qu'elle avait entendus, prononcés par le petit cheval les nuits précédentes.
 - KUNA, AZALI, KALUA.
Et tout s'est déclenché.

Ils se retrouvèrent assis dans une barque, tenant chacun une rame en main. Ils tournaient en rond au coeur d'un immense tourbillon au milieu de l'océan.
Cela tournait de plus en plus vite. Ils avaient beau ramer de toutes leurs forces, ils n'arrivaient pas à sortir de ces remous. Et plus ils tournaient, plus ils descendaient profondément dans ce tourbillon. Quand ils arrivèrent au centre, la barque piqua du nez dans le gouffre et tout devint noir autour d'eux.
Ils ne distinguaient plus rien. Ils venaient d'être aspirés dans une colonne d'eau et d'air qui les amena dans une cheminée noire elle aussi. Ils roulèrent sur un tapis.
Ils se redressèrent, trempés tous les deux et observèrent le lieu étrange où ils étaient arrivés. Rêve ? Cauchemar ? Ou réalité, ce qui paraissait être le pire...
- Béatrice, regarde, là, la fenêtre.
A travers la vitre, ils apercevaient des centaines de poissons multicolores qui nageaient dans l'eau. Le sol, du sable, était en partie couvert d'algues et de coquillages. La maison où ils se trouvaient semblait être au fond de la mer, au fond de l'océan...

La pièce était à peu près vide, à l'exception d'un tapis sur lequel ils dégoulinaient et deux  grands fauteuils devant une cheminée pour feu ouvert.
Assis dans un des fauteuils, un homme les observait. Il était vêtu d'une tunique rouge et d'une cape noire.
C'était, tu l'as sûrement reconnu, le magicien- sorcier qui avait fabriqué le petit cheval, il y a cent ans. Mais nos amis, eux, ne le savaient pas.
- Des enfants, cette fois- ci, grogna- t- il. Bien. Espérons que vous serez plus intelligents que l'idiot qui vous a précédé et que j'ai renvoyé presque mort sur une barque.
- Il parle de l'homme que j'ai vu dans mon premier cauchemar, souffla Béatrice à François.
- Je vais vous poser trois questions, dit le sorcier. Si vous répondez bien vous pourrez partir. Si vous me donnez une mauvaise réponse, vous restez prisonniers ici un jour et une nuit. Et vous serez enfermés tant que vous n'aurez pas répondu aux trois énigmes.
Nos deux amis se regardèrent. Ils avaient très peur.
- Pas trop difficile, s'il- vous- plaît, osa Béatrice. Nous n'avons que sept ans et demi.
Imperturbable, l'homme posa sa première question.
- Je vais vous citer le nom de trois animaux : l'hippopotame, le rhinocéros et l'éléphant. Lequel des trois a une mauvaise vue ?
- Je pense que c'est le rhinocéros, dit François.
- Bravo. Tu es bien plus malin que je le croyais, fit le sorcier.
Tu le savais, toi qui me lis ?
- Deuxième question : Je suis blanc ou brun. Si on me laisse tomber à terre, je deviens jaune. Qui suis- je ?
Nos amis réfléchirent. Ils se regardaient.
- L'oeuf, cria soudain Béatrice.
- Bravo, accepta le magicien. Troisième question : quand je refroidis, je grossis. Qui suis- je ? Si vous répondez juste, vous pourrez quitter ma maison.
Nos amis demeuraient muets. Ils n'avaient aucune idée.
- Ça se mange ? demanda François, pensant aux bons desserts glacés que fait sa maman.
- Je sais, cria Béatrice. C'est l'eau. Elle grossit quand elle gèle. L'eau fait parfois éclater des tuyaux ou des bouteilles en hiver.
- Vous pouvez partir. Vous ne serez pas restés bien longtemps. Je ne prendrai plus des enfants à l'avenir. Vous êtes bien trop intelligents. Prenez ce gobelet d'or. Posez- le sur cette plaque de marbre blanc. Glissez- y la bague carrée, puis le rubis. Adieu.
Le magicien- sorcier disparut.
Béatrice posa le gobelet sur la pierre blanche qui servait de table de salon. Elle y  mit la bague carrée. Elle sortit le rubis de sa poche et le laissa tomber à son tour dans le récipient.
Rien ne se produisit.
- Il nous a menti, affirma François.
- Il faut peut- être dire la formule magique, proposa Béatrice.
Ils la prononcèrent ensemble.
-  KUNA, AZALI, KALUA.
Les fenêtres s'ouvrirent. L'eau de l'océan s'engouffra dans la pièce. Nos amis furent aspirés vers le haut puis se retrouvèrent deux minutes dans une barque, au sommet d'une énorme vague qui filait vers une plage bordée de palmiers. Ils fermèrent les yeux. Quand ils les ouvrirent, ils étaient assis dans le jardin de Béatrice.
- Quelle aventure ! dit le garçon.
- Personne ne nous croira, ajouta la fillette.
Les deux morceaux du petit cheval avaient mystérieusement disparu. Ils ne les retrouvèrent jamais.
Il se passa bien du temps avant qu'ils osent prononcer la formule magique.
Et toi, tu t'en souviens ? Oseras- tu la dire ce soir, tout seul, dans ton lit ?
Bon voyage...