Béatrice et François

Béatrice et François

N°40

Fille ou garçon (La maison dans la lande - Partie 2)

- Salut, François!
Béatrice venait de sonner à la porte de son ami. Ils ont tous deux sept ans et demi. Ils sont en deuxième année dans la même classe de la même école. François a deux petites soeurs, Olivia et Amandine. Béatrice a un petit frère. C'est un bébé. Il s'appelle Nicolas.
Ce jour-là, Béatrice portait une salopette verte et avait des baskets aux pieds. Sa longue queue de cheval glissait jusqu'au bas de son dos.
- Salut François. On a le temps de jouer un peu à nous deux?
- Avec plaisir, répondit le garçon.
- Viens, on va au jardin.
Ils se dirigèrent aussitôt derrière la maison et s'assirent sur la pelouse.
- Je voudrais te proposer un jeu, François. Je ne sais pas si tu seras d'accord, mais cela me ferait plaisir que tu acceptes.
- Je t'écoute, répondit le garçon très intrigué.
- Tu te souviens de la maison de la sorcière?
- Bien sûr, répondit François. Avec cette horrible femme et sa fille qui s'appelait Odile. Elle voulait manger mes petites soeurs qui avaient été transformées en écureuils. Toi, tu étais devenue un rat.
- Une jolie petite souris, tu veux dire. On s'en était bien tiré. Tu te souviens des biscuits?
- Bien sûr. C'est grâce à eux, pour finir, que mes petites soeurs et toi êtes redevenues des filles.
- Tu t'étais même trompé. Tu nous avais donné des biscuits garçon et on était devenues toutes les trois des garçons.
- Je me rappelle qu'Olivia refusait de se retransformer en fille.
- Justement, fit Béatrice. Cela m'a donné une idée. Serais-tu d'accord de jouer à fille ou garçon? Avant de refermer le coffre de la sorcière, j'ai pris quatre biscuits. Deux biscuits garçon et deux biscuits fille. Le jeu que je te propose est le suivant. Je pourrais manger un biscuit garçon et toi un biscuit fille, et pendant une heure, toi François tu serais une fille et moi un garçon. Et puis il suffirait de manger le biscuit contraire et on redeviendrait ce que l'on est d'habitude.
- Je n'ai pas très envie, répondit notre ami en faisant la moue. Ton jeu me fait un peu peur.
- C'est le jeu qui te fait peur? répondit Béatrice, ou bien est-ce que tu as peur de ne plus être un garçon? Après tout, les filles sont supérieures aux garçons.
- Ça, ce n'est pas vrai, s'écria François. Les garçons sont plus forts et plus courageux.
- Les filles sont plus subtiles, plus intelligentes, plus sensibles, fit remarquer Béatrice.
- J'ai pas envie de faire ce jeu-là, maugréa François.
- Pour me faire plaisir, insista la fillette avec son plus beau sourire. S'il te plaît. Allez, juste une demi-heure.
- Bon, toléra le garçon. Je veux bien. Mais pas plus d'une demi-heure.

François mangea le biscuit fille et Béatrice avala un biscuit garçon.
Leur apparence changea. Les traits de notre ami s'étaient adoucis. Il était devenu fille. Il se découvrit une longue queue de cheval dans le dos. Sa copine avait les cheveux courts, mais ses traits avaient à peine changé. Elle venait pourtant de devenir un garçon.
Ils avaient gardé tous les deux leurs mêmes habits. Béatrice avait toujours sa salopette verte et François avait toujours son short en jean, son t-shirt et ses baskets.
- Je ne vois pas beaucoup de différences, fit remarquer François-fille.
- Tu crois, répliqua Béatrice-garçon, avec un sourire un peu moqueur. Tu as affirmé il y a un instant que les garçons sont plus courageux et plus forts. Maintenant, c'est moi la plus vaillante, la plus robuste des deux.
- Ça, il faut encore voir, riposta François-fille. Je te préviens. Si tu cherches la bagarre, c'est comme tu veux. Je n'ai pas peur. J'ai l'habitude d'être un garçon. Depuis un instant, je suis devenu une fille, mais je me sens quand même garçon.
- Tu oserais? susurra Béatrice-garçon, menaçante.
- Evidemment, répondit François-fille.
Béatrice-garçon attaqua François-fille et le premier résultat de ce jeu au cours duquel ils avaient mangé les biscuits de la sorcière, fut qu'ils se bagarrèrent, et ce, probablement pour la seule fois de leur vie.
Béatrice-garçon frappa plusieurs fois. François-fille réagit en attrapant le poignet de son amie. Il tenta de la mordre et comme il n'y parvenait pas, il lui donna un solide coup de poing sur le thorax.
Les deux enfants se séparèrent.
Béatrice-garçon posa ses mains sur sa poitrine, puis fouilla la poche de sa salopette. Les deux biscuits de la sorcière, le biscuit garçon et le biscuit fille, destinés à leur faire retrouver leur apparence normale, étaient en miettes et inutilisables. Les petits morceaux s'étaient mélangés entre eux. Impossible de reconnaître ce qui était biscuit-fille ou biscuit-garçon!
- C'est idiot ce jeu, cria François-fille. Tu vois, maintenant, on est obligés de retourner chez la sorcière pour chercher de quoi nous retransformer.
- C'est vrai, avoua Béatrice-garçon un peu penaude. Je n'aurais jamais dû te proposer cela. Je te demande pardon.
Les deux amis se réconcilièrent.

A ce moment-là, les parents de François appelèrent leur garçon.
- François, rentre à la maison, les parents de ton amie viennent d'arriver.
Quand les parents aperçurent leurs enfants métamorphosés, ils furent d'abord atterrés, puis ils éclatèrent de rire tous les quatre.
- Vous allez être bien attrapés.
- Pourquoi? demandèrent nos amis d'une seule voix.
- Pourquoi? répondit un des papas. Parce que dans quelques instants, je te conduis au camp, mon grand, mais vu la situation, au lieu de te mener chez les louveteaux, tu vas être obligé d'aller chez les lutins. Quant à toi, Béatrice, tu iras chez les louveteaux le weekend à la place de ton copain.
-Non! s'écria Béatrice. Deux jours avec une bande de trente-cinq garçons qui ne savent que jouer au football, se disputer et qui ne sentent pas bon. Jamais! Je vais devenir enragée.
- Et moi, s'affola François. Passer tout le weekend avec trente-cinq pipelettes autour de moi, des idiotes qui ne vont parler que de leurs amoureux et de leurs tresses. Oh, non! Je vais devenir fou. Je vais revenir fou de ce weekend.
Mais le jeu était accompli. Il fallait en supporter la conséquence. Les deux amis échangèrent leurs uniformes.

François se rendit sous le nom de Françoise chez les lutins. Béatrice se retrouva sous le nom de Cédric chez les louveteaux.

Françoise arriva à la ronde. Elle fut présentée comme une nouvelle et fut placée dans la sixaine des écureuils. L'ex-garçon se sentait bien mal à l'aise dans son uniforme de fille. Robe et queue de cheval. Les autres filles de la sizaine et de la ronde l'observèrent un moment puis l'inclurent dans leurs ébats.
Le lendemain, la ronde dont faisait partie Françoise, allait vivre un grand jeu. La cheftaine rassembla toutes les filles, juste après le petit-déjeuner, et leur expliqua.
- Vous allez suivre une route, en sizaine. Vous la trouverez dessinée sur une carte dont je vais remettre un exemplaire à chaque chef d'équipe. Vous avez une longue marche à accomplir, environ six kilomètres. Ensuite vous devrez traverser une rivière et revenir par un grand bois. Vous nous verrez de temps en temps car nous vous surveillerons discrètement. La première sizaine qui reviendra au camp, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi aura remporté le jeu. La difficulté, c'est la traversée de la rivière.
- Que veux-tu dire? demanda une sizenière.
- J'explique, continua la cheftaine. Vous avez trois manières pour franchir cette rivière. La plus facile consiste à passer sur le pont qui l'enjambe. Mais c'est un détour de sept kilomètres. Celles qui choisiront ce trajet auront peu de chance d'arriver les premières au camp.
Toutes les filles écoutaient.
- La deuxième solution, c'est le passage à gué. L'eau est plutôt froide et vous risquez d'en avoir jusqu'à la ceinture. Le détour n'est que de deux kilomètres. Enfin, pour les plus audacieuses d'entre vous, il y a une troisième option. C'est d'aller à la cascade. Une sorte de téléphérique, qui se manie à la main enjambe cette chute d'eau. C'est impressionnant, mais c'est plus rapide.
- Je crois que j'ai déjà vu cela, affirma une des secondes. Un câble d'acier est tendu entre deux arbres. On s'accroche à une armature en fer et on pédale avec les mains.
- Exactement, acquiesça la cheftaine. Tu es déjà passée à cet endroit?
- Non, mais j'ai vu cela dans un autre pays, lors d'une randonnée avec mes parents. C'est terrible parce que cela fait peur. On passe à côté de la cascade. On est tout à fait trempée et c'est vertigineux.
- Par contre, c'est le trajet le plus court, précisa la cheftaine. Voici vos cartes. Vous avez votre pique-nique et on vous attend au camp pour le goûter.

Les différentes équipes se mirent en route et se dispersèrent. La sizenière des écureuils où se trouvait Françoise, proposa de passer par la cascade. Cette meneuse et sa seconde sont deux filles solides, débrouillardes et délurées. Elles n'ont pas peur de grand-chose.
Les plus petites étaient un peu inquiètes, mais acceptèrent de suivre. Françoise ne répondit rien, elle était la nouvelle. Elle ne prit pas position. De toute façon, passer sur un câble tendu entre deux arbres au-dessus d'une cataracte ou au-dessus de la pelouse du jardin, notre amie ne voyait guère de différence.
Elles arrivèrent devant la chute d'eau en tout début d'après-midi. Elle était impressionnante. Une quinzaine de mètres de hauteur. Une véritable cascade d'eau glacée. Mais, comble de déveine, l'armature de fer qui permet de passer en s'accrochant au câble était sur l'autre rive.
- On n'a pas de chance, constata la sizenière. Et en face, il n'y a personne pour nous aider. Ce n'est vraiment pas de bol. Pour traverser, il faudrait que l'une d'entre nous s'accroche au câble et passe à la force des poignets et des jambes pour aller chercher l'armature en fer.
- Moi, je n'oserais jamais, affirma la seconde.
- Nous non plus, déclarèrent les plus jeunes.
- Moi, j'hésite, évalua la sizenière, pourtant très audacieuse.
- Je veux bien le tenter, proposa Françoise. Je l'ai déjà fait chez les louveteaux.
- Tu es allée chez les louveteaux, toi, une fille?
- Ce n'est pas cela que je voulais dire, bredouilla Françoise en rougissant de son erreur. Je voulais simplement... enfin, j'ai entendu dire que les louveteaux font cela à leur camp. Je crois que j'y arriverai.

Françoise grimpa de rocher en rocher le long de l'eau. Elle parvint à se hisser sur le tronc humide de l'arbre et saisit le câble qui reliait les deux berges. Alors, s'accrochant avec les mains et les jambes, et alternant ses prises sur la corde métallique elle traversa lentement la cascade sous l'admiration des autres filles.
L'eau bondissait tout près d'elle. Elle fut rapidement trempée. Elle avait froid. Vers le milieu, le câble bougeait et cela tangua dangereusement. Mais, notre amie continua sa progression et parvint sur l'autre rive.
Quand elle revint avec l'armature en fer, elle fut saluée par une salve d'applaudissements. Les lutins passèrent deux à deux, l'une tenant la copine qui faisait tourner le pédalier, l'autre allant rechercher la suivante.
La sizaine des écureuils fut la seule à choisir ce chemin périlleux. Quand elles revinrent au camp, elles remportèrent le jeu.
Lorsque toutes les sizaines furent de retour, la cheftaine rassembla la ronde autour d'elle. La sizenière des écureuils fut félicitée devant toutes pour son courage et se débrouillardise.
Elle leva le doigt et demanda la parole. Elle expliqua qu'elle n'était pour rien dans la victoire de son équipe.
- C'est Françoise, la nouvelle, qui a du cran. Elle a eu le courage extraordinaire de passer à mains nues sur le câble, au-dessus de la chute, pour chercher l'armature de fer sur l'autre rive où elle se trouvait. Toutes les félicitations doivent lui être attribuées.
Un tonnerre d'applaudissements ponctua ce petit discours.
Pendant ces quelques instants, François-fille songea que les filles sont douées d'une grande sensibilité et d'une belle intelligence, mais que la force et le courage des garçons forment un prodigieux complément. S'ils sont unis, filles et garçons sont capables de tous les projets du monde.

Pendant ce temps là, Béatrice, sous le nom de Cédric, était arrivée chez les louveteaux. Au soir tout se passa bien. Les garçons étaient sympas et accueillirent le nouveau chaleureusement.
Au matin les chefs organisèrent une partie de football. Cédric fut placé centre avant. Les bleus et les rouges dont il faisait partie durent se mettre torses nus... Et zut, se dit Cédric.
Rapidement, après avoir raté quelques ballons, faute d'habitude, les autres le firent rétrograder à l'arrière. De l'arrière, il fut déclassé gardien de but. Et du goal, transformé en passoire, il passa au rang de spectateur.
Vraiment, Cédric était trop nul au foot. C'était l'avis des louveteaux.
L'après-midi, un grand jeu fut organisé par Akéla, le chef de la meute. Il expliqua à tous les garçons que ce jeu consistait en une promenade aventureuse.
- Vous avez trois options, précisa l'Akéla. Soit vous longez la rivière jusqu'à l'endroit où elle reçoit un affluent. Là vous remonterez le ruisseau et vous parviendrez au point de ralliement, un belvédère, situé tout en haut de la colline. Ce n'est pas bien compliqué, à condition de longer les deux vallées. Mais le chemin est assez long. Et suivre le ruisseau pourrait poser quelques problèmes parce qu'il faudra tout le temps patauger dans l'eau.
« Une deuxième solution est envisageable. Elle consiste à emprunter un sentier très raide et gravir cette fameuse colline. Ce passage dans les bois ne sera pas évident à suivre. Ce sera même parfois très dur. Il faudra vous accrocher aux racines d'arbres, vous hisser de tronc en tronc à travers les orties et les ronces. Les aînés aideront les plus jeunes au cours de certaines escalades périlleuses. Par contre le trajet sera beaucoup plus court. Je suggère cette option aux plus intrépides d'entre vous. Voilà. Bonne chasse.
L'un des garçons demanda quelle était la troisième option.
- C'est un tunnel.
Il précisa qu'il n'interdisait pas de l'emprunter, mais que la ou les sizaines qui parcourraient ce raccourci risquaient fort de rencontrer l'un ou l'autre occupant de ce lieu, animal ou humain. Ce ne serait sans doute pas très drôle de le croiser.
- Si c'est un humain, précisa Akéla, sachez que ce sont souvent des gens bizarres qui squattent ce genre de tunnel abandonné, des clochards, des ivrognes, des sans-logis...

Les sizaines partirent. Celle où se trouvait Cédric choisit de tenter le passage par le tunnel, afin de réussir à gagner le jeu. Les six garçons longèrent donc la rivière, aperçurent la voie ferrée et suivirent les vieux rails. Une demi-heure plus tard, ils pénétrèrent dans le tunnel désaffecté.
Plus ils progressaient, plus il faisait noir. Un vent assez fort s'engouffrait dans ce passage et les faisait frissonner.
Vers le centre du tunnel, à l'endroit où la pénombre est la plus dense, ils remarquèrent quelque chose qui bougeait. Déjà les deux plus jeunes louveteaux hésitaient à poursuivre la route. Cédric marchait à côté du sizenier et de son second.
Avançant encore un peu, ils virent que ce qui bougeait n'était autre chose que des grandes couvertures ou des vieilles tentures fixées à des cordes tendues sous la voûte noire et qui délimitaient un espace dans le tunnel. Cet espace pouvait être occupé par quelque clochard dont Akéla avait parlé. Nos amis s'arrêtèrent un instant pour observer les lieux.
- Je ne vois personne, chuchota le sizenier. Suivez-moi. On va s'approcher et passer en file indienne. Toi, le second, tu fermeras la marche. On mettra les plus jeunes au milieu.
Le meneur de cette équipe a du cran. Tous le suivirent.
Ils arrivèrent tout près de l'endroit où les couvertures et les loques claquaient au vent et augmentaient encore l'impression sinistre et fantomatique qui se dégageait de ce lieu.

Soudain, ils furent saisis par des aboiements féroces. Ils aperçurent un grand chien, mais heureusement, il était attaché par une longue chaîne le long de la voie ferrée. Un homme écarta les couvertures et regarda les garçons qui s'étaient arrêtés et tremblaient de peur.
- Le fou, murmura un des petits.
L'homme ressemblait à un épouvantail dans ses loques sales et trouées. Ses yeux étaient exorbités et une longue barbe hirsute mangeait son visage maigre.
- Que faites-vous là?
- Excusez-nous, dit le sizenier.
- On ne voulait pas vous déranger, ajouta le second. On est des louveteaux, on fait un jeu.
- Et ce jeu consiste à passer dans ma cambuse!
- Nous ne savions pas que c'est votre habitation, monsieur.
Le second s'approcha du sizenier et les autres garçons entourèrent les plus grands.
- Nous ne savions pas que c'est votre habitation, répéta l'aîné. Notre chef nous avait avertis qu'en passant par le tunnel on rencontrerait peut-être quelqu'un. Mais on a des chances de gagner le jeu en suivant ce raccourci.
- Et bien, maintenant votre petit jeu est perdu, répliqua l'homme. Faites demi-tour.
- Mais monsieur, si on fait demi-tour, on va devoir marcher plusieurs kilomètres en plus.
Les six garçons se turent. Ils observaient en silence l'étrange individu aux yeux dilatés, à la barbe en broussaille, aux habits sales et déchirés.

- Ainsi, vous faites un jeu, répéta le clochard. Et bien, c'est parfait. Moi, je vous en propose un également. Je vais vous poser trois questions. Si vous répondez bien, vous pourrez passer. Si vous ratez l'une des questions, je lâche mon chien sur vous. Que pensez-vous de ma proposition?
Le sizenier se tourna vers ses louveteaux.
- Quel est votre avis, les gars? Trois questions, on est six. On n'est quand même pas idiots. On doit pouvoir répondre à ces énigmes. On risque?
La moitié d'entre eux étaient tentés de faire demi-tour. Les autres, les aînés, Cédric compris, voulaient risquer le coup. La voix du sizenier prévalut.
- Bien, monsieur, on écoute vos questions, mais ne les faites pas trop difficiles. On n'est encore que des enfants.
- Asseyez-vous, ordonna l'homme.
Nos amis s'assirent l'un près de l'autre le long du rail rouillé contre le mur froid et humide du tunnel. Le vent les faisait frissonner, la peur les faisait trembler et battre les coeurs.

- Première question. J'ai la taille d'une orange, mais si on me chauffe, je remplis toute la pièce. Qu'est-ce que je suis?
Un des garçons suggéra que c'était peut être un ballon ou une montgolfière. Mais cela ne semblait pas très bon comme idée. Un autre proposa de répondre « du pop-corn ». Il avait un jour observé sa grande soeur en fabriquer. Elle n'avait pas posé de couvercle au-dessus de la casserole et les grains éclatés de maïs avaient sauté jusqu‘au plafond et avaient rempli toute la pièce. Cédric intervint.
- Je crois que je sais ce que c'est.
Il se tourna vers l'homme qui les observait en silence
- C'est une ampoule électrique, monsieur. Quand on allume, c'est-à-dire qu'on la chauffe, elle remplit toute la pièce de sa lumière.
- Bravo, accepta le clochard. Tu es très subtil pour un garçon. Deuxième question. Ecoutez bien. Lorsque j'avance, je monte et lorsque je descends, je recule. Qui suis-je?
Toi qui découvres cette histoire, tâche de trouver la réponse avant de lire la suite...
Les louveteaux se taisaient. Ils observaient le chien du coin de l'oeil. Ses crocs et sa bave n'annonçaient rien de bon. Le sizenier et son second n'avaient aucune idée. Un ascenseur ou un escalator peut-être? Ils se tournèrent vers Cédric, le nouveau.
- Je puis faire une proposition, mais je ne suis pas sûr qu'elle soit bonne.
- Risque toujours, encouragea le sizenier, c'est sûrement mieux que rien.
- C'est la mer, monsieur, lança Cédric. La marée sur la plage. Quand la marée monte, l'eau avance et quand la marée descend, la mer recule.
- Bravo, félicita le vagabond. Tu es vraiment très fort, Cédric. C'est ton nom, si j'entends bien. Tu es vraiment très calé. Troisième et dernière question. Quatre pattes sur quatre pattes attend quatre pattes. Quatre pattes ne vient pas, quatre pattes s'en va, quatre pattes reste. Qu'est-ce que cela signifie?
Encore une fois les garçons se tournèrent vers Cédric. Notre ami hésitait. Aucun ne voyait une explication raisonnable. Le chien allait-il enfoncer ses crocs dans leur chair?
Tout à coup, Cédric, faisant appel à toute sa sensibilité et sa perspicacité féminine, répondit :
- Quatre pattes. C'est un animal. Peut-être un chien ou un chat, oui, un chat. Quatre pattes sur quatre pattes. Un petit chaton... Oui, c'est cela. Un petit chaton est monté sur le dos de sa maman. Ils attendent le papa chat. Quatre pattes sur quatre pattes attend quatre pattes.
Notre ami continua, de plus en plus sûr de lui.
- Le papa chat n'arrive pas. Le petit chaton s'impatiente et va jouer tandis que la maman chat reste en place. Quatre pattes ne vient pas, quatre pattes s'en va, quatre pattes reste.
- C'est extraordinaire, admira l'homme, après un moment de silence.
Il applaudit Cédric.
- J'ai une réponse à l'énigme que je t'ai posée, mais la réponse que je possède est bien moins belle que celle que tu viens de me donner. Tu es d'une sensibilité, d'une finesse, d'une intelligence qui me fascinent, mon garçon. Voici la solution que j'avais en tête. Un chat sur une chaise attend une souris. La souris ne vient pas. Le chat s'en va. La chaise reste.
Cédric sourit. Dans son coeur de fille, Béatrice songeait que décidément tous ces garçons avaient la chance qu'elle soit présente parmi eux ce jour-là.
Ils s'éloignèrent. L'homme regarda longuement Cédric. Il retourna derrière ses loques et murmura à son chien en le caressant :
- Tu m'aurais dit que ce garçon est une fille, que je t'aurais cru. Ah, il y a des enfants brillants.
La sizaine des bleus remporta le jeu. De nouveau, lors des félicitations, le sizenier fit remarquer que c'est grâce à Cédric que son équipe avait gagné. Ils avaient pu passer le tunnel car il avait su résoudre les trois énigmes avec brio.
Béatrice-garçon songea de son côté que les garçons ont du courage et sont audacieux, mais que les filles et leur intelligente sagacité doublée de leur sensibilité forment un merveilleux complément. S'ils sont unis, les garçons et les filles peuvent défier l'univers.

Le dimanche, en début d'après-midi, Les parents vinrent rechercher leurs enfants tant chez les louveteaux que chez les lutins. Françoise et Cédric se retrouvèrent et échangèrent leurs impressions.
Ils décidèrent de consacrer la fin de la journée à se rendre chez la sorcière. Le jeu fille ou garçon avait assez duré.
Dès qu'ils arrivèrent en vue de la maison dans la lande, ils entendirent deux voix. D'abord celle d'Odile, la fille de la sorcière. Elle jouait au jardin avec sa poupée, un squelette couvert de loques noires. C'est normal, c'est une fille de sorcière. L'autre voix, c'était sa maman. Celle-ci se trouvait dans la maison.
Nos amis se cachèrent à plat ventre derrière la haie.
- Maman, pourquoi je ne vais pas à l'école?
- Tu n'as pas besoin d'aller à l'école, Odile. Tu dois juste apprendre à faire des tours de magie, à faire peur aux enfants et à voler sur un balai. Je t'enseignerai tout cela moi-même.
Il y eut un moment de silence, puis Odile appela de nouveau.
- Mais maman, ce n'est pas très amusant. Je n'ai aucun copain, aucune copine.
- C'est normal. Les filles de sorcières n'ont pas d'amis.
- Ce n'est pas drôle, maman. Je préférerais avoir des amis et des amies.
- Cela suffit, Odile. Si tu vas à l'école, les enfants vont se moquer de toi, de nos habits de sorcières, de tes pieds nus. Ils feront des rondes autour de toi en criant « Hou, la fille de sorcière, hou, la fille de sorcière ». Et toi tu pleureras toutes les larmes de ton corps. Maintenant reste au jardin ou rentre dans la maison, c'est comme tu veux. Je vais faire deux ou trois courses et je reviens. Je serai absente une heure, ne t'inquiète pas.
La sorcière s'envola.
Béatrice et François, je veux dire Françoise et Cédric, sortirent de leur cachette et pénétrèrent dans le jardin. Quand Odile les aperçut, elle s'effraya.
- Non, non, pas vous autres! Vous m'avez enfermée l'autre fois dans la cave et maman ne m'en a délivrée qu'au matin, quand elle est revenue.
- Nous sommes venus chercher des biscuits. Un biscuit-fille et un biscuit-garçon. Si tu nous les donnes sans discuter, on te laissera en paix. On ne t'enfermera pas, promit Françoise.
Accompagnés par Odile, ils montèrent dans la chambre de la sorcière. Ils firent glisser le coffre qui se trouve sous son lit, saisirent la clé cachée dans la grande armoire et ouvrirent.
Françoise mangea un biscuit garçon et redevint François. Cédric avala un biscuit fille et redevint Béatrice.
- Nous avons entendu que tu voudrais avoir des copains et des copines. Tu peux venir à l'école avec nous, si tu veux.
- Je ne veux pas aller à l'école, déclara Odile. Je ne porte que des habits déchirés et noirs. Maman m'a dit que les enfants vont se moquer de moi.
- Je te promets que si tu viens à notre école, affirma François, personne ne se moquera de toi. Je préviendrai mes amis.
- Vraiment? doutait Odile.
- Je te le jure, promit Béatrice. Viens à l'école demain, et tu verras. Maintenant, ajouta la fillette, si tu peux t'habiller comme les autres enfants ou t'arranger un peu, cela sera peut-être mieux. Mais si tu n'as ni jean ni t-shirt, viens quand même, cela ne fait rien. Viens comme tu es.
Béatrice et François retournèrent à leur maison. Leur aventure était finie.

Le lendemain matin, ils allèrent à l'école un rien plus tôt. Ils étaient dans la cour de récréation depuis deux minutes, quand ils virent arriver Odile. Elle portait une robe noire déchirée dans le bas et des baskets aux pieds. Ses cheveux noirs étaient coiffés en deux belles longues tresses. Elle était jolie, Odile.
Les enfants entourèrent la nouvelle, l'observèrent, puis la prirent dans leurs jeux. Tous bavardèrent avec elle.
Odile s'avéra intelligente et pleine d'humour. Mais surtout, elle s'y connaissait drôlement bien en magie.
Au soir, elle avait au moins vingt ou trente amis et amies. C'est en chantant qu'elle retourna à sa petite maison dans la lande.
François et Béatrice, après s'être échangé un clin d'oeil, repartirent à leur maison, prêts pour de nouvelles aventures.