Isabelle

Isabelle

N°52

Les grenouilles

Isabelle est une mignonne petite fille de cinq ans et demi. Elle habite à la lisière de la forêt. Derrière son jardin, au-delà de la barrière s'étend un champ de fleurs. Après ce champ de fleurs, il y a un terrain vague, puis une petite rivière et enfin, la forêt de sapins. Dans cette forêt de sapins, sur une hauteur, se trouve assez loin, une vieille tour isolée. Un homme étrange y habitait depuis quelques temps.
Cet homme était un magicien, un sorcier. Il avait le pouvoir de se transformer en loup. Peut-être était-ce un vrai loup-garou? Isabelle ne savait pas que ce terrible individu se cachait dans sa forêt. Personne d'ailleurs ne l'avait rencontré.

Cette nuit-là, une petite grenouille qui avait quitté son étang pour Dieu sait quelle raison, n'arrivait plus à le retrouver. Perdue dans le bois, elle était fort inquiète et elle gémissait.
- Je ne retrouve plus mon étang. Où suis-je? Je suis bien malheureuse. Comment vais-je retrouver mon étang et mes amis et mes amies? Au secours, aidez-moi!
Le sorcier avait entendu et compris les plaintes de la grenouille. Pourtant, il décida de s'amuser à ses dépens. Il se transforma en loup, sortit de la tour et s'approcha de la pauvre petite.
-Tu es perdue, petite grenouille?
-Oui, je ne trouve plus mon chemin et la nuit est tombée. Je ne sais pas où aller...
Un instant la grenouille avait eu peur en voyant le loup. Mais elle s'était rassurée bien vite. Tout le monde sait bien que les loups ne mangent jamais de grenouilles.
-Si tu veux, proposa le loup, viens chez moi. Je peux même te donner à manger. Je viens justement de tuer quelques mouches bien croquantes.
La petite grenouille était bien jeune et pas méfiante. Elle accepta de suivre le loup. Elle s'étonna d'abord un peu de voir que le loup n'habitait pas un terrier, une tanière, comme les autres loups et qu'il habitait plutôt dans une tour. Puis elle n'y pensa plus. Elle entra dans la pièce avec le loup. Celui-ci aussitôt lui présenta dix mouches.
-C'est pour toi. Je sais bien que les grenouilles aiment de manger des mouches.
La petite grenouille remercia le loup et avala les petites mouches les unes après les autres. Elles étaient salées. Elles étaient même très salées. Trop. Le loup les avait rapidement salées sans le dire.
Quand elle eut mangé les dix mouches, la petite grenouille eut horriblement soif. Alors elle gémit:
- J'ai soif, j'ai très soif. Les mouches étaient trop salées. Loup, donne-moi vite à boire, s'il te plaît.
Le loup prit un récipient en bois et le remplit d'eau. Puis, saisissant une pierre blanche avec ses pattes, il la gratta avec ses griffes et fit tomber de la poussière blanche dans l'eau, qu'il mélangea d'un coup de patte.
- Tiens, dit-il, c'est du lait.
La petite grenouille verte qui n'avait jamais vu du lait, ne savait pas de quoi il s'agissait. Elle but sans se méfier et quand elle eut fini de boire, la petite grenouille verte était transformée en une grenouille blanche.
Le loup éclata de rire et la chassa. Elle partit, toute triste, toute malheureuse. Et elle n'avait toujours pas retrouvé, bien entendu, l'endroit où se trouvait son étang.
- Tu dois me retransformer en grenouille verte, pleurait la petite bête. Je ne veux pas rester une grenouille blanche toute ma vie. Loup, je t'en supplie.
- Si tu veux redevenir verte, va voir le génie de la forêt.
Le méchant loup riait. Il referma la porte de la tour.

La petite grenouille partit alors à la recherche du génie de la forêt. Le loup le lui avait suggéré, mais était-ce un bon conseil cette fois?
Le génie de la forêt peut prendre plusieurs formes d'animaux différents lui aussi, généralement une araignée, une mouche, une fourmi, une abeille, cela dépend de son humeur. Cette nuit-là, l'esprit de la forêt s'était déguisé en araignée rouge.
La petite grenouille s'approcha de la rivière et finit par découvrir le génie, tapis entre deux pierres.
- Araignée, supplia la petite grenouille, s'il te plaît, écoute-moi. Le loup a changé ma couleur. Tu veux bien me rendre ma peau verte?
Le génie de la forêt observa la petite grenouille blanche avec un air malicieux.
- Je veux bien. Mais j'ai besoin pour cela d'une goutte de sang de petite fille. Regarde, là-bas au loin il y a des maisons. Va jusqu'à celle qui se trouve à gauche du grand arbre. C'est là qu'habite Isabelle. Demande-lui de venir jusqu'ici. Je lui prendrai une goutte de son sang et alors, tu redeviendras une grenouille verte.
- Je ne veux pas faire de mal à Isabelle, supplia la petite grenouille. Elle est très gentille avec nous toutes.
- Alors, tant pis pour toi. Tu resteras toujours une grenouille blanche.
La petite grenouille voulait retrouver sa couleur verte habituelle. Elle se dirigea donc par petits bonds jusqu'au jardin d'Isabelle.
Notre amie dormait profondément. Son frère également. Lui il est au-dessus, sur le lit superposé, elle en-dessous. Mais Isabelle s'éveille la nuit au moindre bruit. Elle ouvrit les yeux et entendit des coassements dans son jardin. Elle se leva, pieds nus, dans sa robe de nuit blanche à petites fleurs bleues et s'approcha de la fenêtre qui était ouverte sur la nuit de l'été. Elle se pencha vers le jardin et aperçut une petite tache blanche qui se déplaçait lentement.
- Tiens, se demanda Isabelle, qu'est-ce que c'est ça? Cela ressemble à une grenouille.
Elle ouvrit la porte, descendit les escaliers rapidement et sortit au jardin. Elle aperçut la petite grenouille blanche qui pleurait.
- S'il te plaît, aide-moi. Un loup m'a transformée en grenouille blanche. Je suis bien malheureuse. Et en plus, je ne trouve plus mon étang. Tu veux bien venir avec moi?
- Il n'y a pas de loup dans la forêt, répondit notre amie.
- Pourtant je l'ai vu, insista la grenouille. Il habite dans la vieille tour.
Isabelle accepta car elle avait pitié de la petite grenouille, en plus elle est très gentille. Mais elle voulait d'abord s'habiller. Elle courut à sa chambre. Elle ôta sa robe de nuit et passa sa salopette jaune et ses baskets bleues. Elle ne trouva pas de t-shirt, mais il faisait doux. Elle fixa ses bretelles et revint près de la petite grenouille. Elle la prit alors en main, passa sous la barrière au fond du jardin et se dirigea vers la rivière sur les conseils de la petite grenouille.
- Un loup dans la forêt... et qui vit dans une tour... Etrange, songea notre amie.
Sa curiosité était plus forte que sa peur. Et elle voulait découvrir le génie de la forêt.

Arrivée près des rochers, elle n'aperçut pas l'étrange araignée rouge. Isabelle, fatiguée, s'assit un moment contre un petit arbre, pendant que la grenouille fouillait les environs.
- Cherche, petite grenouille, et viens m'avertir quand tu l'auras trouvée.
Notre amie bâilla trois fois et s'endormit. Alors, l'araignée rouge sortit de sa cachette. Elle monta doucement sur la main, sur le bras, puis sur l'épaule d'Isabelle et la piqua. Mais au lieu de lui prendre une goutte de sang comme elle avait promis, l'araignée rouge, génie de la forêt mais génie mauvais, injecta son poison dans le bras de la fillette. Cela faisait mal. Isabelle s'éveilla.
- Aïe! Qu'est-ce qui m'arrive?
Quand elle se regarda dans l'eau du ruisseau, elle était devenue une grosse grenouille jaune.
- Au secours, supplia Isabelle. Je ne veux pas être une grenouille jaune! Je veux redevenir une petite fille.
Mais l'esprit de la forêt riait.
- C'est ta faute, grenouille blanche. Tu m'as conduite tout droit dans un piège. Et je suis bien malheureuse à présent.
La petite grenouille se confondit en excuses et demanda humblement pardon, mais elle-même était devenue blanche et elle voulait redevenir verte. C'était à cause du loup que tout avait commencé.
Alors Isabelle, sachant que les loups ne mangent jamais les grenouilles, partit avec la petite grenouille jusqu'à l'endroit où habitait ce loup. Elle entra dans la tour. Le loup se retourna, observa la grosse grenouille jaune et murmura qu'il regrettait qu'Isabelle n'était devenue un gros lapin car là il aurait pu la manger.
- Je ne suis pas un lapin, précisa notre amie. Je suis et je veux redevenir une petite fille.
Le loup eut un instant l'air songeur en regardant notre amie. Ses yeux brillaient à présent.
- Ainsi tu es une petite fille normalement?
- Oui, répondit Isabelle.
- Je vais t'aider à redevenir une petite fille, se réjouit le loup en se léchant les babines. Et lorsque tu seras une petite fille, je te man... je te reconduirai à ta maison.
Isabelle avait bien compris que le loup risquait de la manger. Mais tant qu'elle était une grenouille, elle ne courait aucun risque.
Après avoir réfléchi, elle exigea du loup qu'il transforme d'abord la grenouille blanche en grenouille verte. Le loup tout réjoui à l'idée de manger une petite fille, se précipita vers le bol en bois, y mit de l'eau, prit une pierre verte, la gratta avec ses griffes, mélangea le tout avec sa patte et présenta le bol d'eau verte à la petite grenouille.
- Vas-y, bois, tu vas reprendre ta couleur normale.
La petite grenouille but et redevint verte. Elle était toute contente.
- Maintenant à toi, proposa le loup. Mais malheureusement, il n'est pas en mon pouvoir de te transformer en fillette. Il faut retourner vers le génie de la forêt. Mais je t'aiderai. Cette araignée rouge va m'obéir. Je te le promets.

Ce loup, qui était en fait le magicien loup-garou, tu t'en souviens, Isabelle, grenouille jaune, et la petite grenouille verte se dirigèrent vers le bord de la rivière, à l'endroit des rochers. Après avoir cherché un peu, ils découvrirent l'araignée rouge. Le loup posa aussitôt sa patte dessus.
- Si tu bouges ou si tu ne m'obéis pas, je t'écrase, promit le loup.
L'araignée rouge n'osait bouger.
- Tu vas immédiatement transformer cette grenouille jaune en la fillette qu'elle était auparavant.
- Pourquoi? demanda l'araignée rouge.
- Et bien à ce moment-là, je la man... je la reconduirai à la maison.
Isabelle se demandait comment s'y prendre. D'un côté, si elle devenait une petite fille, le loup la mangerait. D'un autre, si elle chassait le loup, l'araignée rouge ne voudrait jamais la métamorphoser en fillette. Que fallait-il faire?

Toi qui me lis, as-tu une idée?

Après avoir bien réfléchi, Isabelle demanda au génie de la forêt s'il pouvait se changer en mouche. L'araignée rouge affirma que c'était facile, et pour bien le démontrer, elle se transforma en mouche rouge.
Aussitôt, la grenouille verte, qui avait compris le plan d'Isabelle, bondit en avant et mit la mouche dans sa bouche.
- Si tu essaies de t'envoler ou si tu nous désobéis, je t'avale, promit la grenouille.
Le génie de la forêt, actuellement une mouche, tremblait dans la bouche de la grenouille. Alors Isabelle malicieuse se tourna vers le loup.
- Sais-tu compter jusqu'à dix?
- Tu me prends pour un idiot, répondit le loup. Je sais compter jusque cent.
- Jusque deux cents? demanda Isabelle.
- Jusque cinq cents, si tu veux, se vanta le loup.
- Bravo! Nous allons jouer à cache-cache. Tu vas compter jusqu'à cinq cents et à cinq cents, tu me mangeras.
- Je ne veux pas te manger, mentit le loup. Je veux seulement te reconduire à la maison. Promis, juré, ajouta le loup, en se léchant les babines.
- Tourne-toi et compte, cria Isabelle, grenouille jaune.
Le loup s'éloigna vers le premier arbre venu, se tourna et commença à compter. Il comptait bizarrement. Un, deux, trois, quatre, cinq. Je vais lui croquer les mains. Six, sept, huit, neuf, dix. Non, je commencerai par les oreilles. C'est plus tendre. Onze, douze, treize, quatorze, quinze, à moins que je ne lui morde le ventre. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt, mais non je suis idiot, les jambes c'est meilleur.

Pendant ce temps-là, Isabelle grenouille jaune chuchota au génie de la forêt de la transformer en fillette.
- Vas-y, génie de la forêt, vas-y la mouche. Change-moi en petite fille, dépêche-toi. Si tu n'obéis pas, gare à toi.
Aussitôt Isabelle retrouva sa silhouette de petite fille, avec sa salopette jaune et ses baskets bleues.
La grenouille fut tellement surprise en découvrant Isabelle, qu'elle en avala la vilaine mouche. Tant pis pour le génie de la forêt. Il avait disparu pour toujours.

Isabelle prit la petite grenouille entre ses mains et s'éloigna rapidement vers chez elle. Le loup était arrivé à cent cinquante.
- Cent cinquante et un, cent cinquante-deux, cent cinquante-trois, cent cinquante-quatre, cent cinquante-cinq. Je vais d'abord mordre dans ses épaules. Ce sera délicieux. Cent cinquante-six, cent cinquante-sept...

Isabelle parvint à la maison.
Elle entra dans la cuisine et referma soigneusement la porte derrière elle. Elle prit une bassine et y versa de l'eau. Puis, elle y posa la grenouille.
- Voilà, tu vas passer la nuit là et demain, je te reconduirai à ton étang.
- Merci beaucoup, fit la petite grenouille.
Isabelle remonta l'escalier, remit sa robe de nuit et regarda par la fenêtre. Elle entendit, au loin, le loup qui achevait de compter.
- Quatre cent quatre-vingt-un, quatre cent quatre-vingt-deux, quatre cent quatre-vingt-trois, quatre cent quatre-vingt-quatre, quatre-cent quatre-vingt-cinq. Plus que quinze et je la mange. Quatre cent quatre-vingt-six...
Isabelle se coucha et s'endormit.
- Et cinq cents, cria le loup.
Il se retourna et ne vit plus personne.
Alors, il comprit qu'Isabelle et la petite grenouille s'étaient bien moquées de lui.

Tout penaud, tout dépité, il retourna à la tour et se retransforma en magicien. Il quitta la tour à l'aube et il n'y est plus jamais revenu. Il est trop honteux de s'être fait avoir par une petite fille bien plus intelligente que lui.