Patricia

Patricia

N°4

La semaine de Patricia

     Avertissement! Ceci n'est pas une histoire. Ce récit, basé sur des faits réels et vérifiés, est bouleversant et peut impressionner. Il a pour seul but de t'ouvrir les yeux sur le monde qui t'entoure, celui où les droits de l'enfant sont encore trop souvent insuffisamment respectés, voire bafoués.


Patricia a dix ans. Son frère Mickaël six. Et leur petite soeur, Elodie, un an.

Ils résidaient quelques jours à la mer du Nord, en famille.

Ce dimanche matin, Patricia semblait de bien mauvaise humeur, boudeuse même. Les vacances avec papa et maman, loin de ses copines de classe, loin de son ordinateur et de ses jeux, l'ennuyaient. A table, au petit-déjeuner, elle passa à l'attaque.

- Vous m'avez de nouveau oubliée. Vous savez pourtant bien que je n'aime pas la confiture. Moi, je veux du chocolat sur mes tartines.

Puis elle continua sur sa lancée.

- Et puis je trouve ces vacances monotones. Vraiment nulles, pour ne pas dire un vilain mot. Il ne se passe rien. Je ne m'amuse pas. Et puis, j'en ai marre d'encore porter mon t-shirt Mickey de l'an passé. Vous me prenez encore pour un bébé. Je voudrais avoir une salopette-short et des t-shirts de jeune fille, comme mes copines et des baskets à la mode, au lieu de mes sandales de gym.

Les parents observèrent leur fille. Ce n'était pas la première fois qu'elle se plaignait. Ils songeaient que leur fillette entrait peu à peu dans la période d'adolescence.

Mickaël profita du moment de silence pour demander un costume de Zorro, avec l'épée et le masque.

Le papa prit la parole et déclara que nos amis sont bien chanceux d'être en vacances à la mer. Tous les enfants n'ont pas ce bonheur. Patricia aurait pu naître ailleurs dans le monde, où les enfants n'ont pas de vacances, un de ces pays où ils doivent travailler du matin au soir, pour gagner un morceau de pain, sans confiture ni chocolat.

- Prends ton frère, Patricia, et va à la plage. Nous te rejoindrons tantôt avec Elodie, coupa la maman.

La fillette prit Mickaël par la main et sortit sans embrasser ses parents. Elle se dirigea avec lui vers le bord de mer.


Le soleil brillait. La journée s'annonçait belle. Si tôt le matin, nos deux amis ne virent presque personne sur le sable.

Patricia arriva près des vagues. Elle mouilla ses tennis dans les flaques laissées par la marée basse. Soudain, elle aperçut des traces, des traces de pas, bleues.

On pouvait croire que deux enfants de leur âge venaient de passer pieds nus au bord de l'eau. Chaque trace était recouverte d'une fine couche de poussière bleue. Une empreinte de pas bleus...

Par curiosité, Patricia et son petit frère suivirent les traces. Elles menaient vers un brise-lame, cette sorte de ponton en pierres bleues, glissantes, et qui s'avance en mer.

Et là, au lieu de disparaître sur les rochers couverts de mousses et d'algues vertes, les empreintes continuaient, bien apparentes.

Au bout des brise-lames, quand la marée est tout à fait basse, on aperçoit un chaos de gros rochers qui gisent là, jetés n'importe comment, dirait-on. On y trouve des moules, des crabes et parfois, une étoile de mer.

Là, au milieu de ces rochers battus par les vagues, notre amie aperçut la valise, pour la première fois...

Une valise rouge, bien fermée, pas très grande. Sans doute une valise perdue. Peut-être tombée d'un bateau?

Personne sur la plage.

Intriguée, la fillette saisit la valise par la poignée. Elle n'était pas bien lourde.

Les deux enfants l'emmenèrent jusque dans les dunes, afin de pouvoir l'ouvrir à l'abri des regards éventuels. Ils comptaient la remettre à sa place après.

Patricia, suivie par Mickaël, s'arrêta entre deux dunes. Les oyats, ces herbes piquantes des sables de la côte, les entouraient et les dissimulaient. La fillette ouvrit la valise.

Quelle merveilleuse surprise! Elle contenait les habits dont ils rêvaient tous les deux. Un t-shirt à la mode, avec en imprimé, le visage de ce chanteur à succès que toutes les filles de l'âge de notre amie adorent, une salopette-short en jean et des tennis bleues. Juste en-dessous, bien plié, se trouvait le costume noir de Zorro, avec le masque et l'épée.

Ils se regardèrent tous deux, un instant, étonnés. Puis, poussés par la curiosité et le plaisir, s'assurant qu'il n'y avait personne en vue, Patricia et son frère se déshabillèrent et passèrent les nouveaux habits.

Dès qu'ils les eurent mis sur eux, un brouillard bleu les entoura. Il se dissipa lentement...

+++++++


Ils se trouvaient encore sur la plage, mais ce n'était plus la même. Ils aperçurent des hauts rochers escarpés, dressés sur le sable à cent mètres de là et plus loin, des hautes falaises.

Derrière eux, les dunes, la digue, les buildings du front de mer, tout avait disparu. A leur place, ils découvrirent une somptueuse villa dont les jardins, entourés de hauts murs, descendaient en pente douce vers la mer.

D'où se tenait Patricia, elle aperçut une piscine décorée de petits carreaux bleus et roses. Il faisait beau et chaud. Une fillette de l'âge de notre amie apparut à la grille d'entrée de la propriété.

- Patricia! Tu viens jouer avec moi dans la piscine?

Notre amie, très étonnée de s'entendre appeler par son nom par cette fille qu'elle ne connaissait pas, s'avança en donnant la main à Mickaël.

- Bonjour, murmura Patricia. Comment t'appelles-tu?

- Comment je m'appelle? Tu ne sais plus le nom de ta soeur? Tu oublies que je m'appelle Linda? Et voici notre petit frère, le jumeau de Mickaël.

Patricia était certaine de n'avoir jamais rencontré cette fille, par contre, Linda semblait la connaître depuis toujours. Nos deux amis paraissaient faire partie de cette famille.

- Passez vos maillots. On va s'amuser, il fait beau.

Ils jouèrent dans la piscine avec joie.

Notre amie, pourtant, se sentait mal à l'aise. Mille questions se débattaient dans sa tête.

- Linda, dit-elle soudain, où sommes-nous?

- Mais enfin, qu'as-tu aujourd'hui? répondit la fillette. Nous habitons Monterey, en Californie. Nous jouons dans le jardin de la villa de nos parents.

Patricia n'arrivait pas à y croire. Elle se trouvait donc projetée avec son petit frère, aux Etats-Unis, en Californie, dans une propriété de rêve, au bord de l'océan Pacifique. Et Linda serait sa soeur? Et le petit garçon serait son frère, lui aussi, en plus de Mickaël?

Vers midi, une dame les appela et leur servit un délicieux repas. Ce n'était pas la mère des deux enfants, mais une gouvernante chargée de s'occuper d'eux pendant la journée.

Après dîner, ils retournèrent jouer tantôt sur la plage et dans les vagues, parfois dans la piscine. Les heures passaient, bien agréables, dans ce paradis bien protégé du reste du monde.

Quel bonheur, se dit notre amie. Quel bonheur d'avoir des parents comme ceux de Linda et de son frère. Ici, on reçoit tout ce que l'on désire, et même plus. Ils ont de la chance, une chance que je n'aurai jamais, même dans mes rêves...

Vers cinq heures, les parents de Linda, que notre amie n'avait jamais vus non plus, arrivèrent à la maison. La maman vint les embrasser tous les quatre et le papa leur fit un petit signe de la main depuis la terrasse.

Ensuite, ce fut l'heure du repas du soir. Notre amie découvrit six places à table : une pour le papa, une pour la maman, une pour chacun des enfants. Patricia, toujours étonnée et inquiète, n'osa rien dire. La nourriture était succulente, mais l'ambiance semblait tendue.

Vers le milieu du repas, le papa murmura :

- Ce soir, je retourne en ville. Une réunion de travail.

- Encore, s'énerva la maman. Est-ce vraiment une réunion cette fois-ci, ou un prétexte pour sortir avec je ne sais qui?

- Je te trouve vraiment soupçonneuse et désagréable. Tu sais bien que je dois diriger des meetings importants, répliqua le père.

- Je connais tes meetings. Jeudi passé, la conférence se tenait au lit avec ta poule. On peut en parler de tes réunions.

- Mêle-toi de tes affaires, cria le père en empoignant sa femme par les cheveux. Tu es bien contente de dépenser l'argent que je rapporte, grosse vache.

Le ton montait. Les cris fusaient, mêlés aux injures que les parents se jetaient à présent à la tête. Le papa prit une assiette et la brisa sur le sol en se levant. Puis il donna un violent coup de pied dans le côté de son épouse qui tentait de le retenir. La femme lança des insultes et des menaces de divorce. L'homme la gifla au milieu des cris et des hurlements. Du sang se mit à gicler de son nez.

- Espèce de grosse truie, vociféra–t-il. Et ton beau laveur de vitre qui vient une fois par semaine au moins. Tu crois que je ne le sais pas?

Linda fondit en larmes. Elle se leva, haletante, à bout de souffle.

- Patricia, viens avec moi.

La fillette courut aux toilettes et vomit son dîner.

- Qu'ont-ils à crier comme cela? demanda notre amie.

- C'est tous les soirs la même chose, pleurait Linda. Ils se disputent sans cesse. Quand ce n'est pas l'un qui commence, c'est l'autre. Je ne supporte plus cela. Je crois qu'ils vont se séparer et j'en suis malade.

La fillette continua sous le regard terrifié de son frère.

- Dans le temps, on n'était pas aussi riches. On vivait dans un petit appartement, mais là, la vie était belle. Papa rentrait le soir et il prenait encore le temps de nous raconter une histoire à mon frère et moi, assis au bord de notre lit. Il me câlinait sur ses genoux. Parfois il nous emmenait en balade. Maman était heureuse.

Patricia écoutait.

- Maintenant, j'assiste tous les soirs à des scènes de colère. Et quand ils ne s'engueulent pas, ils nous crient dessus pour un rien. Je n'en peux plus. J'en suis malade.

Le coeur de notre amie battait la chamade. Elle regardait, émue, Linda qui la prenait pour sa soeur. Cette famille baignait dans la richesse mais l'argent avait changé le caractère des parents. La paix, le bonheur, se muaient en guerre violente, brutale.

Elle songea que ses parents à elle n'étaient pas si moches. Ils ne se disputaient pas, eux. Ils prenaient le temps de vivre avec leurs enfants. Pourtant, elle avait osé les critiquer et s'en plaindre, ce matin. Quelle leçon!

Tous montèrent à leur chambre. Patricia partageait celle de Linda, comme deux soeurs. Mickaël se retrouva dans celle de l'autre garçon.

Ils écoutèrent encore les cris et les disputes en bas. Puis le papa démarra en trombe dans sa voiture de sport qui fit crisser les cailloux du chemin et le calme revint, lourd et triste.

Notre amie entendait Linda pleurer. Ils finirent par s'endormir.

++++++++

Patricia s'éveilla avant l'aube, aux toutes premières lueurs du matin. La trace bleue se tenait à côté d'elle.

Elle se leva, s'habilla et sortit de la chambre sans bruit. Mickaël l'attendait dans le couloir. Il suivait lui aussi sa trace bleue. Les deux enfants se donnèrent la main. Ils traversèrent le merveilleux jardin, longèrent le bord de la piscine, puis passèrent la porte qui mène sur la plage.

Ils aperçurent la valise rouge entre les rochers. La même qu'hier et les traces bleues s'y arrêtaient. Il fallait l'ouvrir pour, sans doute, retrouver les vêtements d'hier et revenir à la maison.

A l'intérieur se trouvaient d'autres habits, moins beaux, plus simples. Patricia vit une salopette en jean très usée, un peu déchirée. Pour son petit frère, un petit short brun. Pas de t-shirt, ni pour elle ni pour lui. Il y avait des sandales de gym qui furent blanches, mais salies de boues, pour tous les deux.

Un brouillard bleu, menaçant, les entourait. Il se dissipa quand ils eurent mis les nouveaux habits.


Nos deux amis ne se trouvaient plus sur la même plage. Plus aucun rocher jusqu'à l'horizon. Patricia aperçut un bouquet d'arbres, un champ cultivé, et, plus loin, une ferme au toit de tuiles rouges.

Un garçon vêtu comme elle d'une salopette usée s'approcha, marchant sur le sable. Il avait le même âge.

- Patricia, Patricia, ne traîne pas. Le camion vient d'arriver. Il faut le décharger.

- Tu me connais? Comment t'appelles-tu?

- Tu rêves ou quoi? Je suis Thierry, ton frère. Allez, viens, au travail.

Notre amie et Mickaël accompagnèrent le garçon. Il donnait la main à une petite fille d'environ six ans, l'âge de Mickaël, et qui semblait être sa petite soeur.

Parvenus à la ferme, nos amis rencontrèrent trois autres enfants, deux plus grands et un plus petit, tous vêtus d'un vieux short usé et pieds nus ou chaussés de vieilles tennis sales. Ils venaient de commencer à décharger un camion chargé de caisses vides en bois.

Les plus petits y rangeaient des tomates qu'ils prenaient dans une remorque aux roues boueuses. Ils les alignaient avec soin et sans perdre de temps. Mickaël se joignit à eux.

Quand le camion fut vide, les grands y chargèrent les caisses pleines. Tous transpiraient sous l'ardente chaleur du soleil. On entendait bruire les cigales. Un autre camion arriva, qu'il fallut aussi décharger puis recharger avec des caisses de melons.

Patricia interrogea Thierry.

- Où sommes-nous?

- A la ferme de nos parents! Au sud de la France. Pendant les vacances.

- Mais, ce ne sont pas des vacances, ça, osa notre amie.

- Je le sais bien, répondit le garçon en essuyant du revers de la main la sueur qui coulait sur son front. Nos vacances ne ressemblent guère à celles des riches touristes qui se prélassent au bord de la mer ou d'une piscine. Viens, il faut continuer à travailler, sinon le père va crier.

Vers midi, les parents, revenus des champs, et les enfants passèrent à table. Puis on s'étendit à l'ombre pour quelques instants de repos bien mérité.

L'après-midi, la ronde des camions reprit et tous recommencèrent à charger et décharger.

Vers cinq heures et demie, ils purent enfin s'arrêter et jouer, mais les enfants se sentaient trop fatigués pour aller s'amuser.

Après s'être rafraîchie au tuyau d'arrosage comme les autres, Patricia s'assit par terre à l'ombre d'un mur. Thierry se mit près d'elle.

- C'est toujours comme cela les vacances, ici?

- Oui, on n'est pas bien riches chez nous, tu le sais. Si le père buvait un peu moins, peut-être que cela irait mieux. Il pourrait payer un ouvrier agricole pour nous remplacer. On travaille tous les jours de juillet et d'août. Parfois, je me réjouis de voir arriver la rentrée des classes. Là au moins, on ne doit pas se crever au boulot. On peut se reposer sur son banc.

Notre amie se taisait. Le garçon reprit.

- Tous les étés, la même chose recommence. Parfois l'école ferme un peu plus tôt en juin, pour que les enfants puissent aller aux champs pour la récolte. Nous ne sommes pas les seuls dans la région. C'est comme cela dans beaucoup de familles par ici. Tu le sais bien, d'ailleurs. Je me demande pourquoi je te raconte tout cela.

Patricia songeait à ses vacances à la mer. Dire qu'elle les trouvait si moches. Pourtant ses parents ne la faisaient pas travailler dans les champs ou dans des ateliers pendant l'été. Oui, se dit-elle, quelle chance de pouvoir aller jouer à la plage avec eux et mon frère.

Quand papa ou maman répétaient "tu as de la chance, tous les enfants n'ont pas ta chance", elle ne les croyait pas. Mais à présent elle comprenait.

Après le repas du soir, ils montèrent tous dans un grand grenier bien aménagé en chambre dortoir. Ils bavardèrent encore un peu puis s'endormirent.

+++++++

Le lendemain, très tôt, Patricia se réveilla en sursaut et son petit frère aussi. La trace bleue se trouvait là, au sol, qui les attendait. Il fallait partir.

Ils se levèrent sans bruit pour ne pas réveiller les autres et s'éloignèrent de la ferme en se donnant la main. Ils traversèrent les quelques champs cultivés qui séparaient la propriété de la plage.

La valise rouge traînait debout sur le sable, près des vagues. Notre amie l'ouvrit. Elle y vit une robe courte, bleu pâle, en coton et des tennis bleues. Pour son frère, un bermuda, une chemise bleue et des sandales de gym, bleues aussi.

Le brouillard bleu se forma et s'épaissit autour des deux enfants. Il les enveloppa quelques instants, puis il disparut comme il était venu.


De nouveau, le décor avait changé. Patricia observa un long mur en briques. Il longeait la côte, à quelques mètres des vagues. Près d'une grille entrouverte, une fillette de son âge semblait l'attendre et l'appelait. Elle ne l'avait jamais vue.

- Patricia, ne reste pas là, viens vite avant qu'on te voie sur la plage. Tu sais bien qu'on ne peut pas quitter la cour. Tu risques une punition. Viens vite.

Notre amie répondit à l'appel, prit son petit frère par la main et se dirigea vers la porte. La fillette reprit.

- Tu sais bien qu'on nous interdit de sortir seules de l'orphelinat.

- Où sommes-nous? interrogea Patricia.

- En Chine, aux environs de la grande ville de Shanghai.

- Pourquoi dans un orphelinat?

- Sous doute que comme moi, tes parents t'y ont placée.

- Un orphelinat, c'est pour les enfants qui n'ont plus de parents.

- Oui, mais nous... Tu devrais le savoir... Viens, on part à l'école. Je t'en reparlerai.

- A l'école? s'étonna Patricia. On n'est pas en vacances?

- Non, les vacances commencent dans trois semaines.

Notre amie accompagna la fillette et lui demanda son nom. Elle s'appelait Tsien-Li. Elle était très jolie, malgré sa maigreur. De beaux cheveux noirs, divisés en deux longues tresses entouraient ses joues pâles.

Les deux filles portaient la même robe. Les autres fillettes présentes aussi. L'uniforme de l'orphelinat, sans doute. Les rares garçons portaient le même costume que Mickaël.

Tous se mirent en rang pour aller à l'école, un long rang de cent cinquante enfants environ. La grande majorité était des filles. Il se mit à pleuvoir. Aucun n'avait une veste ou un imperméable.

Ils arrivèrent bien trempés dans la cour d'une grande école qui bourdonnait de milliers d'enfants vêtus de toutes sortes et bien couverts. Une sonnerie retentit. Patricia fit attention de ne pas quitter Tsien-Li des yeux, pour ne pas se perdre.

Les filles se dirigèrent vers une classe au premier étage. Mickaël accompagna un garçon dans une autre, située au rez-de-chaussée.

Toute la matinée, une institutrice les fit lire, écrire et compter. Curieusement, Patricia comprenait parfaitement bien, malgré qu'elle ne fût en Chine que depuis ce matin. Sans doute un des mystères de la valise, l'énigme de cette étrange semaine.

Vers midi, une cloche sonna la fin des classes. Les enfants se dirigèrent vers le réfectoire. Patricia s'y rendit avec Tsien-Li. Elles avaient très faim. Elles n'avaient rien reçu à manger ce matin. A leur orphelinat, on envoie les enfants à jeun à l'école.

Soudain, une femme à l'air revêche appela les deux amies.

- Où allez-vous toutes les deux?

- Au réfectoire, madame, répondit notre amie. Comme les autres enfants.

- Il n'en est pas question. Vous deux, vous venez de l'orphelinat. Ils ne payent pas pour votre repas. Tenez, voici un seau et un torchon chacune. Toi, dit-elle à Patricia, tu vas nettoyer le couloir, jusque là au bout. Et convenablement. Toi, Tsien-Li, tu feras les deux classes ici, à gauche. La cinquième C et la sixième A. Allez, au travail.

Patricia s'écria, indignée.

- Mais ce n'est pas juste! J'ai faim.

- Eh bien, tu réclameras à l'orphelinat.

- Tais-toi, chuchota Tsien-Li. Cela ne sert à rien. Tu vas être punie si tu insistes.

Notre amie, ravalant quelques larmes, lava le couloir, pendant que les autres enfants mangeaient à la cantine.

Un peu plus tard, tous retournèrent en classe. Patricia y suivit les cours de l'après-midi. Puis, vers quatre heures, le rang d'orphelines se reforma. Tous et toutes retournèrent au home.

Il pleuvait encore. Une pluie froide, serrée, insistante. Il faisait froid. Aucune des fillettes n'avait de quoi se changer. Leur seule robe était celle qu'elles portaient sur elles, souvent bien usée, bien délavée.

Notre amie resta mouillée à grelotter dans la salle d'études qui n'était pas chauffée. Ses doigts s'engourdissaient. Difficile d'écrire dans ton cahier quand tu as les doigts glacés. Et elle avait si faim.

Elles purent quitter la salle d'études à la tombée de la nuit. Toutes se dirigèrent vers le réfectoire. Elles s'assirent le long des tables. Patricia se plaça à côté de Tsien-Li.

On servit un bol de soupe où flottaient des grains de riz et des légumes. Ce fut vite avalé. Puis notre amie croisa les bras et attendit. Certains enfants se levaient.

- Viens, dit Tsien-Li. Tu attends quoi?

- La suite du repas, répondit Patricia. Je n'ai eu que la soupe.

- On ne nous donnera rien d'autre, affirma la fillette.

- On reçoit si peu à manger? J'en voudrais un peu plus! J'ai encore très faim.

- Moi aussi. On vit à l'orphelinat. Tu devras t'habituer.

- Mais pourquoi sommes-nous là?

- Parce que nos parents nous y ont abandonnées.

- Tu crois vraiment? murmura notre amie.

Mais avec la valise rouge, elle commençait à douter de tout.

- Et toi?

- Moi si, avoua Tsien-Li. Mes parents m'ont conduite ici il y a un an.

- Pourquoi? D'habitude, les enfants vivent dans des homes quand leurs parents sont morts, ou trop négligents, ou déchus de leurs droits.

Tsien-Li expliqua.

- Mes parents ne sont pas morts. J'ai vécu avec eux jusqu'à mes huit ans. Heureuse. Et puis ma mère s'est trouvée enceinte d'un deuxième enfant. Un garçon. A sa naissance, mes parents m'ont conduite ici. La loi de cet état communiste, la Chine, impose aux parents de n'avoir qu'un seul enfant. Ils ne voulaient plus de moi car en Chine, comme dans bien d'autres pays, on délaisse, on abandonne, on rejette les filles. Les parents choisissent d'élever le garçon. Depuis je vis à l'orphelinat.

- Ils viennent parfois te voir?

- Jamais, soupira Tsien-Li. Ils ne sont jamais venus me voir. Et toutes les filles qui traînent ici endurent la même chose. Dans notre pays, comme dans ceux qui nous entourent, les petites filles sont souvent mal venues, abandonnées, mal aimées. Certaines, au Moyen-Orient par exemple, n'ont même pas le droit d'aller à l'école ou d'être soignées si elles sont malades.

Des larmes coulaient sur les joues de Tsien-Li.

- C'est horrible... murmura Patricia.

Toutes se dirigèrent vers un grand dortoir, en silence. Elles s'allongèrent sur des lits de camps, les unes à côté des autres.

Fermant les yeux pour ne pas pleurer, notre amie songea à ses parents qu'elle avait osé critiquer. Ils m'aiment, se dit-elle tout bas. Ils me donnent à manger autant que je veux.

Elle plongea dans le sommeil les larmes aux yeux en tenant la main de Tsien-Li, sa compagne d'un jour.

+++++++

A l'aube, la trace bleue attendait là, sur le sol, impitoyable.

- Que va-t-il nous arriver aujourd'hui? soupira Patricia, soucieuse.

Elle la suivit dans le couloir et retrouva son petit frère qui accompagnait la sienne. Ils arrivèrent à la plage, là où la trace les avait conduits hier matin.

Les deux enfants virent la valise rouge sur le sable. La fillette hésita un moment à l'ouvrir. Mickaël en avait peur lui aussi.

- Il vaut mieux se changer, murmura le garçon. On ne va pas rester dans cet orphelinat où on reçoit à peine à manger.

- D'accord, répondit la grande soeur, ça ne peut pas être pire...

Elle ouvrit la valise.

Elle contenait une courte robe blanche, un peu sale et des sandales usées pour elle. Un jean délavé et des sandales aussi pour son frère. Pas de t-shirt.

Le brouillard bleu les enveloppa un moment, puis, disparut.


Il faisait chaud, très chaud. Patricia et Mickaël se demandaient où ils étaient, quand on les héla. Un garçon, de l'âge de Patricia, les appelait.

- Venez vite. Si vous restez là, vous allez recevoir des coups de bâton.

- Des coups de bâton?

- Oui, vite, vite, vite, suivez-moi.

Nos amis accompagnèrent le garçon. Patricia lui demanda son nom. Il s'appelait Manuel.

- Où sommes-nous?

- En Amérique du Sud, au chantier.

- Au chantier?

- Mais oui, viens, il faut qu'on travaille. Nos parents nous ont conduits ici pour cela. Ils nous ont vendus au chef du chantier contre un peu d'argent car nos pères n'ont pas de travail. On est des pauvres.

Patricia songea que son papa, major à la police, dispose d'un bon travail. Manuel continua ses explications.

- Il n'y avait plus rien à manger à la maison, alors mes parents m'ont conduit ici. Je suis l'aîné de la famille. Ils m'ont vendu. Je ne les ai jamais revus.

Le garçon avait les larmes aux yeux.

Une cinquantaine d'enfants travaillaient sous le soleil, dans la poussière brune. Ils fabriquaient des briques. Quelques hommes marchaient, bâton à la main, autour du chantier.

- Les surveillants, expliqua Manuel. Ils nous observent parce qu'on parle. Viens vite. Ils nous frappent, pour un oui pour un non. Des vraies brutes.

Le chantier se trouvait entre deux collines, brûlées de soleil du matin au soir.

D'un côté, de la boue arrivait par une sorte d'aqueduc vétuste. Des enfants chargeaient cette boue dans des paniers en osier qui perçaient de partout et allaient la couler dans des formes avec les mains.

D'autres enfants levaient ces formes, lourdes, de cinquante briques et les conduisaient à l'endroit où se trouvaient les fours. La chaleur y était intolérable.

Après avoir glissé les moules à briques dans ces fours, il fallait aller de l'autre côté, sortir les briques cuites et les laisser refroidir au soleil.

Enfin, dernière étape, certains chargeaient les briques dans des camions.

Les enfants changeaient de poste toutes les deux heures.

Patricia et son frère, bientôt maculés de boue comme les autres, comprirent vite et à leurs dépens, que l'on se blesse à manipuler ces briques. Surtout quand on les charge dans les camions.

Un travail épuisant. Elle transpirait à grosses gouttes et ressentit bientôt un mal au dos. Trois heures après avoir commencé à travailler, elle n'en pouvait plus et crevait de soif. Mickaël s'arrêta un instant mais les surveillants le menacèrent de leurs bâtons et le remirent au travail.

Manuel indiqua à nos amis où se trouvait le tonneau, rempli d'eau.

- Elle est tiède, mais cela fait du bien quand même, dit-il. Allez boire quelques gorgées mais revenez vite. Si vous restez trop longtemps, vous recevrez des coups de bâton. Et buvez vite et beaucoup, car ils ne vous laisseront pas y retourner souvent.

Patricia courut au tonneau avec son petit frère, mais on leur donna à peine le temps de boire quelques gorgées. Un gardien approchait avec son bâton. Ils retournèrent travailler, comme des esclaves.

A midi, on leur distribua un bol de nourriture, une pâte épaisse, pas très appétissante et cela dégageait une drôle d'odeur. Mais nos amis avaient si faim qu'ils avalèrent tout ce qu'on leur présenta.

Puis le travail reprit jusqu'à la nuit.

Au coucher du soleil, les enfants se dirigèrent vers un hangar étouffant. Encore un bol de nourriture gluante puis ils se couchèrent côte à côte sur des sacs de jute, sans même pouvoir se laver ou se rafraîchir.

- Dire que je me plaignais de mes vacances, songea Patricia. Je me plaignais parce qu'il n'y avait pas de chocolat pour mes tartines. J'exigeais des habits plus à la mode.

Elle observa les siens et ceux de Mickaël, maculés de boue.

- Je ne savais pas, murmura notre amie. Je ne savais pas ce qui se passe pas bien loin de chez moi, à quelques heures d'avion à peine.

Elle essuya du revers de la main ses larmes qui coulaient le long de ses joues et se mêlaient à la sueur et à la terre collée sur elle.

Elle finit par s'endormir, épuisée, anéantie, presque prostrée.

+++++++

Le lendemain, Patricia espérait se réveiller à la maison, dans sa chambre, dans son lit. Rien ne pouvait être pire que ce qu'elle avait vécu ces derniers jours.

Mais la trace bleue attendait là. Il fallait la suivre, avec Mickaël. Elle passait entre les enfants endormis.

Ils arrivèrent à la plage près de la valise rouge solitaire, posée sur le sable, près des vagues. Il fallut l'ouvrir.

Pour Mickaël, elle vit un petit short de gym bleu et un t-shirt blanc. Pour elle, une robe rouge, très courte, en coton et fendue sur les côtés.

Ils se changèrent parce qu'il fallait et attendirent pieds nus. Le brouillard bleu les enveloppa.

Quand il se fut dissipé, ils aperçurent une plage de sable blanc et une digue avec de belles maisons entourées de jardins fleuris et des hôtels luxueux. Des familles entraient et sortaient en tenue de plage. Des enfants comme nos amis, jouaient, bronzaient, nageaient près de leurs parents.

Ne sachant où aller ni à qui s'adresser, Patricia et son frère restèrent assis l'un près de l'autre un long moment à l'ombre de palmiers, sur le sable. Personne ne vint les appeler cette fois.

Soudain, notre amie vit s'asseoir près d'elle un homme qu'elle ne connaissait pas. Assez gros, le visage bouffi, les yeux bridés, il se tourna vers elle et lui sourit, montrant une rangée de dents jaunes. Sa chemise négligée, mal boutonnée, découvrait une poitrine velue. Il lui passa la main dans le cou. Notre amie eut un mouvement de recul, dégoûtée.

- Tu as faim, petite fille? dit-il dans un mauvais français. Si tu es douce avec moi tu recevras à manger. Viens, suis-moi.

Patricia se leva d'un geste brusque pour se libérer, puis prenant Mickaël par la main, elle s'encourut bien vite sur la plage.

- Reviens, insista l'homme qui se redressait lui aussi.

Il leva la main comme pour la gifler.

Notre amie courut sans se retourner, terrifiée, révoltée. L'homme remonta sur la digue et disparut entre les maisons.

- Il va nous donner à manger? demanda Mickaël.

- Non, répondit la grande soeur. C'est un homme malpropre, dégoûtant. On n'accepte rien de lui.

- J'ai faim, gémit le petit frère.

- Moi, aussi, j'ai faim, murmura Patricia, désolée que ce petit soit entraîné avec elle dans cette étrange et angoissante aventure.

Ils restèrent assis, affamés, sur la plage, jusqu'au soir.

Le soleil venait de se coucher. Les lumières s'allumaient une à une dans les hôtels.

Un autre homme s'approcha des deux enfants. Un Européen cette fois, et de plutôt belle allure.

- Tu sembles avoir faim, dit-il en s'adressant à notre amie. Tu veux un bon sandwich pour toi et ton petit frère?

- Oui, répondit la fillette d'une petite voix méfiante.

Ils avaient si faim tous les deux. Ils n'avaient rien mangé de la journée, juste bu un peu d'eau à un robinet qui fuyait près d'un hôtel.

L'homme prit la main de Patricia dans la sienne, puis il serra la fillette contre lui, comme ferait un gentil papa avec sa fille. Mais ce n'était pas un gentil papa. C'était un homme répugnant, abject, qui abuse des petits enfants.

- Laisse-toi faire, lui dit-il. Tu n'auras pas mal, puis tu recevras à manger. Pense à ton petit frère. Il a faim.

Patricia frissonna de dégoût et d'horreur. Elle se leva. Ses jambes flageolaient et son coeur battait la chamade. Elle prit Mickaël par la main et s'enfuit avec lui. Ils se cachèrent dans des hautes herbes à quelques centaines de mètres de là, près d'un pont en chantier.

- On va se coucher là pour la nuit, dit-elle.

Le garçon pleurait, affamé, en pensant au repas qu'il n'aurait pas. Le coeur de la grande soeur était déchiré. Elle aurait tant voulu qu'au moins Mickaël reçoive à manger.

- Ces hommes sont méchants, dit-elle. Il ne faut pas aller avec eux, il ne faut pas les suivre. Ils font du mal aux enfants qui leur font confiance. Ici, dans les roseaux, on ne nous verra pas. On va y passer la nuit.

Ils se couchèrent dans l'herbe sous les étoiles qui apparaissaient dans le ciel.

Patricia caressa son petit frère avec douceur et tendresse pour qu'il s'endorme.

- Demain, on retourne sans doute à la maison.

Elle ne songea pas que demain pouvait encore être pire. Elle s'endormit à son tour.

+++++++

A l'aube, la trace attendait.

Notre amie ouvrit les yeux et fila, pleine d'espoir, vers la plage avec son frère.

La valise rouge était presque vide. Pour elle comme pour Mickaël, elle ne contenait qu'un jean sale et déchiré aux couleurs passées parce que très usé et délavé. Ils attendirent pieds nus et torses nus qu'on vienne les appeler.

Le brouillard bleu se dissipa lentement.

Au premier instant, Patricia crut qu'elle étouffait, tant l'air était moite et infesté d'une puanteur épouvantable. Cela sentait le déchet pourri, la bête crevée. Cela sentait comme dans une poubelle laissée plusieurs jours au soleil. Et une brise brûlante, empestée de fumées apportait ces odeurs nauséabondes vers elle.

Une fille arriva, juste vêtue d'une salopette rapiécée et fort sale. Elle était très maigre. On voyait ses côtes et ses os pointaient partout.

Elle avait de beaux longs cheveux noirs, tressés, mais son visage était creusé comme ceux des enfants sous-alimentés, affamés.

- Viens, dit-elle. Ne reste pas là. Il faut qu'on travaille si on veut manger ce soir.

Elle s'appelait Amrita. Elle conduisit nos amis vers une gigantesque décharge d'immondices. Des camions arrivaient, balais incessants, et déchargeaient leurs bennes pleines d'ordures venues de la ville voisine, puis repartaient.

- Où sommes-nous? demanda Patricia.

- Près de Bombay, en Inde. A la grande décharge. Tu le sais bien. Viens, il faut aller ramasser des ferrailles, les trier, les mettre en tas. Quand le chiffonnier passera, il nous donnera quelques sous, ce soir.

Patricia vit qu'Amrita marchait en traînant la jambe droite.

- Tu boîtes? Ta jambe te fait mal?

- Oui, répondit la fillette. Tu sais, à force de marcher tous les jours dans ces ordures, on attrape toutes sortes de maladies, surtout quand on se blesse aux objets tranchants.

Elle fit glisser le tissu de sa salopette au-dessus du genou. Patricia vit des furoncles qui suppuraient.

- Tu dois aller montrer cela à un docteur.

- Il faut travailler, soupira la fillette. De toute façon, personne ne va nous soigner sans payer, et il n'y a pas d'argent chez nous.

Après avoir hésité un instant, Patricia entra dans la crasse et pataugea à son tour dans la boue écoeurante, puante, répugnante. Elle se mit à fouiller avec les mains, remuant les saletés, la pourriture, comme une vingtaine d'autres enfants misérables, à la recherche de morceaux de fer rouillé, de canettes vides, ou de rares objets récupérables.

Des milliers de mouches l'assaillaient sans cesse et il fallait parfois chasser des espèces de corbeaux ou de vautours menaçants, ou des gros rats qui montraient les dents.

Vers le début de l'après-midi, elle fut prise de vertiges. La chaleur, la puanteur et la faim. Elle se sentait épuisée. Deuxième jour sans manger. Et cette odeur répugnante qui régnait partout l'incommodait de plus en plus.

Tout à coup, des cris retentirent un peu plus loin. Une fillette, courbée dans les détritus, n'avait pas remarqué qu'un camion poubelle reculait vers elle.

Le véhicule poursuivit sa manoeuvre malgré les appels des enfants. La gamine ne bougeait pas.

- La petite sourde, s'écria Amrita.

Le camion renversa la fillette. Une roue passa sur sa jambe. La petite se débattait en hurlant. Des enfants, dont nos amies et Mickaël, coururent vers elle. Le camion partit, indifférent au drame qu'il avait causé.

La fillette criait en se tordant de mal.

- Pourquoi est-elle sourde? demanda Patricia.

- A cause des maladies dans les oreilles, des otites, je crois, répondit Amrita. Personne ne l'a soignée, parce que ses parents n'ont pas d'argent. Pauvre petite. On dirait que sa jambe est cassée. Qu'allons-nous faire?

- Il faut la conduire à l'hôpital, dit un garçon.

- Sans argent, fit remarquer Amrita, ils refuseront de la prendre.

- On ne peut quand même pas la laisser ainsi. Il faut la soigner, dit une autre fillette.

Amrita, Patricia, Mickaël et une autre gamine fabriquèrent un brancard de fortune, levèrent la petite et la posèrent dessus tant bien que mal. Ils partirent vers la ville.

Il fallut marcher une heure et demie. Ballotée à chaque pas, la fillette pleurait de mal.

Ils arrivèrent à la porte principale d'un hôpital. Des gens entraient et sortaient, indifférents à la souffrance de l'enfant. Un infirmier ou plutôt un garde, vêtu d'un tablier d'un blanc douteux, les arrêta.

- Où allez-vous comme ça?

- La petite est blessée, expliqua Patricia. Il faut la soigner.

- Tu as de l'argent? dit l'homme en regardant les loques sales et rapiécées dont la petite bande d'enfants était vêtue.

- Non, répondit Amrita. On n'en a pas.

- Mais enfin, s'écria Patricia, on ne peut pas la laisser comme cela! Regardez, sa jambe est cassée. Elle souffre. Elle va mourir ou elle sera handicapée à vie.

- Fichez le camp si vous ne pouvez pas payer. Allez-vous-en.

Les enfants se retrouvèrent à la rue avec la petite fille qui pleurait.

- J'ai une idée, lança Amrita. Allons vers le fleuve, là-bas. Il faut marcher assez bien, mais il s'y trouve une maison de religieuses. Elles accueillent les pauvres quand ils sont malades.

Les quatre enfants traversèrent plusieurs quartiers de la ville, portant toujours sur le brancard improvisé la petite qui gémissait de mal. Elles frappèrent à la porte des soeurs. Une des religieuses ouvrit et recueillit la fillette avec beaucoup de gentillesse.

- On va s'occuper d'elle, promit-elle avant de refermer la porte.

Les autres retournèrent à la décharge avec Patricia et Mickaël. Leurs tas de ferrailles avait disparu. D'autres enfants pauvres avaient ramassé leurs trouvailles pendant leur absence et se les étaient partagées.

Patricia et Mickaël quittèrent la décharge avec leur amie. Le soir tombait. Ils se dirigèrent vers l'habitation d'Amrita et sa famille. Ils suivirent un labyrinthe de ruelles étroites et boueuses. Certaines étaient jonchées d'ordures.

Le bâtiment à appartements apparut, sombre et sale. Tous trois empruntèrent un escalier en bois dont certaines marches étaient fendues. Il fallait faire attention, pieds nus, pour ne pas se blesser aux clous qui dépassaient. Pas de lumière dans la cage d'escalier, et cela sentait mauvais. Parvenus au troisième étage, ils entrèrent dans une pièce aux murs sales.

Là se trouvaient les autres membres de la famille d'Amrita. Trois plus petits et deux plus grands. Des garçons et des filles. Tous patientaient en silence, assis sur le sol de planches nues, en loques et affamés.

- Tu as une salopette? s'étonna l'aînée des filles.

- Je l'ai trouvée dans une poubelle, répondit Amrita.

Le papa arriva. Il avait cherché du travail toute la journée mais n'avait rien trouvé. Il apportait un petit sac de riz. La maman descendit le cuire dans la cour de l'immeuble, le seul endroit où l'on peut faire du feu.

Quand elle revint, tous les enfants attendaient, impatients de recevoir un peu à manger, mais on n'en donna qu'aux garçons.

Amrita supplia.

- J'ai faim. Je n'ai rien avalé aujourd'hui et hier non plus. J'ai tellement faim. On a travaillé Patricia et moi, toute la journée dans la boue, dans la saleté, autant que les garçons.

Notre amie n'osait rien dire, ne se sentant pas vraiment chez elle. Elle regardait son amie en larmes. Elle aussi jeûnait depuis deux jours.

- On ne recevra rien aujourd'hui, dit la fillette. On ne recevra rien parce qu'il n'y a pas assez. Et quand il n'y a pas assez, chez nous, le peu qu'il y a est pour les garçons. Les filles, dans nos pays, sont toujours sacrifiées.

- Ce n'est pas juste, affirma Patricia. Les parents devraient partager équitablement la nourriture entre tous leurs enfants, même s'il y a trop peu.

- Tu as raison, reprit Amrita, mais c'est comme ça. Peut-être les garçons nous laisseront-ils quelque chose...

Notre amie eut la maigre consolation de voir que son petit frère recevait un peu à manger.

Quand les garçons eurent fini, les filles se précipitèrent sur les restes, quelques grains de riz au fond des bols. Patricia compta les siens. Il y en avait six. Le même nombre que ceux qui disparaissent dans l'évier de la cuisine, chez elle, quand on rince les assiettes après le repas.

Six petits grains de riz.

Elle se coucha, affamée, sur le sol, près de son amie. Elle s'endormit très tard. Elle percevait trop de bruit dans ce taudis misérable. On entendait les voisins au-dessus, en dessous et à côté. Des cris venaient de partout. Les parents gueulaient, les enfants pleuraient. Certains travailleraient toute la nuit. Amrita, couchée près de notre amie toussait sans cesse. Et Patricia avait trop faim.

Elle songea à ses parents, son école, ses vacances. Allait-elle revoir tout cela un jour? Et dire qu'elle avait osé se plaindre de ses habits à peine usés, pas à la mode, et pour la confiture pas à son goût et pour ses vacances qu'elle trouvait nulles...

+++++++

Le lendemain à l'aube, la trace bleue attendait là.

- Non, non, gémit Mickaël, je ne veux pas y aller. C'est trop horrible. Je veux retrouver papa et maman.

Mais sa grande soeur le prit par la main.

- Il faut, dit-elle. Si on reste ici, on va mourir de faim à charge de cette famille misérable.

Ils arrivèrent sur la plage après avoir traversé plusieurs quartiers encore plongés dans une demi-obscurité.

La valise rouge les attendait.

Patricia n'y trouva qu'un haillon. Une petite culotte sale, déchirée, pire qu'un torchon. Et rien pour son petit frère qui fut obligé de rester tout nu.

Le brouillard bleu les enveloppa un instant, puis se dissipa.


La plage était déserte, noyée de soleil. Le sable brûlait sous leurs pieds nus.

Tout à coup, une fillette de l'âge de Patricia parut en haut d'une dune. La pauvre petite... Ses bras, ses jambes, son visage étaient si maigres. Elle était squelettique.

- Viens, Patricia, ne reste pas là sur la plage. Des soldats passent souvent. S'ils te voient, ils te prendront, t'emmèneront et feront de toi leur esclave. C'est comme ça, avec la guerre civile et de religion chez nous.

Notre amie prit son petit frère par la main et suivit la fillette africaine. Elle s'appelait Mayenga.

Elle habite un de ces pays de la corne de l'Afrique où règnent la guerre, la misère et la famine. Les islamistes, au pouvoir, emprisonnent, torturent, affament, réduisent en esclavage les chrétiens, qui ne demandent pourtant qu'à vivre en paix avec leurs chèvres et leurs champs cultivés.

Les hommes de ces villages sont partis se battre pour protéger leurs familles. Les papas reviendront-ils un jour? Nul n'en sait rien à cause de la barbarie des autres.

En marchant, Mayenga recommanda à Patricia et à Mickaël de poser exactement les pieds dans ses traces à elle, car sur les pistes et dans les champs, les guerriers d'Allah ont posé des mines. Si on marche dessus, on risque d'avoir une jambe arrachée ou de mourir.

Après avoir marché un quart d'heure sur un sentier bordé d'herbes hautes, elles arrivèrent dans un très pauvre village fait de huttes de boue et de branchages.

Il ne restait plus dans ce triste hameau que des vieillards, quelques femmes et des enfants. Des bébés aussi.

Dans une des huttes, cachée sous une natte, se trouvait une réserve de graines qui devaient servir à ensemencer les champs pour la prochaine récolte. Mayenga expliqua à notre amie qu'on en mangeait un peu tous les soirs pour ne pas mourir de faim.

Les deux fillettes restèrent assisses contre la hutte de Mayenga des heures durant. Les autres enfants ne jouaient pas non plus. Ils étaient trop épuisés par la sous-alimentation. La faim les rendait tristes, moroses, et silencieux.

Vers deux heures de l'après-midi, un ronronnement de moteur crût lentement, venant de la côte. Tout le monde se mit à trembler.

Sur un ordre de sa mère, Mayenga emmena Patricia et son frère se cacher dans des broussailles à une centaine de mètres du village. Ils se couchèrent tous trois à plat ventre dans les hautes herbes.

Deux camions s'arrêtèrent au centre du hameau. Des soldats en sortirent, armes au poing. Des soldats bien nourris. Ils venaient du Nord. Des islamistes.

Le chef de la bande armée força les habitants à se rassembler au milieu du village. Ils exigèrent qu'on leur donne toute la nourriture qui restait. Toutes les graines cachées.

Un vieil homme s'avança et expliqua que s'il remettait les dernières graines, il ne resterait rien à planter pour la récolte pour l'an prochain et tous mourraient de faim.

Le vieillard fut abattu par un des soldats.

Sur un signe de leur chef, les autres fouillèrent le hameau. Ils cherchaient la nourriture et les jeunes pour en faire des esclaves. Soulevant les nattes, ils trouvèrent la cache aux graines. Ils les prirent toutes. Puis ils mirent le feu aux huttes.

Les camions partirent, laissant derrière eux les femmes et les enfants désolés, terrorisés, et affamés.

La maman de Mayenga, une courageuse, avait envoyé les deux filles se cacher car elle savait que les soldats islamistes les auraient emmenées avec eux s'ils les avaient trouvées.

- Il faut partir, dit-elle quand les fillettes revinrent. Il faut aller vers la ville, au-delà des collines. Là-bas, de l'aide vient d'autres pays, avec des médecins qui soignent et des gens qui donnent à manger. Il faut quitter le village.

La ville se situe à cinq jours de marche, peut-être six. Ils ne purent rien emporter.

Il faudra dormir par terre. On ne trouvera rien à manger en chemin. Ce sera se traîner, épuisés, toute la journée, longue colonne de gens affamés, brûlés de soleil. Peut-être mourir en route.

Patricia refusa de partir. Elle voulait rester proche de la trace bleue, pour pouvoir fuir, demain, cet endroit terrible, abominable, cruel, épouvantable. Les deux fillettes s'embrassèrent en pleurant.

Au moment du départ, sur un geste de sa mère, Mayenga apporta son petit frère et le posa dans les bras de Patricia. Le bébé n'avait pas un an.

- Il ne peut pas venir avec nous, dit-elle. Il ne supportera pas le soleil, la faim, la soif, pendant la longue marche. Maman te demande de le garder. Si tu peux faire quelque chose pour lui... Elle l'aime trop pour le voir mourir en route...

Mayenga partit en pleurant. Elle aussi, aimait tant son petit frère.

Notre amie, assise à l'ombre d'un arbre mort et desséché, tenait le bébé dans ses bras. Et elle pleurait. Mickaël, couché près d'elle, dormait dans la poussière.

Le pauvre bébé ne pesait rien. Il était tout nu. On ne voyait que des os. Il ne respirait pas bien et essayait de tousser. Sans force.

Patricia lui caressa doucement la tête et chassa les mouches qui cherchaient à se poser sur ses yeux. Notre amie resta ainsi une heure, deux heures, sans bouger, en pleurant. Elle serrait ce petit enfant mourant dans ses bras et le câlinait.

Le bébé poussa soudain un cri comme un râle. Il fit un petit bruit avec sa bouche, puis il ne bougea plus. Il gardait les yeux grands ouverts. Il venait de mourir. De mourir de faim.

Patricia pleura. Encore plus. Ses larmes coulaient sur son visage, sur son torse nu. Elle pleura, pleura, pleura. Toutes les larmes de son corps y passèrent.

Des images défilaient devant ses yeux. Petit-déjeuner, chocolat, plage, jeux, piscine, t-shirt de l'an passé, papa, maman.

Elle posa le bébé par terre, à côté d'elle. Le petit corps. Elle gratta le sol avec ses doigts. Elle creusa un trou dans la poussière. Elle y plaça le petit enfant et le recouvrit de terre.

Elle ne dit rien. Elle ne pleurait plus.

Elle prit la main de son petit frère et l'emmena vers la plage.

Au soir, ils se couchèrent sur le sable, sans avoir rien mangé, affamés, pleurant de nouveau. Les dernières larmes qui se trouvaient en elle sortirent. Elle serra son petit Mickaël contre elle. Il dormait déjà.

Elle réfléchit, en contemplant les étoiles.

Elle songea qu'elle s'était plainte à ses parents, trouvant les vacances à la mer moches, banales, ennuyeuses. Elle avait réclamé car son t-shirt de l'an passé n'était pas à la mode, et elle voulait une salopette-short, comme ses amies. Elle pensa au chocolat qu'elle avait exigé, se plaignant de n'avoir que de la confiture sur ses tartines.

Elle était honteuse.

- Ici, on manque de tout, murmura la fillette... Pauvre bébé... Je ne savais pas... Je ne savais pas... Je ne savais pas...

Elle s'endormit en pleurant encore.

+++++++

Au matin, la trace bleue attendait là. Il ne fallut pas marcher bien loin, elle était posée près d'eux.

Ils l'ouvrirent. Elle contenait son t-shirt avec Mickey, le short en coton et ses sandales de gym. Et Mickaël retrouva les habits qu'il portait en partant, au premier jour, pour nos amis, comme si c'était il y a mille ans...

- Viens, dit Patricia à son frère. On retourne à la maison.

Ils s'habillèrent puis attendirent, assis près des vagues. Le brouillard bleu les enveloppa, puis disparut.

Ils marchèrent sur la plage, celle qu'ils avaient quittée une semaine plus tôt. Et donnant la main à son petit frère, la fillette courut jusqu'à l'appartement que ses parents louent pour les vacances.

Un phénomène étrange se produisit. Pour nos amis, une semaine, et quelle semaine, avait passé. Pour les parents, deux heures seulement s'étaient écoulées. Ils furent d'ailleurs bien étonnés de voir arriver leurs enfants à qui ils avaient, tantôt pensaient-ils, donné rendez-vous sur la plage.

- J'ai faim, dit notre amie. Je prendrais bien une tartine à la confiture. C'est si bon!

- Pour moi aussi, supplia Mickaël. Je meurs de faim.

Ils mangèrent de grand appétit.

- Ma chérie, dit la maman, nous avons réfléchi papa et moi. C'est normal que tu veuilles mettre des habits à la mode. Tu deviens une grande fille. On veut que tu sois habillée comme tes amies. On va aller au magasin.

Patricia remercia ses parents, puis elle ajouta :

- Papa, maman, je n'en veux pas. Mon t-shirt Mickey de l'an passé me va très bien et mes sandales de gym aussi. Je n'ai pas besoin de baskets à la mode. Donnez l'argent prévu pour ces vêtements à une oeuvre qui s'occupe d'enfants en détresse dans le monde. Il y a tellement d'enfants malheureux, maman. J'ai vu tant de souffrances, de misère, d'injustice, d'horreur même, pendant cette étrange semaine. Après ce que j'ai vécu, je ne serai jamais plus la même.

Elle marqua une pause.

- Mes vacances me plaisent. Je ne dois pas aller travailler. Quelle chance et quel bonheur d'avoir à manger à sa faim tous les jours. Je vous adore, mes chers parents.

- Moi aussi, je vous adore, lança Mickaël en se jetant dans leurs bras.

Notre amie se leva. Elle courut serrer très fort ses parents à son tour.

Et Patricia pleurait.


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