Isabelle

Isabelle

N°59

Le cerisier

     Isabelle a plusieurs bons copains : Jay, dans sa classe, et David qui est déjà en première année primaire à l'école.

Mais ici c'est autre chose : peux-tu imaginer cela? Elle est l'amie d'un cerisier!

Certains jours, elle se rend au fond de son jardin, elle passe à quatre pattes sous la barrière en bois et remonte vers le haut du village en longeant les clôtures des maisons. Elle arrive assez vite à une vieille barrière fermée par un verrou rouillé. Elle le fait glisser doucement et entre dans un jardin qui semble tout à fait abandonné. L'herbe y est haute comme si on ne l'avait plus coupée depuis des mois. Au milieu de cet espace se dresse un magnifique cerisier.

Isabelle s'avance alors jusqu'à lui, en observant la maison aux volets clos qui borde le jardin. Ils restent toujours soigneusement fermés.

Elle s'assied sous l'arbre et joue avec sa poupée ou bien elle lit un livre dont elle tourne les pages en regardant les images. Elle n'a que cinq ans et demi. Parfois elle réussit à l'escalader le tronc, mais jusqu'à la première branche seulement.

 

Par un bel après-midi de printemps, notre fillette se rendit à son cerisier. Elle portait une jolie salopette en jean bleu et des chaussures de toile plus très blanches. Elle entra sans hésiter dans le jardin et se dirigea vers son grand ami couvert ce jour-là de fleurs blanches et roses. Il resplendissait.

Elle s'assit sous le feuillage, comme souvent, et observa la maison. Tiens! Tous les volets étaient ouverts!

Isabelle se dressa d'un bond, le cœur battant. Elle savait bien sûr qu'elle n'aurait pas dû se trouver là.

Elle observa la façade et remarqua aussitôt le visage d'un vieil homme qui la fixait en silence. Honteuse, elle risqua son plus beau sourire et l'accompagna d'un gentil bonjour de la main. Le vieux monsieur répondit par le même sourire et du même geste de la main. Rassurée, elle s'assit à nouveau et reprit ses jeux sous le grand arbre.

 

Chaque jour une infirmière venait aider le vieux monsieur à sa toilette et à s'habiller. Le lendemain de sa rencontre avec notre amie, il demanda à son aide-soignante d'ouvrir toute grande la fenêtre et de bien vouloir tourner son fauteuil afin de l'orienter vers le jardin.

- Je comprends, dit la gentille dame. Votre cerisier est magnifique et vous voulez le contempler.

- Pas exactement, répondit le vieil homme. Il s'illumine tout en fleurs, mais j'attends quelqu'un... J'ai un rendez-vous.

L'infirmière sourit en le voyant s'installer devant la fenêtre.

 

Isabelle vint ce jour-là aussi. Elle ouvrit la barrière et entra dans le jardin. Elle aperçut aussitôt le monsieur et le salua d'un geste de la main. Il lui répondit de la même manière.

Notre amie joua un moment près de son cher arbre, tache jaune au milieu du rose et du blanc des fleurs du printemps. Le vieil homme de son côté, fut tout heureux de pouvoir l'observer vivre et s'amuser et sourire sous le cerisier.

 

Les jours passaient. L'arbre perdit peu à peu ses jolies fleurs. Ses pétales tombés en masse ressemblaient ces jours-là à un tapis de neige étalé à ses pieds. L'été succéda au printemps. Les cerises mûrissaient lentement. Isabelle ne venait pas chaque jour, mais souvent. À chacun de ses passages, c'était une grande joie et le convalescent se portait de mieux en mieux.

Un jour Isabelle vint en début d'après-midi, comme souvent. Le soleil brillait, le ciel était d'un bleu intense. Un temps splendide. Il faisait très chaud. Elle se dirigea vers l'arbre, cueillit quelques cerises bien mûres à présent, et les dévora à belles dents.

 

Se retournant, elle aperçut le vieil homme assis dans son fauteuil, comme toujours au salon du premier étage de sa maison. Il souriait. Notre amie tendit ses mains comme pour lui demander s'il en voulait aussi. Il accepta d'un signe de la tête, doublé d'un grand sourire.

La fillette cueillit une belle poignée de cerises puis se dirigea vers la maison. Elle se demandait déjà comment elle allait pouvoir entrer, mais le vieil homme fit un geste, indiquant à notre amie la porte donnant dans le jardin. Elle la poussa de l'épaule et s'avança.

Isabelle suivit un couloir sombre qui menait au hall d'entrée. Elle remarqua un grand lustre en cristal assez poussiéreux. Elle alluma. Elle gravit ensuite un escalier couvert d'un vieux tapis déchiré par endroits. La porte du salon était ouverte. Notre amie s'approcha du monsieur assis dans son fauteuil. Elle fit glisser les cerises dans ses mains.

L'homme les mangea une à une. Il semblait très heureux. Isabelle debout, immobile à côté de lui, l'observait en silence.

- Elles sont délicieuses.

- Ce sont mes préférées, murmura la fillette, les jaunes claires.

- Ce sont des bigarreaux. Comment t'appelles-tu?

- Isabelle.

- Tu me rappelles une fille que j'ai rencontrée il y a bien longtemps. Elle était habillée un peu comme toi.

- C'était il y a bien longtemps, répéta le vieil homme. J'avais huit ans à cette époque, j'en ai septante-huit à présent. Veux-tu que je te raconte?

- Oh, oui! répondit Isabelle. J'aime beaucoup les histoires.

- C'était il y a bien longtemps, dit-il à nouveau. Je jouais cet après-midi là au jardin. Mes parents venaient de m'offrir un planeur. Sais-tu ce que c'est, un planeur, petite fille?

- Non, monsieur.

- C'est un avion sans moteur. On le lance vers le ciel avec une catapulte, un petit bâton fendu en Y, et doté d'un élastique puissant. On accroche l'avion à l'élastique par un crochet situé sous l'appareil. On le tend très fort, puis on le lâche, et l'avion s'envole au vent.

- Ce doit être amusant, murmura notre amie.

- Oui, et le mien était très beau. Je jouais donc avec mon planeur, mais soudain, à cause d'un coup de vent, mon avion tomba au milieu d'un gros massif d'orties. Je me suis avancé pour le reprendre, mais j'étais en short et je me suis piqué aux jambes. Je crois même que j'ai poussé des cris. Juste à ce moment, j'entendis quelqu'un rire dans le cerisier. Levant les yeux, j'aperçus une fille de mon âge perchée sur une branche.

" J'ai dit : Viens m'aider au lieu de te moquer de moi!

" Elle descendit de l'arbre et entra hardiment dans les orties. Il faut dire qu'elle portait des jeans. Les pointes d'orties ne passent pas à travers ce tissu. Elle saisit mon planeur et me le donna.

" J'étais impressionné ! Une fille en jeans, c'était très rare à cette époque. Je lui ai proposé de jouer avec moi. Nous avons lancé l'avion à tour de rôle.

Isabelle écoutait en silence, debout à côté du vieil homme. Elle souriait.

Nous avons tout à coup décidé d'aller jouer dans le pré aux fleurs que tu connais, juste derrière le jardin. Hélas, une nouvelle bourrasque emporta mon planeur. Il tomba dans la rivière. J'étais désolé. En plus, je venais juste de le recevoir de mes parents.

La fille entra dans l'eau. Elle pataugea un moment dans le courant, s'éclaboussant les jambes et mouillant ses vêtements, sans hésiter. J'étais fasciné, Isabelle!

"Quelle fille! ai-je murmuré. Je voudrais qu'on devienne des amis!"

 

- Revenant au jardin, nous sommes montés dans le cerisier. Je lui ai demandé où elle habitait.

- Trois maisons plus haut que chez toi, dit-elle, mais on ne se verra plus, je repars demain à Paris, j'étais en vacances avec mes parents.

"J'étais bien triste. Cette fille formidable et que j'admirais, allait partir et je ne la reverrais plus. Nous sommes restés un long moment dans le cerisier, sans nous parler. Moi, j'avais trop de chagrin pour dire quelque chose, et elle n'a rien dit non plus. Le tronc de l'arbre nous séparait. Nous étions chacun sur notre branche en silence.

Isabelle s'approcha de la fenêtre et regarda l'arbre magnifique sous le soleil.

 

- Tout à coup, poursuivit le vieil homme, un oiseau chanta. Son chant était doux, tendre, mélodieux. Nous l'avons d'abord écouté, étonnés, émerveillés. Puis nous avons fredonné le même air que lui, ensemble. Quand nous nous sommes tus, l'oiseau reprit à son tour. Et nous avons ainsi partagé un moment de grande paix, de sérénité, de bonheur, avec lui. Puis, il s'est envolé.

- Tu as revu ton amie? demanda Isabelle.

- Non, jamais.

Isabelle remarqua qu'une larme coulait le long de la joue du vieil homme. Elle se tut, émue.

 

Soudain elle vit un étrange oiseau vert se poser dans l'herbe. Il se mit à chanter. C'était doux, tendre, mélodieux, sans doute comme l'autre fois, il y a bien longtemps... Isabelle se tourna vers le vieux monsieur.

- Tu l'entends? dit-elle.

- Oui, je l'entends, c'est beau!

- Peut-être que ton amie est revenue, comme l'oiseau...

Isabelle souriait.

- Oui, répondit le vieil homme, en regardant la petite fille en salopette. Tu as raison. Je crois que mon amie est revenue.