Christine

Christine

N°55

Le message du corsaire

       Christine visitait cette ravissante et passionnante région qui longe les côtes de Bretagne, en compagnie de son grand ami Mathieu. Le garçon avait obtenu de ses parents la chance d'inviter son amie pour une quinzaine de jours de vacances.

Ce soir-là, une tempête soudaine les surprit en randonnée. Bien trempés, ils revenaient à l'auberge tandis que le vent sifflait sa rage sur la côte. Les vagues, renforcées par les bourrasques, se fracassaient au pied des falaises. Un spectacle impressionnant et fascinant.

Le lendemain, le soleil apparut dans un ciel dégagé.

Les deux amis s'éloignèrent, se promenant sur la plage, vers une arche imposante, entourée d'un parterre de rochers qui émergeaient à la marée basse.

En s'approchant, ils remarquèrent un coffre calé entre deux grosses pierres couvertes d'algues vertes. Ils se mirent pieds nus et passèrent dans l'eau. Ils réussirent à dégager la boîte en bois. Ils la saisirent, puis retournèrent sur le sable sec.

Christine l'ouvrit assez facilement en glissant la grande lame de son canif qu'elle tient toujours dans la poche de sa salopette. Elle la glissa dans la fissure sous le couvercle.

Les deux enfants découvrirent un message écrit à la main, hélas déjà un peu effacé. Ils ne purent déchiffrer que le milieu du document.

... à mon château sur l'île aux serpents... mon bateau coule, mes voiles sont déchirées... mes mâts brisés... dans les douves, au pied du mur Nord, tu apercevras une pierre dont la surface est sculptée. Un serpent. Descelle la... une clé qui fait bouger l'aiguille de l'horloge... place celle des heures sur le mois de ma naissance. Tu découvriras la deuxième clé, celle qui te conduiras au... Yves de Locronan.

 

Revenus chez les parents de Mathieu, les deux amis racontèrent leur aventure et présentèrent leur découverte.

La maman du garçon ouvrit une carte de la région et Christine repéra l'île aux serpents, à une cinquantaine de kilomètres, le long de la côte.

Ils s'y rendirent le lendemain matin sous un soleil radieux.

Un vieux marin passait les visiteurs du continent vers l'île pour quelques euros. Il leur précisa, répondant à leurs questions pendant la traversée, qu'il n'y avait aucun serpent à cet endroit et que le château, ayant appartenu semble-t-il autrefois à un corsaire du roi, n'était plus qu'une ruine. Il n'avait jamais vu une horloge en ces lieux laissés à l'abandon.

 

Les deux enfants visitèrent ce qui restait de l'habitation de ce flibustier avec les parents. Une solide tour et ses créneaux entourant la haute terrasse. Des murs épais, ayant servi de remparts, mais à moitié écroulés. Une ancienne pièce d'eau envahie de roseaux, de nénuphars et de grosses pierres disposées en lettre « S ». Des douves boueuses.

Pourtant, nos deux aventuriers y entrèrent pieds nus. Mathieu en short et Christine en salopette, les jambes retroussées au maximum pour ne pas trop la salir.

Après avoir pataugé plusieurs minutes, ils aperçurent une pierre plus claire que les autres et sur laquelle se trouvait un serpent enroulé, sculpté en bas-relief.

Ils durent gratter la mousse et les lichens accrochés sur les bords, ce que notre amie fit sans hésiter à l'aide de son canif. La roche se descella et tomba dans l'eau. Une clé en fer d'une dizaine de centimètres apparut au creux du mur.

 

Les deux enfants sortirent des douves, remirent leurs chaussures et se dirigèrent, pleins d'espoir, vers les caves du château, en regrettant de ne pas avoir emporté une lampe de poche avec eux.

Ils n'y trouvèrent guère de lumière, mais on sait que les yeux s'adaptent à la demi-obscurité.

En observant les vieux murs, ils finirent par découvrir une pierre plus grande que les autres, assez haut, sur le côté Sud. Elle était ronde. Quelques signes apparaissaient, certains obliques, d'autres verticaux ou horizontaux, évoquant les douze heures d'une horloge. Une fissure étroite au centre faisait penser à une serrure. Une barre de fer pointue, semblait fixée par sa base contre la surface. Elle ressemblait à une aiguille et pointait le chiffre douze.

Mais il restait une question en suspens... Quel mois de l'année Yves de Locronan était-il né ?

 

Christine lança soudain son idée.

- Facile, dit-elle à Mathieu. On compte douze mois dans l'année. Il y a douze heures au cadran de l'horloge. Le mois de naissance du corsaire correspond à l'une d'entre elles... Essayons-les, les unes après les autres...

- Génial, félicita le garçon.

Il glissa la clé dans la serrure et réussit à déplacer la barre de fer, correspondant à l'aiguille des heures, sur le 1.

Rien. Aucune ouverture. Aucun déclic.

De même avec le 2, le 3, le 4, mais en la plaçant sur le 5, ils entendirent un grincement, et un pan de mur s'ouvrit lentement.

- Euréka ! cria Christine. Le trésor est à nous.

Ils se précipitèrent dans une cave très sombre. La seule source de lumière venait par un trou situé près du sol, où une brique manquait. Cette pièce était vide.

Pendant qu'ils la fouillaient, le mur se referma derrière eux. Ils se retournèrent en entendant de nouveau le grincement.

- Oh non ! lança Mathieu. La porte... On est enfermés. Cette cave est un piège installé par le corsaire !

 

- Tes parents ne savent pas où nous nous trouvons puisqu'ils sont restés dehors. Et puis ils n'ont pas la clé de l'horloge. Je l'ai mise dans ma poche en entrant, dit Christine.

Ils regardèrent autour d'eux. La cave était désespérément vide. Et pas de serrure de ce côté-ci...

Ils frappèrent le mur avec leurs poings, sans résultat... Ils appelèrent, crièrent, hurlèrent. Personne ne les entendit. Le silence retomba dans ce qui n'était qu'une oubliette.

Les deux aventuriers sentirent des larmes couler sur leurs joues. Un instant de panique les envahit.

Pour entrer ici, il faut se douter qu'il y a une horloge dans ces caves, il faut disposer de la clé et placer l'aiguille sur le cinq. Aucune chance que les parents viennent les délivrer. Ils n'avaient même pas la clé...

- On va mourir ici, dit Mathieu. Mourir lentement de faim dans ce trou.

Christine tenta de passer la main par le seul orifice, près du sol, là où une brique manquait. Elle ne sentit que du vide...

Ils s'assirent l'un à côté de l'autre, désespérés.

 

Un chat parut à l'entrée de ce passage et miaula.

Notre amie l'appela aussitôt, le prit dans les bras et le caressa.

On se souvient qu'elle sait parler à certains animaux, les quatre pattes, les deux pattes et les serpents, et comprendre ce qu'ils disent.

Aussitôt une idée lui vint, avec le lumineux espoir qui l'accompagne.

- Mathieu, on est sauvés. Donne-moi ton t-shirt.

Le garçon se mit torse nu.

- On va écrire dessus avec la boue qui stagne ici. Cave, horloge, cinq. Puis envoyer le chat près de tes parents. Il ne peut pas se tromper, je crois que nous sommes seuls sur cette île aujourd'hui. Et je vais attacher la clé sur le dos du chat avec les lacets de mes tennis.

Les deux enfants fixèrent solidement la clé, le t-shirt et le message, avec la ficelle improvisée. Puis, Christine parla à l'oreille du chat.

Il repartit par où il venait d'arriver.

 

L'attente fut longue. Nos deux amis espéraient, dévorés par l'inquiétude, que le petit animal allait remplir sa mission et ne pas perdre en route la clé ou le vêtement.

Après un temps qui leur parut une éternité, ils virent le mur s'ouvrir. Ils se précipitèrent dans les bras des parents.

Remis de leur frayeur, ils contèrent leur aventure en détail. Puis, tous ensemble, ils retournèrent près de l'horloge de la cave.

Ils firent glisser l'aiguille sur le 6 puis sur le 7. Une nouvelle cachette secrète apparut, toute petite. Elle contenait une autre clé, dorée cette fois, et une sonnette.

Hélas, ils ne découvrirent aucune indication concernant l'endroit de la cachette du trésor.

 

Après un moment de réflexion, ils songèrent aux pierres disposées en « S » dans la pièce d'eau. Ça évoquait un serpent.

Les deux amis retournèrent à ce bassin et y entrèrent pour mieux observer les roches. Mais aucune ne semblait comporter un signe, un dessin, une gravure ou une simple particularité qui conduirait à l'emplacement d'un trésor.

Le temps passait. Ils remontèrent une dernière fois en haut de la tour avant de bientôt quitter l'île.

- On est venus pour rien, dit Mathieu.

- L'aventure valait la peine, dit Christine.

- Tu parles ! On a failli mourir dans une oubliette et on repart sales, trempés, et les mains vides.

- J'ai une idée, lança soudain notre amie. La sonnette ! Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ?

- Quoi, la sonnette ? demanda le garçon.

- Dans la cachette de l'horloge, reprit son amie, on a trouvé une clé dorée et une sonnette. Ça ne te dit rien ? Pourquoi une sonnette à cet endroit ? Réfléchis !

- Je ne vois pas, répondit Mathieu.

- Je crois qu'Yves de Locronan nous donne une précieuse indication, dit Christine. Il existe des serpents à sonnette, très venimeux, dans certains pays. Elle se trouve au bout de leur queue. Retournons dans le bassin d'eau. Regarde, les pierres en « S » ressemblent à un serpent. Allons fouiller la dernière plus à fond que tantôt...

- Tu es géniale !

 

Ils descendirent les escaliers de la tour et se précipitèrent vers le bassin aux nénuphars, qui fut autrefois sans doute une jolie fontaine. Ils y entrèrent hardiment.

Ils se dirigèrent directement vers le dernier rocher en pataugeant entre les plantes aquatiques. Ils l'observèrent avec beaucoup plus d'attention, tâchant de repérer la moindre faille ou fissure, cette fois.

Ils en découvrirent une de deux centimètres à peine, située au raz de l'eau et masquée en partie par de la mousse verte. Christine, à quatre pattes dans le marécage, gratta les lichens à l'aide de son canif.

Ils introduisirent la clé en or dans la serrure. Une cachette apparut, creusée dans la pierre.

Et là, dans une simple boîte en bois, qu'on ouvrait facilement, se trouvait un dé à coudre en or.

Les deux enfants se redressèrent un peu déçus. Ils se regardèrent, étonnés. Que signifiait ce nouveau mystère ? Ils s'attendaient plutôt à trouver des pièces d'or, les fameux doublons Espagnols, des pierres précieuses, des diamants, un trésor...

Tous ces efforts pour trouver un dé à coudre dans un coffret...

 

Christine le prit dans sa main droite et le glissa au bout de son index gauche.

- Mathieu, dit-elle en se tournant vers son copain. Mathieu !

Le garçon n'était plus là. Notre amie se tenait seule, les pieds dans l'eau. Elle regarda autour d'elle.

- Mathieu???

Et soudain elle le vit.

Il se trouvait tout en haut de la tour du château. Il semblait regarder le paysage. Mais surtout, il n'était pas seul.

Une jeune fille se trouvait à ses côtés.

Christine, un peu jalouse, l'observa.

- Elle me ressemble, cette fille... murmura-t-elle entre les dents. Elle porte une salopette bleue, délavée, comme moi et ses cheveux sont coiffés en deux longues tresses... mais... c'est moi !!!

 

À la fois surprise et complètement déconcertée, notre amie se précipita vers la tour et monta l'escalier quatre à quatre. Elle parvint sur la terrasse et s'arrêta un mètre derrière les deux enfants. Ils lui tournaient le dos, scrutant l'horizon.

Elle entendit leur conversation...

- On est venus pour rien, dit le garçon.

- L'aventure valait la peine, répondit la fille.

- Tu parles ! On a failli mourir dans une oubliette et on repart sales, trempés, et les mains vides.

Notre amie appela la fille d'une voix forte.

- Christine !

Aucun des deux ne se retourna. Ils devaient pourtant entendre cet appel...

- Christine !

Et soudain notre amie comprit. Elle se trouvait transportée une demi-heure avant la découverte du mystérieux dé. Et celui-ci semblait doté d'un pouvoir magique. Celui de projeter celui ou celle qui le posait au bout de son doigt une demi-heure plus tôt.

Une idée lui vint. Une merveilleuse idée...

Elle prononça clairement vers son sosie :

- Pense à la sonnette. Un serpent à sonnette...

Les deux autres poursuivaient leur conversation.

- J'ai une idée, lança soudain la fille. La sonnette ! Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt !

- Quoi la sonnette ? demanda le garçon.

- Dans la cachette de l'horloge, on a trouvé une clé dorée et une sonnette. Ça ne te dit rien ? Pourquoi une sonnette à cet endroit ? Réfléchis !

- Je ne vois pas.

- Je crois qu'Yves de Locronan nous donne une précieuse indication, dit la fille. Il existe des serpents à sonnette, très venimeux, dans certains pays. Elle se trouve au bout de leur queue. Retournons dans le bassin d'eau. Regarde, les pierres en « S » ressemblent à un serpent. Allons fouiller la dernière plus à fond que tantôt...

- Tu es géniale !

 

Christine souriait à présent.

Elle redescendit vite les escaliers de la tour et arriva près de la pierre qui ébauchait la queue du serpent, celle où se trouvait la cachette et la boîte, restées ouvertes.

Notre amie posa le dé dans son écrin.

Elle se tourna et vit Mathieu qui se tenait à ses côtés à présent, mais qui ne pouvait se douter de l'étrange pouvoir de ce dé.

Christine lui proposa de le prendre à son tour et de le glisser au bout d'un de ses doigts.

Mais Mathieu est gaucher. Il le saisit dans la main gauche et l'enfonça sur son index droit.

 

Aussitôt, il entendit ses parents l'appeler.

- Mathieu ! Viens vite. Il est cinq heures. Le bateau va partir pour le dernier transfert vers la côte. Et appelle ton amie. Elle n'est pas avec toi ? Où se trouve-t-elle ?

Le garçon était seul, les pieds dans l'eau dans le bassin aux nénuphars. Il regarda autour de lui et cria.

- Christine ! Christine, viens vite...

Pas de réponse.

Il ôta le dé de son doigt et se tourna. Son amie se tenait à côté de lui.

- Où étais-tu ? Je ne te voyais plus, dit-il. Et mes parents nous appellent.

- Tes parents ne nous appellent pas encore, dit Christine en souriant. Regarde ta montre. Il est à peine quatre heures et demie. Nous avons encore une petite demi-heure devant nous.

- Mais, c'est impossible, lança le garçon. Je viens de les voir et ils nous appelaient.

- Le dé que nous avons trouvé est magique. C'est même un objet absolument extraordinaire. Si on le place sur son index gauche, on recule d'une demi-heure, et si on le pose sur l'index droit, on avance d'une demi-heure.

 

Nos deux amis retrouvèrent les parents de Mathieu et leur montrèrent le précieux dé. Ils détaillèrent l'étrange phénomène.

- Un roi aztèque a sans doute confié ce dé extraordinaire à Yves de Locronan, à titre de cadeau pour le roi de France de l'époque, dit le père de notre ami. Mais je crois que notre corsaire l'a conservé pour son usage personnel. Imagine que naviguant dans la mer des Caraïbes, il soit soudain attaqué par un navire pirate ennemi, qui se cachait dans une crique le long du rivage. Yves a pu glisser le dé à son doigt gauche, reculer d'une demi-heure, et changeant de cap, prendre son ennemi par surprise.

- Et le roi aztèque s'en servait sans doute, ajouta la maman, pour observer l'effet de ses décisions sur ses ministres. En avançant d'une demi-heure, il pouvait écouter leurs commentaires. Si son décret ne convainquait personne ou faisait mauvais effet, il revenait en arrière et modifiait son choix...

- Les enfants, déclara le papa de Mathieu, vous ne pouvez pas conserver un tel objet. Le directeur du musée de Quimper est un ami. Nous irons demain le lui confier. Imaginez un instant que ce dé tombe en de mauvaises mains, les conséquences pourraient être catastrophiques...

 

Avec un peu de regret dans le cœur, mais heureux de leur aventure et fiers de leur découverte, nos amis le confièrent à ce musée où le précieux dé est exposé dans une vitrine, à l'abri des petits doigts trop audacieux...

 

Grand merci à mon fils François qui m'a suggéré le début de ce récit.