Caroline & Rivière d'étoiles

Caroline & Rivière d'étoiles

N°5

Peekaboo

      Un mercredi matin, avant de partir à l'école, Caroline prit un plateau que sa maman venait de préparer et le porta au mystérieux client de l'hôtel des parents.

Tu te souviens qu'ils sont installés le long d'un petit chemin en terre dans la montagne. Le papa de notre amie espère qu'un jour cette piste deviendra une grand route, une highway. À ce moment-là, les routiers et les touristes viendront nombreux. Leur hôtel ne désemplira pas. Mais pour le moment, les clients sont bien rares et l'argent manque souvent à la maison.

Notre amie frappa à la porte du bungalow qui sert de chambre pour les visiteurs en tenant le plateau sur lequel se trouvait, entre autre, un œuf à la coque. Sa maman l'accompagnait.

-Bonjour monsieur, voici votre petit déjeuner.

Elle posa le plateau sur la table à la demande de l'occupant, mais, au moment où elle allait sortir, l'homme l'appela.

-Il me semble qu'un œuf à la coque est prévu avec ce repas.

-Oui, répondit Caroline. Il est dans le coquetier, monsieur.

-Il ne s'y trouve pas.

-Comment, il ne s'y trouve pas ? Maman, tu en as posé un pour monsieur à la cuisine. Je l'ai vu...

-Oui, bien sûr. 

-Je ne le vois pas, reprit le client. Je parie que tu l'as mangé en venant.

-Oh non, s'exclama notre amie. Je n'oserais pas, monsieur.

-En as-tu reçu un, toi, ce matin?

-Oui, murmura Caroline. Mais de toute façon, je n'aurais pas pris le vôtre, monsieur. Je ne comprends pas. Il se trouvait là, sur votre assiette, il y a un instant.

-Je parie qu'il est caché quelque part dans tes vêtements.

Et en effet, elle sentit l'œuf dans la poche de la salopette qu'elle portait ce jour-là. Elle éclata de rire. Et la maman aussi.

-Ça alors! vous devez être un magicien, monsieur.

-Exactement, je suis un magicien.

-Oh, vous pourriez montrer votre tour à mon amie Rivière d'Etoiles ?

-Avec grand plaisir. Et ce soir, qand tu viendras me donner mon repas, je t'apprendrai un autre tour de magie, si tu veux.

-Merci, monsieur, se réjouit notre amie.

 

Au soir, Caroline, très impatiente, porta de nouveau le plateau au client. Elle surveilla attentivement, l'assiette et le dessert, un morceau de tarte aux cerises, et la bière commandée par le magicien. Elle veillait à ce que rien ne disparaisse. Elle posa le tout sur la table.

-Merci beaucoup, dit l'homme. 

Notre amie regardait la tarte aux cerises avec gourmandise. Elle émit un joyeux “bon appétit”.

-Tu aimes bien la tarte aux cerises, toi, cela se voit.

-Vous verrez, elle est particulièrement délicieuse, répondit Caroline. Moi j'en ai reçu hier.

–Tiens, prends-la, répondit le client.

-Non, je ne peux pas toucher à votre repas, monsieur.

-Prends-la. Je ne pourrai pas manger tout ce que tes parents me donnent sur mon plateau.

-Je peux vraiment? 

-Mais bien sûr. Je te l'offre.

-Chic, je la partagerai avec mes petits frères.

Le client regarda la jeune fille droit dans les yeux.

-Tu es une courageuse, toi. Tu te prives un peu pour tes petits frères. 

Notre amie ne répondit pas. Une vraie grande sœur partage et doit parfois se montrer courageuse, songea-t-elle tout bas.

-Aimerais-tu que je t'apprenne un tour de magie?

-Oui, certainement !

L'homme prit une feuille de papier et la plia en deux. Il prépara également deux trombones.

-Voici l'histoire d'un voleur et d'un policier, dit-il. Ce trombone jaune est le voleur. Le trombone bleu, un policier. Je glisse le trombone jaune au-dessus de la feuille de papier pliée en deux, la maison.

Caroline regardait avec grande attention.

-Le trombone jaune, le voleur, entre dans la maison par la cheminée. Le policier, le trombone bleu, le voit. Lui aussi passe par la cheminée, pour le coincer. Arrivé en bas, le voleur se retourne et aperçoit le policier juste derrière lui. Alors, il se cache.

Le magicien plia la feuille de telle manière qu'on ne voyait plus le trombone jaune.

-Le policier se cache lui aussi. Regarde, insista le magicien en pliant encore la feuille de papier. 

-En effet, sourit notre amie.

Le magicien fit disparaître le policier à son tour. Le trombone bleu ne se voyait quasi plus, perdu sous le pli, comme le jaune juste avant.

-Et voilà, poursuivit l'homme. Maintenant, le policier sort son revolver et "pan".

D'un coup sec, il tira sur les deux extrémités de la feuille de papier pliée. Les deux trombones sautèrent en l'air, et, incroyable, ils tombèrent sur le sol accrochés l'un à l'intérieur de l'autre.

-Voilà, le policier vient de capturer le voleur !

-Oh bravo! bravo! bravo! applaudit Caroline. C'est génial. Vous voulez bien me l'apprendre, s'il vous plaît ?

-Avec plaisir. Regarde bien. On recommence.

-Demain, je le ferai en classe. Je vais épater tous mes copains et toutes mes copines. Merci, monsieur.

Elle s'en retourna, radieuse, emportant en plus le morceau de tarte qu'elle partagea avec ses deux petits frères.

 

Le jeudi soir, Caroline revint apporter le plateau-repas à son nouvel ami.

-J'ai réussi le tour devant toute la classe. Un vrai succès. Je vous remercie, monsieur.

L'homme répondit:

-Tu es une fille intelligente, courageuse et dynamique.

Notre amie rougit.

-Connais-tu un endroit qu'on appelle Peekaboo? Je cherche une vallée profonde, mais surtout très étroite, dans la région.

-Non, répondit Caroline. Je ne connais pas ce nom-là. Mais Rivière d'Etoiles, ma meilleure amie, est amérindienne. Et son grand-père un ancien sachem. Il connaît certainement ce lieu. Je lui demanderai demain.

Le vendredi soir, notre amie revint de l'école avec Rivière d'Etoiles.

Elle expliqua que Peekaboo se trouvait à quatre-vingt kilomètres environ. Pour s'y rendre, il faut d'abord suivre une mauvaise route en terre pendant quatre ou cinq heures. Impossible de rouler vite, à cause du mauvais état de la piste. Ensuite, d'après son grand-père, il faut encore marcher deux kilomètres et demi dans une vallée brûlante et desséchée, un canyon, qui va en rétrécissant. Un affluent, souvent à sec de cette rivière, sur la gauche, a creusé le fameux défilé appelé Peakaboo.

-Pourriez-vous me guider jusque-là, toutes les deux? demanda le magicien.

-Je veux bien, répondit Caroline.

-Certainement, ajouta Rivière d'Etoiles. Mais il faudra obtenir la permission de nos parents et l'autorisation du grand sachem actuel, car Peekaboo se trouve en territoire amérindien.

Nos amis reçurent les autorisations sans difficulté.

-Je m'occupe de tout, promit le client à la maman de Caroline. On dormira à la belle étoile. Il leur faut un sac de couchage ou une couverture pour se rouler dedans. Je payerai tout, la nourriture et même la tarte aux cerises.

Maman se tourna vers Caroline.

-Ma chérie, tu es une future diplomate. Tu m'étonneras toujours...

-Pouvons-nous partir demain matin à l'aube? demanda le client.

 

Le lendemain matin, notre amie et le magicien se rendirent d'abord au camp amérindien pour aller chercher Rivière d'Etoiles qui allait les guider.

Ils roulèrent ensuite près de cinq heures. La piste tantôt caillouteuse, tantôt sablonneuse épousait les méandres d'une rivière à sec qu'ils traversèrent plusieurs fois. Il faisait étouffant dans le véhicule tout-terrain que l'homme venait de louer à Blanding. 

Les trois derniers kilomètres parurent les plus éprouvants. Plusieurs fois ils durent éviter de profondes ornières, négocier des tournants tout à fait traîtres, effectuer des descentes impressionnantes et des remontées hasardeuses. Ils parvinrent enfin à l'endroit où la piste se terminait. Ils garèrent la voiture. Il était plus de treize heures.

Ils avalèrent le pique-nique emporté et un fruit, burent un peu d'eau, puis se mirent en route, avec des sacs à dos contenant le repas du soir et les couvertures qui serviraient de couchage pour la nuit. 

Ils marchèrent deux heures dans cette vallée sèche sous le soleil torride.

Rivière d'Etoiles s'arrêtait parfois. Elle hésitait. Plusieurs vallées étroites correspondaient à Peakaboo. Elle trouva enfin celle décrite par son grand-père. Elle reconnut l'entrée, barrée par deux hauts rochers à escalader.

Et pas un atome de vent. La chaleur devenait intolérable. L'air à peine respirable. Après cette marche épuisante, l'escalade des deux rochers leur parut éprouvante. Ils transpiraient tous. Pourtant, Caroline ne portait qu'un vieux short en jean, un t-shirt et des baskets. Son amie aussi, elle, avec une salopette.

Enfin, après avoir escaladé les rochers d'entrée, ils entrèrent tous dans l'étrange vallée de Peakaboo.

-On peut suivre longtemps ce boyau sinueux, annonça Rivière d'Etoiles. Seulement, ça devient de plus en plus étroit au fur et à mesure qu'on progresse. Il y a des endroits, vers le fond, paraît-il, tellement étroits que l'on ne peut pas passer. Peakaboo, chez les Amérindiens, veut dire "pas vu et pas entendu". On peut se trouver à cinq ou dix mètres l'un de l'autre et ne pas se voir ni s'entendre.

 

L'homme fut rapidement bloqué. Il était trop gros et trop fort de carrure pour pouvoir passer plus avant. Et guère rassuré, ou alors carrément peureux. Il se retournait sans cesse, croyant être suivi. Il s'arrêta avant une assez longue flaque d'eau sale.

Il insista auprès des filles pour qu'elles continuent en passant dans la vase, pour aller explorer le fond de Peakaboo. Il recherchait des pierres, disait-il, des pierres bleu clair, semblables à des turquoises, mais phosphorescentes et donc visibles dans l'ombre ou dans la nuit.

La salopette retroussée jusqu'aux genoux, Rivière d'Etoiles avança pieds nus dans la boue. Ce n'était vraiment pas drôle. Caroline suivait, pieds nus également. Un moment, la vase leur vint au-dessus des genoux. Elles sortirent peu à peu de la flaque et avancèrent sur de la roche lisse dans la vallée qui devenait encore plus étroite.

Bientôt, le passage fut tellement serré, qu'elles durent se mettre de profil pour réussir à s'y glisser. Leurs côtes et leurs vertèbres frottaient contre les parois. Une chance que ces filles sont minces. Elles ne virent aucune pierre bleue dans la pénombre où elles se trouvaient. Elles revinrent sur leurs pas.

 

-Monsieur, nous ne pourrons pas atteindre le bout de cette vallée. Cela devient trop étroit, même pour nous. On s'est déjà griffé aux bras.

L'homme insista pourtant. Il les enjoignit fermement, avec véhémence même, d'essayer encore.

-Allez jusqu'au fond. Vous y êtes presque. Vous trouverez des pierres bleues. Apportez-m'en quelques-unes, ça suffira. Retournez. Un peu de courage quand même. Ne vous comportez pas comme des mauviettes.

Caroline et Rivière d'Etoiles repartirent dans la vallée étroite.

 

-Quel méchant homme, souffla Rivière d'Etoiles à son amie.

-Tu as raison, répondit Caroline. Méchant et autoritaire. Quel changement depuis l'autre jour. Je crois qu'il jouait les gentils avec nous pour nous convaincre de l'accompagner jusqu'ici, mais maintenant il nous prend pour ses esclaves. Et pour retourner à la maison, nous dépendons de sa voiture. Je regrette de t'avoir entraînée dans cette pénible aventure.

Les deux filles pataugèrent à nouveau quelques mètres dans l'eau stagnante et puis avancèrent jusqu'à l'endroit où elles ne pouvaient plus passer. Elles tentèrent d'aller plus loin en rampant sur le sol. Cela s'élargissait à cet endroit, comme un vase renversé, car, à la saison des pluies, l'eau use plus souvent la paroi près du sol qu'en hauteur.

Le passage devenait de plus en plus sombre et humide, boueux à plusieurs endroits. Leurs vêtements dégoulinaient d'eau vaseuse à présent. La peur leur serrait les cœurs. La peur de ramper dans cet espace inconnu. La peur aussi de rencontrer un serpent égaré là-dedans. Rivière d'Etoiles rassura son amie. 

-Les serpents se déplacent surtout la nuit, dit-elle. Comme ils voient très mal, ils sont presque aveugles, il arrive qu'ils tombent dans un canyon comme celui-ci. Donc, c'est au matin, très tôt, qu'on risque d'en rencontrer un, enfin, selon les dires des Anciens de mon village.

Elles atteignirent enfin le fond en cul-de-sac de Peakaboo. Une sorte de caverne, assez large, au sol de sable humide et de cailloux. Elles n'aperçurent aucune turquoise, ni aucune pierre phosphorescente.

 

II faisait presque tout noir à l'endroit où elles se trouvaient. La lumière du soleil n'éclaire les vallées étroites qu'une heure ou deux, vers midi. De toute façon, il devait être maintenant six heures du soir. La nuit allait venir.

Elles décidèrent de ramper en sens inverse et de revenir près de l'homme pour lui expliquer l'absence de pierres précieuses. Elles arrivèrent à la flaque boueuse, et, là, de l'autre côté, elles aperçurent deux grands serpents.

Elles appelèrent, crièrent, hurlèrent. L'homme, enfin, s'approcha. Il s'arrêta à une distance respectable des deux reptiles.

-S'il vous plaît, monsieur, aidez-nous à sortir d'ici. Chassez ces serpents.

-Ou donnez-moi un bâton, dit Rivière d'Etoiles. Je m'en chargerai.

La jeune fille expliqua à son amie que si on tend un bâton à un serpent, il choisit souvent de s'enrouler autour. À ce moment-là, on peut, d'un geste précis et vif, jeter le bâton avec le serpent enroulé derrière soi. Ça dégage le passage.

-Je ne l'ai jamais fait, mais je veux bien assayer, dit-elle.

L'homme s'éloigna sans rien dire. Il revint un peu après avec une pelle et une gourde d'eau.

-Voici à boire. Et utilisez la pelle pour creuser sous le sable, au fond de la vallée. II doit y avoir des pierres le long de la paroi ou au sol.

-Donnez-nous une lampe de poche s'il vous plaît, monsieur, supplia Caroline.

-Une lampe de poche ? Vous n'en avez pas besoin. Ces pierres brillent dans la nuit, comme des lucioles bleues.

-Nous retournerons après le repas, dit Rivière d'Etoiles. J'ai faim.

-Je vous donnerai à manger dès que vous m'apporterez les pierres de lumière. Pas avant. Et ces serpents vous empêchent de vous sauver.

L'homme s'éloigna et disparut. Nos amies se sentaient prisonnières à présent. Les deux serpents les empêchaient de quitter Peakaboo. L'individu se révélait maintenant sous son vrai caractère. Un égoïste, un individu prêt à écraser les autres pour les dépasser ou obtenir ce qu'il souhaite...

 

Les deux amies retournèrent vers le passage étroit. Elles rampèrent courageusement dans l'obscurité et la boue. La température dégringole vite quand le soleil se couche, même dans le désert. Leurs habits sales, humides, et insuffisants, ne les protégeaient pas du froid qui s'installait pour la nuit. Et en plus, elles avaient faim.

Elles parvinrent à la grotte, au fond du défilé. Maintenant que l'obscurité était tout à fait installée, elles aperçurent des lueurs bleues, immobiles, superbes. Un spectacle fascinant. Quelques pierres bleues phosphorescentes brillaient à présent dans la nuit noire.

Les deux amies en glissèrent quelques-unes dans leurs poches. Caroline dut s'y reprendre à deux fois, parce que plusieurs poches de son short étaient trouées.

Elles revinrent vers l'entrée. Elles arrivèrent à cette grande flaque de vase de l'autre côté de laquelle se trouvaient les deux serpents. Toujours présents, hélas. Ils dansaient sous la lueur de la lune.

Elles appelèrent plusieurs fois mais l'homme n'entendit pas. Ou bien ne voulait-il pas répondre? Ou pire, il était parti, les abandonnant là. Les deux filles, fatiguées, inquiètes, s'assirent par terre vraiment épuisées.

-On va devoir dormir ici, soupira Rivière d'Etoiles. On ne peut pas passer à cause de ces serpents.

-J'espère qu'ils finiront par s'en aller, répondit son amie. Tu crois qu'ils risquent de traverser la flaque ? 

-Je ne crois pas. Ce genre de serpents ne nage pas dans l'eau des rivières. Ils ne vont pas venir nous mordre pendant la nuit, mais ils risquent de rester là jusque demain matin.

-Je suis désolée, murmura Caroline. Tout ça c'est de ma faute.

-Ne dis pas cela, murmura son amie amérindienne. Tu ne pouvais pas savoir.

Elles s'appuyèrent l'une contre l'autre et bavardèrent encore un peu. Puis, trop fatiguées, à présent elles s'endormirent malgré le froid et la faim.

 

Caroline s'éveilla dans la nuit. Elle frissonnait. Mais surtout, une idée venait de lui traverser l'esprit.

-Rivière d'Etoiles! chuchota la jeune fille.

Son amie sortit d'un mauvais rêve infesté de serpents lumineux et de magiciens méchants.

-Je pense que nous pouvons passer. Donne-moi la pelle et suis-moi.

-Que vas-tu faire ? Tu vas taper sur les serpents ?

-Non. Je crois qu'ils n'existent pas, enfin, si je ne me trompe pas.

Notre amie entra dans l'eau boueuse. Le reflet de la lune, d'abord immobile à la surface de la flaque, se mit à danser dans les petites vagues. Elle parvint de l'autre côté. Les serpents se dressaient, menaçants, la tête relevée, près d'elle. Elle passa au milieu d'eux.

Rivière d'Etoiles observait sa copine le cœur battant. Les serpents semblaient tout à fait indifférents à la présence de Caroline. 


-Une illusion, expliqua la jeune fille en se tournant. Ce méchant homme est magicien, je viens de m'en rappeler. Il nous impressionne avec ces animaux, mais ils ne sont pas réels.

-Comment y as-tu pensé?

-Grâce à ton explication de tantôt. Les serpents ne sortent que dans la nuit, m'as-tu dit. Or, on ne les a vus qu'au soir, juste après notre passage, et tous les deux en même temps. Viens, on s'en va.

Elles dépassèrent l'endroit de l'illusion. Se retournant, elles ne virent plus rien. Aucun serpent ne se trouvait là.

 

Elles parvinrent à l'endroit où Peakaboo s'élargit de plus en plus. Là, à l'entrée, au pied des rochers qui l'obstruent, elles aperçurent leur tortionnaire, couché dans le sable. Sa tête appuyait contre les sacs à dos contenant la nourriture. Caroline vit la clé de la voiture tout-terrain posée près de lui.

Elle s'approcha sur la pointe des pieds. Lentement, très lentement, elle tendit une main légèrement tremblante mais ferme et prit les clés, sans bruit, en les serrant bien fort entre ses doigts. Elle fit signe à Rivière d'Etoiles de la suivre.

Quand elles sortirent de la vallée, l'aube pointait à l'horizon. Il devait être près de six heures du matin.

-Viens. On retourne chez nous.

-Qui va conduire ?

-Moi, affirma Caroline.

-Tu sais conduire une voiture ?

-Mon père m'a appris. Nous habitons loin de tout, isolés, dans la montagne. Il veut que je sache conduire. Il faut que je puisse me débrouiller pour emmener mes petits frères jusqu'à Blanding en cas d'urgence. Je roule parfois avec lui dans la montagne, sur des routes en terre, celles où personne ne vient.

Rivière d'Etoiles observa son amie avec un regard admiratif.

Elles atteignirent la voiture après deux heures de marche. Le soleil montait déjà à l'horizon. Souvent, elles se retournaient en chemin, inquiètes. L'homme ne les suivait pas. Elles entrèrent dans la voiture.

-Je vais essayer de nous ramener à la maison. On s'arrêtera pour manger un peu plus loin, hors de portée de cet ignoble individu.

-On l'abandonne? demanda Rivière d'Etoiles.

-Qu'il se débrouille, répondit Caroline. Tant pis pour lui. Mais à pied, il n'ira pas bien loin. Le shérif le retrouvera sans difficulté. Il nous a kidnappées, il mérite d'aller en prison.

Puis Caroline s'assit à la place du conducteur et mit le moteur en marche. Elle desserra le frein et avança lentement sur la piste. Les débuts furent hésitants, un peu secoués, mais, peu à peu, elle s'affermit et précisa sa conduite. Bientôt, elle roula magnifiquement sur les mauvaises routes.

Elle épousait à présent les courbes de la piste comme elle pouvait et évitait les ornières. Elle se débrouilla très bien. Elles arrivèrent à Blanding vers la fin de la matinée. Caroline arrêta le véhicule devant le bureau du shérif, au grand étonnement des policiers de garde devant la porte, surpris de voir une fillette de dix ans au volant.

Elles détaillèrent leurs aventures pendant que l'on téléphonait à leurs parents. Ceux-ci n'étaient pas encore inquiets, puisque les filles, en principe, partaient pour deux jours.

Deux véhicules s'élancèrent, sans attendre, sur les pistes avec nos courageuses amies, pourtant bien épuisées. Arrivées en fin de piste, elles indiquèrent le sentier vers la vallée, puis l'entrée de Peakaboo et l'endroit où l'homme se trouvait au moment de leur fuite dans la nuit.

Les policiers découvrirent son sac à dos, mais l'individu deumeura introuvable. Sans doute s'était-il caché. Les grottes et les anfractuosités ne manquent pas dans ces régions. Nos amies ne le revirent jamais.

Quand aux pierres phosphorescentes, elles les conservent en souvenir. Elles brillent doucement dans la nuit, pour éclairer leur chambre, et leur inspirer des rêves heureux.

Et maintenant, découvre la suite des aventures de tes amies dans l'épisode numéro six: "L'homme qui voulut tenir le soleil entre ses mains".