Christine

Christine

N°64

La galette infernale

Nous retrouvons Christine, dix ans, chez la tante de son grand ami Mathieu. Il a le même âge notre amie et il y va souvent pendant les vacances. Elle était invitée pour quelques jours. Tante Rosa est la maman d'un charmant petit garçon de cinq ans, Quentin. Ils habitent un agréable village, à la lisière d'une forêt.

Un soir, Quentin, qui participait la journée à un club de vacances appelé Les Canaillous, revint en pleurant.

Sa maman et nos amis se précipitèrent pour l'entourer et l'interroger.

- Que se passe-t-il, fit tante Rosa ? 

- Mathis, un grand, a jeté ma casquette dans la boue. Puis il m'a volé ma galette de dix heures et il l'a mangée en se moquant de moi, en disant que je suis un moucheron.

Ce n'était pas la première fois que cet enfant perturbé s'en prenait lâchement à des plus petits que lui en les harcelant.

La tante Rosa téléphona au responsable. Ce dernier avoua que Mathis était difficile à gérer. Il promit d'intervenir. 

Hélas, le lendemain, Quentin revint de nouveau en larmes au soir. Le garçon l'avait à nouveau agressé dans un coin de la cour de récréation et l'avait jeté à terre cette fois. Il avait de nouveau emporté la galette de notre ami.

Mathieu dit à sa tante qu'il avait une idée et qu'il allait s'occuper de cela avec Christine.

- Comment penses-tu t'y prendre ? demanda notre amie.

- On va donner une leçon à ce gamin agressif. Je propose de lui faire découvrir ce que c'est que subir des moqueries, combien c'est moche d'être harcelé. L'hiver passé, je suis venu passer quelques jours chez ma tante, ajouta le garçon, et comme il faisait un temps épouvantable, j'en ai profité pour visiter et ranger son grenier où elle ne va presque plus. J'y ai découvert un livre, un vieux grimoire de sorcières, rempli de formules magiques et de recettes diaboliques. Une d'entre elles détaille comment fabriquer une galette infernale.

- Et que fait cette galette ? demanda Christine en souriant.

- Si tu la manges, tu ne sais plus parler pendant vingt-quatre heures. Tu peux juste émettre des croa-croa, comme un crapaud. Imagine un instant ce Mathis, lançant ces coassements. Tous les enfants vont rire de lui, et il découvrira ce que c'est qu'être harcelé, devenir la risée de toutes et de tous. Avec un peu de chance, ce qu'il y a de bon dans ce garçon prendra le dessus et son caractère changera.

- Excellente idée, complimenta notre amie. 

- Suis-moi, fit Mathieu. Montons jusqu'au grenier. Je sais où se trouve le livre.


Les deux amis empruntèrent l'escalier et ouvrirent le grimoire. La recette se trouvait à la page 17. Ils la lurent en silence.

Pour créer une galette infernale qui fait parler la langue des crapauds pendant toute une journée, il faut rassembler dix grammes de farine, dix grammes de sucre, dix grammes de beurre, un oeuf, quatre araignées mortes, trois guêpes mortes depuis peu, une plume noire de corbeau et quelque chose qui a appartenu à la personne visée par ce mauvais sort qu'on désire lui jeter. Il faut ensuite se rendre dans un grenier une nuit de pleine lune. On place une casserole dans le rayon de la lune à minuit juste. Mélanger les ingrédients et caresser doucement le dessus avec la plume de corbeau noir en prononçant trois fois la formule écrite en latin ci-dessous. La galette doit être mangée au plus tard le lendemain par la victime choisie.

- Pas facile de rassembler tout ça, murmura Mathieu.

- Surtout les guêpes et les araignées, ajouta Christine. Par contre, une plume de corbeau, on en trouve un peu partout.

- Dépêchons-nous, proposa le garçon, j'ai entendu que la pleine lune brillera demain soir.

Ils redescendirent au salon.


Les deux amis expliquèrent à Quentin qu'il devait de débrouiller pour prendre un objet qui appartient à Mathis.

- Ce sera facile, déclara le petit garçon après que les deux aînés lui eurent expliqué leur projet. Il jette ses mouchoirs en papier parterre après s'être mouché, malgré les remarques qu'on lui fait. J'en ramasserai un.

- Bravo, complimenta Mathieu. Ce sera ta contribution secrète à notre affaire.


Rassembler l'oeuf, la farine, le sucre, le beurre fut aisé. Ils descendirent ensuite à la cave et y cherchèrent leurs quatre araignées mortes derrière un vieux meuble en bois sombre qui traînait là depuis longtemps. Une plume de corbeau volait dans le vent quand ils sortirent de la maison. Mais trouver les guêpes mortes fut bien plus difficile. Heureusement, on venait de découvrir un nid le long d'une grange à la grande ferme du village. Une équipe spécialisée était venue l'enlever et il restait quelques guêpes à terre le long du mur. Nos deux amis les rangèrent dans une boîte.

Ils attendirent le soir avec impatience.

Enfin ils allèrent se coucher dans la chambre que la tante Rosa réservait à ses invités. Ils se mirent en pyjama mais restèrent assis à bavarder tout bas pour ne pas s'endormir.


Quand toutes les lumières furent éteintes et que le silence régna dans la maison, ils sortirent, pieds nus, dans le couloir pour ne faire de bruit. Ils montèrent l'escalier et ouvrirent la porte du grenier. Ils n'allumèrent pas. Assez de lumière passait par la vieille lucarne poussiéreuse. La pleine lune brillait dans le ciel.

Ils posèrent la casserole sur un tabouret éclairé d'un rayon de lune. Puis ils y versèrent le beurre qui fondait, la farine et le sucre. Ils y mêlèrent les quatre araignées et les trois guêpes. Enfin ils ajoutèrent l'oeuf cru après avoir brisé la coquille. Ils posèrent délicatement le mouchoir de Mathis, étendu par-dessus.

Saisissant la plume de corbeau noir, Christine caressa le tout tandis que Mathieu lisait la formule magique à voix haute.

Il ne se passa rien pendant plusieurs minutes.

Nos amis, impatients, commençaient à se poser des questions et à désespérer quand soudain une lueur apparut sous le mouchoir de Mathis. Elle ne dura qu'un instant.

Soulevant alors délicatement un coin du mouchoir, ils découvrirent une belle galette au fond de la casserole. Tout le reste, guêpes, araignées, beurre, oeuf, farine et sucre avait disparu.

Nos amis attendirent encore un peu mais plus rien ne se passa.

Ils prirent la galette et l'emportèrent en retournant dans leur chambre.


- Je propose de nous montrer corrects avec Mathis, proposa Christine avant de s'endormir. Ce n'est qu'un jeune garçon, et je suis certaine qu'il a du bon en lui. Simplement il le cache au fond de son coeur car il a peur de la vie. 

- Tu as sans doute raison, répondit Mathieu. On dira à Quentin de l'avertir de ne pas manger cette galette.

- Il n'écoutera pas, reprit notre amie.

- Alors, il aura sa leçon. Il parlera comme un crapaud toute la journée et ses amies et amis riront de lui. Il découvrira comme c'est désagréable de subir les moqueries des autres.


Le lendemain matin, nos amis glissèrent la galette infernale dans la boîte à tartines de Quentin. Puis ils lui expliquèrent calmement.

- Surtout, dit Mathieu, ne mange pas cette galette. Quand Mathis s'approchera de toi pour te la voler, fais d'abord semblant de refuser puis laisse-le s'en saisir. Dis-lui qu'elle est empoisonnée. Tant pis pour lui s'il ne t'écoute pas.

Le petit garçon partit joyeux vers son club des Canaillous.

Comme prévu, Mathis s'approcha de lui et exigea qu'il lui donne sa galette.

Quentin refusa, disant qu'elle est empoisonnée.

- Je ne te crois pas, gros bébé. Donne-la moi, ou je te rosse.

Quentin ouvrit sa boîte et le garçon s'en saisit.

- Fais attention, reprit notre petit ami, il va t'arriver un malheur !

- Si tu crois que j'ai peur de toi, moucheron, reprit l'autre en mordant à belle dents dans la galette. Dégage, va jouer avec les autres bébés.

- Je ne suis pas un bébé et encore moins un moucheron, fit Quentin avec courage.

L'autre s'approcha, une nouvelle insulte entre les lèvres, mais il ne réussit qu'à lancer un croa-croa retentissant.

Les autres enfants se retournèrent et s'approchèrent étonnés.

Mathis voulut crier, pour assurer son autorité, mais seuls des croa-croa sortirent de sa bouche. Il devint bientôt la risée de toutes et de tous.

Il s'encourut honteux et on ne le revit guère de toute la journée.


Il revint en fin d'après-midi, sortant de sa cachette.

Ce n'était plus le même garçon. Il parlait de nouveau, mais avec douceur et gentillesse. Il courut de l'un à l'autre, en leur demandant pardon, et surtout, il s'adressa un long moment à Quentin en s'excusant et en lui promettant de devenir son ami.

Le petit garçon lui sourit en lui pardonnant.

- J'aurais dû t'écouter, dit Mathis. Ma maman me répète souvent qu'on a toujours quelque chose à apprendre de ceux et celles qu'on rencontre. Mais je ne fais pas assez attention à ce qu'elle me dit. Et surtout, j'ai compris que c'est affreux de harceler les autres. Je ne ferai plus jamais ça. Je te le promets.


Mathis a tenu parole. Quentin et lui sont devenu de bons amis et les journées aux Canaillous devinrent pour tous et toutes des jours de bonheur.

Bravo Christine et bravo Mathieu !