Christine

Christine

N°65

Les pies voleuses

        Ce jour-là, Christine ne devait pas étudier sous le regard de sa maman. 

Tu te souviens qu'elle ne fréquente pas l'école du village, situé trop loin de la maison de ses parents. Elle habite au cœur d'une grande forêt. Elle étudie chez elle avec son père ou sa mère.

Ce matin, la chaleur des jours d'été l'attirait dehors. Avec la permission de ses parents, elle enfourcha son vélo et partit vers le carrefour des trois routes. Pas loin de là stagne un grand étang où elle aime se baigner. L'eau y est fraîche et pas trop boueuse. Elle s'y glissa vêtue comme d'habitude de sa vieille salopette bien usée, dont elle refuse de se séparer.

Soudain, surprise par le ronronnement d'un moteur lointain, elle leva les yeux et remarqua qu'un hélicoptère survolait la zone des grands rochers, au-delà de la lisière des arbres. Elle l'observa, étonnée, il n'en passe jamais.

Juste à ce moment, elle vit un objet tomber de l'appareil. Ça ressemblait à un grand sac. Il s'écrasa contre une haute falaise couverte de mousses et de plantes à picots. Elle décida aussitôt de se rendre sur les lieux.

 

Ce ne fut pas facile. Elle sortit de l'eau et marcha jusqu'au pied des rochers qu'elle dut escalader. Elle parvint enfin près du sac. Il s'était déchiré en s'écrasant et son contenu apparaissait répandu au grand soleil : des bijoux, des bagues serties de diamants, des perles, des bracelets en or.

En s'approchant, Christine remarqua une bande de pies qui s'en donnaient à cœur joie. Elles choisissaient les pièces les plus brillantes pour les emporter dans leurs nids et se disputaient parfois en jacassant à grands cris.

Tu sais sans doute que les pies adorent tout ce qui brille et elles en garnissent souvent leur nid.

Notre amie réussit à les écarter et saisit le sac déchiré. De retour à son vélo, elle le fixa sur son porte-bagage, puis se mit en route vers la maison. Elle le montra à ses parents en contant son aventure.

Le papa téléphona au poste de police du village.

Il apprit ainsi que des voleurs avaient attaqué une bijouterie et, s'emparant de très nombreuses pièces précieuses, s'étaient enfuis en voiture vers l'aéroport où un hélicoptère les attendait.

Une heure plus tard, une voiture de police s'arrêta devant la maison de notre amie. Une commissaire en sortit, accompagnée par le bijoutier. Celui-ci entreprit aussitôt de faire l'inventaire du sac et constata qu'il manquait pas mal de bijoux, parmi lesquels une très précieuse bague ornée d'un diamant de vingt carats.

Le carat est l'unité de mesure pour évaluer le poids des pierres précieuses. Un carat équivaut à 0,20 gramme.

Tout le monde se tourna vers la jeune fille. Pouvait-elle utiliser son don de communiquer avec les animaux à quatre pattes, à deux pattes et les serpents pour tenter de retrouver les bijoux emportés par les pies ?

- Je vais essayer, promit-elle. Mais ce ne sera pas facile. Elles sont très captatrices, c'est-à-dire qu'elles conservent dans leurs nids ce qu'elles ramassent ici et là.

 

Christine sortit juste après le repas de midi.

Regardant autour d'elle dans les arbres, elle aperçut une pie. Elle l'appela.

- Demande à ta reine de venir, dit notre amie. Je veux lui parler.

Une heure plus tard, une des quatre pies chanteuses de la reine vint se poser prudemment sur une branche d'arbre assez haute.

Tu te souviens peut-être que cette reine tient à son service quatre pies qui sont à la fois ses conseillères et ses gardiennes. Elle les appelle les pies chanteuses. Découvre ou relis l'épisode n°54 des aventures de Christine : Le trésor des pies.

- Si tu veux parler à notre reine, tu dois aller chez elle. Elle ne viendra pas.

Il était inutile d'insister, la jeune fille le savait. 

Elle entra dans la maison et expliqua à la policière et au bijoutier qu'ils devraient s'armer de patience. Cela durerait tout l'après-midi pour se rendre chez cette reine. 

Elle se mit en route sous les encouragements et les remerciements de tous.

 

La reine des pies a installé son nid au sommet d'une vieille tour lézardée et qui menace de crouler. Pour y accéder, il faut d'abord traverser une grande zone de forêt. Aucun sentier ne mène à cet endroit.

Christine fut obligée de contourner des mares de boue, éviter des ronciers et des massifs d'orties, descendre et remonter plusieurs ravins.

Elle parvint enfin au bord d'un lac étrange. L'eau est souvent couverte par une brume grise qui ajoute du mystère à ce lieu. 

Quatre colonnes de pierres et de briques dépassent de la surface de l'eau. Ce sont les anciens piliers d'un pont qui autrefois, au temps où se dressait là un château, permettait aux carrosses et aux piétons de passer au-dessus du lac. Ils s'élèvent à trois mètres environ. Les quatre pies chanteuses de la reine, y ont installé leurs nids.

 

Notre amie entra dans l'eau et nagea vers le premier pilier. Elle réussit à l'escalader. Découvrant le nid de la première pie chanteuse, elle y vit quelques bijoux précieux, sans doute volés dans le sac déchiré tombé de l'hélicoptère.

- Tu vas chez notre reine ? demanda l'oiseau.

- Oui, répondit Christine.

- Tu dois réussir une épreuve avant d'aller plus loin.

Comme l'autre fois quand je suis venue, songea notre amie. 

Ici encore, découvre ou relis l'épisode n°54 des aventures de Christine : Le trésor des pies.

- Si je te dis 5, tu dois me répondre 4, dit la pie chanteuse.

- Bien.

- 5.

- 4, répondit-elle.

- Tu peux continuer et te rendre chez la deuxième pie chanteuse.

Bizarre épreuve, songea la jeune fille...

 

Elle escalada le deuxième pilier.

- Tu vas chez notre reine ? demanda l'oiseau.

- Oui, répondit Christine.

- Bien. Si je te dis 6 tu dois me répondre 3.

- 6, fit la pie.

- 3, dit notre amie en souriant.

- Tu peux passer.

La jeune fille redescendit et nagea vers le troisième pilier. La pie chanteuse de la reine l'attendait dans son nid garni de quelques pierres précieuses lui aussi.

- Je te dis 4, tu me réponds 6.

- 6, lança Christine.

Elle se glissa dans l'eau.

 

Elle nagea encore et atteignit puis escalada le quatrième pilier.

Elle fut accueillie par la quatrième pie chanteuse.

- Je te dis 7, tu réponds 4.

- 4, fit notre amie.

- Bien, va chez la reine, elle t'attend.

 

Christine sortit de l'eau au pied de la vieille tour. Quelques marches plus très droites et branlantes donnaient accès à un escalier poussiéreux menant au sommet. 

La reine des pies, bien installée au milieu de son nid, observa la jeune fille un instant en silence.

- Tu es déjà venue ici, dit-elle.

- Oui. Regarde, je porte toujours au doigt la bague que tu m'as donnée autrefois.

- Bien. Je te dis 1. Que réponds-tu ?

L'épreuve se corsait... Que répondre à la reine ?

 

Réfléchis avant d'aller plus loin, toi qui lis ce récit. Que dirais-tu ? Prends ton temps pour réfléchir.

 

- 2, fit notre amie.

- Bravo, dit la reine. Que puis-je faire pour toi ?

 

As-tu compris ? Les chiffres 5, 6, 4, 7, s'écrivent respectivement : cinq avec 4 lettres, six avec 3, quatre avec 6, sept avec 4. Un s'écrit avec 2 lettres, d'où la bonne réponse de notre jeune fille.

 

- Vous avez volé des bijoux dans un sac tombé d'un hélicoptère ce matin, dit Christine.

- Que dis-tu là ? lança la reine des pies. Sais-tu à qui tu parles ? Je suis reine, fille de reine et mère de future reine. Et tu oses me traiter de voleuse !

- Mais ces bijoux dans ton nid...

Christine venait d'en apercevoir plusieurs, et surtout, parmi eux, la bague avec le gros diamant de très grande valeur dont le bijoutier lui avait parlé.

La reine des pies reprit.

- Quand on trouve un objet sur son chemin, on peut le ramasser et le garder pour soi. Si tu te promènes dans ton village, jeune fille, et que tu vois à terre une pièce de monnaie, je suis certaine que tu te baisses pour la prendre et l'emporter.

- Ici, c'est différent, reprit notre amie. Ce sont des objets de grande valeur et je connais leur propriétaire. Ce n'est pas bien de les conserver.

- Dans la nature, fit la pie, il n'y a pas la notion de bien ou de mal comme chez les humains. Il y a juste la volonté de survie. Mais tu n'as pas fait tout ce chemin jusqu'à moi pour rien. Je vais demander aux pies de notre forêt de te ramener les bijoux empruntés. Elles les poseront devant la porte de la maison de tes parents. Mais je conserve la plus belle. C'est mon droit de reine.

Christine comprit qu'il était inutile d'insister. Tant pis pour le précieux diamant.

Elle remercia la reine et repartit chez elle.

 

De nombreuses pies venaient avec les différents bijoux volés dans le sac déchiré tombé de l'hélicoptère. Elles les déposaient à quelques mètres de la maison. Parents, policiers et surtout le bijoutier félicitèrent notre amie.

Mais il manquait la bague précieuse de vingt carats. À elle seule, elle valait presque autant que tous les autres joyaux réunis.

Le patron du magasin émit une idée. Il proposa à notre amie de lui confier une fausse pierre, encore plus grosse que l'autre et de la présenter à la reine des pies, en échange. Mais Christine répondit aussitôt que l'oiseau au regard perçant ne se laisserait pas tromper par ce subterfuge. Il ferait la différence entre le vrai et le faux sans hésiter.

Le bijoutier fit alors une autre proposition. 

- La valeur d'un diamant n'est pas additive mais multiplicative. Ça signifie que si un brillant d'un carat, par exemple, vaut mille euros, une pierre de même pureté de deux carats ne vaut pas deux mille mais trois mille euros peut-être. Celui que la reine ne veut pas rendre représente une somme considérable. Je pourrais te confier cinq bagues d'un carat à échanger avec celui de vingt. La reine croira sans doute faire une bonne affaire.

- Peut-être, fit notre amie. Oui, je peux essayer.

Le marchand revint le lendemain avec cinq jolies petites bagues précieuses. Christine les glissa dans la poche de sa salopette et partit aussitôt vers le lac.

Les quatre pies chanteuses la laissèrent passer sans lui faire subir une nouvelle épreuve. 

La jeune fille monta l'escalier de la vieille tour et s'arrêta devant le nid de la reine.

- Encore toi, dit-elle.

- Oui, et je viens te proposer un marché. Je te donne ces cinq jolies bagues qui brillent. Tu pourrais en garder une pour toi et, si tu veux, en donner une à chacune de tes pies chanteuses. Elles te remercieront et proclameront partout que tu es une reine généreuse qui partage ses trésors avec ses fidèles amies. 

- Et que veux-tu en échange ?

- La plus grosse bague, celle que je vois là, dans ton nid.

- D'accord, fit la reine après un instant de silence.

- Tu es noble et magnanime, fit notre amie en lui confiant les cinq bagues du bijoutier.

Elle glissa l'autre, la précieuse, à son doigt pour ne pas la perdre en nageant et en courant vers chez elle. Les poches de sa salopette usée, un peu décousues, ne sont plus très fiables.

Elle revint chez ses parents avec un air de triomphe dans les yeux.

Le bijoutier félicita Christine. Il la remercia chaleureusement. Puis il lui offrit un collier en or, avec un ravissant rubis fixé en pendentif.

Christine le confia aussitôt à sa maman. Cette dernière le porte souvent et notre amie est très heureuse de le voir à son cou.

 

Les spécialistes de la police scientifique découvrirent de belles empreintes digitales sur certains bijoux. Ils purent ainsi connaître l'identité du voleur et les conduire en prison, lui et ses complices. Ils étaient déjà recherchés pour d'autres méfaits.