N°66
Christine roulait à vélo. Elle suivait le long chemin en terre qui mène au village. Elle avait accroché un sac à provisions à son porte-bagage et tenait de l'argent dans la poche de sa salopette. Sa maman lui avait confié une liste de courses.
Notre amie pédalait depuis près d'une heure, à son aise. Elle allait bientôt sortir de la forêt, tout près des premières maisons. Elle s'arrêta car elle entendait le son d'une jolie musique. Elle écouta en souriant puis s'approcha doucement de l'endroit d'où ça provenait.
Elle vit un garçon, debout sous un grand arbre. Il jouait du violon. Il semblait âgé de dix ans comme elle.
Elle fit quelques pas encore et s'appuya contre un arbre près de lui. Il cessa de jouer.
- Bonjour ! Je m'appelle Christine. J'aime cette musique !
- C'est du Mozart. Merci !
- Je ne connais pas, mais j'ai déjà entendu ce nom.
- Mozart, répéta le garçon, un génie de la musique. Il composait déjà des concertos à l'âge de six ans.
- Je ne t'ai jamais vu au village...
- Nous y passons quelques jours de vacances mon père et moi. Il a loué une maison le long de la rivière.
- Pourquoi joues-tu ici, à l'entrée du bois ?
- Mon nom est Dominique. Papa, qui est ingénieur, me dit toujours que consacrer des heures à mon violon est une perte de de temps. Il estime que je ferais mieux de lire des livres de science. Maman m'a appris à en jouer. Elle était une remarquable violoniste, professeure dans une académie, mais elle est morte il y a six mois et mon père refuse de m'offrir des leçons de musique. Alors je viens ici pour qu'il ne m'entende pas.
- Je trouve cela très beau et puis la sonorité de ton violon communique bien avec la forêt. Je la connais ainsi que beaucoup d'animaux qui y vivent car le langage des quatre pattes, des deux pattes et des serpents m'est familier. Un hibou m'a appris à les comprendre et à parler avec eux quand j'étais petite. J'habite au milieu de ces bois avec mes parents. Mon père est bûcheron.
- Tu as de la chance, dit Dominique. J'aimerais vivre comme toi loin des villes et rencontrer plein d'amis animaux.
- Si on se revoit un autre jour, je t'en présenterai quelques-uns, mais maintenant je vais au magasin faire les courses pour mes parents. À demain, ici, sous ce grand chêne vers dix heures ?
- J'y serai.
Ils se sont revus au quotidien.
Christine emmena son nouveau copain chaque fois plus loin dans les bois à la rencontre des cerfs, des biches et des petits faons, des renards, renardes et renardeaux. Un vrai bonheur.
Elle n'oubliait pas Mathieu, son meilleur ami, mais ce garçon-ci lui semblait très différent.
Mathieu était un joyeux et intrépide compagnon d'aventures. Dominique lui apparaissait plutôt pourvu d'une autre sorte de sensibilité. Il introduisait notre amie dans ce monde de la musique qu'elle découvrait à ses côtés.
Elle l'emmena chez elle et le présenta à ses parents.
Plusieurs fois le père du garçon vint chercher son fils chez Christine, au milieu des bois. Il fit ainsi lui aussi connaissance avec les parents de notre amie.
Quelques jours plus tard, le papa dut s'absenter une petite semaine pour un voyage. Dominique en parla à Christine qui aussitôt proposa qu'il vienne loger chez elle, assurant que ses parents seraient d'accord. Ceux-ci acceptèrent, pour le grand bonheur des deux enfants.
Un jour, notre amie dut travailler pour son père. Elle le fait bien volontiers malgré que ce travail soit fort dur. Elle ramasse les bûches éparpillées un peu partout à terre et parfois même dans la boue puis elle les aligne le long du chemin ou les empile dans une remorque qu'un client viendra chercher par la suite. Elle se salit et il arrive qu'elle s'enfonce une écharde dans le doigt. Mais elle comprend qu'ils ne sont pas bien riches chez elle. Papa ne peut pas payer un ouvrier pour l'aider. Et quand les commandes de bois affluent, ce qui est une bonne chose, elle donne un sérieux coup de main.
Ce matin-là, justement,elle chargeait une remorque. Dominique voulut l'aider, mais elle refusa.
- Tu risques de te blesser aux mains ou aux doigts et tu ne pourras plus utiliser ton violon. Mais me ferais-tu le plaisir de jouer pour moi pendant que je travaille? Tu me fais rêver en illuminant la forêt par ta musique.
Le lendemain, elle le conduisit à ce lac où elle aime se baigner. Il faisait particulièrement chaud. Elle se glissa dans l'eau, vêtue de sa vieille salopette.
- Viens, dit-elle. Elle est bonne, pas trop froide.
- Je n'ai pas de maillot, dit le garçon.
- Moi non plus. Enlève ton t-shirt et viens avec ton short. On se sèchera au soleil sur les rochers qui affleurent, là-bas.
Ils nagèrent un long moment à cet endroit. Puis, Christine emmena son ami de l'autre côté du lac où se dressent quelques rochers. Ils sautèrent et plongèrent à tour de rôle en riant et en s'éclaboussant joyeusement. Une belle partie de bonheur.
Puis Dominique joua du violon pendant qu'ils séchaient au grand soleil. Notre jeune fille lui fit découvrir le monde des étangs : les canards, les grenouilles, un héron, des sarcelles et des grues, deux cygnes majestueux.
Un autre jour, elle l'emmena dans la zone des hauts rochers, là où la forêt se termine. Ils s'élèvent à plusieurs centaines de mètres de hauteur et un sentier abrupt conduit au sommet d'où on découvre une vue splendide sur toute la région.
Comme chaque fois, le garçon emportait son violon bien protégé des chocs dans un solide étui.
Il joua une danse joyeuse devant le panorama. Puis il rangea son violon dans le boîtier.
- Merci, dit-il, pour tout ce que tu me fais découvrir : les animaux, le lac, ce paysage.
Christine souriait.
- Viens, lança-t-elle. On retourne à la maison.
Le garçon se leva et fit deux pas, mais il buta contre une pierre qui dépassait des autres et il faillit s'étaler en glissant en avant. Il se rattrapa en faisant des grands gestes avec les bras, mais il lâcha son violon qui tomba dans une crevasse étroite et profonde. Heureusement il était bien enfermé dans son étui.
- Mon violon ! lança-t-il très alarmé.
Les deux enfants se mirent à quatre pattes et se penchèrent au-dessus du précipice.
- Impossible de descendre là-dedans, constata Dominique de plus en plus inquiet.
- Impossible, reprit notre amie. Mais je connais cette crevasse. On peut parvenir au fond par un étroit tunnel. Regarde, là, en bas. Tu vois que la rivière se divise en deux. Ce lieu s'appelle l'île de l'arbre mort. Mais là, tout près, se trouve l'entrée d'un passage souterrain qui débouche à l'endroit où ton violon est tombé. Hélas, c'est un vaste nid de serpents. Ces animaux sont parfois capricieux. Viens, suis-moi. On redescend dans la vallée.
Ils marchèrent un instant sur la rive. Puis ils longèrent l'île qui méritait bien son nom avec son arbre au tronc gris, énorme et mort, qui en occupait le centre. Les deux enfants s'arrêtèrent à l'entrée du tunnel.
- Attends-moi ici, dit Christine. Je vais tenter de récupérer ton violon.
- Je t'accompagne déclara son copain. Je ne veux pas que tu prennes seule des risques à cause de moi.
- Je sais parler aux serpents, je comprends leur langage, pas toi, répondit notre amie. Et puis ce passage souterrain est boueux.
- Je me fiche d'être couvert de boue, fit Dominique.
- Reste quand même ici, reprit Christine en se baissant pour entrer dans le tunnel. Je t'appelle ou je viens te chercher si tu peux m'aider.
La jeune fille se glissa à quatre pattes dans le passage. Il n'est pas long, quelques mètres à peine. On devine tout de suite la sortie. Mais à l'autre bout, il faut ramper dans la boue. Elle le fit sans hésiter et déboucha au fond de la crevasse, juste devant le nid des serpents.
L'un d'eux s'approcha.
Ils étaient tous gris et donc probablement pas venimeux, mais ils peuvent mordre.
- Que viens-tu faire ici ? Je suis le prince des serpents de ce lieu... Mais, ajouta-t-il aussitôt, je te reconnais. Tu es déjà venue nous visiter.
- Oui, fit notre amie. Tu as une bonne mémoire.
Lis ou relis l'aventure des Pies voleuses, au n°65.
- Et que veux-tu cette fois ? ajouta-t-il.
- Le violon de mon copain est tombé dans la crevasse. Je le vois, là, accroché dans les plantes épineuses, qui ont heureusement amorti sa chute.
- C'est quoi un violon ? demanda le prince.
- Un instrument de musique.
- Prends-le, puis tu nous joueras un petit air joyeux.
- Je ne sais pas m'en servir, répondit Christine. Seul mon ami sait l'utiliser.
- Alors, fais-le venir jusqu'ici. Tu passeras une petite épreuve, puis il nous divertira un moment. Nous aimons la musique.
Il était inutile d'insister ou de discuter. La jeune fille le savait. Elle retraversa le tunnel et appela Dominique.
- Le prince des serpents veut te rencontrer, afin que tu lui joues un morceau sur ton violon.
Les deux amis rampèrent dans le tunnel et se redressèrent au fond de la crevasse, près du nid. Le prince s'approcha.
- Je vais d'abord tester ton intelligence, jeune fille, comme l'autre fois quand tu es venue ici. Voici. Écoute-moi bien. Une grenouille se tient sur le bord de son étang. Il est couvert, ici et là, par quelques nénuphars ronds qui flottent à sa surface. Elle vient d'apercevoir son amie sur le dixième nénuphar. Elle va la rejoindre en sautant. Mais elle a une étrange manière de bondir. Dans son élan, elle passe à chaque saut au-dessus d'un nénuphar, pour atterrir sur le deuxième ou au-dessus de deux à la fois, pour arriver sur le troisième. En plus, comme elle est paresseuse, elle veut sauter le moins possible, car elle trouve cela fatigant. Combien de sauts au minimum doit-elle accomplir pour rejoindre sa compagne sur le dixième nénuphar ?
Réfléchis un instant toi qui lis ce récit. Que répondrais-tu si tu te trouvais à la place de Christine ?
- Quatre, dit sans hésiter notre amie. Deux sauts de trois et deux autres de deux.
- Bravo, accepta le prince. Tu peux prendre le violon.
Dominique s'en saisit et le sortit de sa housse. Il était en parfait état malgré sa chute, bien protégé par le boîtier et ralenti dans la descente par les plantes épineuses.
Il joua une sonate de Mozart.
Les serpents présents se redressèrent et commencèrent à se balancer de gauche à droite au rythme de la musique. Christine écoutait et regardait, émerveillée par le talent de son compagnon.
Il est fantastique, pensa-t-elle tout bas. Quelle chance de l'avoir rencontré.
Puis le garçon rangea son instrument et ils repartirent tous deux vers l'île de l'arbre mort et puis à la maison.
Quelle fille prodigieuse ! songeait Dominique en marchant. Quelle chance de la connaître !
Un soir, il jouait pour notre amie, assise sur sa balançoire. Une cliente des parents passait chercher une commande de bûches. Elle écouta et s'approcha du garçon.
- Tu as un don, toi. Tu joues magnifiquement pour ton âge. Continue, tu deviendras un grand soliste. Je suis professeure de violon dans une académie et je sais reconnaître un talent.
- Merci madame, dit Dominique, ému.
Christine intervint.
- Pourriez-vous revenir samedi en fin de journée, madame ? Le père de mon ami sera présent. Il n'encourage vraiment pas son fils à jouer, au contraire.
- D'accord, répondit la dame. On ne laisse pas un pareil prodige de côté. Je parlerai à ton père afin qu'il t'encourage à persévérer dans cette voie, puisque c'est ton souhait, mon garçon.
Le samedi suivant, nos amis attendirent l'arrivée de la violoniste avec impatience. Elle vint et parla longuement avec le père de Dominique.
Puis, ce dernier s'adressa à son fils.
- Pardonne-moi, mon chéri, d'avoir été obnubilé par mon goût pour les sciences exactes. Je suis heureux de te promettre que dès notre retour à la maison, je t'inscrirai auprès d'un professeur de violon afin que tu progresses encore dans cet art que tu sembles si bien réussir à maîtriser.
- Papa, je t'aime, dit Dominique ému.
- Et moi aussi. Et je veux le meilleur pour toi et pour ton bonheur. Tu es mon fils.
Tous remercièrent chaleureusement la dame.
Le moment était venu pour les deux amis de se quitter.
Se reverraient-ils un jour ?
- Merci, Christine, pour les baignades, les balades, les animaux que tu m'as fait rencontrer dans les bois. Et surtout pour m'avoir tant de fois écouté jouer du violon.
- Je ne t'oublierai jamais, répondit la jeune fille. J'ai passé des moments merveilleux à tes côtés. Nos chemins se croiseront peut-être à nouveau un jour...
- Oui, si tu apprends à jouer d'un instrument, la musique nous réunira.
- Qui sait ? murmura notre amie.
- Chaque fois que je mettrai une bûche sur les braises de notre feu ouvert dans le salon chez moi, je me souviendrai de toi, promit Dominique.
- Chaque fois que j'entendrai du violon à la radio ou à la télévision, je penserai à toi, assura Christine.
Et le garçon repartit dans son lointain pays avec son père.
Christine retrouva ses chers animaux et ses moments heureux au fond des bois.