Isabelle

Isabelle

N°11

Frédéric et la coccinelle

     Isabelle aime beaucoup aller chez Frédéric. Ce bébé âgé de bientôt un an habite un peu plus loin que chez elle, dans la même rue. D'abord, jouer avec un bébé, c'est très amusant. Ensuite, sa mère fait de délicieuses galettes. Et enfin, elle raconte souvent des belles histoires. Trois bonnes raisons pour se trouver souvent là-bas.

Ce jour-là donc, par un bel après-midi d'été, notre amie se rendit chez son petit copain. Elle sonna à la porte, la maman vint ouvrir.

- Bonjour, Isabelle.

- Bonjour, Madame. Je peux venir jouer avec Frédéric?

- Oui, entre. Écoute, il pleure car il se croit tout seul. Il vient juste de se réveiller de sa sieste. Il sera bien content de te voir.

Après l'avoir levé et changé, la maman du bébé demanda à la fillette si elle accepterait d'aller le promener. Elle ajouta:

- Tu as cinq ans et demi, bientôt six. Je crois que je peux te faire confiance. Tu es une grande fille. Je vais bien attacher Frédéric dans sa poussette. Tu suivras le petit chemin ici à droite, celui qui longe le mur du cimetière et qui va dans les champs, mais tu t'arrêteras avant le bois. N'entre pas dans la forêt avec mon bébé. Et puis, tu reviendras à ton aise. Une jolie balade.

- Oui, répondit Isabelle. Je ferai très attention à lui, comme s'il était mon petit frère.

 

Notre amie, très fière d'être prise pour une grande puisqu'on lui confiait le petit, partit joyeusement, poussant la poussette sous un gai soleil. Elle dépassa le mur du cimetière. Elle se trouvait maintenant entre la dernière maison du village et un champ de blés. Le bois apparaissait au loin.

Tout à coup, une coccinelle tourna autour de la fillette et se posa sur son index. Elle était très jolie, toute petite, rouge avec des petits points noirs.

Frédéric regarda Isabelle et leva son pouce. Notre amie pensa qu'il voulait lui aussi avoir la coccinelle sur sa main. Elle tendit son index contre le pouce du bébé. L'insecte, en avançant doucement, monta sur le haut du doigt du nourrisson. Il observait en ouvrant des grands yeux émerveillés.

- Tu peux même faire un vœu, suggéra Isabelle, tu peux demander quelque chose qui te ferait plaisir.

Évidemment, Frédéric, si petit, ne sait pas encore prononcer un vœu.

À ce moment-là, la fillette entendit un "Dring, dring, dring" derrière elle. Elle se retourna. Son copain Jay passait à vélo.

- Salut Isabelle.

- Bonjour, Jay!

- C'est ton bébé, petite maman? plaisanta le garçon.

- Mais non, répondit Isabelle en riant. Il s'appelle Frédéric. Je le promène.

- Ah bon! À tantôt, petite maman, lança le garçon.

 

Isabelle le regarda s'éloigner à vélo. Elle se tourna vers le petit et elle frémit. Il avait mis son pouce en bouche, sans doute avec la coccinelle. On ne la voyait plus nulle part. Il venait d'avaler un insecte!

La fillette retira vivement le pouce. Le bébé se mit à pleurer. Elle lui ouvrit la bouche et regarda à l'intérieur, mais la coccinelle ne s'y trouvait plus. Il l'avait vraiment avalée. Elle eut peur, peur! Et puis, elle se sentait honteuse. On lui avait confié le petit et voilà que pendant un instant de distraction, il avait mangé cet insecte.

Qu'allait-il lui arriver? Allait-il mourir? Que faisait la coccinelle vivante dans son ventre?

Isabelle fit demi-tour et reconduisit Frédéric chez sa mère le plus vite qu'elle put.

 

- Madame, je vous rapporte votre bébé.

Mais, penaude, elle n'osa rien avouer.

- Ah déjà? s'étonna la maman. Vous avez fait une bonne promenade?

- Oui, madame, répondit la fillette d'une toute petite voix.

- Tu veux une galette, ma chérie?

- Non, merci, madame. Je retourne à la maison.

La maman de Frédéric comprit que quelque chose n'allait pas. Isabelle adore les galettes et n'en voulait pas. Pourquoi repartait-elle si vite chez elle? Frédéric semblait en forme, elle ne voulut pas poser d'autre question à la petite fille.

 

Notre amie revint à la maison. Honteuse, elle n'osa pas en parler avec sa maman. Elle monta à la chambre de ses grands frères et trouva Bertrand, celui de dix-neuf ans, en train d'étudier ses examens.

- Dis, Bertrand.

- Oui, Isabelle.

- C'est grave si on avale une coccinelle?

- Tu en as mangé une? demanda le grand frère en souriant.

- Non, répondit la petite sœur. Mais si on en avale?

Bertrand réfléchit :

- Je ne pense pas. Je ne crois pas. Ça ne m'inquiète pas trop.

- En fait, tu ne sais pas, soupira Isabelle.

 

Elle s'approcha de Benoît, 13 ans. Il jouait sur son ordinateur.

-Dis, Benoît, c'est grave si on avale une coccinelle?

Le garçon tapa "manger coccinelle"

La réponse vint aussitôt : "inconnu".

-Je ne crois pas.

-Oh, toi, quand ton ordinateur ne répond pas tu ne sais pas non plus ! 

 

Elle sortit pas très rassurée. Elle entra dans sa chambre et y trouva son frère de sept ans.

- Dis, Benjamin. C'est grave si on avale une coccinelle?

- Non, affirma le garçon. Un copain dans ma classe dit qu'il mange parfois des araignées.

- Vivantes? demanda notre amie, horrifiée.

- Oh non, je ne pense pas, supposa le grand frère.

- Tu l'as déjà vu faire?

- Non. Il dit ça. D'ailleurs, je ne le crois pas. Il dit qu'il mange des araignées seulement pour se faire remarquer.

- Je trouve ça dégoûtant, s'indigna Isabelle. Mais si l'on avale une coccinelle vivante...

Alors, Benjamin comprit que sa petite sœur avait un peu peur. Il avait dû lui arriver quelque chose. Il décida, comme il aime bien la taquiner, de lui faire une belle frousse.

- Si tu avales une coccinelle vivante, c'est terrible. Elle arrive dans ton ventre et alors, là, avec ses pattes, elle se met à gratter, gratter, gratter, et toi, tu te roules par terre, car tu te tords de mal. Tout à coup, elle creuse un trou et elle sort. Mais alors ton sang gicle partout. C'est horrible, et tu peux en mourir.

Isabelle mit ses mains sur ses oreilles. Non, elle ne pouvait pas en entendre plus. Pauvre bébé! Qu'allait-il lui arriver?

 

Elle sortit de la pièce, affolée. Elle descendit l'escalier et s'assit au fond du jardin. Elle ne joua même pas avec ses poupées. Elle resta là, appuyée contre les planches de la cabane, inquiète, en songeant au petit Frédéric.

Au soir, à table, elle mangea à peine. Elle affirma qu'elle n'avait pas faim. Elle pensait tout le temps à la coccinelle. Elle prit sa douche et se mit au lit. Papa et Maman vinrent l'embrasser. Ils l'interrogèrent mais elle ne voulut rien dire...

Quand Benjamin arriva à son tour pour se coucher, il dort sur le lit superposé au-dessus de sa petite sœur, elle fit semblant de fermer les yeux, puis elle finit par s'endormir pour de bon.

 

Elle s'éveillla au milieu de la nuit. La fenêtre était ouverte. Des étoiles éclairaient le ciel noir. Au loin, le vent sifflait dans les sapins et quelques cris de renard ou de hibou s'entendaient dans la forêt, au-delà de la rivière.

Tout à coup, Isabelle vit quelque chose bouger sur l'appui de fenêtre puis au sol et enfin sur son drap. Des coccinelles! Des centaines, des milliers de coccinelles entraient dans sa chambre par la fenêtre. Elles rampèrent sur le tapis, puis elles montèrent sur son lit.

Soudain, elle en remarqua trois nettement plus grandes que les autres. Elles mesuraient bien deux centimètres de diamètre. Notre amie n'en avait jamais vu d'aussi grosses. Elles poussaient, avec leurs pattes, une sorte de petit entonnoir qui semblait en or.

Isabelle voulut appeler au secours, mais elle n'avait plus de voix pour crier et plus de force pour bouger à cause de sa peur. Les trois coccinelles introduisirent le cornet à l'intérieur de son oreille, comme fait le docteur quand il t'examine.

 

Et soudain, elle vit arriver la plus grosse. Plus grande qu'une main. Elle avançait vers notre amie. Elle passa sur sa robe de nuit et s'arrêta près de son menton.

- Petite fille? crissa l'énorme insecte.

- Oui, répondit Isabelle qui tremblait de peur.

Son cœur battait à tout rompre et son visage était mouillé de sueur.

- Je suis la reine des coccinelles.

- Oui, murmura notre amie.

- Écoute-moi bien. Hier, je t'ai vue donner une des nôtres à manger à un bébé.

- Non, ce n'est pas vrai, se défendit Isabelle. Il a simplement mis son pouce en bouche. Je n'ai pas fait exprès. J'ai été distraite par mon ami Jay.

- Je t'ai vue, affirma la reine. Je me trouvais tout près dans l'herbe. Il va arriver un grand malheur à Frédéric.

- Non, s'il te plaît, supplia la fillette, s'il te plaît. Ne cause pas de misère à ce si gentil petit. Je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose.

- Écoute-moi, reprit la coccinelle géante. Je veux bien passer l'éponge et oublier tout cela, pour une fois, mais alors tu dois faire un travail, pour nous.

- D'accord, promit Isabelle, je ferai tout ce que vous voudrez.

- Sois très attentive, continua la reine. Je ne répéterai pas. Si tu montes le long de la rivière qui coule derrière le fond de ton jardin, tu arrives à un petit pont de bois.

- Oui, je vois. Je connais cet endroit.

- Tout près, se dresse un grand chêne. Son tronc énorme est creux. Il a été foudroyé, autrefois. Or, dans ce creux, nous élevons nos larves jusqu'à ce qu'elles deviennent assez grandes pour voler de leurs propres ailes.

Notre amie écoutait en silence.

- Mais voilà, six araignées sont venues habiter ce chêne. Elles mangent nos larves. Tu vas les tuer toutes les six, demain, avant le coucher du soleil. Alors, le bébé Frédéric vivra sans être malade.

- Je le ferai, promit Isabelle. 

La grosse coccinelle fit demi-tour et partit. Les trois autres un peu fortes, récupérèrent leur petit entonnoir et la fillette n'entendit plus le langage des insectes. Elles sortirent toutes de sa chambre.

Isabelle se leva. Elle regarda par la fenêtre et se rassura. On ne les voyait plus. Elle se recoucha et s'endormit.

 

Le lendemain, elle devait aller à l'école. Isabelle a cinq ans et demi. Elle est en troisième maternelle. Mais elle fut très distraite en classe. Elle ne joua pas avec ses amis, elle n'écouta pas son institutrice. Elle dessinait sans arrêt des coccinelles.

À trois heures et demie, en revenant à la maison, elle pourrait s'occuper du chêne et des six araignées. Elle ne pensait qu'à cela. Elle ne mangea de nouveau presque rien.

De retour dans sa chambre, elle hésita un instant. Comment les tuer? Elle n'oserait jamais. Si elle demandait à Bertrand?

Elle entra chez ses grands frères. Le jeune homme n'était pas là. Il va à l'université. Mais Benoît, treize ans, jouait avec sa console de jeux.

- Dis, Benoît.

- Oui, Isabelle.

- Tu veux bien venir m'aider. Je dois tuer des araignées.

- Drôle d'idée... Je découvre mon nouveau jeu et je suis très occupé. Je t'aiderai demain.

- Non maintenant, insista la petite sœur.

- Demain, je te dis, je n'ai pas le temps maintenant.

- Tu ne prends jamais de temps pour moi!

 

Elle claqua la porte, furieuse. Elle passa dans sa chambre. Benjamin terminait son devoir.

- Dis, tu veux bien venir m'aider à tuer des araignées?

- Oui, d'accord, se réjouit le garçon. Ça va être amusant. Attends, je termine mon devoir.

- Dans combien de temps?

- Trois minutes, promit le grand frère.

Cinq minutes plus tard, il se tourna vers notre amie.

- Viens, on va aller chercher un marteau.

- Pour quoi faire?

-Pour les tuer plus facilement.

Ils descendirent tous les deux à la cave. Isabelle était contente, parce qu'aujourd'hui, son frère semblait de très bonne humeur.

- Prenons ce gros marteau-ci. Viens. Où se trouvent-elles?

- Près du pont de bois, au bord de la rivière.

- Ah oui, je vois. On y va.

À ce moment-là, on sonna à la porte. Deux garçons de l'âge de Benjamin se présentèrent avec un ballon de football sous le bras.

- Salut! Tu viens jouer avec nous devant l'église?

- Oui. Isabelle je tuerai tes araignées une autre fois.

Et il partit avec ses copains.

- Oh non, soupira notre amie. Zut! Tout le monde m'abandonne...

 

Mais il fallait obéir à la reine des coccinelles. La fillette voulait protéger Frédéric. Alors, courageusement, elle sortit de la maison. Elle traversa le jardin et entra dans le champ de fleurs en passant en-dessous de la clôture. Puis, elle longea la rivière en évitant les ronces et les orties. Elle parvint au petit pont de bois.

Elle regarda partout autour d'elle et aperçut un très grand chêne, à sa gauche. L'arbre lui parut vraiment immense. Elle s'en approcha et tourna autour du tronc en cherchant attentivement un creux, mais elle n'en vit aucun.

Ça existe des vieux arbres creux. Isabelle le sait bien. C'est à cause des orages. Mais celui-ci ne semblait pas foudroyé. Elle se hissa sur deux ou trois branches basses. Elle sait déjà bien grimper aux arbres, mais elle n'ose pas monter très haut.

Toujours pas de creux en vue. Très prudente, en escaladant, elle regardait où mettre ses mains, pour ne pas les poser sur les araignées. Elle n'en vit d'ailleurs aucune.

Par contre, en observant au loin, elle aperçut la maison de Frédéric.

- Que devient ce pauvre bébé? songea la fillette honteuse. Tout est de ma faute. Et je ne vois aucun trou dans cet arbre. Je ne peux pas tuer les araignées. Tant pis, je vais tout raconter à ses parents.

 

Notre amie partit vers la maison de Frédéric. La maman lui ouvrit la porte avec un grand sourire.

- Bonjour! Tu viens jouer avec mon bébé?

- Bonjour madame, répondit Isabelle avec une petite voix. Je dois vous expliquer quelque chose.

- Entre. Je t'écoute, fit la dame.

- Voilà, raconta la fillette. Hier on se promenait, Frédéric et moi vers le petit pont de bois. On a vu une coccinelle. Elle s'est posée sur mon doigt. Votre bébé a tendu son pouce et j'ai cru qu'il voulait la regarder lui aussi. Alors, je l'ai laissée aller sur son doigt. À ce moment-là, Jay, mon copain, est arrivé à vélo et j'ai parlé avec lui deux minutes. Et, quand je me suis retournée, Frédéric avait... il avait....

Isabelle n'arrivait pas à dire qu'il avait avalé la coccinelle. Elle n'y parvenait pas! Elle était au bord des larmes.

- Il avait...

- Petite fille, interrompit la maman. Tu crois que mon bébé a avalé la coccinelle.

- Oui, madame.

- Mais pas du tout. Lorsque tu as ramené Frédéric, j'ai tout de suite compris qu'il se passait quelque chose que tu n'osais pas me dire. J'ai déshabillé mon petit. Je lui ai donné son bain. Et j'ai trouvé une petite coccinelle à moitié écrasée, entre sa poitrine et son t-shirt.

Isabelle fit de grands yeux.

- Mais alors, il ne l'a pas avalée!

- Bien sur que non, rassura la maman. Tu crois qu'elle se serait laissée manger par un bébé? Elle s'est vite envolée puis elle est tombée sur sa poitrine. Et d'ailleurs dis-toi bien que Frédéric l'aurait recrachée...

- Oh madame! s'écria Isabelle. J'ai eu tellement peur.

- Pauvre petite fille...

La maman prit la fillette dans ses bras.

- Et de toute façon, il ne fallait pas avoir si peur. Si mon bébé avait mangé la coccinelle, il ne lui serait probablement rien arrivé. Ces petits sont plus solides que l'on croit.

- Mais alors, ajouta Isabelle, la grosse coccinelle, le petit cornet en or, cette nuit, ce n'était pas vrai. J'ai fait un rêve. Oh, je suis contente! Je suis contente.

- Tu veux une galette, maintenant?

- Oui, j'en veux bien, madame, j'ai très faim.

Notre amie n'avait pas mangé grand-chose depuis la vieille, à cause de sa peur. Elle dévora trois galettes avant de retourner à sa maison.

Elle embrassa son copain Frédéric, qui riait, et elle revint chez elle en chantant...

 

Si tu t'occupes d'un bébé, tu dois veiller sur lui tout le temps, sinon, il risque parfois de faire des bêtises. Et cela arrive vite...