Isabelle
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La coccinelle rouge qui n'avait pas de taches noires

Des centaines d'insectes dansaient au-dessus des herbes de la prairie, passant d'une fleur à l'autre. Les rayons du soleil illuminaient leur fête.

Près d'une pierre blanche, pas loin du ruisseau, un papa et une maman coccinelles donnèrent naissance à sept petites. Six d'entre elles étaient rouges avec des taches noires comme leurs parents. Mais la septième coccinelle, Léa, n'avait aucune tache sur ses ailes rouges.

Elle se désolait et se posait des questions. Pourquoi ne suis-je pas comme les autres? Qu'ai-je fait pour mériter cela? Elle se trouvait vilaine, toute rouge, sans aucune tache noire.

Elle interrogea sa maman.

- Ce n'est pas du tout ta faute, ma chérie. Moi, je te trouve très mignonne. Et je t'aime autant que tes soeurs et tes frères.

Elle parla à son papa.

- Les humains expliquent ton absence de taches par un gène qui ne fonctionne pas.

- C'est quoi un gène qui ne fonctionne pas, papa?

- C'est comme une pile qui serait à plat dans un jouet. C'est comme un crayon dont la mine serait cassée. C'est comme un marqueur ou un stylo qui n'aurait plus d'encre. Mais tu es ma jolie petite et je t'aime de tout mon coeur.

Mais Léa désespérait.

Parfois, d'autres coccinelles de la prairie se moquaient d'elle. Ou refusaient de jouer avec elle. Ou la chassaient.

- Ces fleurs ne sont pas pour toi, disaient certaines d'entre elles. Va butiner ailleurs.

 

Un jour, Léa se posa près de la haie d'un jardin. Une fillette de quatre ans et demi jouait là. Elle s'appelle Magali. Sa maman lui coiffe des ravissantes couettes qui dansent sur ses épaules.

Elle observait la coccinelle.

- Tu sembles bien triste, dit-elle.

- Mes ailes n'ont aucune tache noire. Cela me rend malheureuse.

- Je te trouve pourtant très jolie, toute rouge. Et puis, regarde, ajouta la fillette. Je porte une salopette rouge. Heureusement, je n'ai fait aucune tache noire dessus. Sinon, ma mère me gronderait.

- Moi, je voudrais avoir des taches noires sur mes ailes, soupira la coccinelle.

- Cela te ferait vraiment plaisir? demanda Magali. Attends-moi ici, dit-elle en se levant. Je vais t'en dessiner avec mon marqueur.

Notre amie revint quelques instants plus tard.

- Voici. Ne bouge pas. Combien en veux-tu?

- Trois sur mon aile gauche, trois sur la droite et une juste au milieu, comme toutes les coccinelles, répondit Léa.

- Voilà. Fini, dit Magali. Tu peux t'envoler.

- Merci, lança la coccinelle. Merci beaucoup.

Elle disparut.

 

Quel bonheur! Léa allait d'une fleur à l'autre, fière de montrer ses taches à tous les insectes de la prairie.

Mais le ciel se couvrait. Le vent se leva. Un orage approchait. Les premières gouttes tombèrent.

Puis, un éclair zébra le ciel devenu très sombre. La pluie, maintenant, tombait à torrent.

Les taches noires, que Magali venait de peindre sur la coccinelle, se mirent à couler puis disparurent une à une de ses ailes, qui redevinrent toutes rouges, uniquement rouges.

Léa pleurait sous l'averse, cachée sous une marguerite.

 

Un lapin blanc, tout mouillé, s'arrêta près d'elle.

- Je peux t'aider, petite coccinelle? Tu sembles si malheureuse.

- Non, hélas, répondit Léa. Je suis née sans taches sur mes ailes. Une charmante fillette m'en a dessiné, mais la pluie vient de les faire partir. Je suis bien triste. Je ne ressemble plus aux autres.

- Moi aussi je suis différent, expliqua le lapin. Je suis albinos. Tout blanc. Mais je m'y suis habitué. A présent, je ne voudrais plus être autrement. J'apprécie mon originalité. Je n'aimerais pas être comme tout le monde.

Léa se taisait.

Le lapin lui fit un signe puis partit vers la rivière.

 

Un papillon se posa près d'elle dès l'apparition du premier rayon de soleil.

- Bonjour, dit-il. Pourquoi pleures-tu?

- Parce que la pluie a emporté mes taches.

- Tu trouves cela si triste? Regarde-moi. Mes ailes sont toutes bleues. Certains de mes cousins papillons possèdent des lignes ou des petits points. Je n'en ai jamais eu un seul. Je ne pleure pas pour cela.

- Oui, mais toi tu es un papillon. Toutes les coccinelles que je rencontre ont des taches noires sur leurs ailes.

- Puisque cela te semble si important, pourquoi ne vas-tu pas de l'autre côté de la montagne? Là, aucune coccinelle ne possède des taches. Leurs ailes sont seulement rouges, comme toi.

- Quelle bonne idée! J'y vais. Merci papillon.

 

Léa s'envola aussitôt. Elle passa au-dessus des prés, des bois, des rivières. Elle suivit l'une d'entre elles qui venait des hauts rochers de la montagne.

Bientôt, notre petite coccinelle se retrouva près des neiges, blanches, brillantes sous le soleil éclatant.

Elle se posa un instant pour se reposer.

 

- Elle est trop belle, lança une petite fille habillée d'une salopette jaune comme ses deux tresses blondes.

Notre coccinelle regarda partout autour d'elle, se demandant de qui on parlait.

- Oui, répondit-elle. La neige est belle.

Mais la fillette s'approcha et tendit son doigt vers Léa. Les coccinelles savent bien que quand un enfant tend son doigt vers elles, on peut y monter et s'y accrocher.

- Tiens, tu n'as pas de taches noires comme les autres, dit la petite fille qui s'appelle Isabelle.

- Cela me rend bien malheureuse. Mais un papillon m'a raconté que de l'autre côté de la montagne, toutes les coccinelles sont comme moi. Alors, j'y vais.

- Quelle drôle d'idée, s'étonna Isabelle en souriant assise dans la neige.

- Comment cela une drôle d'idée?

- Mais oui. Là-bas, tu seras comme les autres. Une parmi toutes les mêmes. Ici, tu es originale. Tu es unique.

- Je n'y avais pas pensé...

- Ecoute-moi petite coccinelle, reprit Isabelle. Ne va pas te perdre parmi celles qui vivent dans la montagne. Retourne dans ta prairie. Cultive ton originalité. Tu es unique. C'est cela, ta richesse. Et tu es si jolie...

 

Léa s'envola et revint près des siens parmi les fleurs, près de la rivière. Elle y vécut heureuse toute sa vie.

Parfois un insecte lui disait en passant : "Oh, tu n'as pas de taches!". Alors elle répondait en souriant : "Moi, je ne suis pas comme tout le monde. Cela t'épate, hein!"