Isabelle
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La Tour aux corbeaux: L'Escapade d'Isabelle (Partie 2)

     Isabelle jouait au jardin avec une de ses poupées par un bel après-midi ensoleillé. Cette poupée lui ressemble avec ses beaux cheveux blonds coiffés en deux longues tresses, une salopette bleue et des chaussures de toile.

Tout à coup, le bras droit de la poupée lui resta entre les mains.

Notre amie de cinq ans et demi tenta de le replacer dans l'épaule, mais sans succès. Elle songea à demander de l'aide à ses grands frères. Elle revint à la maison, monta l'escalier et frappa à la porte des deux aînés.

Bertrand, dix-neuf ans, est étudiant. Il prépare ses examens. Benoît, treize ans, est toujours collé devant son écran ou sa console de jeux. Il prétend qu'il n'a pas le temps de jouer avec sa petite sœur.

-Bertrand, dit Isabelle, regarde. J'ai cassé ma poupée. Je ne parviens pas à remettre son bras en place. Tu peux m'aider s'il te plaît ?

-Je suis occupé, répondit le grand frère. J'étudie mes examens. Ne me dérange pas. Demande à quelqu'un d'autre.

Elle se tourna vers Benoît. 

-Regarde. J'ai cassé ma poupée. Je ne parviens pas à remettre son bras en place. Tu peux m'aider s'il te plaît ?

-Je ne peux pas m'intéresser à ta poupée pour le moment. Je ne veux pas interrompre mon jeu. Va trouver quelqu'un d'autre dans la maison.


Isabelle sortit de la chambre des grands frères et se dirigea vers la sienne. Elle partage cette pièce avec Benjamin, âgé de sept ans et demi. Lui, il dort en haut sur le lit superposé, elle en bas. Ils se disputent souvent, mais se réconcilient aussi vite.

Quand elle entra, elle vit son frère debout au milieu de la pièce. Il tenait un ballon en-dessous du bras.

-Regarde Benjamin. J'ai cassé ma poupée. Je ne parviens pas à remettre son bras en place. Tu peux m'aider s'il te plaît ? 

-Je n'ai pas le temps, répondit le garçon. Mes copains vont sonner d'un instant à l'autre à la porte. Ils m'emmènent jouer au football près de l'église. Demande à quelqu'un d'autre.


Benjamin sortit de la chambre. Isabelle le suivit, descendit l'escalier et frappa à la porte du bureau de son père.

-Papa, regarde. J'ai cassé ma poupée. Je ne parviens pas à remettre son bras en place. Tu peux m'aider s'il te plaît ?

-Je suis occupé ma chérie. Tu vois bien que je discute avec un client. Va demander à quelqu'un d'autre.

Elle quitta la pièce et entra dans la cuisine. Sa mère s'y affairait. Ça sentait bon.

-Maman, regarde. J'ai cassé ma poupée. Je ne parviens pas à remettre son bras en place. Tu peux m'aider s'il te plaît ?

-Je n'ai pas le temps pour l'instant. Si tu veux avoir à manger ce soir, tu dois me laisser préparer le repas. Demande à quelqu'un d'autre.


Notre amie sortit de la cuisine et se retrouva dans le hall d'entrée de la maison.

-Mais il n'y a personne d'autre, dit-t-elle. Personne ne veut me donner un coup de main… Zut !

Elle remonta l'escalier et entra dans sa chambre.

-Ils disent tous qu'ils sont trop occupés. Aucun ne veut m'aider. Ils ne m'aiment plus... Et bien, moi, je ne les aime plus non plus... Alors, je m'en vais. Je quitte cette maison.


Elle se tourna vers son armoire. Tout au-dessus du meuble, se trouvait une valise. Elle glissa le tabouret sur lequel elle s'assied quand elle dessine à sa table, elle y monta et saisit la valise. Elle l'ouvrit sur son lit.

Elle choisit dans son armoire cinq t-shirts, qu'elle rangea avec soin. Elle ajouta des sous-vêtements. Puis elle y plaça sa vieille salopette en jean, celle que ses grands frères ont bien usée quand ils étaient petits garçons. Elle a des trous, elle est un peu déchirée, délavée, mais elle peut la tacher autant qu'elle veut, maman ne gronde jamais si elle salit ce vêtement-là. Elle ajouta un gros pull pour s'il faisait froid. Et sa veste, pour la pluie. Oui, bien décidée, elle quittait cette maison pour longtemps.

Elle se rendit à la salle de bain. Elle y prit un savon, un gant de toilette, un essuie, sa brosse à dents, un gobelet et le dentifrice. Elle fourra le tout dans la valise.

Puis, elle choisit trois livres parmi ses préférés, et son gros bloc de dessin avec les crayons et les marqueurs. Bien entendu, elle glissa également son lapin doudou avec lequel elle dort.

En dernière seconde, elle ajouta ses trois poupées, puis referma sa valise. Mon Dieu qu'elle était lourde ! Et grande !

Isabelle fit trois pas dans le couloir et s'arrêta en haut de l'escalier. Elle se rendit compte qu'elle ne pourrait jamais descendre avec ce bagage bien trop grand et bien trop lourd pour elle.


Elle retourna dans sa chambre et referma la porte. Elle étendit la valise par terre sur le tapis et regarda autour d'elle.

Elle aperçut le sac à dos de Benjamin. Son frère va chez les louveteaux et lorsqu'il part au camp, il l'emporte avec lui. Ça paraissait une bonne idée à Isabelle.

Elle le prit et y glissa ce qu'elle avait choisi d'emporter pour son escapade. Seulement, le sac à dos de Benjamin est bien plus petit que la valise. Au lieu de cinq t-shirts, elle n'en choisit que trois. Elle ferait attention à ne pas les salir trop vite.

Elle emmena la vieille salopette pour pouvoir se changer. Elle renonça à ses trois livres. Par contre, elle garda son doudou lapin. Elle conserva aussi le bloc de dessin, mais avec les marqueurs, pas les crayons.

Elle rangea ensuite l'essuie, le savon, le gant de toilette, le dentifrice et le gobelet à la salle de bain. Maman ne serait pas là pour lui dire de se laver. Elle ne garda que sa brosse à dents. 

Quand au gros pull et à la veste imperméable, elle allait s'en passer. D'ailleurs, il ne faisait pas froid. Et il n'y avait plus de place dans le sac à dos de Benjamin.

Elle le ferma, le mit sur ses épaules et regarda, émue, une dernière fois sa chambre. Elle descendit l'escalier.

Ils étaient tous occupés dans la maison. Bertrand étudiait ses examens. Benoît se penchait sur sa console de jeux. Benjamin jouait au football avec ses amis. Papa travaillait avec un client et maman s'occupait à la cuisine.

Aucun d'entre eux ne vit cette petite fille triste et fâchée, ouvrir la porte de la maison et la refermer derrière elle, puis s'éloigner sur le trottoir en direction du bois, les larmes aux yeux.


Oui, Isabelle était triste de partir ainsi, mais puisqu'ils ne l'aimaient plus, et bien, elle ne les aimait plus non plus.

Elle passa devant la maison du bébé Frédéric, chez qui elle va souvent jouer. Elle aperçut par la fenêtre ouverte, la maman qui tenait son petit dans les bras et qui lui donnait plein de bisous et lui faisait des câlins.

Tu as de la chance, songea notre amie. Profites-en bien. Moi, mes parents ne m'aiment plus et mes frères non plus.

Et encore plus triste, elle s'éloigna et emprunta le chemin en terre qui conduit vers la forêt.

Son idée, c'était d'aller à cette tour qu'elle avait découverte autrefois dans une aventure précédente, avec des corbeaux.

Pendant qu'elle marche, lis la première partie de cette histoire si tu ne la connais pas: la tour aux corbeaux, Isabelle 18.


Le sac à dos était lourd et le chemin fort long. Elle calcula que si elle passait par le champ de fleurs, puis le terrain vague et la rivière, elle arriverait bien plus vite. Aussi, elle quitta la route et traversa la prairie.

Arrivée au bord de la rivière, elle hésita un moment. L'endroit était boueux, elle allait se salir. Elle regarda à gauche, elle regarda à droite. Personne.

Elle posa le sac à dos et l'ouvrit. Elle sortit la vieille salopette en jean qu'elle pouvait salir. Au moment où elle la tira hors du sac, deux de ses t-shirts tombèrent dans la boue.

-Oh zut! soupira Isabelle. 

Elle les fourra dans le sac à dos, avec la salopette jaune qu'elle venait d'enlever, et vêtue de celle en jean bien usée, elle entra dans la rivière avec ses petites chaussures de toile bleue. L'eau lui vint jusqu'au-dessus des genoux.


Elle portait le sac à dos sur ses épaules, mais Isabelle n'en a pas l'habitude. Une pierre plus lisse que les autres et légèrement branlante au milieu de la rivière lui fit faire une glissade et elle tomba dans l'eau.

Elle se redressa toute mouillée. Ses tresse ruisselaient, sa salopette lui collait à la peau, mais surtout l'eau de la rivière, un peu boueuse car il avait plu, venait d'entrer et de remplir le sac à dos, qui lui aussi dégoulinait dans son dos.

Le bloc de dessin gondolait. Les marqueurs s'abîmaient. Son doudou lapin et tous ses vêtements étaient trempés.

Isabelle eut envie de pleurer. Elle pensa à retourner à la maison, mais puisque personne ne l'aimait, cela ne servait à rien d'y revenir. Il fallait poursuivre avec courage.

Elle entra dans le bois. Elle grelottait de froid dans ses habits humides.


Elle parvint enfin devant la tour aux corbeaux.

Cette construction en pierres grises et noires lui parut sinistre. Elle entra dans la grande pièce sombre dans laquelle le vent tourbillonne.

Elle monta l'escalier en bois et parvint au premier étage. Là, au centre, se trouve un coffre fermé avec un cadenas. Il contient des graines pour les corbeaux. Quelques-unes traînaient à terre dans la poussière.

Isabelle posa son sac à dos.

Le vent s'engouffrait par une grande ouverture, sans doute fermée par des volets autrefois. Mais ces volets n'existent plus depuis longtemps. Elle frissonna encore.

Elle sortit ses affaires du sac et les étendit sur le coffre pour les faire sécher. Puis elle se laissa glisser le long du mur. Elle s'assit dans la poussière et se mit à pleurer.

Elle avait froid. Elle songea au bon dîner que maman préparait à la maison. Ça lui donna faim. Elle s'aperçut ainsi qu'elle avait oublié d'emporter à manger.

-Tant pis, songea la fillette, je me contenterai de graines pour les corbeaux que je ramasserai dans la poussière.

Elle en prit quelques unes en main en cherchant à quatre pattes et les mit en bouche. Beurk... Elle les recracha. 

Puis elle s'assit de nouveau le long du mur et pleura toutes les larmes de son corps.


Tandis qu'elle pleurait, elle n'entendit pas un homme qui arrivait, vêtu d'une grande cape noire. Il entra dans la tour et monta l'escalier.

C'était le maître des corbeaux. Il leur donne régulièrement à manger. Notre amie le connaît pour l'avoir déjà rencontré. (Isabelle n°18). Il lui qui lui a appris à ne plus avoir peur du brouillard ni des corbeaux.

L'homme parvint au premier étage et observa notre amie.

-Quelle pauvre petite fille! dit-il. Toute mouillée, toute sale, toute triste, pleine de larmes.

Isabelle sanglota encore plus fort.

-Que fais-tu là ?

-J'ai dû partir de ma maison. Plus personne ne m'aime, ni Bertrand, ni Benoît, ni Benjamin, ni mes parents.

-En es-tu bien certaine ? demanda-t-il.


Il s'assit sur le coffre, ouvrit ses bras et prit Isabelle sur ses genoux. 

-Ton grand frère Bertrand ne t'aime pas ? Il ne fait jamais rien pour toi ? Il s'enferme toujours dans ses livres ?

-Oh non, répondit Isabelle, au milieu de ses larmes. L'autre jour il m'a prise comme toi, sur ses genoux, au jardin et m'a raconté une histoire, et puis, il s'occupe de moi quand papa et maman ne sont pas là. Mais il ne faut pas le déranger pendant qu'il étudie.

-C'est normal, répondit le maître des corbeaux. Pendant les examens, il faut laisser les grands frères et les grandes sœurs tranquilles. Mais en voilà au moins un qui t'aime dans ta maison.

-C'est vrai, reconnut notre amie.


-Et Benoît, ajouta l'homme. Ce grand garçon ne sait que jouer sur sa console de jeux ou surfer sur internet ? Jamais, il ne s'intéresse à sa petite sœur ?

-Parfois, répondit la fillette.

Maintenant elle ne pleurait plus.

-L'autre jour, il faisait très chaud. On est allé se promener dans la forêt l'après-midi pour cueillir des fraises des bois. Et au retour, il m'a portée sur son dos tout le chemin.

-Chouette, fit remarquer le visiteur de la tour. Un grand frère qui porte sa petite sœur sur les sentiers. Je n'en connais pas beaucoup. Sympa ce garçon.

-C'est vrai, reconnut Isabelle. Il m'aime bien. Et moi je l'aime aussi. Même quand il joue sur sa console de jeux.

-Tu vois, continua le maître des corbeaux. En voilà au moins deux qui t'aiment et que tu aimes aussi.

 

-Et Benjamin, ajouta l'homme après un instant de silence, c'est un sale gamin, juste capable de se battre avec ses copains et de jouer au foot ?

-Oh non, répondit notre amie. Souvent, on s'amuse à deux au jardin ou bien on joue au bord de la rivière. On fait des ricochets ou un barrage. Et jeudi passé, on a joué à papa-maman avec mes poupées.

À présent Isabelle souriait.

-Jouer à papa-maman avec les poupées, répéta le maître des corbeaux. Je ne connais pas beaucoup de grands frères qui font ça avec leur petite sœur. Je vois qu'il t'aime et toi tu l'aimes aussi. Tu as donc trois grands frères qui t'adorent dans cette maison. Tu as beaucoup de chance, Isabelle.

-C'est vrai, reconnut la petite fille.


-Et ta maman. Elle sert à quoi ? Juste bonne à faire la cuisine et à donner des claques si tu n'es pas sage ?

-Oh, non, s'indigna Isabelle.

-N'a-t-elle pas arrangé une jolie chambre dans laquelle tu vis heureuse ?

-Oh oui! répondit la fillette.

-Elle ne te fait pas des bons dîners ?

-Oh oui!

-Des dîners bien meilleurs que quelques graines de corbeaux ramassées dans la poussière.

-C'est vrai, monsieur.

-Et ta maman, ne t'a-t-elle pas choisi des vêtements que tu aimes bien et dans lesquels tu es heureuse de grandir ? Et surtout, elle ne te serre jamais dans ses bras ? Elle ne te fait jamais de câlins?

-Si, répondit Isabelle. J'aime bien quand maman me fait un câlin.

-Tu vois, tu as trois grands frères et une maman qui t'aiment. 

Notre amie souriait. Elle n'avait pas pensé à tout cela.


-Et ton papa ? Toujours occupé par son travail ? Il ne s'intéresse jamais à sa petite fille ?

-Oh si, répondit Isabelle. Le soir quand je suis couchée, il vient m'embrasser et souvent, il s'assied sur le bord du lit. Il me raconte une histoire. Alors, je me lève et je vais me mettre sur ses genoux. Je le serre très fort dans mes bras. Et lui, il me serre très fort aussi. C'est le meilleur moment de la journée.

Isabelle sentait à présent couler ses larmes, des larmes heureuses cette fois…


-Tu vois, petite fille. Tu as un papa et une maman qui t'aiment et trois grands frères merveilleux. Dis-moi, comment appelle-t-on une maison où une petite sœur est entourée par un papa, une maman, et trois grands frères qui l'aiment et qu'elle aime ?

-C'est une famille ! La maison du bonheur. 

-Et toi, tu quittes ce petit nid heureux, pour venir vivre dans une vieille tour pleine de courants d'air et manger des graines de corbeaux ramassées dans la poussière ? Tu ne crois pas que tu devrais retourner chez toi ?

-Oh oui ! s'écria Isabelle. Mais je vais me faire punir. Il fait presque noir maintenant dehors, et je suis partie sans demander la permission.

-Viens, on va y aller ensemble. Je vais te reconduire. Allez, fourre vite tous ces vêtements sales et toutes tes affaires dans ton sac.


Elle remit le sac sur son dos et redescendit l'escalier en donnant la main au maître des corbeaux. 

-Je vais porter ton sac. Donne-le-moi.

L'homme le prit sur son épaule et la fillette par la main. Ils sortirent du bois de sapins et s'approchèrent de la maison. Isabelle était inquiète. Papa allait se fâcher et maman la gronder.

-Ne crains rien, chuchota le maître des corbeaux. Je vais sonner moi-même à la porte et tu me laisseras parler. D'accord ?

-D'accord, fit notre amie.


Ils montèrent les trois marches d'escalier et l'homme sonna. Papa, maman, Bertrand, Benoît, Benjamin, très inquiets, car la petite fille avait disparu, ouvrirent la porte ensemble.

-Isabelle ! lancèrent-ils tous les cinq à la fois.

-Madame, monsieur, expliqua le maître des corbeaux, je vous ramène une petite fille très sale, très affamée, toute glacée et très triste. Elle pensait que vous ne l'aimiez plus, car vous avez refusé de réparer le bras de sa poupée. Elle a beaucoup pleuré. Nous avons bavardé, et je peux vous dire qu'elle vous adore tous les cinq.

Alors, papa et maman ouvrirent tout grand leurs bras. Isabelle courut s'y blottir. Ils la serrèrent très fort. Les trois frères se donnèrent la main et se rapprochèrent des parents qui entouraient Isabelle. Toute la famille réunie souriait.

Isabelle profita de ce merveilleux instant de tendresse, puis soudain, elle tourna la tête. Elle voulait remercier le maître des corbeaux. Mais il était parti. Il retournait chez lui.

Je crois bien qu'il sifflotait en marchant sur le chemin.