Isabelle
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Les grains bleus

     L'été illuminait les prés et les bois. Isabelle, cinq ans et demi, sortit de la maison. Elle traversa le jardin, passa la clôture, et suivit le pré aux fleurs qui longe la rivière et mène à l'étang. Elle aperçut un grand champ de blé.

C'était un mercredi après-midi. Elle n'allait pas en classe. Elle portait sa jolie salopette jaune, un t-shirt et des tennis à peu près blancs. Elle souriait au soleil et au vent qui faisait danser ses longues tresses blondes et les épis dorés.

Quel joli spectacle ! Les blés bien mûrs, jaunes, et que le vent, en passant, faisait onduler comme des vagues.


Tout à coup, au milieu du champ, elle remarqua un endroit où les grains étaient bleus.

Ils ne s'étendaient pas sur une très grande surface. La zone bleue mesurait deux mètres sur trois.

Isabelle, étonnée et curieuse, se demanda si on avait jeté de la peinture, ou bien quel étrange phénomène se produisait là.

Elle entra dans le champ et se dirigea vers l'endroit où se trouvaient les blés bleus. Arrivée tout près, elle les toucha. Ce n'était pas de la peinture. Les grains poussaient vraiment bleus.

Elle coupa un épi et le frotta énergiquement entre ses mains.

Tu as déjà sûrement fait cela quand tu te promènes sur les chemins le long des blés en été. Tu recueilles ainsi les grains mûrs. Si tu les manges, cela goûte le pain.

Elle compta quatre grains bleus dans sa main. Elle en mit trois dans la poche de sa salopette jaune, et garda le quatrième entre les doigts.

Elle l'approcha de son nez, mais ça ne sentait rien. Elle le lécha. Cela ne goûtait rien.

La curiosité l'emporta. Elle le mit en bouche et le croqua. Elle le mâcha soigneusement et l'avala. Il goûtait le pain, comme tous les autres d'ailleurs, car avec le blé on fait la farine, et avec la farine, le pain.

Elle continua sa balade jusqu'au petit pont de bois, près de la rivière, puis elle retourna à la maison.


Le lendemain matin, au petit-déjeuner, Bertrand, dix-neuf ans, l'aîné des frères d'Isabelle, demanda qui avait renversé de l'encre dans les toilettes. Les parents s'étonnèrent.

-La cuvette est toute bleue, dit-il.

Ils se regardèrent. Les parents, Benoît, le frère de treize ans, et Benjamin, sept ans et demi (il partage la chambre avec sa petite sœur), nièrent tous. Personne n'avait jeté d'encre. Notre amie non plus.

Mais alors, pourquoi la cuvette était-elle bleue ?


Revenant de l'école, vers la fin de l'après-midi, Isabelle alla jouer dehors. Il faisait beau. Maman lui mit un short. Elle essaya pour la première fois ses nouveaux patins à roulette. Elle tomba trois minutes plus tard et se blessa au genou, se faisant une écorchure qui saignait un peu.

Notre amie revint à la maison. Sa maman lava soigneusement la plaie, puis elle mit du désinfectant. Ça piquait un peu. Isabelle tenta de ne pas pleurer, mais quelques larmes coulèrent sur ses joues.

-Mais, ma chérie, tes larmes sont bleues ! Que t'arrive-t-il ?

Puis, observant la plaie qu'elle venait de frotter, et qui saignotait encore un peu, elle remarqua... Mais oui ! C'était bleu. La maman pensa d'abord qu'Isabelle était tombée sur une pierre bleue. Mais non, la fillette saignait bleu !

Elle se remit à pleurer.

-Je comprends, à présent, ajouta maman. Ce matin, Bertrand parlait de couleur bleue dans la cuvette. Tu fais pipi bleu, ma chérie.

 

Les parents, très inquiets, l'emmenèrent chez le médecin. Le docteur écouta et n'en crut pas ses oreilles. Il n'avait jamais rencontré un cas pareil.

Il examina soigneusement la petite fille et la trouva par ailleurs en bonne santé. Il proposa cependant de faire une prise de sang, pour en avoir le cœur net.

Tu connais cet examen toi qui écoutes cette histoire ? On fait une piqûre dans ton bras, et on retire un peu de ton sang.

Notre amie fut très courageuse. Elle ne pleura pas pour l'aiguille qu'on enfonçait, mais elle se saisit en voyant son sang bleu qui entrait dans la seringue du docteur. 

-Madame, je n'ai jamais vu ça, s'écria-t-il. Je vais envoyer ce prélèvement au laboratoire. Comment est-ce arrivé ? Votre fille aurait-elle mangé quelque chose de spécial ?

Maman se tourna vers Isabelle pour l'interroger.

Tout à coup, la fillette se souvint des grains bleus.

-Oui, maman. Hier, en me promenant dans le champ de blé près de l'étang, j'ai découvert un endroit où poussent des blés bleus. J'ai cueilli un épi et j'ai mangé un grain. C'est.... C'est pour ça que je fais pipi bleu ? Mon sang restera toujours bleu ? Mes larmes bleues aussi ?

Elle eut à nouveau envie de pleurer.

-Peut-être, dit le docteur. Nous verrons ça quand je recevrai la réponse du laboratoire où je vais faire analyser ton sang. Nous le saurons demain.

Puis le docteur ajouta :

-Pourriez-vous m'apporter l'un ou l'autre de ces blés, afin que je puisse les faire analyser également ?


Sur le chemin du retour, Isabelle expliqua à ses parents que trois grains bleus se trouvaient dans la poche de sa salopette jaune. Maman se rappela avoir ajouté cette salopette à d'autres vêtements dans la machine à laver mise en route avant de partir.

Le programme devait se terminer à présent.

Elle se précipita à la cave. Catastrophe! L'eau de la machine s'écoulait bleue. Et tout le linge était devenu bleu. La salopette jaune, bleue. La chemise blanche de papa, bleue. Le joli pull rouge de maman, bleu. Les jeans des grands frères, bleus. Mais cela sembla moins grave puisqu'ils étaient bleus auparavant.

Bref, tout le linge ressortit bleu de la machine.

Et dans la poche de la salopette, devenue bleue, plus aucune trace des trois grains. Ils avaient fondu.


On sonna à la porte. Notre amie se précipita, comme d'habitude, pour aller ouvrir. Elle vit son copain Jay, le petit garçon américain de six ans, qui parle déjà très bien notre langue.

-Hello, Isabelle. Je peux venir jouer avec toi ?

-Oui, si tu veux.

Et elle se mit à pleurer...

Jay la regarda.

-Pourquoi tu pleures ?

-Parce que je suis malade. J'ai du sang bleu, des larmes bleues, et... et je ne sais pas ce qui va encore arriver. Hier, j'ai mangé un grain bleu dans le champ, près de la rivière.

-Allez tous les deux dans le champ de blé, proposa maman. Tâchez de retrouver l'endroit où poussent les grains bleus. Cueillez-en quelques-uns, et apportez-les moi. Je les ferai parvenir au docteur.


Isabelle et Jay suivirent la route en terre, au bas du village. Elle mène à l'étang. Ils longèrent le grand champ de blé. À l'endroit où hier encore se trouvait la zone de grains bleus, ils ne virent plus rien. Les blés bleus avaient été coupés, et la terre retournée.

Nos deux amis fouillèrent, à quatre pattes, pour tenter de ramasser ne fût-ce qu'un seul grain. Mais ils n'en trouvèrent pas.

 

Au repas du soir, Isabelle regarda son assiette, puis fondit en larmes.

-Maman, je vois tout en bleu. Je ne veux pas manger du bleu.

-Ma chérie, dit papa, observe bien. Il n'y a rien de bleu dans ton assiette.

Il y avait du poisson, un peu de purée et des carottes. Des carottes oranges, de la purée jaune, et du poisson blanc.

Mais la fillette voyait toute sa nourriture en bleu. Même l'eau qu'elle buvait lui parut bleue. Elle n'en but qu'une gorgée ou deux. Elle ne voulut rien avaler d'autre.

Elle sanglotait de nouveau. Maman lui demanda d'arrêter de pleurer, car ses larmes bleues faisaient des taches sur les habits.

Après sa douche, elle alla se coucher. Les parents vinrent l'embrasser. Elle serra son lapin en peluche blanc, son doudou, dans les bras. Elle n'osa pas pleurer pour ne pas le tacher en bleu.

Elle finit par s'endormir.


Au matin, Benjamin, qui partage la chambre avec Isabelle et dort sur le lit superposé, se leva pour aller à l'école. En descendant par l'échelle, il regarda sa petite sœur qui s'éveillait. Il ouvrit la porte et cria :

-Papa, maman, venez voir. Isabelle est toute bleue !

Elle se leva et courut se regarder dans le miroir de la salle de bain. Oui, elle était toute bleue ! Ses jambes, ses bras, son visage, toute sa peau était bleue. Seuls ses cheveux restaient blonds. Elle se remit à pleurer.

-On dirait la Schtroumpfette, dit Benjamin en souriant.

-Tais-toi, lança sa petite sœur.

-Cette fois-ci, affirma papa, ça ne peut pas continuer comme ça. Je te conduis à l'hôpital.


À ce moment-là, Jay sonna à la porte.

-Hello Isabelle ! Comment vas-tu ?

Quand il vit son amie, toute bleue, il éclata de rire. Il la trouvait trop drôle. Elle se tourna et se mit les mains sur le visage.

Jay ne voulait pas faire de peine à sa copine. Il cessa de rire et lui prit le bras tendrement. Il lui demanda si ça faisait mal. Elle fit signe que non.

-Écoute, proposa Jay. Une idée me vient tout à coup. On va faire une petite promenade et on revient tout de suite. On peut ? Madame.

-Oui, vous pouvez, concéda la maman, ne sachant plus à quel saint se vouer.

 

Jay emmena son amie vers le champ de blé.

-Tout ce qui t'arrive, vient parce que tu as mangé un grain de blé bleu ?

-Oui, répondit Isabelle.

-Et bien alors, croque un grain de blé normal. Peut-être que tout va partir.

Une idée tout simple. Pourquoi chercher plus loin?

Isabelle retourna dans le champ avec son copain et cueillit un épi de blé jaune, blond, doré comme tous les grains de blé. Elle le frotta dans ses mains. Elle recueillit quelques petits grains. Elle en mit un en bouche, le croqua et l'avala. Elle se sentit bien. Il goûtait le pain.

Ils revinrent tous les deux chez notre amie, marchant au grand soleil.

Quand ils arrivèrent à la maison, la peau de la fillette n'était déjà presque plus bleue. Ses larmes ne coulèrent jamais plus bleues. Son sang ne parut plus bleu non plus. Et elle ne vit plus rien en bleu, à part le grand ciel, qui lui, est toujours bleu quand il fait beau.

Et elle n'a plus jamais fait pipi bleu.