Joliette
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La cathedrale des neiges

     -Quelle merveille, s'exclama Joliette. Et quel bonheur de voir tout cela ! Comme ton pays est beau.

Louis, prince de Bavière, approcha son cheval de celui de son amie.

En ce jour de printemps de l'an 1191, la montagne resplendissait de lumière. Le bleu du ciel coiffait avec harmonie celui plus foncé des cimes, mêlé au blanc des neiges étincelantes qui les entouraient.

Les deux enfants venaient de s'arrêter au centre de l'immense cirque de montagnes et de torrents, où le père du garçon, Othon von Wittelsbach, roi de Bavière, avait demandé  au papa de Joliette de bâtir une cathédrale.

-Personne ne viendra prier dans cet endroit isolé au milieu des roches et des vents, Majesté, avait répliqué le père de notre amie.

-Si, avait répondu le roi. Dieu viendra y prier. J'ai fait le voeu, autrefois, d'élever une cathédrale si je retrouvais mon fils vivant. C'est le cas. Je tiens ma promesse.


Le paysage coupait le souffle par sa souveraine beauté. Un quinzaine de torrents coulaient de cascade en cascade, couvrant les roches bleues de leur écume blanche, tant à gauche qu'à droite et devant les deux enfants.

Tous ces cours d'eau se réunissaient ensuite en une large rivière au courant rapide et mouvementé qui alimentait un lac cristallin à la surface duquel le ciel et le soleil se reflétaient.

Les deux amis s'approchèrent de ce lac pour y laisser boire leurs chevaux.

Joliette mit pied à terre. Elle glissa les mains dans l'eau pour les rafraîchir, mais elle les retira bien vite. L'eau, glaciale à cet endroit, n'est que de la neige fondue.


Levant les yeux, elle aperçut deux enfants sur l'autre rive. Un garçon qui semblait avoir dix ou onze ans comme elle et Louis, et une fillette plus jeune, sept ou huit ans peut-être. Des moutons les entouraient. Un chien les aidait à mener le troupeau en aboyant.

Nos amis remontèrent à cheval. Scrutant le plateau couvert d'herbe rase, mais aussi de milliers de fleurs de montagnes de toutes couleurs, ils remarquèrent une dizaine de petites maisons, serrées l'une près de l'autre, au pied de la barrière rocheuse grimpant jusqu'aux cimes.

Cela ressemblait plus à des chalets refuges aux murs de pierres, au plafond bas, sans fenêtres, qu'à des habitations.

-Mon père m'en a parlé, dit Louis. C'est un  hameau misérable où vivent une dizaine de familles repliées sur elles-mêmes et sans contact ou presque avec le reste du monde. Des sauvages. Ils s'entassent, hommes, femmes, enfants et bêtes, chiens, chèvres, moutons, dans une seule pièce étroite, au sol en terre battue. Ils se nourrissent en cueillant ce qui pousse ici et là et du lait de leurs animaux. Ils font un fromage suret, qu'ils vendent dans la vallée où ils descendent rarement.

-Pauvres gens, dit Joliette.

-Ton père pense que ce sont eux qui tentent de s'opposer à la construction de la cathédrale.

Depuis quelques jours, en effet, le chantier connaissait des soucis. Un groupe d'ouvriers creusaient dans la roche pour asseoir les fondations des murs de la future grande nef. Mais chaque nuit, ce qui avait été creusé de jour, se trouvait rebouché au matin.

Le roi Othon, averti par le père de notre amie, venait de réagir en envoyant une troupe d'une douzaine d'hommes armés, chargés de protéger les travaux et les ouvriers.


Joliette et Louis contournèrent le lac aux eaux glaciales et s'approchèrent des deux enfants qui gardaient les moutons.

Leur chien aboya. Le garçon le rappela et le fit taire. Nos amis mirent pied à terre.

Joliette tendit la main vers la fillette.

-Comment t'appelles-tu ?

-Li-Lilou. Et toi ?

-Joliette. Et mon compagnon, Louis.

-Comme mon frère, dit Li-Lilou. Il s'appelle Li-Louis.

-Je ne suis pas son frère, grogna le garçon. Mes parents sont morts au cours d'une avalanche et sa famille m'a adopté.

Les deux enfants marchaient pieds nus, vêtus de quelques loques misérables.

Il y eut un moment de silence gênant. Chacun dévisageait les autres sans rien dire. Le regard de Li-Louis semblait à la fois dur et méfiant. Un mouton bêla.


-Venez partager notre goûter, dit notre amie en se dirigeant vers son cheval pour détacher une sacoche en cuir contenant du pain et des fruits.

Elle posa le tout à terre sur une serviette en tissu brun.

-Venez, insista la fillette. On va manger cela ensemble.

Li-Lilou regardait la nourriture avec des yeux d'affamée.

-Tu t'appelle Louis, avança le garçon.

-Oui.

-Le prince Louis, fil du roi de Bavière ?

Ce n'était pas vraiment une question, mais plutôt une affirmation.

-Oui.

-Alors toi, reprit Li-Louis en se tournant vers Joliette, tu es la fille de celui qui construit la cathédrale.

-Oui, répondit notre amie en souriant.

-On ne veut rien de vous, aboya le garçon. Vous apportez le malheur. On va tous mourir à cause de vous. Allez-vous-en.

-Mais... Pourquoi dis-tu cela ? demanda Joliette.

-A cause du secret, dit Li-Lilou.

-Tais-toi, coupa son frère. Et vous, allez-vous-en.

Nos deux amis se levèrent, laissant là le pique-nique. Ils remontèrent sur leurs chevaux et s'éloignèrent. Joliette se retourna.

Li-Louis et Li-Lilou les regardèrent partir, puis ils se jetèrent sur la nourriture qu'ils dévorèrent à belles dents.


Revenue près du chantier, notre amie se demanda pourquoi et comment la construction de la cathédrale pouvait menacer la vie de quelques malheureux bergers de montagne.

Joliette, curieuse et intriguée, s'interrogeait. En quoi pouvait bien consister ce secret que Li-Lilou venait d'évoquer. Elle regrettait que Li-Louis ait coupé si vite la parole à sa demi-soeur.

Elle en parla à son père, au soir.

Il répondit que ces gens, très primitifs et très frustes, ne comprenaient sans doute rien à ce grand projet, dont ils pourraient pourtant devenir les premiers bénéficiaires, et donc le craignent et tentent même de s'y opposer.


Deux ou trois jours passèrent. Joliette pensait souvent à Li-Lilou et Li-Louis. Elle tentait d'imaginer leur vie simple, pauvre, dure, dans ce décor somptueux de montagnes.

Elle songeait au mystérieux secret. Sa curiosité demeurait éveillée et lors de ses randonnées à cheval avec le prince Louis, elle se demandait souvent, en scrutant la vallée, à quoi pouvait bien correspondre ce mystère.

Pourquoi la construction de la cathédrale menaçait-elle la vie de ces gens ?


Un matin, Joliette et Louis retournèrent au bord du lac presque gelé. On ne sentait pas le moindre souffle de vent. La surface lisse reflétait les cimes neigeuses des montagnes.

Au détour d'un éperon rocheux qui les dissimulait à la vue des autres jusqu'à cet instant, ils tombèrent presque nez à nez sur Li-Lilou et Li-Louis et leur troupeau. Les bêtes n'avaient pas senti la présence de nos amis et n'avertirent donc pas leurs maîtres.

Le garçon donna en sifflant un ordre à son chien et fit faire demi-tour au troupeau. Coincés entre le lac et nos deux amis que les jeunes bergers ne voulaient plus rencontrer, ils empruntèrent un étroit sentier qui menait, par un passage assez périlleux, de l'autre côté du lac. Le sentier surplombait la surface de l'eau en longeant la paroi rocheuse, verticale à cet endroit.

-Ils veulent vraiment nous éviter, dit le prince Louis.

-Tant pis, répondit Joliette. Laissons-les aller.

Les moutons sautaient de roche en roche une dizaine de mètres en à-pic au-dessus de la surface du lac. Le sentier passait le long d'un mur de pierres grises, à l'ombre des sommets.


Soudain, à cause d'un faux pas sans doute, Li-Lilou perdit l'équilibre et glissa sans pouvoir se rattraper. Elle tomba dans l'eau glaciale du lac.

Nos amis virent la fillette se débattre un instant, mais il était visible qu'elle ne savait pas nager.

Son frère hésitait. Peut-être ne savait-il pas nager lui non plus.

Joliette descendit de cheval et plongea. Elle disparut sous l'eau, puis réapparut un instant plus tard à côté de Li-Lilou.

-Accroche-toi à mon dos, lui cria notre amie.

Joliette sentait le froid l'envahir. L'eau venue des sommets, torrents de neige fondue, perçait ses habits de toute part et l'engourdissait. Elle n'allait pas tarder à se trouver paralysée par le froid.

Elle réussit cependant à s'approcher de la rive et sentit qu'elle avait pied.

Les deux garçons entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux et aidèrent les filles tremblantes, claquant des dents, grelottantes, à sortir de l'eau.

-Vite, commanda Li-Louis au prince. Va chercher du bois. Il y en a là-bas, près des rochers. Il est bien sec. Je vais allumer un feu pour réchauffer les deux filles, sinon elles vont attraper la mort.

Quand Louis revint avec une grosse brassée de branches mortes, un petit feu commençait à fumer.

-Ôtez vos habits, dit encore Li-Louis. Ils sont trempés et vous gèlent. On va les mettre à sécher.

Le feu brûlait bien. Les deux fillettes se réchauffaient. Les deux garçons ôtèrent chacun un gros pull et le passèrent aux filles en attendant que leurs vêtements sèchent.


Les quatre enfants, assis près du feu, s'observaient en silence. Les moutons les entouraient en bêlant.

Li-Lilou regardait Joliette droit dans les yeux. Elle lui prit la main.

-Tu m'as sauvé la vie, dit-elle.

Puis, après un nouvel instant de silence pendant lequel elle sembla hésiter, elle reprit la parole.

-Si tu me promets de ne le répéter à personne, et toi aussi Louis, je vais vous révéler notre secret.

-Je promets, dit Joliette.

-Moi aussi. Je te donne ma parole de prince.

Li-Lilou regarda Li-Louis, mais le garçon ne dit rien. Il baissait les yeux. Encouragée par son absence de réaction, la fillette commença son étrange récit.


-Au temps où les grands-pères de nos grands-pères étaient encore des enfants, un groupe d'hommes et de femmes vinrent dans notre vallée. Ils y plantèrent leurs tentes et y restèrent presque tout un été.

Li-Lilou expliqua qu'aux dires des aïeux, ces hommes venus du sud par la montagne, avaient la peau brune et parlaient entre eux une langue étrange que personne ne comprenait.

-Mais quelques-uns qui connaissaient notre patois, invitèrent nos ancêtres un soir autour de leurs feux. Ils leurs montrèrent leur dieu, un oeuf immense, plus grand qu'un mouton. Ils l'emmenaient partout avec eux, semble-t-il.

Li-Lilou ajouta que ces voyageurs prétendirent que leur dieu était méchant. Il ne fallait ni s'en approcher ni le toucher. Ils comptaient s'en débarrasser.

-Ils enfermèrent l'oeuf dans une grotte qui mène à une vaste caverne et à un lac sous la montagne. L'entrée de ce domaine sous-terrain se trouve pas loin de l'endroit où vous construisez la cathédrale.

Joliette et Louis écoutaient l'étrange récit en silence. Li-Lilou continua.

-Après avoir mis l'oeuf, leur dieu, dans la caverne, ils refermèrent l'entrée en élevant une barrière de grosses pierres. Ils la constuisirent si bien qu'on ne la voit quasi pas.

La fillette se tut un instant.

-Mais pour élever les murs de votre cathédrale, il vous faut beaucoup de pierres. Vos ouvriers risquent de prendre celles déjà taillées et qui servirent à boucher l'entrée de la grotte. Alors le dieu enfermé sortira de son oeuf et viendra tuer nos bêtes. Nous n'aurons plus rien à manger et nous mourrons de faim, à moins que ce monstre nous dévore nous aussi.


Après un moment de silence, Joliette remercia Li-Lilou. Elle promit, une fois encore, de ne révéler le secret à personne.

Les deux filles, réchauffées à présent, remirent leurs habits presque secs et rendirent les pulls aux garçons. Nos amis montèrent sur leurs chevaux, laissant à Li-Louis et sa soeur les provisions qu'ils avaient apportées.

-Tu crois qu'elle nous a dit la vérité ? dit Louis.

-J'en suis certaine. Mais je me demande à quoi ressemble cette bête monstrueuse.

-Les archers de mon père pourraient peut-être la tuer, affirma le garçon, et ainsi en débarrasser tout le monde.

-Oui, répondit son amie. Mais pour cela il faut lui confier le secret, or nous avons donné notre parole.


Au soir, Joliette entra dans le bureau de son père. Elle ferma la porte derrière elle.

-Papa, dit-elle, je dois te dire quelque chose de très important.

-Je t'écoute, ma chérie.

-Je sais ce qui fait si peur aux habitants du hameau. Je sais pourquoi ils s'opposent à la construction de la cathédrale. Une petite fille rencontrée près du lac m'a confié leur secret. Mais j'ai promis de n'en parler à personne.

Le père de Joliette observa sa fille un instant en silence.

-Tu as promis, tu dois tenir ta parole. Je te fais confiance. Mais je te demande une chose. Ton ami connaît-il aussi le secret ?

-Oui.

-Alors, profite de sa présence. Allez à deux vérifier si ce danger existe vraiment. Assure-toi qu'il ne s'agit pas d'une légende ou d'un conte pour effrayer les enfants. Puis, reviens me donner une réponse, sans trahir ta parole ou tes amis.

-D'accord, papa. Je ferai cela demain avec Louis. Et je viendrai te faire rapport au soir.

-Le roi Othon arrive demain soir visiter l'avancement des travaux. On prendra une décision définitive, avec lui, à ce moment. Sois prudente.

 
Joliette et Louis partirent à cheval à l'aube.

Profitant des rayons obliques du soleil levant qui illuminait déjà la gigantesque muraille de roche qui forme le cirque des montagnes, ils scrutèrent avec soin chaque endroit, chaque faille, chaque anfractuosité possible, qui mènerait à une grotte. Soudain...

-Là, cria Joliette. Regarde. On devine un passage à cet endroit. Mais il est fermé par un mur de pierres.

-Bien vu, dit le prince. Il semble bâti par des mains d'hommes, en effet. Ces roches furent taillées puis assemblées pour condamner l'entrée d'une caverne.

Tournant la bride de leurs chevaux, les deux enfants s'approchèrent de leur découverte.

A présent qu'ils se trouvaient tout près, ils purent observer et confirmer, à n'en pas douter, que l'entrée d'une grotte était murée à cet endroit. Les pierres du bas, volumineuses, soutenaient celles du haut, plates comme des tuiles, et qui elles ne mesuraient que quelques dizaines de centimètres de large.

-On doit pouvoir réussir à en dégager quelques-unes, dit Louis. Et en grimpant sur les autres, on pourra entrer et jeter un coup d'oeil là-dedans. Préparons les torches que nous avons emportées. On les allumera à l'intérieur.

Ils escaladèrent le mur, firent tomber quelques pierres sur le sol, puis se glissant en rampant par l'étroite ouverture ainsi crée, ils pénétrèrent dans l'inconnu.


Il faisait presque tout noir. La seule lumière entrait par l'ouverture que nos amis venaient de pratiquer dans le mur de pierres.

Un gigantesque chaos de roches menait vers un vaste lac souterrain. La caverne avait des proportions titanesques, insoupçonnées.

Les deux enfants s'arrêtèrent au bord de l'eau. La flamme de leurs flambeaux n'éclairait rien que le vide. Ils ne distinguaient ni la voûte, ni les bords, ni l'autre côté de l'immense grotte.

Leurs yeux s'adaptèrent peu à peu à cette obscurité. Ils remarquèrent alors un rocher plat qui affleurait à la surface du lac. Ce rocher, entouré d'eau, se trouvait distant d'une vingtaine de mètres. Quelque chose luisait sur la surface lisse.

Puis des remous attirèrent leur attention.

-On éteint les torches, cria Louis. Ces remous ne se créent pas tous seuls. Un animal vient vers nous.

La panique s'empara de nos amis.

-Là, montra Joliette, on peut se faufiler entre ces rochers. J'aperçois une fissure étroite. La bête, si c'en est une, ne pourra pas nous atteindre.

Louis saisit le flambeau de son amie et le plongea dans l'eau en même temps que le sien. Puis il rejoignit sa copine dans l'anfractuosité qu'elle venait de repérer.


La surface du lac se mit à bouillonner près du rocher où la chose luisait. Une ombre monstrueuse, terrifiante, se glissa hors de l'eau. L'animal avait la taille d'un taureau.

Il prit l'objet, une pierre luisante, entre les griffes de sa patte avant droite et la fixa sur son front, entre ses deux yeux.

Retrouvant ensuite une incroyable souplesse, la bête se glissa dans l'eau et se dirigea vers la faille où se blottissaient les deux enfants.

-Une vouivre, murmura Joliette.

-Tu crois ?

-Oui. Je pensais que cet animal légendaire n'existait plus. C'est un monstre mi-dragon, mi-serpent. On en parle dans les contes et les légendes.

-Chut, il nous observe, souffla le garçon.

-Tu as raison. On dit que la vouivre est aveugle sans son oeil central, la pierre luisante, dont elle se débarrasse quand elle se baigne ou qu'elle nage. Mais maintenant, elle voit.

Pourtant la vouivre passa près d'eux, sans s'arrêter. Elle se dirigea vers une autre anfractuosité que nos amis n'avaient pas aperçue en venant. Là se trouvaient ses oeufs, des oeufs gigantesques.

Rassurée par leur présence et leur intégrité, l'animal replongea dans l'eau et se dirigea vers le rocher plat, affleurant, sur lequel il posa son oeil central, avant de disparaître, aveugle, au fond des eaux de la caverne.

Joliette et Louis restèrent encore immobiles un instant. Leurs coeurs battaient la chamade. Ils tremblaient de peur.

-Quelle horreur, balbutia notre amie.

-Tu imagines ce qui se passerait, si ce monstre sortait de la grotte où les voyageurs venus du sud l'enfermèrent autrefois...

-Il mangerait moutons, chèvres et humains.

-Les gens du hameau ont raison d'avoir peur.

-Sauvons-nous, avant que la bête nous sente et vienne nous prendre.

Ils quittèrent leur cachette et escaladèrent les rochers vers le passage qu'ils avaient ouvert en venant et par lequel passait un rayon de soleil.


Joliette se retourna une dernière fois, pour s'assurer que l'animal ne la poursuivait pas. Elle aperçut la pierre luisante, à vingt mètres, sur la roche sombre. L'oeil de la vouivre.

-Sais-tu ce que l'on dit concernant cet oeil, Louis ?

-Non, dit le garçon.

-Celui qui s'en empare s'assure, à vie, de connaître la richesse et la réussite.

-Je suis prince de Bavière, répondit Louis. Je succéderai un jour à mon père. Si je gouverne avec sagesse, je n'aurai pas besoin de cette chose pour réussir ma vie.

-Et moi, reprit Joliette, j'ai de la chance. Mon père est riche et je ne manque de rien. La pierre ne me rendra pas ma mère morte il y a maintenant trois ans.

-On en parlera à Li-Louis et à Li-Lilou.

Nos amis replacèrent avec soin les pierres plates qu'ils avaient retirées en haut du mur en venant. La caverne, replongée dans l'obscurité retrouva son calme et son silence.

La bête y demeurait emmurée.


Joliette retourna au bureau de son père dans l'après-midi. Elle lui expliqua, sans trahir sa parole donnée, que le secret est bien réel et terrifiant.

-Papa, tu dois me croire. Il faut arrêter les travaux et bâtir la cathédrale des neiges à un autre endroit.

-Le roi Othon ne tardera pas à arriver. Nous lui en parlerons pendant le repas.


Othon von Wittelsbach arriva en fin d'après-midi avec une troupe d'hommes en armes. Louis se précipita dans les bras de son père.

Pendant le dîner, le papa de Joliette évoqua les soucis rencontrés avec les habitants du hameau.

-Papa, enchaîna Louis, il faut déplacer le chantier de la cathédrale. Si on la construit dans cette vallée, les ouvriers et les habitants du village courent un danger de mort.

-Que me dit-tu là ? demanda le roi.

-Deux enfants nous ont confié un terrible secret, à Joliette et à moi seuls. Quelque chose de terrifiant menace cette région. Une chose épouvantable de laquelle il ne faut pas s'approcher. Après vérification, nous devons admettre que la menace, le danger, est bien réel. Mais ceux qui nous en ont parlé nous ont fait promettre de garder le silence à ce sujet. Dois-je te révéler leur secret ?

-Un roi, comme un futur roi, mon fils, ne doit jamais trahir la confiance de ceux qui se confient à lui. Tu dois tenir ta promesse. Tu as vérifié l'authenticité de ce danger ? Tu confirmes que la menace est bien réelle ?

-Oui.

-Alors cher ami, dit le roi Othon en se tournant vers le père de Joliette, abandonnez le chantier. Vous construirez la cathédrale plus bas, dans la vallée. J'ai aperçu, en venant, un éperon rocheux qui conviendra à merveille.


Ils partirent dès le lendemain. Ouvriers et artistes, emportant leurs outils, suivirent vers l'aval la route à peine tracée qui longe le torrent.

Un nouveau chantier s'ouvrit sur une butte, un monticule assez large pour y bâtir un édifice de la taille d'une cathédrale.

Joliette et Louis furent les derniers à quitter l'ancien emplacement, maintenant à l'abandon.

Ils aperçurent Li-Louis et Li-Lilou et leurs moutons. Nos amis dirigèrent leurs chevaux vers eux.

-Nous partons. Soyez rassurés, nous n'avons pas trahi votre secret.

-Merci, dit la petite fille.

-Il y a une vouivre dans la caverne murée. Nous l'avons vue, confirma Louis.

-Si tu oses un jour entrer dans cette grotte, Li-Lilou, ajouta Joliette, et que tu voles son oeil qu'elle pose sur un îlot rocheux, tu seras paraît-il, assurée d'avoir la richesse et de réussir ta vie.

-Merci, dirent les deux enfants.

Nos amis s'éloignèrent et pressèrent leurs chevaux pour rejoindre la caravane qui descendait dans la vallée.

Joliette se retourna une dernière fois pour admirer le somptueux paysage du cirque de montagnes qu'elle avait parcouru en tous sens et tant aimé.

Au loin, debout près de leurs moutons, Li-Louis et LI-Lilou les regardaient s'éloigner.

-Tu crois que l'un d'eux osera aller voler l'oeil de la vouivre ? dit Joliette.

-Qui sait, répondit le prince Louis.

 

Nous ne sommes pas au bout de nos peines, avec cette cathédrale. Va vite lire la suite : Isolde. Joliette 7.