Les quatre amis
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Les deux clés

En 1792, un homme, couvert d'une longue cape sombre et trempée, frappa avec vigueur à la porte du Château de Combourg, propriété de monsieur François-René de Chateaubriand. Un serviteur vint lui ouvrir. Il tenait une bougie allumée à la main.

Le soir tombait. Une pluie froide et incessante changeait le parc en chapelet de flaques et les chemins en boue et fange.

- Qui dois-je annoncer?

- Père Jean-Marie d'Outrelepont.

- Veuillez attendre ici, monsieur.

L'homme emprunta un large escalier en bois éclairé par un lustre en fer forgé où fondaient quelques bougies.

Il redescendit après quelques instants.

- Monsieur le vicomte va vous recevoir dans son salon.

Laissant sa cape trempée sur la rampe, le père jésuite suivit le serviteur. Ce dernier l'introduisit dans une vaste pièce, garnie de fauteuils confortables et cossus. Un bon feu crépitait dans une cheminée monumentale, décorée de lys, indiquant que le propriétaire faisait allégeance au roi de France. Il se leva.

- Révérend père et cher ami, quelle joie de vous revoir. Votre visite m'honore et me fait plaisir.

- Merci François. Mais, tutoyons-nous comme avant...

- Apportez à boire et à manger à mon ami, ordonna le vicomte.

Puis, prenant place près de son visiteur:

- D'où viens-tu cette fois, mon ami?

- Du pays voisin. Il m'est arrivé une incroyable aventure.

- Raconte...

Le père jésuite raconta.

 

- En quittant l'abbaye d'Orval où j'avais résidé quelques jours, je suivis une route en terre longue et sinueuse. La nuit tombait. J'aperçus une vague lumière dans les brumes à ma droite et dirigeai ma monture vers elle. Je vis apparaître peu à peu un bâtiment assez vaste, sombre et qui semblait délabré.

- Ça ne devait guère te rassurer...

- En effet. Pourtant, je m'en approchai, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un qui pourrait m'indiquer le chemin. Je me croyais perdu dans ces forêts. Un vieillard m'ouvrit, répondant à mes appels. Il me conduisit vers un salon spacieux, où brûlait un bon feu.

"Je m'assis, après avoir ôté ma cape. Il me demanda si j'avais faim ou soif. Je le rassurai et lui racontai que je pensais seulement m'être égaré. Le vieil homme m'expliqua que je me trouvais dans un monastère quasi à l'abandon.

- Je suis le dernier occupant de ce monastère, me dit-il, le dernier et bien malade. Autrefois, les habitants des villages voisins y venaient en pèlerinage.

"Le moine me paraissait en effet en bien mauvaise santé. Maigre, la peau jaune, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Le masque de la mort collait sur lui.

"Je suis resté là trois jours. Je le soignais et le réconfortais de mon mieux. Le troisième soir, pris soudain de fièvres et mourant, il me confia le secret du monastère. Deux clés, deux clés en or donnant accès quelque part, me dit-il, à un coffret contenant un parchemin très ancien et précieux. Il me fit alors un long récit.

- Tu m'intrigues, cher ami, fit le vicomte de Chateaubriand, et je ne savais pas ton remarquable talent de conteur.

- Il me rappela d'abord, poursuivit le jésuite, qu'en l'an 1099, Godefroi de Bouillon devint roi de Jérusalem après la conquête de la ville à la tête de ses croisés.

"Ne pouvant revenir à son château situé le long de la Semois, il confia à un de ses amis, le chevalier Joachim Martounet de la Vielle, un trésor précieux que des bédouins, nomades du désert, lui avaient apporté en gage de paix. (Découvre son étrange aventure dans le récit n°4 des 4 Amis, " L'objet secret du croisé".)

"Ce coffret contenait un parchemin où la prière du Christ, le "Notre Père", apparaît écrite de la main de Pierre, son disciple, en araméen, la langue que Jésus parlait. On y voit en plus une traduction en latin, de la main de l'apôtre Paul, lui-même.

"Le chevalier Martounet de la Vielle emporta le précieux document. Il s'arrêta à notre monastère, sur le chemin de l'abbaye de Bois le Dieu où il comptait se rendre. Il eut un premier entretien avec le père abbé de l'époque.

"Il revint quatre semaines plus tard, et remit au même père abbé deux clés d'or. Il lui révéla sans doute l'endroit où se trouvait le coffret, bien caché à l'abri des regards, dans le mur d'une église.

- Les deux clés demeurent donc dans notre monastère depuis plus de neuf cents ans, poursuivit le vieux moine en finissant son récit.

 

 - Il me les a remises, cher ami, en me disant d'en faire bon usage. Hélas, il ne savait absolument pas où le chevalier Martounet de la Vielle cacha le précieux coffret, il y a près de sept cents ans. Ce dernier connut, semble-t-il, une fin de vie abominable. (Découvre cela dans le récit 4 Amis n°4, "L'objet secret du croisé".) Le vieil ermite mourut dans la nuit, cher François-René. Je quittai le monastère après lui avoir fermé les yeux et l'avoir pieusement enterré dans le cimetière proche de son église.

- Je suis impressionné, fit Chateaubriand. Et, tu as emporté...

Le jésuite tira un petit sac en cuir d'une de ses poches. Il défit le cordon qui le tenait fermé et en sortit les deux clés.

- Les voici, cher ami.

Le vicomte ouvrit de grands yeux.

- Quelle aventure extraordinaire, s'exclama-t-il.

Il saisit les deux clés et les observa sous une bonne lumière. Il les tourna et les retourna entre ses doigts.

- Accepterais-tu de me les laisser? Je compte me rendre prochainement dans cette belle région couverte de forêts, située au nord de notre France. Il s'y trouve une ancienne église, de style roman, ouverte aux fidèles depuis plus de sept cents ans, justement. Je compte y passer. Le hameau porte le nom étrange de Waha.

- Emporte-les, cher François-René. Et tiens-moi au courant, si tu veux bien.

- Bien sûr, et merci pour ta confiance, Jean-Marie.

*******

Jean-Claude et sa soeur Christine, Philippe et Véronique leurs grands amis invités, passaient quelques jours au milieu des prés et des bois qui entourent la maison de leurs grands-parents.

Un après-midi, se baladant le long d'un joli chemin empierré, qui fut autrefois une voie romaine, ils passèrent devant un étrange monument, situé sur le bord de leur route.

L'endroit portait le nom énigmatique du "Zéro". Un mur solitaire d'un peu moins de trois mètres de haut et de deux de large était dressé là. Un toit minuscule, fait de quelques tuiles rouges, protégeait un grand Christ en croix.

Une stèle grise d'un mètre de haut se trouvait juste à côté. On pouvait y lire une inscription tout aussi mystérieuse: "Chateaubriand 1792".

Le mur était fendu. Une forte lézarde, par où passait un rayon de soleil. Quelques pierres gisaient sur le sol, entourées d'herbes hautes. Cela donnait un air un peu délabré à ce calvaire solitaire.

Les quatre amis eurent la même idée au même moment.

- En cette veille de Pâques, dit Jean-Claude en prenant la parole sans doute au nom des autres, nous pourrions réparer ce mur et nettoyer la croix.

- Et tâcher de comprendre l'énigme de cette étrange stèle, ajouta Christine.

Philippe et Véronique acceptèrent avec enthousiasme.

 

L'après-midi, le grand-père de Jean-Claude et Christine accompagna nos amis jusqu'au calvaire.

- Il faudra abattre le pan de mur qui se détache ici à gauche et combler la lézarde à droite, dit-il. Tout cela me paraît assez simple à réaliser, et très généreux de votre part. Je vais vous aider.

Ils se rendirent dans un centre de bricolage pour acheter du ciment et deux truelles, puis revinrent sur les lieux.

Le pan de mur qui vacillait fut aisé à faire tomber. Les filles récupérèrent les pierres et les alignèrent en bon ordre dans l'herbe, près de la stèle de Chateaubriand, tandis que les garçons préparaient le ciment avec le grand-père.

Mais au moment d'en placer une couche sur les moellons restant qui servaient de socle, ils découvrirent une sacoche en cuir coincée dans la fissure.

Il fallut abattre une autre partie du mur pour la libérer. Ils saisirent le petit sac par sa cordelière, en cuir elle aussi, et qui le tenait fermé.

Christine défit le noeud, assise dans l'herbe, sous le regard attentif et curieux du grand-père et des autres.

La sacoche contenait ce qui semblait être un parchemin plié en quatre, et deux lourdes clés en or. On pouvait lire des lettres gravées sur la boucle de chacune d'elles. "Alpha" sur l'une, "Oméga" sur l'autre.

Puis ils déplièrent le parchemin. Quatre lettres s'y trouvaient écrites à la plume d'oie. Un "W", un "H", et deux "A".

- Quel est ce mystère? murmura Jean-Claude.

- Les deux semblent liés, réfléchit Philippe.

- Que veux-tu dire? demanda Véronique.

- Je pense que les deux clés et les quatre lettres font partie d'une même énigme. Ces objets pourraient nous mener vers un trésor caché...

- Et tu le situes où ce trésor? interrogea Christine, déjà très curieuse et impatiente.

- Je pense que les quatre lettres du parchemin nous l'indiquent. Mais je ne les comprends pas. WAAH? AWHA? HAAW?

- Ou WAHA, ajouta le grand-père. Un village situé à une dizaine de kilomètres d'ici. Je le connais, car on y visite une très ancienne église, la plus vieille du pays, construite en 1050. Les vitraux sont récents, mais splendides. Ils sont l'oeuvre d'un grand artiste: Jean-Michel Folon. Une merveille. La vie de saint Etienne.

Philippe tourna la tête vers la stèle "Chateaubriand 1792"

- Serait-elle liée à ce mystérieux trésor? Monsieur François-René de Chateaubriand, écrivain célèbre, passa quelques jours en ce lieu, "le zéro", en 1792, selon les explications écrites sur le panneau, là derrière nous, le long de la route...

*******

Le vicomte de Chateaubriand partit quatre jours plus tard vers nos contrées, qui en 1792, ne s'appelaient pas encore Belgique.

Hélas, son voyage se trouva interrompu par la rencontre de bandes armées qui tuèrent son cocher et le blessèrent à l'épaule.

Chateaubriand se réfugia dans l'auberge d'un hameau appelé "le Zéro". Quelques maisons et un relais de poste, le long d'une route bien droite, pavée, une ancienne voie romaine qui traversait le pays, venant de Tongeren et menant à la ville de Trier en Allemagne.

Le vicomte résida quelques jours dans cette hôtellerie qui n'existe plus aujourd'hui. Il y fut fort bien soigné.

Se promenant convalescent un soir, il passa près d'un petit chantier. Des ouvriers y construisaient un mur de pierres destiné à recevoir une croix de Jésus.

Ayant décidé de reporter sa visite à l'église de Waha à plus tard, François-René profita d'un magnifique coucher de soleil et de l'absence des ouvriers pour y cacher les deux clés dans leur petit sac en cuir, sous le ciment frais, pas encore durci. Il dissimula son trésor avec soin, muni d'une truelle ramassée sur place et à l'abri des regards.

Il se promit de revenir bientôt les reprendre et de visiter à ce moment la vieille église que son ami Jean-Marie d'Outrelepont lui avait décrite.

Puis l'écrivain rejoignit l'Angleterre et de là, l'Amérique du Nord, où il passa plusieurs années dont témoignent certains de ses écrits restés célèbres.

 

Les années passèrent. Les habitants du hameau quittèrent leurs maisons, émigrant vers les villages proches de Roy et de Bande.

L'auberge-relais de poste périclita puis ferma à son tour. Les bâtiments tombèrent en ruine puis disparurent.

Seul, le mur de pierre et son Christ en croix offert à tous vents, protégé par son petit toit de tuiles, résista au temps, aux neiges et aux gels.

 Aujourd'hui, le mur fissuré avait ému nos quatre amis. Ils venaient de prendre la décision de le restaurer et ainsi, y découvrirent par hasard le sac avec les deux clés en or, " alpha et oméga", ainsi que le parchemin aux lettres mystérieuses W-H-A-A, laissé par Chateaubriand.

*******

- Il ne nous reste plus qu'à nous rendre au village de Waha et à visiter cette belle vieille église âgée de plus de mille ans, déclara Véronique.

Ils y allèrent le lendemain, avec le grand-père de Jean-Claude et Christine. Il gara la voiture à l'ombre d'un arbre au tronc tourmenté qui paraissait aussi vieux que l'église.

Ils pénétrèrent en silence dans la nef. Une belle lumière illuminait ses vitraux et répandait des taches colorées sur le sol et le long des murs blancs que le peintre Jean-Michel Folon réalisa il y a quelques années. Un ruissellement de couleurs vives. Nos amis couraient de l'un à l'autre, émerveillés.

Hélas, ils eurent beau observer avec soin chaque colonne, les pierres au sol, les murs blancs, ils ne découvrirent aucune cachette. Pas plus autour de l'autel au centre du choeur que dans le jubé où trônent les grandes orgues.

Ils ressortirent un peu déçus. Leur belle aventure s'achevait là.

Ils quittèrent l'église après un dernier regard vers les vitraux éblouissants.

 

Au moment de monter dans la voiture, Véronique observa une très ancienne porte murée à l'extérieur de l'église. Les pierres brunes formaient un arc de cercle à cet endroit, surmontant un espace qui ébauchait la présence, autrefois, d'une porte aujourd'hui condamnée.

Ils s'y précipitèrent, reprenant espoir d'enfin découvrir quelque chose lié à leur trouvaille au Zéro.

Cette porte murée, servait-elle encore au temps de monsieur de Chateaubriand? Servait-elle de porte d'entrée en l'an 1100, l'époque du chevalier Martounet de la Vielle?

Ils s'y arrêtèrent et l'observèrent avec attention.

Ils remarquèrent assez vite deux fissures étroites à gauche et à droite le long des pierres brunes, servant de linteau.

Jean-Claude fit la courte échelle à sa soeur. Elle inspecta la fente de gauche et risqua d'y introduire la clé "Alpha". L'ayant enfoncée à fond, elle réussit à la faire tourner de cent quatre-vingt degrés. Il ne se passa rien.

La fillette se déplaça vers la droite, glissant ses doigts fins entre les pierres et toujours soutenue par son frère auquel Philippe prêtait à présent main forte. Notre amie introduisit la clé "Oméga" dans la fente droite. Elle tourna aussi de cent quatre-vingt degrés. Aucun résultat.

- Tente de pousser sur une des pierres placées en éventail, lança Philippe dans un de ces traits de génie dont il est parfois capable.

La fillette appuya de toutes ses forces sur la grosse pierre centrale. Elle s'enfonça, laissant apparaître une cache étroite. Un coffre en bois s'y trouvait dissimulé. Elle s'en saisit et sauta à terre.

Véronique réussit à l'ouvrir sans difficulté.

Il contenait un document plié en quatre. Elle le déplia. Un texte court, d'une belle écriture apparut.

"Aventurier, chasseur de trésors, pilleur de tombes, je te salue. La cachette est vide. Tu t'en trouves sans doute désappointé. Apprends qu'après mon voyage en Amérique, je suis repassé par le Zéro et l'église de Waha et j'ai emporté le précieux rouleau de parchemin. Je l'ai confié à un ami fidèle qui à ma demande, s'est rendu à Rome en Italie, au Vatican, plus précisément. Il l'a offert au pape. Les deux clés demeurent dans le mur qui soutient le Christ du Zéro, afin que ceux qui me poursuivent, croient que la prière écrite des mains de Saint Pierre et de saint Paul se trouve encore dans les flancs de l'église. Je comprends ta déception. Mais le document, je t'assure, est à ce point précieux.

François-René de Chateaubriand."

Nos amis, se sentant un peu frustrés eux aussi, comprirent la démarche prudente du grand auteur. Ils remontèrent dans la voiture après avoir refermé la cachette et remis le message du grand écrivain en place.

- Une lettre de la main de monsieur de Chateaubriand, dit le grand-père, c'est déjà une fameuse trouvaille les enfants... J'en parlerai au conservateur du musée de la ville. C'est un ami. Grand-mère nous attend. Elle vous a fait de délicieuses galettes.

- Mais quelle passionnante aventure, conclut Christine. Je ne suis pas prête de l'oublier.