Les quatre amis
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La statue d'or

     Jean-Claude et Christine passaient deux semaines de vacances chez leur grand-mère, dans les Ardennes. Ils avaient obtenu la permission d'inviter Philippe et Véronique pour quelques jours. Philippe, grand ami de Jean-Claude, venait de terminer la sixième primaire comme lui. Véronique et Christine avaient achevé la cinquième toutes les deux. Ces quatre enfants ont ce regard franc qui attire la sympathie.      

Les jours s'égrainaient magnifiques, passés ensemble chez cette charmante vieille dame, sous le soleil de l'amitié. Ils se baladaient à vélo dans les bois et la campagne pour leur plus grand bonheur. 

Au cours d'une de ces escapades, ils se trompèrent de chemin en revenant chez la grand-mère. Du coup, ils pédalaient le long d'une étroite route nationale. Ils firent une étrange découverte.

Il faisait très chaud ce jour-là. Ils rêvaient d'une piscine ou d'un cours d'eau pour y plonger, mais les rivières coulaient de l'autre côté de la forêt. Ils longeaient la route sinueuse avec prudence, parce que la voie n'était pas large et des voitures passaient en trombe. Mais c'était le plus court chemin pour retourner chez eux.

Ils aperçurent, dans un tournant, une carrière abandonnée.

Le site les impressionna. Un grue, retenue par des câbles, ombrageait une partie de cette ardoisière engloutie, devenue un étang artificiel, grand comme dix fois une piscine. Un immense bassin aux eaux vertes, entouré de falaises tombant à pic, parce que creusées dans les rochers autrefois. De l'autre côté de la route se dressaient trois bâtiments abandonnés, en ruine, avec des vitres cassées et des murs sales et tagués. Une clôture à moitié rouillée, qui portait une pancarte « défense d'entrer-baignade interdite », à peine lisible, longeait la pièce d'eau.

Ils s'arrêtèrent et posèrent tous les quatre leurs vélos dans l'herbe haute.

-Vous voyez cette eau, dit Jean-Claude. 

-Je la vois, répondit Philippe.

-Tentante, hein.

-" Défense d'entrer, baignade interdite", lut Véronique.

-Défense d'entrer, baignade interdite... Ce panneau presque effacé n'est plus guère lisible. On ne l'a pas vu, lança Christine.

-Regardez, un petit escalier descend jusqu'au bord de l'eau. Pratique pour y entrer, ou au moins se rafraîchir les mains et le cou, ajouta Philippe.

-Et si des bêtes vivent au fond ? s'inquiéta Véronique.

-Des bestioles dans l'eau, il y en aura bientôt quatre, dirent les garçons en riant.

Ils passèrent la clôture ensemble.

L'eau transparente les attirait par cette chaleur du plein été.

-Elle est délicieuse, précisa Christine, qui avait descendu les quelques marches du petit escalier et plongé sa main.

Ils se regardèrent tous les quatre. Aucun ne portait un maillot de bain, bien sûr. Jean-Claude et Philippe ôtèrent leur t-shirt. Ils enlevèrent leurs baskets et sautèrent en short dans l'eau. Christine, garda son jean usé et fit comme eux. Elle les rejoignit. Véronique, en robe, hésitait.

-Allez, viens, on est entre nous. Viens nager, insista Philippe.

-Non, répondit la jeune fille. Et puis j'ai l'impression que quelqu'un nous observe.

-Arrête, plaisanta son copain, tu vas me faire peur. Et quand j'ai peur, ça me paralyse. Je vais me noyer, ajouta le garçon en riant.

-Bon. Je fais un tour. Je visite les environs, dit-elle en s'éloignant.


Véronique remonta le petit escalier, après avoir simplement mouillé ses pieds.

Elle aperçut un bâtiment en béton, une tour assez récente, mais délabrée, dont l'ouverture était commandée par une porte coulissante. Elle put se glisser tout juste par l'entrebâillement entre le mur et le portail, bloqué en partie par la rouille, mais aussi par des cailloux qui encombraient son rail.

Il faisait assez sombre dans cette pièce, grande comme une demi-classe d'école. Le sol était jonché de canettes vides et de bouteilles cassées. Dans un coin, un ou deux sacs de détritus traînaient abandonnés.

Elle monta au premier étage par un escalier en béton. Pas de fenêtre à ce niveau, mais de la lumière venait d'en haut. Elle grimpa encore et parvint au deuxième. Là, se trouvait une grande caisse en bois, d'environ cinquante centimètres de haut, un mètre de large et presque autant de long. La caisse semblait neuve.

Ici les murs lézardés menaçaient de s'écrouler et le plafond n'existait plus. Le sol était encombré de pierres, de briques, de ciment et de terre. Des herbes poussaient partout et une plante grimpante exposait ses feuilles vers une grande ouverture, sans doute une fenêtre autrefois. Véronique se tint solidement au bord de l'embrasure et regarda les trois autres qui nageaient.

-Ouh, ouh...

-Tu viens ? appela Jean-Claude.

-Non, rejoignez-moi plutôt. J'ai fait une découverte intéressante.

Ils sortirent tous les trois de l'eau, poussés par la curiosité, et vinrent retrouver leur amie. Christine fouilla dans la poche de son jean trempé et en sortit son canif.

-On ouvre ? dit-elle.

-D'accord, répondirent les trois autres.

Elle fit sauter un petit clou puis un deuxième. Elle y allait en douceur, pour ne pas abîmer la lame de son couteau. Enfin, elle réussit à lever le couvercle. La caisse était remplie de paille. En la remuant, ils découvrirent une statue, peut-être en or massif. Ça ressemblait à un chien ou bien à un chat.

-Ou plutôt un renard, proposa Jean-Claude.

-Non, pas un renard, affirma Christine. Un renard aurait des oreilles plus pointues.

-Regardez les inscriptions sur le côté, là, ajouta Véronique. Des hiéroglyphes. Cette statue date de l'époque des pharaons. C'est une statue volée dans un musée, mes amis. Que fait-on ?

-On ne peut pas l'emmener sur un porte-bagages de vélo. Elle pèse des tonnes, on dirait. On peut à peine la soulever.

Ce magnifique ouvrage pesait environ trente kilos. Trente kilos d'or pur. Au cours actuel, elle valait une fortune. Sans compter sa valeur inestimable, parce que datant sans doute de l'Égypte ancienne. Elle avait probablement trois ou quatre mille ans d'âge. Des voleurs l'entreposaient là, en attendant de la vendre, ou pire, de la faire fondre pour en récupérer l'or. La statue en ce cas serait perdue à jamais.

-On fait quoi ? redit Véronique.

-Il faut d'abord vérifier si elle est vraiment volée, suggéra Jean-Claude.

-Bonne idée. Et en attendant, on se sauve d'ici le plus vite possible, supplia leur amie. Parce que si les bandits viennent, on risque de gros ennuis.


Ils descendirent au pied de la tour, après avoir refermé la caisse avec soin, et redressèrent leurs vélos. Véronique ressentait encore cette impression désagréable, comme si quelqu'un caché derrière elle, l'observait.

Notre amie ne se trompait pas. Les quatre enfants étaient vraiment épiés. Au moment où ils montèrent sur leurs vélos et qu'ils s'éloignèrent, elle se retourna une dernière fois. Elle aperçut un homme jeune, puis un second, sortir d'un des bâtiments en ruine et venir le long de la route.

-Quelqu'un au pied de la tour se cachait et nous regardait, avertit la jeune fille.

-Tu es certaine ? s'étonnèrent les autres.

-Pédalons, proposa Philippe. Je connais un truc d'espion. On va s'en servir. Que vois-tu, Véronique ?

-Deux jeunes d'environ vingt ans. Ils sortent d'une des maisons situées de l'autre côté de la route nationale.

-Bon. Voici comment on fait, proposa Philippe. On roule tous les quatre un moment. Puis, deux d'entre nous s'arrêtent bien en vue et deux autres retournent à la carrière engloutie, discrètement. Les bandits croient que nous nous éloignons. On les surprend en allant vers eux.

Jean-Claude et Christine firent demi-tour, tandis que leurs amis attendaient bien visibles, exprès, à l'orée du bois. Le frère et la sœur observèrent les deux jeunes qui bavardaient devant une des maisons en ruine. L'un sur un vélomoteur, l'autre près d'une moto. Ils montèrent sur leurs véhicules et partirent.

-Ah, murmura le garçon, on vous a vus. On sait qui vous êtes maintenant.

Nos amis allèrent rejoindre Philippe et Véronique qui les attendaient un peu plus loin le long de la nationale.

Quelques instants plus tard, ils entendirent le moteur d'une moto. Elle passa près d'eux, continua sur sa lancée, puis revint. Le conducteur regarda attentivement les quatre enfants, puis il partit. Les bandits appliquaient la même méthode que nos amis.

-Et zut, nous voilà repérés, murmura Véronique.


Ils retournèrent tous les quatre chez la grand-mère de Jean-Claude et Christine, fort inquiète de leur retard. Au soir, ils discutèrent entre eux, pour réfléchir au plan qu'ils pourraient adopter. Ils décidèrent de regarder sur l'ordinateur de la vieille dame. Ils fouillèrent aussi les pages des nombreuses revues auxquelles elle était abonnée.

Ils découvrirent ce qu'ils cherchaient. Un petit article sur internet et dans un des journaux évoquait leur découverte.

‘'Une statue a été volée au musée de la ville. Valeur or plus d'un million d'euros. Valeur historique inestimable. Cette statue d'Anubis, le chacal, date de l'époque  de Khephren, fils de Khéops, pharaon de la 4ème dynastie, vers 2500 avant J-C."

On décrivait la sculpture comme une pièce unique, l'une des plus belles du musée. La police ne possédait à ce jour aucune piste pour retrouver les voleurs et la statue.

-On imprime l'image, on va à la gendarmerie et on leur explique ce qu'on a vu, proposa Christine.

-Ils ne nous croiront peut-être pas, craignit Philippe. On est des enfants. Il faut leur apporter une preuve de ce que nous déclarons.

-J'ai mon appareil photo, dit Véronique. On monte dans la tour, on fait quelques clichés de la statue, et puis on va les montrer aux policiers. Là, ils nous croiront.

-Excellent. D'accord, se réjouirent les autres. Bonne idée.

-Oui, mais si les bandits nous surprennent ? fit remarquer Christine.

-Ou s'ils déplacent la statue... ou s'ils la fondent... ajouta son frère.

-Attendez, voici mon plan, présenta Philippe. Demain matin, on retourne sur les lieux, mais pas par la nationale, par le bois. On s'arrête au-dessus de la carrière engloutie. Ce sera dangereux, mais on fera attention de ne pas y tomber. On observe les lieux. Supposons qu'on ne voie personne. On se divise. On crée deux équipes. Véronique, tu pourrais m'accompagner, puis te poster dans la vieille grue rouillée.

-Si tu veux, dit la jeune fille.

-Moi, je me cacherai près de toi, sur les hauteurs. On surveille et, le cas échéant, on avertit l'autre équipe de l'arrivée des voleurs. Christine, tu te glisseras avec ton frère dans les bâtiments abandonnés. Vous écouterez et vous attendrez quelques instants. Puis, si rien ne bouge, on se fait un signe et on se rejoint tous. On prend les photos et on s'en va.

-C'est bon, jugèrent les autres.


Le lendemain matin, ils partirent à travers le bois vers la carrière engloutie. Ils attachèrent leurs vélos dans les herbes hautes, ensemble, avec leurs cadenas et les abandonnèrent .

Ils firent les cent derniers mètres à pied en suivant un sentier qui se perdait dans les ronces et les orties. Ils durent se frayer un passage à travers les broussailles pour les derniers pas. Ça piquait partout. Véronique toujours en robe et les autres en short, se faufilèrent entre les orties, aussi hautes qu'eux.

Ils débouchèrent au bord de la carrière et observèrent soigneusement le site. Ils ne virent personne. Les bandits se cachaient-ils dans une des maisons en ruine, de l'autre côté de la route?

-Viens, Véronique, dit Philippe. Un étroit passage longe la falaise en pierre. Allons-y. C'est à pic, mais tu as juste la place pour poser tes pieds. Avec tes sandales de gym tu ne glisseras pas.

-Bon, d'accord. Je te suis.

-Vous deux, dit-il à Christine et à son frère, allez visiter les bâtiments abandonnés. Je vous avertis si quelque chose ou quelqu'un bouge.

-Ça va, accepta Jean-Claude, j'y vais. Christine tu viens ?

-Je te suis.

Les deux enfants descendirent le long des rochers taillés autrefois par les ouvriers de la carrière. Ils durent traverser, à la nage, la carrière engloutie, abandonnant leurs baskets. Ils remontèrent par le petit escalier, traversèrent la grand-route, et se cachèrent dans un des deux bâtiments qui pourrissaient là.

Véronique suivit donc son copain sur l'étroit passage situé sur la droite, le long de la paroi de roche, en à-pic. L'eau stagnait cinq mètres plus bas. Elle vit soudain un petit serpent venir vers elle.

-Philippe !

-Tais-toi. On va nous entendre.

-Il y a un serpent.

-Pousse-le avec ton pied.

-Non, je n'ose pas. Il rampe vers moi. Il va me mordre.

Elle recula si vite, qu'elle posa son pied de travers. Elle glissa et tomba dans l'eau de la carrière engloutie. Un « plouf » retentissant. 

Elle nageait vers l'escalier, quand deux jeunes sortirent de la tour. Voyant le danger, Philippe plongea à son tour. Il se retrouva près de son amie en un instant. Les deux jeunes approchèrent.

-Vous ne savez pas lire ?

-Que doit-on lire ? demanda notre ami en soutenant sa copine.

-La pancarte. " Défense d'entrer, baignade interdite ".

Philippe ressentit la même impression que le jour où le directeur de l'école l'avait surpris à traîner dans un couloir où il ne devait pas se trouver. Le garçon avait bredouillé une vague excuse. Mais ici ce n'était pas le directeur de l'école, et son amie présente à ses côtés grelottait de froid ou de peur ou les deux à la fois. Il osa répliquer.

-Nous arrivons par le bois. On voulait se rafraîchir. Il n'y a pas de pancarte là-haut.

-Ah oui, se baigner... elle avec sa robe et toi tout habillé, ricana un des jeunes.

-On vous a aperçus hier, susurra l'autre. Cessez de traîner par ici. Sinon, il pourrait vous en coûter.

-Je vous tiens à l'œil, manaça son comparse. Si vous revenez encore vous baigner ici, vous ne sortirez plus de l'eau. Vous pourrez en profiter pendant quelques années et croupir tranquillement au fond. Vous avez bien compris ? Alors, disparaissez.


Jean-Claude et Christine ne bougèrent pas. Pas par lâcheté, mais car cela ne servait à rien de se montrer pour l'instant. Il valait mieux rester caché. Ils seraient intervenus en cas de vrai danger. Véronique s'éloigna avec son ami. Les deux autres ne quittèrent pas leur cachette. Une voiture arrivait. Elle s'arrêta. Un homme d'une cinquantaine d'années en sortit.

-Ça va, vous deux ?

-Oui. Chef, parlez pas trop fort. Les enfants là plus loin pourraient nous entendre. Ils s'en vont.

-Oui, et alors ?

-Ils nous espionnaient. Ils ont sauté depuis là au-dessus dans l'eau, tout habillés. Ils ne comptaient pas se baigner.

-On a mieux à faire. Demain matin, rendez-vous ici à neuf heures précises. J'amène le four et un chalumeau. On va découper la statue, fondre l'or et on se partage les lingots.

-Ok, patron.

-Il faut cinquante mètres de fils électriques. Il n'y a du courant que dans la troisième maison.

-Je m'en charge, répondit l'un des jeunes.

-Maintenant, ne restez plus ici. Vous êtes montés dans la tour pour vérifier la marchandise ? Elle est toujours là ?

-Oui, oui, la caisse est toujours là.

-Maintenant disparaissez. On revient demain à neuf heures. En traînant là vous allez finir par vous faire repérer ou attirer l'attention sur nous.

Ils partirent.

Jean-Claude et Christine attendirent encore plusieurs minutes pour voir s'ils ne faisaient pas demi-tour mais ils ne revinrent pas. Alors, ils sortirent de leur cachette. Ils avaient tout entendu. Ils retrouvèrent les deux autres. Ils repassèrent à travers les bois et reprirent les vélos.

-Et je vous jure, promit Véronique, que demain, je ne viens pas en robe, je viens en jeans. Comme ça, si je dois retourner dans l'eau, au moins je serai équipée. On avertit les gendarmes ?


-Non, écoutez mon idée, demanda Philippe. Avertir les gendarmes, c'est une très belle chose, mais leur livrer les bandits prisonniers, c'est encore mieux. Alors, après ce que vous avez entendu, Christine et Jean-Claude, voici ce que je vous propose. Demain, on arrive ici à huit heures du matin. On retire les cailloux qui encombrent le petit rail dans lequel roulent les roues de la porte coulissante de la tour. On fera ça avec un pied-de-biche qu'on trouvera chez votre grand-mère, les amis.

-Je ne te suis pas, coupa Jean-Claude. Je ne vois pas où tu veux en venir.

-Moi non plus, renchérit Véronique.

-Sois plus clair, demanda Christine.

-À huit heures du matin, on dégage la porte pour pouvoir l'ouvrir et la fermer à volonté. On monte dans la tour, on ouvre la caisse, on prend la statue. On la pose à terre. Elle est lourde, mais à quatre on devrait pouvoir y arriver. On la photographie. On descend la statue et on la lance dans l'eau de la carrière.

-Mais elle va rouiller, interrompit Christine.

-Non, précisa Véronique. L'or ne rouille pas.

-Et des plongeurs iront la rechercher, plus tard, mais comme cela on la met à l'abri des mains des voleurs, ajouta leur copain.

-Bon, j'écoute la suite, fit Christine.

-On se cache. Moi, je me place ici derrière le mur.

-Avec Véronique, plaisanta Jean-Claude.

-Ça va, sourit Philippe. Non, Véronique, tu grimpes dans la grue et tu te postes dans son habitacle. Tu surveilles la route nationale. Si les bandits arrivent, tu cries pour nous prévenir.

-Et moi? demanda Jean-Claude.

-Toi, poursuivit Philippe, tu remontes dans la tour pour refermer la caisse avec soin. Tu en ressors très vite si Véronique te prévient que les voleurs approchent. Moi, j'attends qu'ils entrent puis je fermerai la porte coulissante derrière eux et je la bloquerai en plaçant une barre de fer ou de bois dans le rail. Ils ne pourront plus l'ouvrir. Ils resteront enfermés à l'intérieur, prisonniers dans la tour.

-À moins qu'ils sautent du deuxième étage dans l'eau, fit Jean-Claude.

-Ça m'étonnerait, dit Véronique en souriant.

-Au cas où, continua Philippe, j'ai prévu. Je dégonflerai les pneus de la motocyclette, de la moto et de l'auto. Ainsi, ils n'iront pas loin. Pendant ce temps, toi Christine, tu fonceras à la gendarmerie sur ton vélo pour chercher de l'aide. Tu montreras la photo. Il faudra que tu te dépêches.

-D'accord, fit leur amie. Je ferai le plus vite possible. En tout cas, quand on fait une course, je gagne presque toujours.

-Je te prêterai mon vélo. Il est plus léger que le tien. Tu iras encore plus vite. À ton avis, pour aller d'ici jusqu'à la gendarmerie, tu mettras combien de temps ?

-Douze à quinze minutes.

-Bon, douze minutes, pas une de plus. Cinq minutes pour t'expliquer avec les gendarmes. Cela fait dix-sept. Trois minutes pour revenir toutes sirènes hurlantes. Cela fait vingt. C'est long vingt minutes. Pendant ce laps de temps, nous devrons tenir les bandits prisonniers. Cela me paraît possible. La porte en bas sera bien fermée. Ils ne pourront pas sortir. Et s'ils sortent quand même, avec leurs pneus à plat, ils n'iront pas bien loin.

-Ton plan me paraît formidable. Je suis preneur, félicita Jean-Claude. Dommage que nous n'ayons pas emporté nos GSM. On aurait envoyé la photo aux policiers et gagné beaucoup de temps.

-Encore faut-il qu'ils lisent leurs courriels dès qu'ils les reçoivent... fit remarquer Véronique.

-Parfait, acceptèrent les autres.

-Alors, les amis, exécution demain matin. 
 

Ils s'éveillèrent tôt. À sept heures quart, le petit déjeuner avalé à la hâte, ils sautèrent sur leurs vélos, après avoir embrassé la grand-mère et promis d'être sages et prudents.

Ils emportaient le long manche en bois d'une vieille brosse, fixé sur un des porte-bagages. Ils arrivèrent à la carrière engloutie à huit heures trente.

Ils cachèrent les vélos dans le bois, puis s'approchèrent de la tour prudemment. Ils ne virent personne. Les bandits ne semblaient pas encore arrivés.

Les enfants dégagèrent les cailloux du rail avec un pied-de-biche en fer repéré la veille. Ce fut dur. Puis, ils firent rouler la porte. Elle fermait bien et s'ouvrait facilement à présent. Ils vérifièrent que la longueur de la barre en bois convenait. En la glissant dans le rail, elle bloquait l'ouverture jusqu'à cinq centimètres du mur. Par une ouverture si étroite, personne ne peut passer.

-Bon, ces quelques centimètres restent le seul point faible, affirma Philippe, mais tant pis. Jean-Claude, tu es toujours d'accord de remonter là-haut ?

-Oui. Je m'occuperai de refermer la caisse. Si je n'ai pas le temps de redescendre, je me cacherai derrière les branches, les pierres, et les poutres. Ils ne me verront pas. Et puis avec un peu de chance, je pourrai quitter mon poste d'observation et sortir de la tour avant leur arrivée. Véronique m'avertira si elle les voit au loin.

-Alors la statue, mes amis.


Tous montèrent dans la tour. Ils ouvrirent la caisse et sortirent l'effigie sacrée d'Anubis. Ils la posèrent à terre et la photographièrent. Puis ils descendirent la statue par les escaliers. Ce fut pénible, à cause de son poids. Ils traversèrent la route en surveillant l'absence de voiture. Ils ne voulaient pas qu'on les prenne pour des voleurs. Ils s'arrêtèrent avec leur précieux colis au bord de la carrière. Là, ils lancèrent la statue. Elle fit un grand « plouf » et descendit huit à dix mètres plus bas tout au fond de l'eau. Bien calculé.

-À nos cachettes, les amis.

Jean-Claude remonta au deuxième étage de la tour. Il referma la caisse avec soin, après l'avoir remplie de cailloux, pour donner le change.

Christine se plaça derrière une des maisons abandonnées, avec la bicyclette de Philippe, prête à bondir sur le vélo dès que les bandits seraient enfermés.

Véronique traversa la nationale, longea la carrière engloutie, escalada l'échelle rouillée de la grue et entra dans l'habitacle.

-Zut, c'est plein de toiles d'araignée, je n'aime pas du tout cela, dit-elle en murmurant.


Neuf heures moins cinq. Le suspens était à son comble. Personne. Rien. On entendait les croassements d'un corbeau qui semblait décidé à rester au sommet de la tour.

Véronique venait d'entrer dans l'habitacle de la grue. Une grosse araignée observait la jeune fille. Notre amie ne la quittait pas des yeux, attentive à surveiller ses moindres déplacements. Hélas, elle guettait plus la bête que la route. Elle ne vit que tardivement l'arrivée de la moto et du vélomoteur qui roulaient côte à côte.

Elle cria pour avertir les autres, mais à cause de la distraction de son amie, Jean-Claude n'eut plus le temps de redescendre de son poste d'observateur dans la tour. Il resta au deuxième étage et se dissimula de son mieux derrière les poutres et les briques qu'il avait préparées pour se cacher.

En bas, la porte entrouverte semblait inviter les voleurs à entrer. Le piège était prêt. Ils rangèrent leurs véhicules contre un mur.

La voiture arriva quelques instants plus tard. Le chef de la bande sortit.

-Bon, déchargez le coffre, vite. Montez le four là-haut. Attention, il est lourd. Le câble électrique ?

-Le voici.

-Bon. Va le brancher dans le bâtiment, le troisième, là, plus loin.

L'un d'eux s'éloigna avec le câble. On n'entendit plus rien.

-Attention, électricité branchée, cria l'homme. Ça marche pour vous autres ?

-Oui, ça va, mais ce four pèse lourd. Viens nous aider.

-Bon ! Je vous rejoins.

Ils levèrent le four à trois et gravirent l'escalier.

Dès qu'ils furent tous entrés, Philippe courut hors de sa cachette et poussa l'énorme porte, en silence. Elle coulissa dans le rail. Il plaça la barre de bois juste derrière. Il restait quatre à cinq centimètres de jeu, par où passait le fil électrique.

 

-Chef, la caisse est vide !

-Comment! la caisse est vide ?

Nos amis ne les voyaient pas. Ils les entendaient. Christine venait de bondir sur le vélo. Elle fonçait à toute allure vers la gendarmerie. La photo de la statue en poche.

-Chef, regardez, répéta un des jeunes. Je ne vois que des cailloux.

-Comment est-ce possible? hurla le plus âgé.      

Ils secouèrent la paille. En vain.

-Descendez à la voiture.

-Chef, on est enfermés. On ne peut plus ouvrir la porte en bas !

-Comment, on ne peut plus ouvrir la porte en bas, s'énerva le voleur. Mais poussez-la, que diable !

-Chef, je vous jure qu'elle est bloquée.

-Mais que se passe-t-il ici ? Venez, on remonte.


Les trois bandits coururent au deuxième étage. Cherchant partout un moyen de s'évader de la tour, ils aperçurent Jean-Claude.

-Je t'ai déjà vu, toi, affirma l'un des jeunes.

-Mais oui, voilà un de nos espions, chef, déclara l'autre.

L'homme sortit un revolver de sa poche.

-Alors, tu veux jouer aux détectives. Bon. Maintenant parle. Où se trouve la statue d'or ?

Notre ami se taisait.

-Recule...

Jean-Claude dut faire un pas en arrière. Il se trouvait au bord de la fenêtre. Il regarda derrière lui. Deux étages puis l'eau de la carrière.

-Alors, tu parles? Et je parie que tu n'es pas venu tout seul. Si tu disais à tes petits amis d'ouvrir la porte en bas, pour commencer ? 

À ce moment-là, Jean-Claude se pencha de côté. Il plia sa jambe droite et pivota sur lui-même. Un mouvement sec et il plongea dans la pièce d'eau, depuis le deuxième étage. Un plongeon impressionnant.

-Zut, cria le chef. Il l'a fait ! Allez, vous deux, qu'attendez-vous pour le suivre !

-Mais chef, c'est haut !

-Si le gamin peut le faire, vous le pouvez aussi.

-On va se casser quelque chose, chef.

-Vous êtes des froussards. Ce garçon n'a pas douze ans et a plongé. Et vous autres, vous n'osez pas ?

-Oui, mais chef, si on se blesse ?

-Alors, battez-vous avec la porte en bas et ouvrez-la.

-On essaye de la faire glisser, mais elle résiste.

-Le câble électrique ! Arrachez-le.

Ils tirèrent sur le fil et le firent monter près d'eux.

-Saisissez-le et descendez.

-Pas possible avec un câble en plastique, chef, on va se brûler les doigts.

Cinq minutes passèrent. L'un des jeunes se décida.

-Bon, je veux bien essayer de sauter.

Il retira ses chaussures, il ôta sa chemise.

-C'est haut, vous savez, dit-il en regardant vers le bas.

Il hésitait. Il n'avait pas le courage de Jean-Claude.


Pendant ce temps-là, Christine arriva à la gendarmerie. Elle lâcha le vélo, elle entra en trombe à l'intérieur du bâtiment.

-Où vas-tu comme ça ? demanda le préposé à l'entrée.

-Je dois parler au commissaire. Ça concerne la statue d'or. Et les voleurs sont enfermés. Mes amis les surveillent. Vous pourrez prendre ces bandits facilement. Mais faites vite, s'il vous plaît !

-Bon, tu t'assieds là. Quatre personnes attendent leur tour. Tu patientes.

-Mais monsieur, c'est très urgent. Regardez, la photo. C'est la statue d'Anubis volée au musée de la ville. Ça ne peut pas attendre.

-Je t'ai demandé de patienter. Calme-toi.

Quelqu'un ouvrit la porte.

-Qui parle d'Anubis ici ?

-Moi, monsieur. Regardez, supplia notre amie.

C'était la commissaire principale.

-Où as-tu pris cette photo ?

-Près d'une carrière abandonnée. Je vous jure. Les voleurs sont enfermés dans la tour. Mes copains les surveillent, mais les bandits risquent de se sauver si vous n'y allez pas au plus vite.

-Deux voitures. On fonce, cria la commissaire. Toi, tu nous accompagnes et tu nous montres le chemin.

Quatre minutes passèrent. Ils arrivèrent à la carrière toutes sirènes hurlantes.


-Bon chef, je saute, dit le plus jeune des voleurs.

Il fit un « splatch »... épouvantable. Il remonta à la surface et sortit de l'eau. Il courut dégager la barre de bois qui bloquait la porte.

-Vite, on se sauve tous !

Le chef monta dans sa voiture. Il mit le contact. Il essaya de rouler. Cela n'avançait évidemment pas avec les quatre pneus dégonflés. Les policiers les embarquèrent tous les trois.


Nos amis montrèrent la caisse vide et la statue d'Anubis au fond de l'eau. Tout le monde les félicita.

La commissaire leur proposa, la prochaine fois, et en riant, de ne plus cacher la statue à dix mètres sous l'eau. Une équipe d'hommes-grenouilles se mobilisa pour aller la rechercher.      

Le musée offrait une prime assez coquette pour toute information permettant de retrouver la précieuse statue. Nos amis reçurent la somme et passèrent des vacances de rêve.