Les quatre amis
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La forêt de Gillian. Cycle Gillian, partie 1

     -Les quatre enfants, pour la ferme du domaine de Molleville?

-Oui, oui, s'écria Philippe, assis au fond du bus. C'est nous.

-Vous descendez ici, fit le chauffeur.

Jean-Claude, onze ans, frère de Christine, dix ans, sortit le premier. Véronique suivit, gênée par sa valise. Les deux amies ont le même âge. Philippe, onze ans comme son copain, et très amoureux de Véronique, fermait la marche. Il portait un gros sac à dos. Tous étaient prêts pour l'aventure. Ils se retrouvèrent le long de la route. Le bus disparut au coin du bois.

Un petit chemin de terre et de cailloux descendait en zigzaguant entre des prairies et des champs de blé. Personne en vue. Pas une maison jusqu'à la lisière de la forêt... Marcher? Ils portaient leurs lourds sacs à dos avec leurs affaires, tout ce qu'il faut pour dix jours de vacances. Toujours personne jusqu'à l'horizon.

-Que fait-on? s'inquiéta Véronique. Où restent-ils? Comment s'appellent-ils encore, tes cousins?

-Je ne comprends pas leur absence, s'étonna Philippe. Dominique a notre âge. Son frère Pascal, six ans. Un vrai pot de colle, je vous préviens. Il vous dira qu'il en a huit. Et enfin le bébé s'appelle Michèle. Il paraît qu'elle est très mignonne, mais je ne l'ai vue qu'en photos. Ah, les voilà!

Une fillette arrivait le long du chemin. Elle portait une petite robe tablier très simple, en Vichy, c'est-à-dire à petits carreaux bleus et blancs. Souriante, radieuse, cheveux courts, tennis à peu près blanches aux pieds. Suivait derrière elle son petit frère vêtu d'un short coupé dans un vieux jean. Il faisait signe, à grand renfort de gestes. Pascal. Philippe présenta ses amis, tout le monde s'embrassa.

-Excusez maman et papa, dit Dominique. Ils sont très occupés à la ferme. Elle se trouve juste là, tout en-dessous, après le tournant. Vous tenez vos sacs? Venez, on y va.

Les grandes vacances commençaient.


Jean-Claude s'approcha du petit garçon.

-Alors, tu t'appelles Pascal?

-Oui, et j'ai huit ans et demi. Presque neuf.

-Non, répliqua Dominique, sa grande sœur. Tu as six ans, même pas et demi.

-Tu ne devais pas dire ça! répondit le petit frère. Ils ne l'auraient peut-être pas remarqué.

Puis, se tournant vers Jean-Claude, il ajouta:

-Dis, je pourrai vous accompagner en balade?

La grande sœur s'arrêta, se tourna vers le petit, et répondit:

-Les aînés aiment de faire des balades "de grands". Tu viendras avec nous si tu ne te plains pas tout le temps. On t'emmènera parfois si tu n'insistes pas en chemin pour qu'on te porte sur le dos. 

Le garçon n'insista pas. Véronique trouva Dominique un peu sévère, mais parfois, les petits frères... enfin, tu sais peut-être ce que cela veut dire, toi qui lis ce récit...


Ils arrivèrent à une ferme située à la lisière d'une grande forêt, la forêt de Verdun. Je t'en parlerai tantôt. Une très grande bataille eut lieu dans ces bois, pendant la guerre de 1914-1918.

Ils firent connaissance avec les parents de Dominique et Pascal, et avec la petite Michèle, un bébé adorable. La maman les accueillit avec une montagne de galettes préparée à leur intention.

Après le goûter, les parents montrèrent les chambres. Celle des garçons. Trois lits. Ils dormiraient avec Pascal. Puis, juste à côté, celle des trois filles. Le bébé Michèle partagerait la chambre de ses parents pendant le séjour de nos amis.

-Dominique, il reste une heure et demie avant le repas du soir. Fais découvrir la ferme et les environs à tes amis, proposa la maman.

La jeune fille les conduisit vers les clapiers, les étables, les écuries, le poulailler, la soue. Puis, comme ils disposaient d'encore un peu de temps, ils se baladèrent dans une grande prairie qui se trouve en contrebas et qui longe la forêt.


Tandis qu'ils marchaient dans ce grand pré, Philippe aperçut des myrtilliers couverts de magnifiques fruits, sous les sapins.

-On va en cueillir? demanda-t-il en souriant.

-Non, répondit Dominique, on ne peut pas aller dans le bois.

-Tiens, pourquoi ? La clôture ne paraît pas très difficile à passer, s'étonna Jean-Claude.

-Tu fais comme tu veux, mais mon père ne permet pas que j'aille dans la forêt.

-En ce cas, je n'irai pas non plus, fit Véronique. Je reste avec toi.

-Moi non plus, ajouta Christine. Maintenant si vous voulez y aller, les garçons, à vous de décider.

-D'accord, sourit Jean-Claude. Cela ne vous ennuie pas, les filles ?

-Non, pas du tout, rapportez-nous des myrtilles !

-Je viens avec vous, se réjouit Pascal.

-Non, tu restes ici, commanda Dominique. Toi, tu n'as pas la permission d'y aller non plus.

Philippe et Jean-Claude passèrent la clôture de barbelés et disparurent dans le bois.

Les garçons cueillaient et mangeaient les petits fruits, allant d'un arbrisseau à l'autre, et avançant toujours plus loin sous les arbres. Tout à coup, Philippe faillit glisser.

-On enfonce dans la boue ici. Regarde mes chaussures, mes baskets sont dégoûtantes.

Ils venaient d'arriver devant un étrange amoncellement de rochers chaotiques, précédé d'une zone de boue.

Ils entendirent une sorte de râle. Cela ressemblait au gémissement d'un animal en colère ou malade. Les deux garçons s'arrêtèrent et regardèrent autour d'eux. Ils aperçurent l'entrée d'une grotte. Prudents, ils reculèrent tous les deux à cause du grognement.

-Tu entends ça?

-Oui. Je crois que le papa de notre amie fait bien d'interdire la forêt. Il s'y passe des choses...

Ils s'encoururent, se glissèrent sous la clôture, et arrivèrent, le cœur battant la chamade, près des filles. Ils décidèrent de ne rien leur dire, pour ne pas passer pour des peureux.

-Nous n'avons pas trouvé beaucoup de myrtilles, fit Jean-Claude d'une voix un peu penaude. Juste une pour chacun d'entre vous.

-Merci quand même, se moqua Dominique. Vous paraissez bien pâles, les garçons. On croirait que vous avez rencontré le diable.

-J'aurais préféré, murmura Philippe.


Pendant le repas du soir, Christine demanda pourquoi on ne pouvait pas aller dans la forêt. Le papa de Dominique, Oscar, expliqua qu'une très grande bataille eut lieu dans la forêt de Verdun pendant la guerre de 1914-1918.

"Les soldats creusèrent des tranchées et même des casemates, c'est-à-dire des grandes fosses dans lesquelles ils cachaient leurs obus, leurs canons, leurs mitraillettes, leurs fusils, leurs grenades. Beaucoup d'entre eux moururent dans ces tranchées. Ils y passèrent un hiver terrible.

-On trouve encore des squelettes, ajouta Pascal.

-C'est vrai, mais ce n'est pas tellement cela qui m'inquiète, reprit Oscar. Le danger vient surtout des obus ou des vieilles grenades qui pourraient exploser dans vos mains si vous y touchez. Cela peut vous tuer ou vous blesser gravement, rien qu'en marchant dessus.

Les enfants se taisaient.

-On raconte aussi qu'autrefois, un loup-garou errait dans cette forêt. Mais cela, dit-il, je n'y crois pas trop. Enfin, allez savoir...


Le lendemain matin, Véronique s'éveilla très tôt. Elle entendait pleurer un bébé. Elle pensa d'abord à Michèle. Mais la petite fille dormait dans la chambre des parents pour faire de la place pour nos amis. Tandis que les pleurs venaient de droite, vers l'orée du bois.

Véronique se leva et ouvrit les volets. Cinq heures du matin, en été. Il faisait déjà un peu clair. Elle écouta. Elle entendit à nouveau pleurer le bébé. Elle frissonna.

-Christine, Dominique?

-Oui?

-Ecoutez.

-Je connais les pleurs de ma petite sœur. Ce n'est pas elle.

-Je confirme, dit Véronique. Ces pleurs viennent du bois.

Les trois filles se mirent à la fenêtre et entendirent le bébé pleurer. Elles décidèrent d'aller voir. Elles s'habillèrent à la hâte et n'éveillèrent pas les garçons, certaines qu'ils avaient aperçu quelque chose dans la forêt, hier, qu'ils ne voulaient pas dire. A leur tour de partir à la découverte de ce mystère.

Elles sortirent de la maison et passèrent la clôture de barbelés. Elles entrèrent dans le bois, se guidant grâce aux cris du bébé. Elles marchèrent sous les sapins, puis traversèrent un petit champ de myrtilles. Là, elles aperçurent, par terre, un petit enfant de moins de un an, couché dans les feuilles mortes d'une hêtraie. Il était seul, contre un arbre, au pied de roches chaotiques. Véronique s'approcha du bébé et le prit dans les bras.

-Pauvre petit, qui t'a abandonné comme cela?

Il semblait avoir un an, environ. Notre amie le berça mais il continuait à pleurer.

-Passe-le-moi, proposa Christine.

Elle le câlina, mais il hurla de plus belle.

-J'ai l'habitude de porter ma petite sœur, fit Dominique.

Elle le souleva à son tour et le petit cessa de pleurer.

Les filles, se retournant, aperçurent l'entrée d'une grotte, celle que les garçons avaient découverte hier.


Tout à coup, sortant de la caverne d'un pas rapide, une fille apparut, qui paraissait avoir leur âge.

-Rendez-moi mon petit frère.

Elle semblait effrayée. Que faisait-elle là, au milieu de ce bois? Elle était plutôt négligée. Elle portait une salopette en jean délavé, sale, et un t-shirt sur lequel on devinait encore le visage d'un chanteur à la mode. Ses baskets roses étaient pleines de boue. Elle prit le bébé dans ses bras et observa nos amis en silence.

-Il se trouvait là, par terre, et il pleurait, affirma Christine. On le croyait abandonné.

Véronique, qui adore les petits et s'intéresse à eux, intervint :

-Il semble avoir faim, ton petit frère. Tu pourrais l'amener à la ferme.

-Oui, réagit Dominique. J'ai une petite sœur du même âge. Tu veux un biberon pour ton petit frère?

-Je veux bien, murmura la fille en baissant les yeux. Mais je ne peux pas vous accompagner et surtout, ne parlez de moi à personne.

-Reste là, on va t'apporter à manger, promit Dominique.

-Tu habites dans la forêt ? demanda Christine.

La fille fit signe que non.


Les trois amies  revinrent à la ferme. Dominique prit l'un des biberons de Michèle et y mit du lait comme pour sa petite sœur.

 -Je suis certaine que la grande a faim aussi, dit Véronique. On devrait lui apporter quelque chose.

-Oui, bien sûr. Mes parents ne diront rien.

Dominique ajouta un morceau de pain et deux galettes. Elles glissèrent le tout dans un sac et retournèrent toutes les trois près de la grotte.

La fille n'était plus là et le bébé non plus. Elles l'appelèrent. Pas de réponse. Elles posèrent le sac à l'entrée de la caverne et retournèrent à la ferme.


Elles en parlèrent aux garçons dans la matinée. Ceux-ci racontèrent leur découverte de la veille. Les grognements puis les gémissements et leur fuite.

Plus tard dans la journée, ils allèrent ensemble à l'entrée de la grotte. Le sac était vide, le biberon aussi. Il ne restait pas une miette de pain. Cela donnait raison à Véronique. Ces enfants étaient affamés.

-Même si tu ne veux pas te montrer, cria Dominique, on apportera à manger demain.

-Merci quand même, ajouta Jean-Claude.

-Fiche-lui la paix, grogna sa sœur. Allez viens, on s'en va.


Le lendemain matin, ils apportèrent non pas un biberon mais deux, bien remplis, une demi-baguette , du chocolat et deux galettes qu'ils déposèrent à l'entrée de la grotte. Ils ne pouvaient pas attendre l'arrivée de la fille et de son petit frère. La grand-mère de Dominique, Pascal et Michèle invitait la petite bande chez elle. Elle habite un autre village. Ce fut une belle balade pour s'y rendre.

.La vieille dame les accueillit très chaleureusement. Après le repas de midi, Pascal supplia sa grand-mère.

-Raconte-nous une histoire, s'il te plaît.

-Je veux bien. Laquelle voulez-vous?

-Une histoire qui fait peur, demanda le petit garçon.

-Oui, une de tes terribles aventures de dans le temps, se réjouit sa sœur. Pour mes copains et mes copines.

-Je vais vous redire celle du loup-garou de la forêt. Mais vous la connaissez, répondit la grand-mère.

-Cela ne fait rien, insista Dominique en souriant. J'aime bien l'histoire du loup-garou. 

-D'accord, fit la grand-mère. Écoutez bien.

Les enfants s'assirent autour de la vieille dame et elle raconta.

-Lorsque j'avais neuf ans, mon Dieu, cela remonte à loin, je revenais un jour à la ferme de mes parents avec ma copine. Nous marchions dans le brouillard. Je me souviens, les feuilles tombaient, l'automne assombrissait les jours.

-Heureusement qu'on connaît le chemin, dit soudain ma copine, sinon on se perdrait.

"Mon amie demeurait à deux cents mètres de chez moi. J'habitais la dernière maison du village, continua la grand-mère. Nous revenions de l'école et nous marchions sur un petit chemin, le long du bois, quand, tout à coup, nous aperçûmes une ombre devant nous. La forme sombre avançait assez lentement. Celle d'un homme. Nous allions plus vite que lui. Nous pensions toutes les deux au garde-chasse, le vieux Robert. 

-Salut, Robert! cria mon amie.

"Il se retourna. Des yeux rouges perçaient le brouillard. Il tendit ses mains vers nous. De longs doigts terminés par des griffes noires. Faisant demi-tour, nous avons couru vers la première maison du village en hurlant: un loup-garou, un loup-garou!

"D'abord, les parents ne voulurent pas nous croire. Mais, au fur et à mesure que nous le décrivions, on nous crut.

"Savez-vous à quoi on reconnaît qu'un homme peut se changer en loup-garou? interrogea la vieille dame. Il ne possède qu'un sourcil au lieu de deux. Cela ne veut pas dire que tous les hommes qui n'en ont qu'un sur le front sont tous des loups-garous, mais, ces monstres, dans les histoires en tout cas, n'ont qu'un seul sourcil, ininterrompu au-dessus des deux yeux. Les nuits de pleine lune, ils peuvent se transformer en loup.

"Nous tremblions de peur. Quelques autres personnes l'aperçurent ou crurent l'apercevoir quelques jours plus tard. Puis il disparut. Mais un chasseur prétend l'avoir vu la semaine passée. Il parle d'une ombre qui se faufilait entre les arbres pas loin de la ferme de vos parents.

"En tout cas, je connus ce jour-là la plus grande terreur de ma vie. Et encore, par chance, mon amie m'accompagnait.

-Merci grand-mère, dit Pascal.

-Tu racontes bien, applaudit Dominique. Hélas, il faut à présent que nous retournions chez nous.

Toute la petite bande parvint à la ferme sans croiser personne.


Ils passèrent au soir à la grotte. Les biberons reposaient vides sur une pierre plate. Le pain et les galettes avaient disparu. En revenant, Philippe chuchota aux autres:

-Je me demande ce qu'elle mangeait avant notre rencontre. Que se passe-t-il? Je cherche à comprendre. Venez, nous en parlerons plus loin. Elle nous écoute peut-être, cachée quelque part à nous observer.

Quand ils eurent repassé la clôture, ils s'assirent en rond sur la paille de la grange, et discutèrent.

-Je trouve qu'il faut faire quelque chose, commença Philippe. Cette fille et son frère vivent quelque chose de terrible. Ils sont sales et affamés. Si on ne leur donnait pas à manger, je ne sais pas ce qu'ils deviendraient. Je vous propose ceci : demain on apporte le sac de provisions, on fait semblant de partir et on se cache. On attend et on verra ce qui se passe. On essaiera de parler avec elle afin de pouvoir l'aider encore mieux.

-D'accord, dit Jean-Claude.

-Bonne idée, renchérit Véronique.

-OK, affirma Dominique.


Le lendemain donc, ils emmenèrent des provisions, les posèrent devant la grotte et firent semblant de partir. Ils se cachèrent derrière les rochers et les arbres. Ils étaient à peine dissimulés depuis trois minutes qu'ils virent apparaître la fillette, avec son petit frère dans les bras. Le bébé pleurait.

Elle ouvrit le sac fébrilement et en sortit un des biberons. Elle coupa vite un morceau de pain qu'elle mit en bouche, puis elle donna à boire à son petit frère. Véronique sentit des larmes à ses yeux.

-Cette fille a notre âge et se trouve tout près de nous. Elle traîne là, affamée, dit-elle tout bas à Christine. Depuis quand, et pourquoi? Il faut faire quelque chose. Allez, approchons.

Ils  entourèrent la jeune fille pour qu'elle ne puisse pas s'encourir. Elle les regarda, effrayée.

-On ne te veut pas de mal, promit Jean-Claude. Je te présente mon copain Philippe et là, Véronique. Christine, ma sœur. Et Dominique qui habite la ferme voisine avec son petit frère Pascal. Comment t'appelles-tu?

-Gillian. Je suis anglaise, expliqua la fillette.

-Tu parles bien français.

-J'habite à Paris depuis longtemps.

-Ecoute, dit Véronique. Nous pensons que tu vis quelque chose de terrible. On voudrait t'aider. Fais-nous confiance. Raconte-nous. Et comment s'appelle ton petit frère?

-Alexander.

Gillian s'assit. Elle s'appuya contre le rocher, et leur expliqua sa situation, tout en faisant boire le bébé.

Jusqu'il y a deux ans, tout allait bien pour elle. Elle habitait Paris depuis quelques années. Son papa, un ingénieur chimiste, travaillait dans cette ville. Puis sa mère se trouva enceinte. Gillian se réjouissait, mais à la naissance de son petit frère, la maman devint gravement malade, et elle mourut.

-A partir de ce moment, mon papa sombra dans une profonde dépression, poursuivit Gillian. Il ne rentrait même parfois pas à la maison de la nuit. Moi, après l'école, j'allais à la crèche chercher mon petit frère. Je faisais les courses, puis je lui préparais ses biberons. Je cuisinais un repas et j'en laissais pour mon père. Puis je donnais le bain à Alexander. Je m'en occupais  de mon mieux. J'étudiais mes leçons en veillant sur son sommeil. J'étais souvent toute seule.

Courageuse grande sœur, songea Christine.

-Le matin, je me levais plus tôt pour m'occuper d'Alexander. Je le conduisais à la crèche en allant à l'école. Souvent, je ne voyais même pas mon père. Je comprenais qu'il fasse une dépression à la mort de ma mère. Mais il oubliait ses enfants. Il traînait dans les bars, au lieu de revenir s'occuper de nous.

"Là, des espions d'industrie l'abordèrent. Ils le firent boire, puis lui demandèrent de révéler des secrets concernant l'usine où il travaillait. Une usine liée à des armes. Secret militaire. Je crois qu'il lâcha quelques renseignements peu importants, mais ensuite, ils en exigèrent des plus gros et toujours des plus gros.

"Un jour, mon père se resaisit et refusa de parler davantage. Cet après-midi-là, les espions me suivirent à la sortie de l'école sans que je m'en aperçoive, jusqu'à la crèche. Quand je ressortis avec mon petit frère dans les bras, les deux bandits, armés de revolvers, me forcèrent à monter dans leur véhicule. Mon père était déjà dans la voiture. Ils nous emmenèrent là-bas, de l'autre côté du bois, dans un vieux château en ruine. Ils enfermèrent mon père dans les caves. Puis ils me menacèrent.

-Si tu appelles la police, si tu t'enfuis, si tu tentes n'importe quoi contre nous, on tuera ton père, et comme ta mère est morte, tu seras orpheline. On te séparera de ton petit frère. On vous mettra dans des homes différents, toi d'un côté et le bébé de l'autre.

"Je n'ose rien entreprendre, dit Gillian. Vous êtes les premiers à qui j'en parle. Voilà deux semaines que cela dure.

-Six amis se trouvent à tes côtés à présent, murmura Jean-Claude, ému.

"Et puis, continua Gillian, il y a trois jours, les bandits, n'ayant toujours pas obtenu que mon père, enfermé dans le château, révèle ses secrets, changèrent de tactique.

-Puisque tu ne veux pas parler, lui dirent-ils, nous allons accélérer les choses. On ne donnera plus à manger ni à ta fille, ni au bébé. Si tu ne veux pas qu'ils crèvent de faim, tu parles.

Cela faisait deux jours que je n'avais plus mangé. Je venais cueillir quelques myrtilles que je donnais à mon petit frère. Vous êtes arrivés à temps avec votre pain, votre chocolat, vos galettes et du lait. Vous nous avez sauvés.

-Si j'avais su, murmura Dominique, je t'aurais apporté bien plus de nourriture.

Nos amis se taisaient.

 

-Que faire ? dit Jean-Claude. Nous voulons t'aider. Il y a combien de bandits ?

-Toujours deux.

-Et armés, bien sûr? demanda Christine.

-Oui. Parfois, ils partent la journée, mais, la nuit, ils sont toujours présents. Ils dorment dans une cave à côté de la mienne. Quand ils s'éloignent, ils enferment mon père à clé, derrière une lourde porte.

-Bon, réfléchit Philippe. Je propose qu'on aille visiter le château. On viendra par la route, pas par le tunnel, par prudence. On goûtera ensemble et puis on réfléchira.

-A partir de maintenant, on va t'apporter beaucoup plus de nourriture, ajouta Dominique. Je ne savais pas que tu ne recevais rien d'autre à manger. On te donnera du pain, du beurre, de la confiture, du chocolat, du fromage. Tout ce que tu veux.

-Nous viendrons cet après-midi, conclut Christine. Puis nous établirons un plan pour vous délivrer tous les trois.


L'après-midi, nos amis partirent au château. Ce fut une longue balade de près de trois heures. La route traversait les bois en faisant de nombreuses boucles. Seule Dominique possédait un vélo. Ils allèrent donc à pied. Malgré la longueur du trajet, Pascal, qui finalement se révélait courageux, voulut accompagner. Ils emportaient deux sacs à dos, dont un bien rempli de nourriture, pour aider leur amie.

La bâtisse apparut dans un triste état, les vieux murs lézardés, envahis de plantes grimpantes. On distinguait d'anciennes douves asséchées, jonchées de pierres tombées, de ronces et d'orties. Il restait une tour en assez bon état et quelques murs de briques en partie écroulés. Un escalier menait de l'ancienne cour vers les caves. Ils l'empruntèrent, et virent arriver Gillian, avec son petit frère dans les bras.

-Les bandits sont là? demanda Pascal, pas trop rassuré.

-Non, répondit Gillian.

-Alors, allons voir ton papa. Délivrons-le tout de suite.

-Impossible, hélas, expliqua la fillette. Venez, je vous montre.

Ils descendirent un escalier de vieilles briques qui débouchait dans un couloir sombre, humide et froid, éclairé par une seule lampe, une ampoule, qui pendait à un fil électrique.

-Regardez, dit Gillian. Ici, à droite, la première porte donne dans la chambre des deux bandits. La deuxième est celle que je partage avec mon petit frère.

Elle ouvrit. Les quatre amis frissonnèrent. Une cave froide qui sentait le moisi, et, au sol, de la terre battue, humide. Une couverture déchirée traînait dans un coin. 

-Où dors-tu? demanda Véronique.

-Là ! Je roule mon petit frère dans la couverture et je me couche par terre, à côté de lui.

-Tu vis ainsi depuis deux semaines? s'effraya Dominique. Quel malheur! Et ton papa?

-Il est prisonnier de l'autre côté du couloir, derrière une lourde porte très épaisse et une grille de fer, une sorte de herse fermée avec la même clé. Lorsque les bandits sont présents, ils ouvrent la porte, et je peux parler avec mon père à travers les barreaux. Lorsqu'ils partent, ils ferment la porte à clé.

-Et là au bout du couloir? demanda Christine.

-Là commence le souterrain qui mène près de la ferme où vous habitez, expliqua Gillian.

 

Nos amis ressortirent du château. Ils pique-niquèrent près des douves, à l'abri des regards.

-Que chacun propose son idée, demanda Jean-Claude.

Pascal intervint le premier.

-On vole un bazooka, on tue les deux bandits, on prend les clés dans leur poche, on libère le papa de notre amie, puis on part à la police et les deux bandits vont en prison.

Dominique répondit, en riant, que, s'ils étaient morts, ce n'était plus la peine de les mettre en prison.

-On ne peut pas profiter de leur absence pour libérer ton père puisque nous ne possédons pas la clé de cette énorme porte et que nous ne pouvons pas l'ouvrir, réfléchit Christine.

-Donc, il faut agir en présence des bandits, murmura Philippe. Et le seul moment où nous en sommes sûrs, c'est pendant la nuit.

Philippe est le penseur de la bande, le cerveau du groupe. Il établit des plans parfois audacieux, souvent risqués, mais pour finir, les plus efficaces.

-Voici ce que je propose, déclara le garçon. Cela me semble bon. Départ de la ferme cette nuit, un peu après une heure du matin, pour arriver ici à quatre heures avant l'aube.

-Tais-toi, interrompit Jean-Claude.

Ils entendirent un bruit de moteur. Gillian se précipita avec son petit frère vers le château, et nos amis se cachèrent. Ils virent deux hommes armés sortir de la voiture et entrer dans le souterrain. Ne pouvant plus apercevoir leur amie, les enfants s'éloignèrent discrètement et reprirent le chemin de la ferme.


Lorsqu'ils arrivèrent chez Dominique et Pascal, ils croisèrent une quinzaine de personnes dans la cour. Des chasseurs du village et des environs. Ils discutaient avec Oscar, le papa de Dominique, Pascal et Michèle.

-Toujours d'accord pour cette chasse? demanda l'un d'eux.

-Oui, ça me va, mais pas demain. Après-demain.

-A quelle heure se donne-t-on rendez-vous ? On peut venir chez toi?

-Oui, je ferai du café pour tout le monde, promit la fermière.

-Bon, cette partie de chasse se présente bien. Rendez-vous à quatre heures du matin chez toi, après-demain.

-Ça va, affirma Oscar.

Et les chasseurs partirent.

-Une chasse, s'inquiéta Dominique. Il va y avoir des hommes armés partout dans la forêt ! C'est très dangereux pour Gillian. Il faut la prévenir, demain, quand elle viendra chercher à manger.


Le lendemain, en présence de Gillian, Philippe expliqua le plan définitif qu'il venait de mettre au point.

-Voilà. Les chasseurs vont arriver ici, à la ferme, demain à l'aube à quatre heures du matin. Nous allons partir, comme j'avais proposé, à une heure.

-Je vous accompagne, s'écria Pascal.

-Non, répondit Philippe. Tu ne viens pas.

-Pourquoi? Tu me prends pour un bébé.

-Pascal, tu vas avoir un rôle extrêmement grave dans cette affaire. Si tu rates ta mission, nous risquons tous de mourir.

Philippe grossissait un peu les faits pour ne pas décevoir le petit garçon, dont la tâche apparut toutefois importante.

-Tu dois rester à la ferme, je t'expliquerai, écoute bien. Nous partons tous les cinq à une heure du matin. Nous arrivons au château à quatre heures, avant l'aube. Gillian, je vais te passer ma montre. Tu as la tienne, Véronique?

-Oui.

-Bon. Gillian, tu fais sonner ma montre à quatre heures du matin. Tu ouvres ta porte, tu tâches que le bébé dorme et tu regardes dans le couloir. Nous, nous arriverons au même moment. On commencera par dégonfler les quatre pneus de la voiture des bandits, comme ça, s'ils veulent s'enfuir, ils ne pourront pas aller loin. Nous descendrons l'escalier. Dominique, j'aurai besoin du fusil de ton papa. Tu sais t'en servir?

-Non, pas vraiment.

-Tu ne vas jamais à la chasse avec ton père?

-Je n'aime pas beaucoup ça, expliqua la fillette.

-Bon. Jean-Claude, à la foire, tu es le meilleur tireur. Tu porteras le fusil. D'accord?

Philippe continua sans attendre la réponse de son ami.

-Nous arriverons au château en ruine vers quatre heures du matin, avec le fusil. On dégonflera les pneus de leur voiture. Puis on descendra les escaliers. Gillian, tu sortiras de la cave au même moment. Tu fermeras la porte derrière toi, pour ne pas mettre le bébé en danger. Tu te placeras dans le couloir. Tu nous apercevras. Alors, tu te rouleras par terre en faisant semblant de te tordre de mal au ventre et en hurlant, ça ira?

-Oui, ça ira, fit Gillian.

-Les bandits viendront voir. Ils ne s'attendent pas à ce que nous soyons présents. Ils croieront que tu es malade. OK?

-OK.

-Bon. A ce moment-là, Jean-Claude, à côté de moi, criera "Haut les mains, donnez-nous la clé". Ils nous la remettront  sous la menace.

-Et s'ils pointent leur revolver ? s'inquiéta Véronique.

-J'y ai pensé. Mais, s'ils se réveillent à quatre heures du matin parce que Gillian hurle, ils ne penseront pas à prendre leurs revolvers avec eux. Je continue. Donc "Haut les mains, jetez-nous la clé". Vous, les filles, vous prendrez la clé, et vous irez ouvrir au papa de notre amie. On lui passera le fusil.

"Toi, Pascal, pendant ce temps-là, à quatre heures du matin, tu te réveilleras. Les chasseurs seront présents au salon ou à la cuisine. Tu raconteras toute l'histoire brièvement. Les chasseurs prendront le souterrain et le papa de Dominique préviendra les gendarmes. Ils arriveront côté château plus que certainement.

-Je dois reconnaître une chose, admira Véronique, tu es génial.

-Merci, répondit Philippe.

Tout le monde était d'accord avec le plan. Philippe laissa sa montre à Gillian. La courageuse fillette repartit dans le souterrain.

Pourtant, le plan de Philippe comportait de grands risques et plusieurs points faibles. Tu les as remarqués ?


Ils se réveillèrent vers minuit et demi. Ils s'habillèrent. Ils choisirent des habits sombres, jeans noirs, t-shirt foncés pour ne pas être repérés trop facilement. 

Dominique entra en silence dans la chambre de ses parents. Sa petite sœur Michèle, éveillée, babillait. Elle lui donna un bisou, puis elle regarda ses parents. Ils dormaient. Elle se glissa comme une ombre vers la commode. Elle prit le fusil accroché au mur, puis elle ouvrit le tiroir du bas, sans bruit. Elle vit la boîte de cartouches. Elle l'ouvrit. Elle en prit quatre et les glissa dans sa poche. Elle repoussa le tiroir et sortit de la chambre. Elle referma la porte.

Pascal dormait. Véronique programma la sonnerie du réveil sur trois heures cinquante cinq et plaça l'appareil près de lui.


Nos amis sortirent dans la cour de la ferme. Pas de chance, il pleuvait. Tant pis. Ils se mirent en route. Jean-Claude rompit le silence.

-Et si une voiture nous croise? Des enfants, seuls, au milieu du bois, la nuit, avec un fusil, vous trouvez cela normal?

-Si on nous interroge, on peut répondre qu'on participe à un jeu de nuit organisé par une colonie de vacances, suggéra Christine.

-Avec un vrai fusil... fit remarquer Véronique.

-Si on aperçoit des phares de voiture, on jette le fusil dans l'herbe. On le reprend après son passage, décida Philippe.

-Bonne idée, déclara Jean-Claude.

Une voiture les dépassa sans s'arrêter. Une autre arriva. Nos amis l'aperçurent au dernier moment, car elle sortait d'un tournant. Elle s'arrêta à leur niveau. Des gendarmes. L'agent ouvrit la fenêtre.

-Où allez-vous comme ça, les enfants?

-On participe à un jeu de nuit, osa Christine.

-Un jeu. A cette heure-ci?

-Oui, avec notre colonie de vacances.

-Ah bon, et vous campez où ça?

-Eh bien...

Dominique intervint.

-Au village de Joissy La Belle.

-Joissy la Belle! à 12 kilomètres d'ici!

-Mais oui, on fait une marche de nuit.

-Où se trouvent vos chefs et vos cheftaines?

-Ils nous attendent là-bas plus loin. Vous ne les avez pas vus? osa encore Christine.

-Non, mais faites quand même attention. Vous pourriez vous perdre.

Les gendarmes repartirent. Les enfants reprirent le fusil et continuèrent leur marche. Ils avaient eu bien peur. Ils arrivèrent au château à quatre heures moins dix.

Ils s'approchèrent de la masse noire dont les murs écroulés découpaient la nuit étoilée. Ils aperçurent la voiture des bandits. Ils dégonflèrent les quatre pneus avec le canif de Christine.

Ils descendirent l'escalier le cœur battant. L'ampoule éclairait le couloir. Ils se mirent en place. Les filles dépassèrent les deux portes, celle des bandits et  celle de Gillian, et, sur un geste de Philippe, se placèrent en face des garçons à l'entrée du souterrain.

Jean-Claude chargea le fusil. Il conserva les deux autres cartouches dans la poche arrière de son jean. Philippe se tenait à ses côtés. Ils attendirent que leur amie prisonnière intervienne.


A quatre heures précises, la porte de Gillian s'ouvrit. Elle sortit et regarda autour d'elle. Son cœur battait la chamade.

-Ça va? souffla la fillette.

Les autres firent signe que oui. Elle regarda la porte des bandits.

-Vas-y, chuchota Philippe.

Gillian se mit à crier en se roulant par terre.

Les deux hommes ouvrirent la porte un instant après et entrèrent dans le souterrain.

-J'ai mal au ventre, hurlait Gillian en se roulant sur le sol.

-Je t'avais dit qu'on aurait des ennuis en affamant cette gamine, s'énerva l'un des malfrats.

-Haut les mains, commanda Philippe.

Les deux bandits se retournèrent. Ils n'avaient pas leurs armes sur eux.

-Jetez la clé de la grille et vite.

L'un des bandits fit un pas vers Jean-Claude dont le fusil tremblait.

-Tu es un enfant. Tu vas oser me tuer? Pointe bien ton arme vers mon cœur. Juste ici, tu vois?

Jean-Claude recula.

-Fais quelque chose, murmura Philippe.

-Je vais tirer, si vous vous approchez encore.

Notre ami s'aperçut au même moment que les filles se trouvaient en ligne de mire. Son copain, auteur du plan, n'y avait pas pensé. L'homme avança la main vers le fusil.

-Je vous ai prévenus, dit Jean-Claude.

Notre ami baissa son arme et tira dans le genou du bandit. L'homme tomba à terre en hurlant de douleur.

-Donnez la clé, cria Philippe en pointant son pouce et son index, comme s'il tenait une arme.

Une dernière balle restait dans le fusil, maintenant. Jean-Claude savait qu'il n'aurait pas le temps de le recharger.

-Jetez la clé et vite, répéta Philippe.

L'homme sortit la clé de sa poche et la lança avec force vers l'ampoule du plafond. Elle éclata et tous furent plongés dans l'obscurité totale. Heureusement, Christine réagit au quart de tour et alluma une lampe de poche qu’elle avait emportée ce soir-là, se disant que ça leur serait peut-être utile. Déjà, un bandit rampait vers Jean-Claude.

-Stop. Ne bougez plus, cria le garçon. Vous avez vu que je sais viser. Prenez la clé, les filles. Vous deux, couchez-vous par terre sur le ventre. Là, contre le mur, et plus un geste.

Gillian ramassa la clé. La fillette ouvrit la porte puis la grille et son père sortit enfin de sa prison.

-Monsieur, je vous confie le fusil? dit Jean-Claude.

Le papa de Gillian prit l'arme. Il menaça les bandits à son tour.


A ce moment-là, des sirènes retentirent à l'extérieur. Pascal avait bien fait son travail. Des voitures de gendarmerie s'approchaient. Nos amis entendirent aussi les voix des chasseurs. Ils arrivaient par le souterrain.

Les deux bandits furent rapidement maîtrisés, menottés et emmenés. Tout le monde se retrouva sain et sauf à la ferme de Dominique, de Pascal et de Michèle. Le petit garçon drôlement fier de lui, souriait, et nos amis aussi.


Gillian, Alexander et leur papa partirent pour la Grande-Bretagne quelques jours plus tard. Une nouvelle vie commençait pour eux.

Au moment de se quitter, la fillette remercia chaleureusement nos amis. Elle leur promit de les inviter en Écosse où elle allait vivre à présent.

Rendez-vous dans le prochaine épisode : la Cathédrale des Brumes, Les quatre amis 15.