Magali
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Trois petits voeux

Magali jouait au jardin quand son ami, l'écureuil aux yeux très doux, arriva en courant sur l'herbe. Il avait l'air bien malheureux.

- Magali, je n'ai plus de maison.

- Tu n'as plus ton nid dans l'arbre, au bord du ruisseau?

- Non, un hibou me l'a pris.

- Comment est-ce possible?

- J'étais allé jouer dans l'eau ce matin, assez tôt. J'adore me baigner. Je suis resté un bon moment à sauter, à nager, à faire des cabrioles, et quand je suis remonté dans mon arbre, un hibou occupait mon nid.

- Tu ne lui as pas demandé de partir?

- Je n'ose pas. Nous, les écureuils, nous avons peur de tout.

- Je viens avec toi, dit Magali en se levant. Moi, j'ai quatre ans et demi, et je n'ai pas peur des hiboux.

- Tu es très gentille. Merci.

 

Magali poussa la barrière, au fond du jardin, et suivit la route en terre, le long du champ de blé. Elle passa dans le pré qui mène à la rivière. L'arbre de son ami écureuil n'était pas loin. Elle aperçut le petit nid. Un hibou s'y trouvait et dormait bien tranquille.

La fillette l'appela trois fois.

- Vieil hibou, vieil hibou, vieil hibou.

- Que me veut-on? Pourquoi me réveille-t-on en plein jour?

- Vieil hibou, dit Magali, ouvre les yeux et regarde autour de toi. Es-tu dans ton nid?

L'oiseau se redressa et tourna la tête dans toutes les directions.

- Sapristi, dit-il, je me suis trompé de nid.

- Ce nid appartient à un écureuil, affirma Magali. Tu dois le lui rendre.

- Je vais partir, s'engagea le hibou. Mais le soleil brille. Il me fait mal aux yeux. Puis-je rester ici jusqu'au soir? Je promets de m'en aller à la nuit tombante.

Magali se tourna vers l'écureuil aux yeux si doux.

- Tu es d'accord?

- Oui, il peut s'en aller tantôt, quand la nuit sera venue.

- Tu as entendu, hibou? Ce soir, au coucher du soleil, tu partiras.

- Promis, promis, fit le hibou. Et encore toutes mes excuses. Je suis parti bien loin de mon arbre la nuit passée et quand je suis revenu ce matin, le soleil se levait et il m'a ébloui. Je me suis trompé de nid.

 

- Voilà, dit Magali en se tournant vers son ami écureuil. Ta maison te sera rendue ce soir.

- Merci, petite fille. Tu es très gentille. Moi je n'aurais pas osé. Je veux aussi te faire plaisir. Peux-tu m'attendre ici cinq minutes?

- Oui, répondit notre amie. Je vais jouer au bord de l'eau.

L'écureuil partit dans le sous-bois. Il revint un peu plus tard, avec une belle pomme de pin dorée.

- Voilà, dit-il. Elle est pour toi. Tu peux faire trois voeux. Tu peux lui demander trois cadeaux. Ce que tu veux.

- Merci, se réjouit Magali.

 

- J'aimerais bien que demain, tu m'accompagnes à mon école. Je voudrais te montrer à tous mes amis et à mon professeur.

- Je n'oserais jamais, répondit le petit animal. Nous, les écureuils, nous avons peur de tout. Je ne veux pas venir en classe avec toi.

- Alors, dit Magali, ce sera mon premier voeu. Je souhaite que tu n'aies plus peur de rien.

Il y eut un instant de silence.

- Tu veux bien m'accompagner à l'école demain? demanda Magali.

- Avec plaisir, répondit l'écureuil. Je verrai tous tes amis. J'irai dans leurs bras. Et je rencontrerai ton professeur.

- Tu n'auras pas peur?

- Moi? s'étonna l'écureuil aux yeux très doux. Moi, je n'ai peur de rien. Pas même des hiboux.

Le premier voeu était réalisé.

 

Ce fut la fête en classe.

L'écureuil courut partout, sautant d'un banc à l'autre, d'un enfant à l'autre. Il monta sur le tableau, disparut derrière l'armoire, revint par la grande étagère, renversant les jeux et les dessins.

Chacun put le prendre dans les bras pour le caresser ou lui faire un câlin.

Il monta même sur la tête de madame l'institutrice, ce qui fit bien rire tout le monde.

Magali ruisselait de bonheur.

 

Notre amie revint à la maison, à l'heure des mamans, avec son compagnon juché sur l'épaule. Elle songea qu'il lui restait deux voeux.

- Je sais ce que je voudrais, dit-elle à l'écureuil aux yeux très doux, mais je ne sais pas si ce sera possible.

- Dis toujours, répondit le petit animal.

- J'ai déjà vu, après la pluie, de beaux arcs-en-ciel, mais quand on court vers eux, ils s'éloignent. Je voudrais voir un arc-en-ciel qui ne s'en irait pas et dans lequel je pourrais monter.

Il y eut une averse soudaine. En un instant la pluie mouilla l'herbe du jardin. Puis les nuages s'éloignèrent, et un magnifique arc-en-ciel se forma. Il était plus grand que la maison de notre amie. Il commençait dans le jardin et se terminait dans le champ de blé, au-delà de la route en terre.

- Vas-y, monte, dit l'écureuil.

Magali sortit de la maison sous les dernières gouttes qui tombaient encore et s'approcha de la lumière. Le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, le violet, éclairaient le ciel encore sombre et couvert de nuages.

Notre amie s'approcha. L'arc-en-ciel ne bougeait pas. Elle toucha le rouge du doigt. C'était doux comme de l'ouate.

Une sorte d'escalier permettait de grimper. Magali posa un pied puis l'autre en se tenant à la colonne de lumière avec les deux mains et s'éleva peu à peu.

C'était merveilleux, incroyable.

La fillette arriva au sommet de l'arc. Elle s'assit un moment et regarda autour d'elle. On voyait la forêt, encore noyée de pluie, le champ de blé illuminé de lumière, et la maison qui brillait au soleil déjà revenu de ce côté.

L'arc-en-ciel diminuait. Il devenait peu à peu moins éclatant. Il était temps de repartir. Magali descendit marche par marche, à reculons, comme on descend d'une échelle. Quand elle mit pied à terre, l'arc-en-ciel disparut.

Elle s'éveilla comme d'un rêve.

- Merci petit écureuil, dit-elle, les yeux encore éblouis de lumière. Je suis très heureuse.

Notre amie revint à la maison. Il restait un voeu à prononcer.

 

Quand elle entra dans sa chambre, son petit chat, Polipilou, l'attendait couché sur le lit. Il semblait bien triste.

- Que se passe-t-il? demanda Magali.

- Je ne peux plus aller à la chasse aux souris.

- Pourquoi? Que se passe-t-il?

- La nuit, quand tu dors, je sors de la maison et je retrouve mon copain, le chat gris. Nous allons à deux chasser les souris. Mais hier, nous avons rencontré une méchante chatte bleue. Elle habite la maison au bout de la rue. Elle nous a attaqués et nous a mordus et griffés. Elle nous a dit :

- Si je vous revois chasser les souris, gare à vous. Les souris du village sont pour moi, pas pour vous.

- Pauvre Polipilou, murmura Magali en caressant son petit chat.

Puis elle eut une idée.

- Je vais t'aider. Ce sera mon troisième voeu. Je veux que mon petit chat puisse de nouveau chasser les souris avec son copain.

 

- Je sais ce que tu dois faire, dit l'écureuil aux yeux très doux. Tu dois aller cueillir une herbe qu'on appelle « horribilis ».

- On en trouve où? demanda Magali.

- L'herbe « horribilis » pousse dans le jardin d'une sorcière. C'est une herbe verte, un peu coupante, et dont elle se sert pour fabriquer ses potions.

Magali se demanda où trouver une maison de sorcière.

Elle entra dans la chambre de son grand frère, Arnaud. Il a huit ans. Il était avec son amie Manon.

- Arnaud, y a-t-il une maison de sorcière dans notre village?

- Non, affirma le garçon. D'ailleurs les sorcières, je n'y crois pas.

- Pourtant, interrompit Manon, il y a une maison de sorcière à la sortie du village, le long de la route qui mène au bois, juste après le ruisseau. Mais peut-être que plus aucune sorcière n'y habite.

- Cela fait quand même peur, avoua notre amie.

 

Magali remercia les deux grands, et partit avec l'écureuil aux yeux très doux vers la terrible maison.

Elle s'approcha d'une vieille chaumière dont le toit jaune était en paille. Les murs avaient des briques rouges. Les fenêtres étaient grises.

Magali s'arrêta un instant au bord du petit ruisseau qui coulait devant l'étrange demeure. Elle n'était pas très rassurée.

Pourtant, notre amie ôta ses chaussures et passa dans l'eau. Elle s'assit dans l'herbe de l'autre côté et les remit aux pieds sans quitter la maison des yeux.

La porte rouge de la maison était fermée. Des hautes herbes poussaient le long des murs de briques.

- Ce sont les « horribilis », murmura l'écureuil. Prends-en deux. Une pour ton chat et une pour son copain.

Magali passa en se baissant sous les fenêtres sales, couvertes de poussière et toiles d'araignées. Elle se redressa pour regarder s'il y avait quelqu'un dans la chaumière. Elle ne vit personne.

Notre amie se retourna et tenta d'arracher deux « horribilis ». Il fallait tirer de toutes ses forces en tenant bien la tige à deux mains et en faisant attention de ne pas se couper les doigts. Elle réussit à en arracher deux, au prix d'un gros effort.

 

Puis notre amie repassa devant la porte. Elle était ouverte à présent!

Pourtant, elle était certaine que tantôt, en arrivant, cette porte était fermée.

Magali se sauva en courant.

Elle retraversa le ruisseau sans se mettre pieds nus. Tant pis pour ses tennis. Notre amie n'osa même plus se retourner. Elle espérait que la sorcière ne la suivait pas.

Elle arriva toute essoufflée dans son jardin.

- J'ai eu peur, avoua-t-elle à son petit chat qui l'attendait.

- Moi, je n'ai même pas eu peur, fit l'écureuil aux yeux très doux.

- Oui, c'était mon premier voeu, dit Magali en souriant. Tu n'as plus peur de rien. Mais sois quand même prudent. Il ne faut pas jouer les casse-cou.

La fillette noua une des deux herbes « horribilis » autour du cou de Polipilou et l'autre autour de celui du chat gris qui venait d'arriver.

- Voilà, vous pourrez aller chasser les souris cette nuit. La méchante chatte bleue ne peut plus rien vous faire. C'est mon troisième voeu.

 

Après le repas du soir, Magali monta à sa chambre et regarda par la fenêtre. Le ciel était beau, tout noir et rempli d'étoiles.

Notre amie aperçut les deux chats qui s'en allaient chasser les souris. Ils croisèrent la chatte bleue. Mais celle-ci aperçut les herbes « horribilis » attachée au cou des deux amis.

La chatte bleue s'enfuit en miaulant.

Le même soir, l'écureuil aux yeux si doux retrouva son nid, dans l'arbre, près de la rivière. Le hibou était parti.

Magali sourit et se coucha.

Cette nuit-là, elle rêva d'arcs-en-ciel.