Béatrice et François
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Le château de la peur

       C'était la nuit. Béatrice était dans son lit. Elle lisait un livre qu'elle était allée choisir ce matin à la bibliothèque du village. « Dix histoires à ne pas lire le soir si tu espères dormir la nuit ». Elle était arrivée à la page sept.
       « Tout à coup, le garçon, couché dans son lit, vit une main se poser sur son appui de fenêtre. Les doigts squelettiques étaient blancs. Une seconde main identique vint se poser à côté de la première. Puis la tête du monstre apparut. Il avait trois yeux rouges et des dents pointues... »
       A ce moment, le rideau de la chambre de Béatrice bougea un peu. Elle poussa un cri.
      -Ce livre fait trop peur, murmura la fillette. Je ne continue pas à le lire ce soir.
       Elle le posa sur le tapis, puis se leva pour aller éteindre la lumière près de la porte de sa chambre.
      Elle revint dans le noir, s'enfonça sous sa couette et se tourna pour dormir.

       Un instant plus tard, elle ouvrit les yeux. Il se passait quelque chose d'anormal dans la pièce. Notre amie ressentait une présence.
       Comme il faisait noir, elle ne savait pas ce que c'était. Elle resta un instant immobile sous sa couette qu'elle serrait bien fort car elle avait un peu peur. Elle remarqua que son rideau bougeait.
       Béatrice sortit une main de dessous la couette et la dirigea doucement vers sa petite table de nuit, juste à côté d'elle. Là se trouve sa lampe de poche. Elle sentit avec horreur un contact, quelque chose de doux et poilu.
       Notre amie poussa un cri. Un miaulement lui répondit. Elle bondit vers l'interrupteur, situé près de la porte et alluma.
      Il y avait un chat près de sa lampe de poche, sur la table de nuit.
      -Tu m'as fait peur, toi. Que fais-tu dans ma chambre et par où es-tu entré ?
       Le chat sauta à terre puis bondit sur la tablette de la fenêtre. Il observa la fillette un instant, puis miaula, comme pour lui dire « viens avec moi ».
      Béatrice s'approcha du petit chat, mais il sauta de l'appui de fenêtre jusque sur la branche d'un arbre situé tout près dans le jardin. Il miaula de nouveau puis descendit de l'arbre et s'assit dans l'herbe. Il semblait encore inviter Béatrice à le suivre.
       -C'est la nuit, dit notre amie. Je ne viens pas me promener à pareille heure avec toi. Tu attends demain.
      Elle referma la fenêtre pour que le chat ne revienne plus dans la chambre.
      Le lendemain, Béatrice se leva et regarda aussitôt dehors en ouvrant la fenêtre. Le chat n'avait pas bougé. Il attendait.
      Elle passa rapidement sa courte jupe en jean bleu foncé et un t-shirt blanc. Elle mit ses sandales de gym à peu près blanches et descendit l'escalier en attachant sa longue queue de cheval. Elle se fit une tartine et vida son verre de lait d'un trait.
      -Maman, je peux aller faire une petite promenade ?
      -Si tôt ? Et tes devoirs, Béatrice ?
      -Je les terminerai quand je rentrerai.
       -Les as-tu seulement commencés ? répondit maman. Tu pars où et combien de temps ?
       -Je ne sais pas. J'ai aperçu un chat dans le jardin. Il me demande de le suivre. Je serai là pour midi.
       -J'espère bien, conclut la maman. Il est à peine sept heures et demie du matin.

       Béatrice sortit par la porte de la cuisine. Elle se rendit au fond du jardin. Le chat se leva et courut vers la rue. La fillette le suivit. Le chat s'éloignait vers le parc et le bois.
       Béatrice passa devant la maison de François. C'est son meilleur copain. Elle sonna. Le garçon ouvrit. Il était encore en pyjama et tenait une tartine à la main.
        -Salut, François. Tu veux bien m'accompagner ? Ce chat m'invite à le suivre, mais je ne sais pas où il veut me mener. Il va vers la forêt.
       -J'arrive, dit-il en souriant.
       Il revint une minute plus tard. Il avait passé un jean bleu, un t-shirt et des baskets bien usées. Ils partirent tous deux en suivant le chat.

       Il les conduisit au bout de la rue, puis traversa le parc. Il se dirigeait vers le bois. Il suivit une route en terre jusqu'à une vieille bâtisse, une chapelle. Le chat s'approcha du bâtiment et d'un bond, il y pénétra en sautant par une fenêtre protégée par des barreaux.
       -On ne peut pas passer par là, constata Béatrice.
       -Faisons le tour, proposa François.
       La porte de la chapelle n'était heureusement pas fermée à clé. Ils ouvrirent et entrèrent prudemment. L'endroit était vide et rempli de toiles d'araignées. Une table en pierre servait d'autel, autrefois. Sur le marbre se trouvait une sorte de brique, épaisse d'un bon centimètre et de la taille d'une main. Elle était lisse et ressemblait à un petit galet. La pierre était lourde, rose autour et orange au centre. Elle était très jolie.
       Le chat posa ses deux pattes avant sur la surface polie. Puis il miaula.
       -On dirait qu'il veut que tu places ton doigt sur la pierre, Béatrice.
       La fillette appuya son doigt sur la surface lisse. Le chat regarda François.
       -A ton tour, fit la fillette.
       Le garçon posa un doigt sur la pierre.
        -Bonjour. Ce ne fut pas une mince affaire de vous amener jusqu'ici, murmura le chat.
       -Tu parles, s'étonna la fillette.
       -N'ayez pas peur, dit le petit animal. La pierre sur laquelle vous posez votre doigt est magique. C'est une pierre à chats. Elle permet de dialoguer avec son chat et de comprendre ce qu'il dit.
       Il continua.
       -D'abord, je ne suis pas un chat. Je suis une chatte.
       -Ah ! Bonjour petite chatte, dit François en souriant.
       -Bonjour, mes amis. Je vous remercie de m'avoir suivie. J'ai besoin de vous.
       -Pourquoi ? demanda Béatrice.
       -Je suis très amoureuse d'un beau chat gris. Il est très joli, vous devriez le voir... Et quand il miaule en se frottant contre moi...
       -Et alors ? enchaîna François.
       -Mon amoureux est prisonnier. Il est enfermé dans un horrible château abandonné.
       -Comment ça ? intervint Béatrice.
        -C'est une grosse maison sinistre, entourée d'un jardin sauvage. Personne ne s'occupe plus de tailler les fleurs, de couper l'herbe ou d'élaguer les haies. C'est un manoir. J'y suis entrée. Cela sent mauvais à l'intérieur.
        Nos deux amis écoutaient.
        Au premier étage, se trouve une grande chambre pleine de cages. Elles sont remplies d'oiseaux, de petits chiens, de lapins et de chats prisonniers. Mon amoureux est avec eux. J'ai tenté de le délivrer mais il y a un verrou que je n'arrive pas à pousser. Oseriez-vous entrer dans cette maison pour délivrer mon ami ?
       -Cela fait un peu peur, fit remarquer Béatrice.
        -Oui, ajouta François. Et puis on ne peut pas entrer dans une maison qui n'est pas la nôtre.
       -Alors, tant pis, soupira la petite chatte. Je vais retourner là-bas, dans l'enfer des animaux et me laisser mourir à côté de celui que j'aime.
       -On peut quand même aller voir, proposa Béatrice.
        -D'accord, dit François. On t'accompagne. Si ce que tu demandes est réalisable, on le fera.
       -Prenez la pierre à chats. On en aura sans doute besoin.

       François glissa la pierre dans une poche arrière de son jean. Ils suivirent la petite chatte.
        Ils marchèrent sur une route en terre le long de la forêt. Puis ils longèrent un mur de briques assez haut. C'était un vieux mur, très lézardé, et envahi de lierre. Quelques herbes folles avaient poussé sur le haut. Nos amis y aperçurent des araignées et des limaces.
       Ils s'arrêtèrent devant une grande grille rouillée entrouverte. Derrière la grille, ils découvrirent un manoir, presqu'un château, au bout d'une allée envahie de ronces et couverte de feuilles mortes.
        Les murs de la maison étaient gris, sales. Certains volets étaient arrachés. Des plantes sauvages avaient poussé partout  sur la façade et même devant certaines fenêtres. Toutes les vitres étaient cassées.
        François sortit la pierre à chats de sa poche. Il la mit à terre et y posa son doigt. Béatrice fit de même. La petite chatte y posa ses deux pattes avant.
        -C'est là que se trouve ton chat gris ?
        -C'est là, confirma la chatte.
        -Tu veux qu'on entre là-dedans ? demanda Béatrice.
        -Oui, poussez la grille et entrez dans le jardin.
        -Et comment pénètre-t-on dans la maison ? ajouta le garçon. Toutes les fenêtres du bas sont protégées par des grilles.
        -Par derrière. Vous trouverez un escalier qui mène dans les caves. La porte n'est pas tout à fait fermée. Je suis passée par là. Une fois dans la cave, vous suivrez un couloir noir puis vous monterez quelques marches et vous serez dans le hall d'entrée. Un escalier conduit à l'étage. Vous trouverez facilement la chambre. Vous pousserez le verrou de la cage, et puis vous vous sauverez.
       La petite chatte se tut.
        François regarda Béatrice. Béatrice regarda François. Ils décidèrent d'aller se rendre compte de plus près. La fillette prit la pierre à chats et la glissa dans la poche arrière de sa jupe en jean.
        Ils ouvrirent la grille qui grinça. Un bruit à réveiller un mort. Ils traversèrent le jardin, enfin, ce qui en restait. Ce n'était plus qu'orties et ronces qui avaient poussé à la diable parmi l'herbe haute.
        Ils s'arrêtèrent devant le porche de la maison. Aucune lumière n'était allumée. Des volets détachés des fenêtres pourrissaient sur le sol. De la mousse verte et des branches de vigne ou de glycine morte couvraient les murs qui étaient d'ailleurs très sales.
       Ils contournèrent le château. Il méritait bien son nom de « château de la peur ». Ils découvrirent à l'arrière un escalier en briques, recouvert de mousse verte. Une dizaine de marches, environ. Cela menait à une porte vermoulue, mais entrouverte.
        Béatrice sortit la pierre à chats de sa poche et la posa sur la première marche. Le chat y mit ses deux pattes avant, et nos amis, un doigt chacun.
       -Qu'est-ce qu'il y a ? demanda la petite chatte.
       -Il faut qu'on descende par là ?
       -Oui, entrez par là.
       François reprit la pierre orange et rose et la glissa dans sa poche.

       Les deux enfants se donnèrent la main et descendirent doucement l'escalier. Ils poussèrent la vieille porte moisie, froide et humide au toucher et découvrirent une cave remplie de toiles d'araignées. Cela donnait dans un couloir presque noir qui se terminait par un escalier éclairé par la lumière du soleil.
        Ils traversèrent la cave avec prudence, écartant les longs fils collants et s'attendant à tout moment à rencontrer un monstre à huit pattes. Ils tremblaient de peur. Ils ne virent aucune araignée.
       Puis ils suivirent le couloir sombre. Le sol, comme la voûte, était pavé de vieilles briques humides et glissantes.
       Le hall d'entrée était bien éclairé. Un rayon de soleil très lumineux se projetait sur le mur gauche de l'escalier.
       C'est à ce moment-là que sur le mur précisément, ils remarquèrent une tache noire qui se déplaçait lentement. Ils comprirent tout à coup que c'était l'ombre d'une vieille sorcière. Trop tard pour s'enfuir !
       Elle avançait, s'aidant avec une canne, pliée en angle droit, la tête tournée de l'autre côté. L'affreuse sorcière ne les vit pas.
      Nos amis auraient bien voulu se cacher, mais le couloir vide n'offrait aucune possibilité de cachette. Ils demeurèrent immobiles, silencieux, terrorisés, le coeur battant la chamade, les mains glacées d'effroi.
      La vieille passa devant eux sans les voir. Elle était pourtant juste au sommet de l'escalier. Elle n'a pas tourné la tête.
      Un instant plus tard, même pas remis de leurs émotions, François et Béatrice entendirent pour la première fois le bruit étrange qui leur a fait si peur.
      -Hie...hie...hie...
       François sortit la pierre à chats de sa poche. Ses mains tremblaient. Il la posa sur la première marche. La petite chatte refusa d'y poser les pattes.
      A ce moment-là, nos amis remarquèrent une deuxième ombre sur le mur. Quelque chose d'allongé, d'environ trente centimètres et doté de longues pattes.
       Une monstrueuse araignée apparut au sommet de l'escalier. Elle s'arrêta et se tourna vers nos amis. Elle posa une patte sur la première marche puis une autre sur la deuxième.
      Béatrice et son copain étaient morts de peur. Ils se tenaient l'un à l'autre en tremblant, paralysés de terreur, incapables de réagir ou de fuir.
      -Hie...hie...hie... faisait l'araignée.
      Alors qu'elle s'apprêtait à poser une troisième patte sur l'escalier, nos amis entendirent un cri.
      -Olga, viens ici, tout de suite.
      C'était la sorcière. Elle appelait la bête, comme on appelle son chien. L'araignée retira ses pattes de l'escalier et suivit sa maîtresse. Elle disparut derrière le mur du hall d'entrée. Les deux enfants entendirent décroître l'horrible crissement que faisait le monstre en marchant.
      L'affreux« hie...hie...hie... » s'atténua, puis tout redevint silence.

      Nos deux amis regrettaient d'être entrés dans ce château de la peur. Ils posèrent leurs doigts sur la pierre à chats. La petite chatte appliqua ses deux pattes avant.
      -Tu nous avais caché qu'il y avait quelqu'un et un monstre affreux dans la maison.
      -Je ne vous l'ai pas dit, car sinon, vous n'auriez pas osé venir.
      -Cela fait trop peur. Et où sont enfermés les autres animaux ?
      -Traversez le hall d'entrée. Vous serez devant un grand escalier en bois. Montez, il mène au premier étage. Vous apercevrez trois portes. Les cages où sont enfermés les animaux sont derrière celle du milieu. Sauvez-les ! La sorcière s'en sert comme garde-manger. Elle les donne à son horrible Olga pour la nourrir.

      Courageusement, et en pensant aux prisonniers, Béatrice et François gravirent l'escalier en briques de la cave. Ils entrèrent dans le hall. Ils ne virent personne. Ils se précipitèrent dans l'escalier en bois et arrivèrent à l'étage.
      La porte du milieu était ouverte. Ils pénétrèrent dans une chambre assez grande, remplie de cages. Nos amis délivrèrent tous les animaux. Les oiseaux s'envolèrent par les fenêtres. Les lapins, les chiens et les chats s'encoururent dans toutes les directions.
      -Vite, sauvons-nous, chuchota Béatrice.
       Hélas, l'horrible araignée Olga était au bas de l'escalier en bois et montait vers eux.
      -Hie...hie...hie...
      -On ne peut plus redescendre. Cachons-nous, dit François. Vite, la petite porte à droite, là.

      Un autre escalier étroit et très raide menait vers un grenier. Nos deux amis se dépêchèrent d'escalader l'escalier.
      Ce grenier était rempli de toiles d'araignées. Il y en avait tant près du mur du fond qu'on aurait cru du brouillard ou un rideau gris. C'était un nid, un cocon. La monstrueuse Olga y avait pondu ses larves.
      -C'est horrible, murmura François.
      -J'ai trop peur, répondit Béatrice.
      Un lourd coffre, deux vieux matelas et une grande armoire meublaient la pénombre de ce grenier. Tout cela était recouvert de poussière. Il n'y avait aucun interrupteur ni aucune lumière, mais, sur le coffre, se trouvaient une bougie et des allumettes.
      François plaça la pierre à chats à côté de la bougie, sur le coffre. Il appuya son doigt. Béatrice fit de même. La petite chatte qui les avait suivis avec fidélité, au lieu de s'enfuir avec les autres animaux, y posa ses deux pattes avant. Il y eut un instant de silence.
      -Hie...hie...hie...
      -Elle nous a trouvés. Elle vient. Cachons-nous au-dessus de la grande armoire.
      -Inutile, répondit Béatrice. Les araignées peuvent grimper partout, même sur les murs. Elle nous aura.      
      -J'ai une idée, dit la petite chatte. Allumez la bougie et posez-la par terre au fond du grenier, sous le cocon. Quand Olga arrivera, elle se précipitera vers ses larves pour éteindre la flamme qui, sinon, risque de brûler ses petits. Vous en profiterez pour vous sauver.
      Béatrice alluma la bougie. Elle était si angoissée qu'elle brisa trois allumettes avant de réussir. François prit la bougie et, fendant les toiles, alla la placer sous le cocon.
      Il revint près de son amie et ils se cachèrent derrière le coffre. Il était temps.
      -Hie...hie...hie...
       L'horrible monstre se précipita vers la bougie, la renversa et l'éteignit en se plaçant au-dessus de la flamme.
      Béatrice et François se sauvèrent dans l'escalier.

      -Attention à la sorcière, souffla François.
      Oui, le château de la peur méritait bien son nom.
      Ils traversèrent le hall d'entrée sans voir personne. Ils se précipitèrent vers l'autre escalier, le couloir noir, et la cave sombre par où ils étaient venus.
      Personne en vue.
      Ils traversèrent le jardin en courant et passèrent la vieille grille d'entrée. Ils la refermèrent derrière eux.

      Deux petits chats vinrent à leur rencontre. La chatte et son amoureux tout gris. Ils miaulèrent en passant entre les jambes de nos amis.
       -On a oublié de prendre la pierre à chats, soupira François. Elle est restée au grenier.
      -On n'en a pas besoin, affirma Béatrice. Je vais te traduire ces miaulements. Ils signifient merci beaucoup, vous êtes des enfants très courageux. Vous nous avez délivrés d'un piège terrible. Je vous remercie.
      François se tourna vers son amie.
      -Tu crois que c'est cela qu'ils miaulent ?
      -J'en suis certaine.
      Les deux chats s'éloignèrent côte à côte.
      Béatrice et François revinrent à leur maison.
       Ils ne sont jamais retournés dans ce manoir sinistre, terrible. Le château de la peur.
       Toi qui me lis, si tu veux une pierre magique pour parler avec ton chat, tu sais où elle est... sur le coffre, dans le grenier du manoir. Tu le trouveras sans difficulté au coin du bois. Mais les bébés d'Olga sont peut-être sortis de leur cocon. Des centaines d'araignées ont envahi les lieux. Elles t'attendent en compagnie de l'horrible sorcière courbée, dans le château de la peur.