Béatrice et François
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Le Coffre du temps

     Tout commença un samedi après-midi. Il faisait très beau, assez chaud. Béatrice sonna chez son copain François vers quatorze heures et lui proposa d'aller se balader ou de jouer ensemble.

Le garçon lui suggéra de visiter une tour qui ne se trouvait pas loin dans le bois et qu'il venait d'apercevoir lors d'une promenade avec son papa et ses deux petites soeurs, Olivia et Amandine. Ils n'avaient pas pris le temps d'y pénétrer, or visiter une tour abandonnée, cela doit être intéressant.

- Pas besoin de prendre les vélos, ajouta François.

Les deux amis partirent donc rapidement vers la forêt. Béatrice portait une salopette en jean vert, un t-shirt jaune et ses sandales de gymnastique blanches. Maman lui demanda de tenter de ne pas se salir. Elle faisait donc attention à ne pas marcher dans la boue.


Bientôt, après un parc fleuri, pas loin de l'orée du bois, en descendant un peu vers le ruisseau, ils aperçurent au milieu des arbres, la vieille tour abandonnée. Un ancien fossé, sans doute les douves, l'entourait sur trois côtés. Il ne contenait plus d'eau, mais foisonnait d'orties et de ronces. Ni pont-levis, ni herse, mais une énorme porte barrait l'entrée. Ils s'en approchèrent en écartant les ronces, en battant les orties pour se frayer un passage étroit, mais déception, un vieux cadenas rouillé fermait cette lourde porte. Impossible d'entrer. Ils ne pouvaient pas l'ouvrir.

- Cela ressemble à un ancien donjon, estima François.

- C'est vrai, répondit son amie. Les murs sont épais mais regarde, au premier étage, je vois une grande ouverture, une ancienne fenêtre, sans doute.

- Oh, proposa le garçon, si on pouvait réussir à grimper le long du mur, on pourrait passer par là dans la tour et la visiter.

Ils contournèrent le donjon, ce qui leur confirma l'absence d'autre entrée. Ils décidèrent alors de tenter l'escalade. Certaines de ces vieilles pierres étaient tombées. Cela facilitait l'ascension. Ils grimpèrent, s'aidant l'un l'autre et en quelques instants, ils parvinrent à pénétrer par l'ancienne fenêtre dépourvue de vitres et de boiseries.

Ils posèrent leurs pieds sur le sol carrelé de dalles bleu foncé. La pièce résonnait vide. Sur le côté, le long du mur, un escalier de pierre montait au deuxième étage. Ils l'empruntèrent et arrivèrent au second palier dont le sol consistait en larges poutres en bois. La pièce semblait aussi vide que la première. Le vent entrait et tourbillonnait par des meurtrières qui servaient de fenêtres.

Sur un côté, à ce même niveau, le long du mur, un escalier en bois menait au troisième étage. Nos amis gravirent ce passage étroit et parvinrent ainsi au grenier de la tour. Les poutres et les tuiles du plafond gisaient sur le sol. Le mur présentait une énorme fissure. On se trouvait en plein ciel.

Au milieu des débris, des pierres, et même de quelques plantes qui avaient poussé, se trouvait un énorme coffre noir. Il mesurait environ deux mètres de long, un mètre de large et pas loin d'un mètre de haut. Pas moyen de le soulever ni de le bouger. Il était bien trop lourd. Impossible également de l'ouvrir. Nos amis remarquèrent une serrure, mais n'en possédaient pas la clé.

Un peu déçus, ils redescendirent l'escalier en bois vers le deuxième étage et puis celui de pierre vers le premier. Un passage escarpé et sombre conduisait au rez-de-chaussée. Ils l'empruntèrent et se retrouvèrent ainsi derrière l'énorme porte qu'ils n'avaient pas pu ouvrir en arrivant. Dans le coin de cette pièce sombre, quelques marches en colimaçon descendaient vers une cave.

- Dommage qu'on n'a pas emporté une lampe de poche, soupira Béatrice.

- C'est vrai, ajouta François. Allons voir quand-même.

Prudemment, ils descendirent cet escalier, qui tournait vers la gauche, et s'arrêtèrent à la dernière marche. Le sol de la cave, recouvert d'eau pas très propre, sentait mauvais. Pourtant, au milieu de cette eau, ils distinguèrent un vague reflet.

Curieux tous les deux, ils enlevèrent leurs sandales de gymnastique blanches et pieds nus, entrèrent dans l'eau sale. Notre amie sentit soudain sous ses orteils une sorte de barre de fer. Elle se pencha, plongea la main, et sortit une assez grosse clé.

Ils se regardèrent tous les deux. Serais-ce la clé du coffre?

Ils quittèrent l'eau, remirent leurs chaussures de toile et regrimpèrent au troisième étage de la tour, là où se trouvait le grand coffre noir.

Ils s'agenouillèrent devant celui-ci, introduisirent la clé dans la serrure, et tournèrent vers la gauche, pour tenter d'ouvrir. Mais ils eurent beau tourner et encore tourner, rien ne se déclenchait. Béatrice qui tenait la clé en main, tourna, tourna, et tourna, mais elle ne ressentit rien, aucun déclic, aucune résistance.

- Cela tourne à vide, expliqua la fillette, j'ai l'impression que cela ne sert à rien que je continue. Elle retira la clé de la serrure.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la pièce complètement et se dissipa lentement...


Quand la fumée eut disparu, nos amis écarquillèrent les yeux. La tour avait disparu. Ils se trouvaient au fond d'une grotte, une énorme grotte en pierres sombres, prolongée par un long couloir d'au moins cinquante mètres vers la droite et qui se terminait en pleine lumière. Ils s'appuyèrent un instant sur le coffre.

- Où sommes-nous? se demanda François.

- Je ne sais pas, s'inquiéta Béatrice, allons voir.

- Oui, avançons prudemment vers l'entrée de la caverne.

À ce moment-là, le sol vibra et un terrible "brrommm" retentit. Surpris, nos amis se regardèrent, puis continuèrent à marcher dans la grotte, jusqu'à la sortie. Ils n'étaient guère rassurés.

Le spectacle à l'extérieur était hallucinant. Plus de forêt! À la place, se trouvaient des arbres étranges, garnis d'énormes fougères, des fougères qui pouvaient avoir vingt ou trente mètres de haut. À leur pied, vingt-cinq mètres plus bas, coulait une rivière aux eaux jaunes et boueuses, limoneuses. Au loin, on apercevait les fumées d'un volcan, et une coulée de lave.

Une nouvelle vibration se produisit et le sol trembla."brrommm". Ils sursautèrent et se retournèrent. Quelque chose bougea au fond de la grotte.

Nos copains se cachèrent derrière un rocher. Les lourdes vibrations continuaient à intervalle régulier. Ca approchait. Et soudain, devant leurs yeux ahuris, un tyrannosaure apparut avec ses deux petits membres malingres, mais surtout ses deux immenses pattes arrière, sa longue queue puissante, et sa mâchoire, garnie de dents terribles.

- Nous sommes à l'époque des dinosaures, murmura Béatrice. Nous venons de reculer de soixante-cinq millions d'années.

Le tyrannosaure se traîna jusqu'à l'entrée de la grotte, et poussa un hurlement effrayant. Puis, lentement, il descendit vers la rivière.

Les deux enfants, stupéfaits, tremblant de peur, mais curieux, se dressèrent au-dessus du rocher derrière lequel ils étaient cachés. Ils regardèrent le tyrannosaure descendre vers l'eau.

Béatrice avait placé la clé dans la poche bavette de sa salopette. Elle ne s'aperçut pas qu'en se penchant, la clé glissait doucement. Quand elle s'inclina davantage, la clé tomba et dégringola jusqu'au bord de l'eau, vingt-cinq mètres plus bas.

-Oh non, s'écria François. La clé!

La fillette, très embarrassée, ne répondit rien. Puis elle murmura:

- Où sommes-nous?

- Tu vois comme moi, répondit le garçon. Il y a un tyrannosaure, et regarde dans le ciel cet espèce d'oiseau, ressemble à un ptérodactyle.

Le reptile volant de quatre mètres d'envergure, pourvu d'un long bec garni de dents puissantes, s'approchait.

Oui, ce coffre les avait amenés il y a soixante-cinq millions d'années! En tournant avec la clé à l'envers dans la serrure, comme pour l'ouvrir, ils venaient de reculer dans le temps. Ce coffre mystérieux, lourd, mais fascinant, qui traînait pour une raison inconnue dans la tour, n'était pas autre chose qu'une effroyable machine à voyager dans le temps!

Ils se trouvaient à présent à l'époque des dinosaures. Aucun homme n'était encore apparu sur la terre recouverte de volcans et de forêts de fougères.

Soudain, au milieu de la rivière, un énorme serpent passa la tête. Il mesurait bien trente mètres de long. Il attaqua le tyrannosaure. Un combat hallucinant commença entre le tyrannosaure et le serpent gigantesque.

Le ptérodactyle se posa sur une des fougères géantes. Il observait le combat, bien décidé sans doute à attaquer le perdant afin de le dévorer.

Béatrice et François se glissèrent de rocher en rocher pour aller rechercher la clé tombée de la poche bavette de la fillette, en faisant très attention de ne pas être repérés par les monstres. Ils atteignirent le bord de l'eau.

Soudain, l'énorme serpent se tourna vers eux. Terrorisés, nos deux amis, qui venaient de saisir la clé, reculèrent près d'une plante étrange et verdâtre, enfoncée dans la boue. Le tyrannosaure profita de la distraction de l'immense serpent pour lui broyer les os et lui briser la tête en lui enfonçant ses dents dans le crâne.

Le ptérodactyle passa à l'attaque. Le tyrannosaure, abandonnant sa proie, mordit l'oiseau de toutes ses forces, et dans un bruit de craquement d'os, le brisa en deux.

Les deux enfants n'attendirent pas la fin du combat. Ils remontèrent, dégoulinants de boue, le plus vite qu'ils pouvaient jusqu'à la grotte. Ils suivirent le long couloir et arrivèrent au coffre. Ils s'accroupirent devant lui et introduisirent la clé.

- Combien de tours as-tu fait pour arriver ici? demanda François.

- Je n'en sais rien, répondit Béatrice. Je n'ai pas compté.

Cette fois-ci ils manipulèrent la clé dans l'autre sens, une dizaine de tours environ, puis ils la retirèrent.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la grotte complètement et se dissipa lentement...


Toujours pas de donjon en vue. Ils se trouvaient encore dans la caverne. Ils n'étaient donc pas revenus à leur époque.

Ils aperçurent des dessins aux murs de la grotte, des dessins en couleur. On voyait des petits personnages, des mains, des lignes et ici et là un animal. Cela ressemblait à un éléphant, un mammouth.

- Un mammouth! Nous voici chez les hommes préhistoriques, s'écria François. Cent ou deux cent mille ans avant notre temps. Il faut encore tourner la clé dans la serrure du coffre.

- Allons d'abord voir, proposa Béatrice, très curieuse. Regardons à quoi ils ressemblent.

- D'accord, accepta le garçon. On va jusqu'à l'entrée de la grotte, mais pas plus loin. Et c'est moi qui tiens la clé.

La fillette ne répondit pas. Elle fit juste une petite moue, pas contente ou un peu vexée.

Les deux enfants avancèrent lentement vers la sortie de la caverne. François garda la clé en main, bien décidé à la protéger solidement cette fois-ci.

Nos amis ne remarquèrent pas un garçon, caché au fond de la grotte et qui les observait. Il les suivit. Il ne faisait aucun bruit sur ses pieds nus. Il s'approcha de François et lui arracha la clé d'un coup sec.

Notre ami tenta de se défendre et de la récupérer, mais le garçon le poussa avec une force incroyable pour son âge, alors qu'en fait, il paraissait à peine plus grand. Il s'encourut à toutes jambes.

Les enfants aux temps préhistoriques, étaient robustes. Ils devaient se battre contre les bêtes féroces. Ils menaient une vie dure. S'ils voulaient survivre, au froid, à la faim parfois, à toujours dormir dehors, à leur vie sans cesse dans la nature rude et souvent inhospitalière, il fallait qu'ils soient vraiment vigoureux.

- C'est malin, s'indigna Béatrice. Si la clé s'était trouvée dans ma poche, il ne l'aurait pas prise.

- Toi tantôt tu l'as perdue en regardant le tyrannosaure, grogna François. Viens, on va la récupérer.

Les deux copains aperçurent un campement très primitif près de l'entrée de la grotte. Ils découvrirent une cabane ou deux, une palissade, des feux ici et là. Des femmes et des enfants groupés autour de ces feux raclaient des peaux de bêtes. D'autres semblaient coudre ces cuirs l'un à l'autre avec des petits ossements pointus. Les enfants jouaient avec des pierres ou des longs os. Les plus petits traînaient à quatre pattes, nus dans la boue ou dans la poussière.

Le garçon qui avait emporté la clé arriva près de sa mère et la lui remit. La femme la regarda, d'un air très étonné. Elle la porta à sa bouche et mordit le fer. Elle se fit mal aux dents.

Elle s'éloigna du centre du camp et s'approcha d'un homme étrange aux cheveux blancs tressés. Il portait une sorte de pagne autour des hanches, fait d'os, assez longs, des tibias et des fémurs, et qui pendaient.

- Le sorcier, sans doute, suggéra Béatrice, qui suivait la clé des yeux.

- Oui, probablement, répondit François, caché près d'elle.

La femme remit la clé au sorcier et retourna à son travail. Le sorcier porta la clé vers son nez, la sentit, puis la mordit, et comme la femme, il se fit mal aux dents. Il se dirigea alors vers une hutte. Une épaisse fumée grisâtre sortait du toit de cette cabane. Il entra dans la hutte et la quitta quelques instants après, sans la clé.

- Il faut y aller, affirma François.

- Oui, soupira Béatrice. Il faut y aller en effet.

Ils rampèrent sur le sol puis se glissèrent derrière un rocher. Ils progressèrent ensuite à quatre pattes, le long d'un tronc d'arbre couché dans la terre noire, légèrement boueuse. Notre amie en était recouverte de la tête aux pieds. Son copain aussi. Ils parvinrent à la cabane du sorcier et y pénétrèrent.

Il y régnait une odeur piquante. Ils aperçurent une énorme marmite, où bouillonnaient des liquides étranges et d'où sortaient des odeurs nauséabondes. Des os traînaient partout. La clé gisait à terre.

Béatrice la prit puis ils repartirent en rampant vers la grotte. Une fois parvenus à l'entrée, ils s'aperçurent que trois ou quatre enfants couraient vers eux. Nos amis se précipitèrent au fond de la grotte. Les quatre enfants, deux garçons et deux filles, arrivaient. Béatrice introduisit la clé à l'intérieur de la serrure du coffre et tourna une dizaine de fois.

Elle retira la clé et la glissa dans la poche de sa salopette verte, boueuse.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la grotte complètement et se dissipa lentement ...


Ils se trouvaient toujours dans la grotte. Ils n'étaient pas encore revenus dans la tour. Par contre, plus aucun dessin n'apparaissait sur le mur de pierres grises. Comme ils ne voyaient rien ni n'entendaient rien, ils se dirigèrent vers l'entrée de la caverne et regardèrent autour d'eux.

La forêt aux alentours ressemblait à la leur. Fini, disparus, les arbres fougères, les volcans. Mais ils n'aperçurent personne dans cette forêt.

- À quelle époque sommes-nous? se demanda François.

- Je ne sais pas, répondit Béatrice. Là dans un arbre. Cela bouge. Regarde.

Des branches remuaient près d'eux. Et pas de vent. Elles ne se secouaient pourtant pas toutes seules. Ils virent dans cet arbre, et assez haut, un homme âgé, portant une longue barbe blanche et vêtu d'une sorte de tunique blanche. À la main, il tenait une serpe, un couteau recourbé, en or, et il coupait du gui.

- Ça alors! s'exclama François. Ça alors! On dirait, oui, on dirait un druide. Un druide gaulois. Comme dans les bandes dessinées.

- En effet, sourit Béatrice.

L'homme descendit de l'arbre et s'approcha. Puis, avec une force étonnante pour son âge, il saisit nos amis par les poignets, et les entraîna avec lui dans la forêt.

Ils marchèrent un quart d'heure et arrivèrent devant les fortifications d'un village. Des troncs d'arbres, dressés les uns à côté des autres, plantés dans le sol et taillés en pointe formaient la barricade. Deux soldats armés de lances et habillés de couleurs bariolées montaient la garde près de l'entrée.

Le druide poussa quelques hurlements et une bande de guerriers s'approcha. Ils entourèrent Béatrice et François. Ils parlaient bizarrement. Nos amis ne comprenaient rien, mais ils étaient certains d'être arrivés chez les gaulois.

Soudain, la bande s'écarta et fit place à un homme porté sur un bouclier par deux guerriers. L'individu les observa puis leur parla, mais nos deux copains ne comprirent encore une fois rien de ce qu'il disait.

Il désigna deux guerriers et les chargea d'emmener nos amis hors du camp. Ils se saisirent l'un de François et l'autre de Béatrice, et les firent marcher une heure environ dans la forêt. Ils s'approchèrent d'un autre camp, situé dans une clairière. Il semblait tout à fait différent du précédent.

Des tentes étaient plantées en ligne, bien ordonnées. A l'entrée de ce camp, entouré lui aussi d'une palissade en bois, se tenaient deux gardes habillés de tuniques rouges. Ils portaient un casque sur la tête. L'un tenait un glaive à la main et l'autre une longue lance. Béatrice et François furent jetés devant les soldats et les guerriers gaulois s'éloignèrent.

- Des romains, s'inquiéta la fillette.

- Tu as raison, des soldats romains, répéta le garçon.

Les gardes s'emparèrent de nos amis et les obligèrent à entrer à l'intérieur du camp. Certains soldats lavaient leurs habits, d'autres aiguisaient leur glaive, certains jouaient aux dés. Au milieu du camp se dressait une grande tente blanche. Ils entendirent le mot "Caesar, Caesar".

- César, balbutia notre amie. Nous sommes en l'an 56 avant Jésus-Christ.

- César, se réjouit François. On va voir César! Tu te rends compte, Béatrice? On va rencontrer Jules César!

La tente s'ouvrit et un homme d'environ cinquante ans s'approcha des deux enfants. Il les toisa longuement tous les deux. Il semblait étonné, intrigué.

- César, murmura le garçon.

- Caesar, salua le général en posant sa main droite sur sa poitrine.

- Je m'appelle François, proclama fièrement notre ami.

- Franciscus, précisa César en le regardant.

- Et moi, Béatrice.

- Béatrix? s'étonna le général romain.

N'oublions pas que Béatrice comme François  sont des prénoms d'origine latine. Beatrice veut dire "heureuse".

César s'approcha de la fillette. Il toucha la salopette verte de notre amie, palpant une des bretelles entre son pouce et son index. Il la gratta avec son ongle, l'air étonné. (Bien entendu, à l'époque de César, personne ne portait du jean). Puis il recula, indiqua la forêt, et fit jeter nos amis hors du camp.

Les deux soldats romains qui avaient amené Béatrice et François chez le général Caesar se saisirent d'eux et les reconduisirent à l'entrée de la forêt. Les deux enfants s'éloignèrent vers la grotte, sans demander leur reste. Ils durent chercher un peu pour la retrouver.

- Tu te rends compte, dit François. Tu te rends compte! On a vu Jules César.

- Je n'en reviens pas, sourit Béatrice. Ce voyage fait peur, mais il est passionnant.

Ils entrèrent dans la grotte. Notre amie sortit la clé de sa poche et l'introduisit dans la serrure du coffre.

- Je fais combien de tours? demanda la fillette.

- Je ne sais pas. Il ne faut pas en faire trop, calcula le garçon, autrement on va dépasser notre époque.

- D'accord, reconnut son amie.

Elle fit cinq tours de clé et la retira. Elle la glissa dans la poche de sa salopette.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la grotte complètement et se dissipa lentement.


Quand la fumée disparut, nos amis s'aperçurent qu'ils n'étaient plus dans la grotte. Ils se trouvaient dans une pièce assez grande. Mais oui, bien sûr, ils venaient de revenir dans le donjon.

Mais le toit de la tour n'était pas encore écroulé. L'énorme fissure dans le mur n'existait pas encore. Une fenêtre sans vitre était fermée par des volets en bois. Il faisait très sombre. Ils se redressèrent tous les deux, ouvrirent le volet et découvrirent au-dehors un magnifique château fort, une grande forteresse avec une cour intérieure, des chemins de ronde et cinq ou six tours, ornées de créneaux.

Des soldats circulaient sur chacune de ces tours, armés soit d'épées, soit d'arcs à flèches, soit d'arquebuses. Devant eux, une énorme construction assez large commandait l'entrée avec sa herse et son pont-levis. Des douves entouraient le château, et des drapeaux flottaient à la pointe de chacune des tours.

- Nous ne sommes arrivés que vers l'an mille, dit Béatrice en soupirant.

Ils entendirent des cavaliers s'approcher. Ils aperçurent, sortant du bois, une belle dame en robe blanche assise de travers sur son cheval. (À cette époque-là, les dames montaient en amazone). Un fort beau beau jeune homme l'accompagnait.

- Oh, admira la fillette, un prince et une princesse du Moyen-âge. J'ai toujours rêvé de voir cela.

Le très joli couple, suivi par une troupe d'une vingtaine d'amis et de gardes, passa le pont-levis. Tous entendirent le martèlement des sabots des chevaux sur les poutres de bois. Puis, ils pénétrèrent dans la cour.

Notre amie se pencha pour mieux regarder la jolie princesse, et la clé de nouveau glissa et tomba de la poche bavette de sa salopette jusque dans la cour.

- Tu ne pouvais pas faire attention? s'exclama François.

- Toi aussi, tu l'as perdue, répliqua Béatrice.

- Oui, mais toi c'est déjà la deuxième fois, s'énerva le garçon.

- On ne va pas se disputer, concilia la fillette. Il faut d'abord qu'on rentre à la maison.

- Oui, il faut revenir chez nous, dit François, songeur. Impossible sans la clé. Allons la chercher.

Le soir tombait. Le temps perçu par nos amis les amenait lentement vers la fin du jour.

- J'ai faim, soupira Béatrice.

- Moi aussi, déclara François. Et non seulement j'ai faim, mais cela sent terriblement bon.

Ils ouvrirent la porte de la pièce dans laquelle ils se trouvaient et descendirent par un escalier en bois puis en pierre. Une dame qui montait vers les étages ne prêta aucune attention à eux. Nos amis aboutirent bientôt dans un grand hall d'entrée. Par une porte, on apercevait une immense table de salle à manger couverte d'une nappe blanche garnie de fleurs. Les cavaliers parlaient entre eux debout près de la table.

Par une autre porte, qui lui faisait face, les deux enfants virent les cuisines. Quelques hommes et femmes s'affairaient devant une large cheminée. Nos amis entrèrent, poussés par la faim. Un cuisinier s'empara d'eux, sans ménagement, et les emmena, sans autre forme de procès, devant ceux que les enfants croyaient être un prince et une princesse.

- Monsieur le Duc, madame la Duchesse, ces manants rôdaient dans ma cuisine. Faut-il les rôtir ou les jeter dehors?

Déception de nos amis. Ce n'étaient donc pas un prince et une princesse, mais un duc et une duchesse.

Le duc s'approcha des deux enfants.

- Vous n'êtes pas des Anglais, j'espère? demanda-t-il.

- Non, répondit notre ami. Je m'appelle François et ma copine s'appelle Béatrice.

- Ils portent un curieux habillement, s'étonna la duchesse. Et comme ils sont sales!

Les autres personnes formaient un cercle autour des deux copains et les dévisageaient de haut en bas. Nos amis, très sales d'avoir rampé dans la boue et la poussière aux époques qu'ils venaient de traverser, baisèrent les yeux, un peu honteux de devoir se présenter ainsi devant ces nobles personnes.

- Jetez ces vilains dehors, cria le duc.

On appelait "vilains" les pauvres enfants, souvent très sales, de fermiers, à cette époque, il y a mille ans.

Nos amis furent emmenés par deux soldats, qui les traînèrent à travers la cour.

Béatrice aperçut la clé en passant, mais elle ne put s'en saisir. Ils passèrent le pont-levis et furent chassés à l'extérieur.

- Que fait-on maintenant? s'inquiéta le garçon. Il faut absolument retourner dans le château. On ne peut pas revenir chez nous sans la clé du coffre.

La chance sourit aux deux amis. Une cloche retentit et les gardes quittèrent leur poste d'observation. Tous se dirigèrent vers les cuisines pour le repas du soir. Les deux enfants en profitèrent pour repasser le pont-levis. Ils traversèrent la cour en silence. François prit la clé et ils remontèrent les escaliers, le ventre vide hélas.

Ils s'agenouillèrent devant le coffre noir, introduisirent la clé et décidèrent de tourner quatre fois vers la droite, pour ne pas aller trop loin et ne pas dépasser l'an deux mille.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la pièce complètement et se dissipa lentement...


Nos amis se trouvaient toujours à l'intérieur de la tour. Les volets ressemblaient, en plus fin, aux précédents, en bois doré. De luxueuses tapisseries ornaient les murs et le sol ciré, luisait. Ils se redressèrent tous les deux et regardèrent par la fenêtre.

Le donjon où ils se trouvaient paraissait toujours bien solide, sans aucune fissure, et le toit était en bon état, mais autour d'eux, le beau château avait disparu, remplacé par un palais d'assez belle allure, comportant deux étages avec de nombreuses fenêtres rehaussées de fines sculptures. Nos amis entendirent de la musique. Cela venait du même étage du palais.

- On dirait du piano, songea Béatrice. Mais le son est différent.

Ils ouvrirent une porte et pénétrèrent dans une salle bien éclairée par de nombreuses bougies, et garnie de tables couvertes de nappes et de délicieuses nourritures. Ils virent plusieurs plats de viandes, de poissons, et de légumes. Ils repérèrent surtout un espace de gâteaux et de tartes de toutes sortes. Cela semblait délicieux.

François, affamé,se précipita vers la table et se servit généreusement. Béatrice contourna le buffet et avant de manger se dirigea vers une porte sous laquelle on apercevait un rayon de lumière. Elle l'entrouvrit et la musique parvint, légère, rythmée, vivante à ses oreilles.

Ce n'était pas un piano, elle l'avait bien pensé, mais un clavecin. Une quarantaine de personnes assises sur des chaises dorées écoutaient un garçon d'environ six ans qui jouait admirablement. Notre amie apprend le piano. Elle observa l'enfant, écouta la musique et reconnut une composition de Mozart.

Oui, elle était arrivée avec son copain en 1762 et Mozart lui-même, âgé de six ans, jouait du clavecin.

La fillette, ébahie d'admiration, observa le garçonnet en souriant. Elle écouta quelques minutes, mais la faim faisait grouiller son estomac. Elle referma la porte, se dirigea vers la table, se plaça en face de François et choisit quelques bonnes choses à manger.

Nos amis, occupés à se rassasier, n'entendirent pas que le concert se terminait. Deux gardes ouvrirent la porte pour permettre aux invités de se diriger vers le buffet. Ils aperçurent les enfants.

François s'encourut vers la pièce contiguë, celle du coffre noir. Béatrice tenta de se faufiler sous les nappes mais elle n'en eut pas le temps. On la saisit par les pieds, puis, traînée en arrière, on l'emmena jusque dans les prisons du palais, situées dans les caves.

- Cette enfant sale ne peut être qu'une voleuse, déclara le maître de céans.

François put se sauver. Personne ne le suivit. D'abord, il se cacha derrière le coffre, mais personne ne vint le chercher. Il n'était pas garçon à s'en aller tout seul en abandonnant son amie. Et puis il aurait eu bien difficile à partir, c'était Béatrice qui gardait la clé dans la poche de sa salopette.

Il attendit que la nuit soit tout à fait tombée. À ce moment, il retourna vers le lieu de réception. Sur les belles tables, les nappes étaient tachées. Il ne restait plus que quelques miettes de nourriture.

Lentement, ouvrant les portes avec prudence, il traversa le palais endormi, admirant les salles toutes aussi belles les unes que les autres. Les plafonds étaient décorés à l'or fin, les tableaux du meilleur goût recouvraient les murs. Notre ami marchait sur des tapis épais. Il observa de splendides porcelaines trônant sur des cheminées de marbre. Dans certaines, un feu brûlait encore.

Il parvint dans un hall immense, où un double escalier de marbre blanc et rose menait au rez-de-chaussée. Il suivit cet escalier, pensant que les prisons se trouvaient dans les caves. Il découvrit un petit passage en pierres grises qui conduisait au sous-sol. Là, il rencontra un gardien, assis par terre, endormi.

Ce gardien tenait un anneau de fer, où pendaient une trentaine de clés. Le long du couloir se trouvaient de hautes grilles et derrière celles-ci, il aperçut Béatrice. Elle lui fit signe que la clé de sa cellule se trouvait entre les mains du garde.

François s'approcha de l'homme. Il s'empara très doucement du trousseau. Son coeur battait la chamade. Il transpirait de peur et sa main tremblait légèrement. Il réussit à prendre le précieux anneau. Les clés firent quelques cliquetis mais pas trop.

Le garçon se dirigea vers la cellule de sa copine et introduisit une première clé, puis une deuxième, et ainsi de suite. Ce ne fut qu'à la seizième qu'il réussit à ouvrir la porte des grilles de la prison. Béatrice sortit bien vite. Elle souffla un merci.

François posa les clés à côté du garde et les deux amis coururent en suivant le trajet en sens inverse. Ils montèrent le grand escalier de marbre rose et blanc, traversèrent le palais endormi, et retrouvèrent le donjon et leur fameux coffre noir.

Notre amie introduisit la clé dans le coffre et tourna encore quatre fois vers la droite.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la pièce complètement et se dissipa lentement...


Après sa disparition, les deux enfants s'aperçurent en regardant autour d'eux, qu'ils n'étaient pas encore revenus au temps présent. La fenêtre du donjon demeurait intacte et le toit, le plafond du troisième étage de la tour, tenait encore bien solide. Ils regardèrent par la fenêtre.

Aucune trace du beau palais. Il ne restait que la tour. Une forêt entourait le donjon et sur le côté droit se trouvait un bâtiment vieillot, en planches rugueuses. Ce hangar délabré n'existait pas au début leur voyage dans le temps.

Il pleuvait légèrement. La nuit couvrait le monde. Béatrice et François, voulant savoir à quelle époque ils se trouvaient, descendirent l'escalier. La grande porte, fermée par un cadenas à leur époque, était ouverte.

Ils sortirent de la tour et se dirigèrent vers le bâtiment en planches. Ce bâtiment était percé de quelques fenêtres sales, couvertes de poussière et de toiles d'araignées. On n'y voyait guère. Tout cela paraissait froid et sinistre.

Ils aperçurent une porte entrouverte. En s'approchant, ils virent des enfants couchés sur le sol. Ils avaient tous entre cinq et douze ans. Ces enfants portaient des habits usés, déchirés. La plupart d'entre eux étaient fort maigres. Béatrice et François les regardèrent en silence. Ils faisaient pitié. Un garçon de leur âge se leva et s'approcha.

- Que faites-vous ici? chuchota l'enfant.

- Je m'appelle François.

- Et moi, Béatrice, ajouta notre amie.

- Vous êtes des orphelins? demanda l'enfant.

- Non, répondit Béatrice. On a encore nos parents. Et toi?

- Moi, je n'ai plus mes parents. Du coup, je me retrouve ici avec les autres malheureux. Si vous avez la chance d'avoir des parents, ne restez pas en ces lieux. Partez, parce que si le contremaître vous prend, il va vous mettre avec nous pour travailler.

- Vous n'allez pas à l'école? s'étonna François.

- Non, on ne va pas à l'école. On doit travailler du matin au soir. La plupart d'entre nous vont à la mine, à la sortie du bois. C'est l'horreur, là-dedans. Les filles sont emmenées à l'usine textile. Ce n'est pas mieux.

- En quelle année sommes-nous? demanda notre amie.

- Vous ne le savez pas? Cela m'étonne. On est en 1870.

- Pourquoi devez-vous travailler?

- On doit, expliqua le garçon, car nos parents sont morts ou nous ont vendus. On nous rassemble ici le matin. On trime toute la journée sans recevoir à manger et puis, le soir on nous ramène dans ce hangar, étouffant l'été, glacial l'hiver. On nous donne un peu de soupe, un morceau de pain, et on nous fait dormir par terre. J'ai faim...On a tous faim. Tu n'as rien à manger avec toi?

- Non, soupirèrent nos deux amis très émus. Nous ne savions pas, hélas. Nous venons d'une autre époque.

Ainsi Béatrice et François découvrirent ces enfants qui, il y a cent ou deux cents ans travaillaient au lieu d'aller à l'école et vivaient dans la misère et le malheur, comme des enfants esclaves.

N'oublie pas, toi qui me lis, qu'aujourd'hui encore, beaucoup d'enfants travaillent dans le monde, dans ces mêmes conditions épouvantables. Ils ne vivent pas si loin de chez toi, dans d'autres pays, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, en Amérique du Sud, en Afrique.

Nos amis envisagèrent de prendre tous ces pauvres petits avec eux pour les emmener à notre époque, mais ils ne le pouvaient pas. Entrés seuls dans l'aventure du coffre du temps, ils devaient en revenir seuls.

Les larmes aux yeux, ils quittèrent le garçon qu'ils venaient de rencontrer et retournèrent dans la tour, dans le donjon. Ils remontèrent l'escalier, s'agenouillèrent devant le coffre. François qui tenait la clé en main l'introduisit. Il regarda Béatrice.

- Je fais combien de tours?

- Il ne nous reste même pas deux cents ans à parcourir, calcula Béatrice. Fais seulement deux ou trois tours.

François fit deux tours et retira la clé.

Une fumée noire sortit du coffre. Elle remplit la pièce complètement et se dissipa lentement...


Quand le brouillard eut disparu, nos amis se retrouvèrent plongés dans une obscurité totale. Soudain, une lumière aveuglante les surprit, suivie d'un bruit assourdissant.

- Un orage, s'écria Béatrice.

- Non, pas un orage, réfléchit François, c'est bien pire.

Les éclats de lumière se succédaient et les explosions suivaient. Des bombes! Et des bruits d'avions venaient du ciel. Ils entendirent des coups de fusil, des rafales de mitraillettes, des coups de canon.

- La guerre, affirma le garçon. Quelle horreur! C'est effrayant! Pire que tout ce que l'on a vu.

- On est arrivés en pleine guerre 1940-1945, calcula la fillette.

Deux soldats firent irruption dans la pièce où ils se trouvaient.

- Que faites-vous là, vous deux? crièrent les militaires. Ne restez pas là. Vite. Descendez. Allez-vous mettre à la cave. Vous n'entendez pas que vous êtes en plein bombardement?

À cet instant-là, la tour vibra. Une bombe venait d'exploser tout près d'elle, et une énorme fissure apparut dans le mur.

- C'est la fissure qu'on a vue en arrivant dans la tour, cria François.

- Ne restez pas là, insistèrent les soldats. Descendez les enfants, descendez vite.

Mais nos amis ne voulaient pas quitter la pièce. La seule manière pour eux de fuir cette période de la guerre 1940-1945, consistait bien sûr à introduire la clé et à tourner. Les deux soldats venaient de les prendre par la main et les emmenaient dans l'escalier. Les deux enfants se dégagèrent et remontèrent en courant.

Au moment où ils passaient devant la fenêtre, une rafale de mitraillette blessa très fort François qui sentit à sa jambe une atroce douleur. Il tomba sur le sol. Son sang se mit à couler abondamment à travers son jean déchiré par les balles. Il hurla de mal.

Béatrice tira son copain par les mains et le traîna derrière elle. Mais en l'amenant vers le coffre, elle s'exposa de nouveau à la fenêtre brisée et une nouvelle rafale de mitraillette déchira la nuit. La fillette, gravement blessée à l'épaule tomba sur le sol, en proie à une intolérable douleur.

Une autre bombe explosa. Le plafond de la tour dans laquelle ils se trouvaient se fissura et s'écroula sur le sol. Le donjon venait de perdre son toit.

Béatrice eut la force et le courage de ramper jusqu'au coffre. Tenant toujours son copain par la main, elle introduisit la clé dans la serrure. Proche de s'évanouir, elle tourna, tourna, tourna, sans arrêter, pour fuir cette époque terrible de la guerre. Puis elle perdit connaissance.

Ils ne virent pas une fumée noire sortir du coffre, remplir la pièce complètement et se dissiper lentement...


Lorsque Béatrice et François s'éveillèrent de leur syncope, ils remarquèrent, très étonnés, qu'ils flottaient au coeur d'un immense bain de bulles. Des bulles de toutes les couleurs, par milliers et qui n'éclataient pas quand on les touchait.

Notre amie nageait au milieu de ces bulles molles comme des bulles de savon. Son épaule blessée ne lui faisait plus mal du tout. Elle pouvait la bouger dans tous les sens. Par contre, quelqu'un lui avait oté ses habits, à l'exception de sa culotte. François se trouvait près d'elle, habillé de la même manière. On ne voyait plus la moindre trace de blessure à sa jambe. Il ouvrit les yeux et sourit à Béatrice, la tête en bas, les pieds en haut.

- Où sommes-nous?

Un garçon s'approcha d'eux.

- Bonjour.

- Bonjour, répondit Béatrice.

- Bonjour, salua François.

- Vous vous sentez mieux?

- Oh oui. Nous étions blessés à cause de la guerre. Toi aussi?

- Non, moi j'ai attrapé une maladie, un virus qui donne des fièvres violentes. Mais je vais mieux maintenant. On remonte?

- On remonte où? interrogèrent nos amis.

- À la surface, indiqua le garçon. Quand on est guéri, on ne doit pas rester dans le bain de bulles de guérison. Ne pas confondre avec une piscine.

- Le bain de bulles de guérison? s'étonna Béatrice.

- Mais oui, vous êtes ici dans un bain de bulles de guérison. Si tu te blesses ou que tu attrapes une maladie, on te conduit ici, à l'hôpital. On te plonge dans cette grande piscine. Tu nages dans les bulles et si tôt guéri, tu remontes.

- Ça alors, s'exclama la fillette. Quelle invention merveilleuse! Viens, François, allons voir là-haut.

Ils arrivèrent à la surface rapidement.

Ayant mis la tête hors du bain, ils aperçurent des hommes et des femmes habillés de costumes blancs, et qui se déplaçaient autour de la piscine à bulles. Une femme s'approcha d'eux.

- Ca va mieux vous deux? Vous allez bien?

- Oui, madame, répondit François.

- Moi aussi, sourit Béatrice. Je ne sens plus aucune douleur à l'épaule.

- Bon, vous pouvez sortir.

Elle tendit la main et nos amis quittèrent l'eau, enfin, les bulles.

- Je crois, ajouta la dame, que vous venez tous les deux du temps passé.

- Sans doute, confirma notre amie.

Un homme plus âgé, aux cheveux blancs, semblait observer les deux enfants depuis un balcon dominant la piscine au second étage.

- Vous voyez ce monsieur là-haut?

- Oui, affirma François.

- Allez le rejoindre. Il va s'occuper de vous.

Les deux copains, se donnant la main, rejoignirent celui qu'on leur avait indiqué.

- Bonjour! Tu t'appelles François et toi, Béatrice.

- Comment le savez-vous? demanda la fillette.

- Je le sais parce que nous vous observons depuis longtemps. Vous méritez quelques explications. Suivez-moi. Je vais vous montrer.

 

Nos deux amis accompagnèrent leur interlocuteur à travers de longs escaliers et corridors. De temps en temps, ils croisaient un enfant malade, qu'on portait dans les bras, ou des gens habillés en blanc. Ils étaient un peu gênés de marcher presque tout nus dans les couloirs.

Chaque zone qu'ils traversaient semblait marquée d'une couleur différente, bleu, vert, jaune. Ils entrèrent dans un grand bureau aux murs rouges. Il y faisait sombre. Nos amis ne virent aucune fenêtre. L'homme leur montra un divan. Leurs habits s'y trouvaient rangés, propres, lavés, recousus, repassés, impeccables, comme neufs.

- Merci pour nos vêtements, monsieur.

- Habillez-vous les enfants.

- Nous ne sommes plus dans la tour? demanda François.

- Le donjon n'existe plus à notre époque, en effet. Vous vous trouvez cependant à l'endroit même, où vers quinze heures, un samedi après-midi, vous avez découvert un coffre et une clé. Vous avez trop tourné la clé dans le coffre.

- Nous sommes au-delà de 2000? s'inquiéta François.

- Après un dernier arrêt en 1942, en pleine guerre, le coffre, commandé par la clé, vous a emmenés beaucoup plus loin qu'en 2000...

- En quelle année sommes-nous? demanda Béatrice.

- En 3355, les enfants!

- Mon Dieu! C'est ma faute, murmura notre amie. J'ai tourné, tourné, tourné pour fuir parce qu'il y avait la guerre. Nous étions tous les deux blessés. Oh, quelle horreur, la guerre.

- Il y en a encore à votre époque sur la terre? demanda François.

- Non, expliqua l'homme. Plus de guerre. Plus de famines, ni d'enfants qui meurent de faim. Plus de maladies mortelles. On sait toutes les guérir. Plus de voilence. Plus d'accidents. On meurt de vieillesse. Vous voulez voir?

- Oui, cela m'intéresse, affirma notre ami.

- Moi aussi, se réjouit Béatrice.

- Voulez-vous d'abord manger quelque chose?

- Oh, oui, je veux bien, dit François. J'ai vraiment faim.

- Tenez, voici deux assiettes préparées pour vous.

L'homme fit asseoir nos amis devant une table, où les deux enfants découvrirent de curieuses nourritures.

- De la salade bleue, s'étonna Béatrice.

- Oui. J'ai choisi de la salade bleue, expliqua l'homme, parce que tes yeux sont bleus.

- Ainsi, en 3355, on peut choisir de la salade selon la couleur de ses yeux?

- Pourquoi pas, sourit leur hôte, pourquoi pas? On peint bien les murs de sa maison aux couleurs que l'on aime. On fait de même avec la nourriture. Il existe des salades, des poissons, des carottes, des pommes de terre aux couleurs de son envie du moment.

- Et ce cube blanc, demanda François?

- Un oeuf. Tu aimes les oeufs?

- Vos poules pondent des oeufs en forme de cubes, maintenant?

- Oui, et quelle facilité pour les stocker ou pour les ranger dans les frigos. Ça prend moins de place et on en casse moins.

- Ah bon, dit en souriant Béatrice. Et je vois des pastilles jaunes dans mon assiette.

- C'est du poulet, expliqua l'homme aux cheveux blancs.

Nos deux amis se regardèrent. Ils mangèrent, et trouvèrent tout cela délicieux.

- Un bonbon comme dessert?

- Avec plaisir, se réjouit Béatrice.

- Moi aussi, ajouta François.

- Choisissez dans la boîte, les enfants.

La fillette vit des sucettes de toutes les couleurs dans un bocal. On pouvait lire une inscriptions sur chaque emballage. Elle lut "éclat de rire" sur une d'entre elles.

- Choisis cette sucette-là, elle goûte "l'éclat de rire". Elle te fera rire en la mangeant.

- Et celle-là, fit Béatrice : "Rêve heureux"?

- Une de nos dernières inventions pour endormir les enfants, le soir. Chacune de ces sucettes contient un rêve heureux à découvrir. Mais ce n'est pas pour vous deux. Vous devez rester éveillés. Prends la sucette "peur", si tu veux frissonner ou celle marquée "glacial", tu vas te croire au Pôle Nord.

- Merci, dit la fillette. J'adore ces bonbons. Et celui-ci?

- Ah, dit l'homme, ce sont mes préférées, les sucettes "poésie".

- A quoi ressemblent les villes en 3355? demanda notre ami.

- Cela t'intéresse de les voir? dit leur guide.

- Oui, on voudrait bien, répondirent les deux enfants.


L'homme aux cheveux blancs appuya sur un bouton de son bureau et un panneau-fenêtre aussi grand que le mur s'ouvrit complètement. Nos amis poussèrent un cri, un cri de surprise.

Des maisons flottaient à différentes hauteurs. Certaines volaient près des nuages, d'autres s'étageaient le long des montagnes, et d'autres semblaient se déplacer quelques mètres au-dessus des plaines, des rivières, des lacs. Nos amis ne virent plus un seul boulevard ni aucune rue. La terre était redevenue un immense jardin de fleurs, d'herbes, de bois, de rivières, de lacs, de culture, où les gens jouaient, s'amusaient et riaient en famille ou avec des amis.

- Comment se fait-il que les maisons flottent? demanda Béatrice.

- Les premières maisons flottantes datent d'environ cinq cents ans. Les villes, à cette époque, s'étalaient sur des centaines de kilomètres. Les gens perdaient des heures pour se rendre au travail. Un jour, un brillant ingénieur a eu l'idée de les faire voler, comme des avions, et de laisser la terre pour la culture et la détente.

- Génial, approuva François.

- Le matin, les parents conduisent leurs enfants "en maison" et pas "en voiture" à l'école. Puis, ils se rendent au travail, souvent dans les nuages.

- Je rêve, murmura Béatrice.

- Le weekend, pour aller à la montagne ou à la mer, plus besoin de faire les bagages, ni de suivre des longues autoroutes encombrées. Il suffit de déplacer la maison.

- Je comprends, murmura François. Donc, vous n'avez plus de voitures?

- Si, mais pour les petits parcours seulement. Venez, on va faire un tour.

L'homme en blanc ouvrit une armoire. Il en sortit une étrange grande roue, une sorte de CD d'un mètre cinquante de diamètre de couleur rouge. Il le coucha sur le tapis. Au centre se trouvait une sorte de levier qui servait de volant.

- Accrochez-vous, dit l'homme.

Une bulle transparente se forma autour du plateau rond et les entoura. Ils s'envolèrent par la fenêtre du 135e étage. Ils flottaient en plein ciel.

- C'est merveilleux, s'exclama Béatrice. Ces disques volants sont géniaux. On peut aller où l'on veut. En haut, en bas, à gauche, à droite, comme on a envie.

Une fillette de l'âge de nos amis les croisa, au volant de sa voiture.

- Elle est seule sur son disque, dit notre amie. Elle peut déjà conduire?

- Oui, dès l'âge de sept ans, les enfants reçoivent leur disque-voiture pour se balader ou aller à l'école.

- Génial, s'écria notre amie.

- Vous avez parlé d'écoles, interrogea François.

- Oui, il y a encore.

- Dommage, soupira le garçon. Rien n'est parfait...

- Tu veux en voir une? On y va.

Ils survolèrent un espace vert, un grand parc fleuri. Ils aperçurent une plaine de jeu, une piscine, des terrains de sport. Des enfants jouaient et riaient. Partout, se trouvaient des tables, couvertes de bouteilles de toutes tailles contenant toutes sortes de liquides colorés.

- C'est une école ça? s'étonna Béatrice.

- Oui. Pourquoi pas?

- Mais les enfants n'étudient pas. Ils jouent dans l'herbe ou dans l'eau. La fille, là, montra notre amie, celle qui est dans la piscine, elle étudie?

- Bien sûr. Regarde. Elle boit un verre de bleu. Elle étudie le calcul. Les livres ont changé. Ils ne sont plus comme à votre époque. Les livres en l'an 3355 ne se lisent plus. Ils se boivent. Quand elle aura vidé son verre, elle saura sa leçon.

- Ça m'épate, s'exclama François. Et le garçon qui boit du jaune, là-bas, que fait-il?

- Il apprend l'orthographe. Il boit un livre de grammaire.

- Et là-bas près de l'eau? Toutes ces bouteilles de toutes les couleurs rangées dans les armoires?

- Ce sont des bibliothèques du savoir. Quand on veut s'instruire, on choisit une bouteille et on la boit. Tu peux boire un roman-fiction ou une pièce de théâtre, ou des jolies poésies, toutes des couleurs différentes. On trouve même de nombreux contes et récits à boire. Surtout ceux d'un conteur, un certain Pélican, qui vécut vers les années 2000. Il remporte encore de nos jours un immense succès.

- Extraordinaire, admira François.

- Je voudrais habiter ici, déclara Béatrice. On peut rester en 3355 ?

- Non, les enfants. Il est d'ailleurs grand temps de repartir chez vous. Vous ne pouvez pas vivre ici. Vous devez retourner à votre époque. Vos parents vous y attendent.


L'homme fit faire demi-tour au disque volant et revint au grand bâtiment-hôpital. Il entra par la fenêtre, directement au 135e étage et referma le panneau transparent.

- Voilà, dit-il, en montrant une porte noire, qui se trouvait sur le côté gauche de la pièce. Vous ne verrez plus le coffre. Vous entrerez dans cette chambre dans quelques minutes et vous vous retrouverez à votre époque, juste au moment où vous êtes entré dans la tour.

- C'était quoi ce coffre en définitive? demanda Béatrice.

- Une "boîte-histoire" d'école que nous avions perdue.

- Une "boîte histoire"? s'étonna François.

- Oui, en classe, le cours d'histoire ne se donne plus à l'aide de livres ni de vidéos comme vous faites à votre époque. On voyage dans le temps. À l'aide de cet outil, les enfants découvrent ou explorent le Moyen-Âge et ses châteaux, les Romains et leurs combats, les Égyptiens et leurs constructions. Ils se promènent au milieu des temples, des villes, des murailles, ils survolent les champs de bataille ou observent les grands bâtisseurs ou les grands artistes à l'oeuvre. Le coffre permet d'aller où l'on veut, dans le passé. Puis, on revient à l'école et l'on boit quelques livres d'histoire pour compléter ses connaissances.

- Fabuleux, admira François. Les guerres ont disparu, la pauvreté n'existe plus.

- Plus rien de tout cela n'existe à notre époque, affirma l'homme. Le futur est beau, les enfants. A vous de le fabriquer. Allez, venez. Avant de vous quitter, je voudrais vous poser une question : vous êtes frère et soeur?

- Non.

- Je le pensais bien. Vous êtes mariés?

François éclata de rire et Béatrice rougit.

- Non, on ne se marie pas à notre âge, monsieur.

- Tiens. Chez nous, les enfants se marient vers l'âge de sept ou huit ans.

- Si tôt? s'étonna Béatrice.

- Oui. Et le jour de leurs huit ans, ils reçoivent une habitation en cadeau.

- Je rêve, avoua François.

- Vous voulez vous marier? demanda l'homme.

- Non, je ne veux pas, murmura le garçon. J'aime bien Béatrice, c'est ma meilleure amie, mais quand-même, on ne va pas se marier.

- Bien, dit l'homme. Je vais malgré tout vous faire un petit cadeau.

Il ouvrit une boîte et donna à François un très joli anneau rouge. Béatrice en reçut un bleu.

- Voilà, vous pouvez les glisser à votre doigt. Vous serez les fiancés du futur.

 

L'homme ouvrit ensuite la porte noire.

- Écoutez bien les amis. Vous allez quitter le monde serein du futur. Retenez bien ce que je vous dis: le futur est beau. Mais à vous les enfants de le fabriquer ainsi. Bâtissez-le avec coeur et courage, pour que chacun y trouve sa place, ait vraiment le droit d'exister et d'y vivre heureux dans le respect de l'autre. Retirez, si possible, la haine et la jalousie du coeur de ceux qui y sont plongés. Placez-y l'amitié, la beauté, la douceur. Que tous vivent en paix.

Les deux enfants pénétrèrent dans la pièce noire.

- Vous allez oublier toute votre aventure, poursuivit l'homme. Vous vous réveillerez comme au sortir d'un rêve. Vous retrouverez le donjon, juste au moment où vous êtes partis de votre temps, avec le coffre. Mais le coffre et sa clé ne seront plus là. Bon voyage.

François et Béatrice embrassèrent cet homme de demain qui leur avait fait découvrir le futur. La porte noire se referma derrière eux. Ils s'assirent par terre dans l'obscurité totale.

Ils ne virent donc pas qu'une fumée noire sortait des parois. Elle remplit la pièce complètement et se dissipa lentement...


- François, s'écria Béatrice, regarde. Le plafond de cette tour est tombé.

- Et je vois une grosse fissure dans le mur à cet étage, ajouta le garçon. Je me demande quand tout cela s'est produit.

- Retournons à la maison, proposa le garçon. Je me sens un peu drôle, comme si je m'éveillais d'un rêve.

Ils descendirent l'escalier en bois, puis celui en pierre et arrivèrent au premier étage. Ils sortirent par où ils étaient entrés. En s'éloignant, ils se retournèrent plusieurs fois et observèrent la tour.

- C'est étrange, murmura François. J'ai le sentiment qu'un château se dressait à cet endroit.

- Moi, dit Béatrice, j'ai l'impression d'avoir traversé un palais juste ici.

Ils marchèrent vers la maison. Notre ami s'arrêta tout à coup.

- Tu sais quoi? Je crois qu' un tyrannosaure vient de passer près de moi. Impossible évidemment.

- J'allais te le dire, affirma la fillette. Je crois me souvenir d'entendre Mozart jouant du clavecin.

Et tout à coup, les deux amis regardèrent leurs mains.

- Tu portes une bague à ton doigt? s'étonna Béatrice.

- Mais oui! Toi aussi, tu en as une. Qui nous les a données?

- Je ne sais pas. Il me revient seulement une phrase, réfléchit François.

- Moi aussi, s'écria Béatrice. La même, je parie... C'est comme si on venait juste de me la dire. Elle résonne encore à mes oreilles.

"Le futur est beau. Mais à vous les enfants de le fabriquer ainsi. Bâtissez-le avec coeur et courage, pour que chacun y trouve sa place, ait vraiment le droit d'exister et d'y vivre heureux dans le respect de l'autre. Retirez, si possible, la haine et la jalousie du coeur de ceux qui y sont plongés. Placez-y l'amitié, la beauté, la douceur. Que tous vivent en paix".

Béatrice et François revinrent à la maison. La phrase reçue du monsieur du futur resta toute leur vie gravée en lettres de feu dans leur mémoire.

"Le futur est beau. Mais à vous les enfants de le fabriquer ainsi. Bâtissez-le avec coeur et courage, pour que chacun y trouve sa place, ait vraiment le droit d'exister et d'y vivre heureux dans le respect de l'autre. Retirez, si possible, la haine et la jalousie du coeur de ceux qui y sont plongés. Placez-y l'amitié, la beauté, la douceur. Que tous vivent en paix".