Béatrice et François
Retour Imprimer

Le maitre des vents

François jouait chez Béatrice.  Tous deux étaient au jardin.  Il ne faisait vraiment pas très beau.  Un grand vent soufflait en bourrasques et les nuages défilaient dans le ciel tourmenté.  Ces deux enfants sont très copains.  Ils ont tous deux sept ans et demi.  Ils sont dans la même classe, dans la même école et habitent dans la même avenue.

Soudain, Béatrice observa un curieux nuage dans le ciel.  Il était tout rond et presque rose.
Regarde François, comme il est beau.  J'ai très envie de le photographier.  Je cours chercher mon appareil.  
Notre amie venait d'en recevoir un très joli de sa grand- mère à l'occasion de son anniversaire.
Mais le temps de se précipiter à sa chambre pour le prendre et de revenir au jardin, le nuage avait disparu au- delà des grands arbres et fuyait vers l'horizon.
Oh s'indigna Béatrice, il ne pouvait pas m'attendre, non ?  J'aimerais bien être la maîtresse du vent.  J'écouterais les demandes des gens et je commanderais aux nuages, et quand j'en apercevrais un beau, je pourrais le photographier à mon aise en le faisant s'arrêter.  

Je ne crois pas qu'on puisse se rendre maître des vents, sourit son copain.  Ce doit être impossible de satisfaire toutes les demandes à la fois.  Et de toute façon, le vent va où il veut et comme il veut.  Je ne crois pas que tu pourrais y changer grand- chose...


Le lendemain matin, quand maman réveilla sa fille Béatrice, elle lui annonça la présence d'un épais brouillard.

Pendant qu'elle mangeait sa tartine et buvait son lait, ses parents lui conseillèrent d'être bien prudente en se rendant à l'école afin de ne pas se perdre, car on n'y voyait rien.  Béatrice leur fit remarquer qu'elle avait sept ans et demi, qu'elle était en deuxième année et qu'elle n'était seule que cinquante mètres car ensuite elle était accompagnée par son ami François et qu'ils ne risquaient vraiment pas de se perdre dans leur quartier qu'ils connaissaient par coeur, même si le brouillard était encore plus épais.
Il était pourtant très dense.  On ne distinguait pas les maisons de l'autre côté de la rue.  Béatrice mit son cartable au dos, embrassa ses parents, son petit frère, bébé Nicolas, qu'elle adore et bravement partit à pied pour l'école, comme elle fait tous les matins d'ailleurs.  
Quand elle arriva devant chez François, le garçon comme tous les jours, sortit de la maison, donna un petit bisou à son amie, et ils continuèrent ensemble la route vers l'école.   Ils ne pouvaient pas se tromper.  Il fallait rester sur ce même trottoir de gauche, traverser une petite avenue, puis une seconde et l'école était au coin.  
Pourtant, quand ils eurent dépassé ces deux carrefours et qu'ils arrivèrent au coin, ils ne reconnurent rien.  A la place de la grille de leur école, se trouvait un long mur de briques et à l'emplacement de la cour de récréation s'élevaient de hauts arbres dont les feuilles dansaient dans le vent et dans l'épais brouillard.  Intrigués, tous deux, ils voulurent en savoir plus.  Ils longèrent le mur jusqu'à la grille d'entrée de la propriété.

-  Je ne comprends pas, s'étonna Béatrice.  L'école est ici normalement.  On ne s'est pourtant pas trompés.  Je suis certaine qu'on a pris le même chemin que chaque jour.
-  Tout à fait d'accord, enchaîna François.  On n'a pas pu commettre d'erreur.  Cependant, notre école n'a pas pu changer de place.  Quel est ce mystère ?
Deux grandes grilles, largement ouvertes, donnaient accès vers une belle propriété.  Les arbres firent rapidement place à une grande pelouse qui menait à un imposant bâtiment dont les fenêtres étaient éclairées.   Nos amis, cherchant toujours leur école, pénétrèrent dans la propriété.
Après avoir passé les grands arbres et traversé l'herbe soigneusement coupée, ils parvinrent devant un étrange bâtiment.  
Les murs du rez- de- chaussée du premier étage et du deuxième étaient percés à chaque niveau d'au moins vingt fenêtres.  Toutes étaient illuminées.  La plupart de ces fenêtres étaient grandes ouvertes, malgré le brouillard épais et le temps un peu frais.
Mais ils ne virent aucune porte.  
Supposant que la maison était orientée vers les jardins, nos amis entreprirent de la contourner par la gauche.  Ils observèrent le mur situé au nord.  Il était tout blanc, alors que celui qu'ils avaient découvert à l'est en arrivant, était sec et craquelé.  
S'approchant de cette façade, Béatrice et François constatèrent que ce n'était pas de la peinture blanche qui le couvrait.  C'était de la neige.  Elle était même épaisse.  Ils purent en prendre en main et en faire une boule.  Pourtant, il ne faisait pas très froid.  Ce mur couvert de neige était percé lui- même aux trois niveaux de nombreuses fenêtres bien éclairées et toutes largement ouvertes.  Aucune porte n'était visible.  
Revenant sur leurs pas, nos amis contournèrent l'étrange maison par l'autre côté, le sud.  Là, le mur était tout noir et toujours percé de nombreuses fenêtres.  Pas la moindre porte.  Touchant un instant le mur noir, ils retirèrent précipitamment leurs doigts car il était brûlant.  
Ils entreprirent alors tous deux, se donnant la main car ils étaient un peu inquiets, et en se serrant l'un près de l'autre, d'achever de contourner l'étrange bâtiment et d'aller observer la face opposée à celle qu'ils avaient découverte en arrivant.  Elle était grise comme trempée de pluie.  De l'eau dégoulinait le long de toute la façade.  Celle- ci était percée de fenêtres nombreuses et bien éclairées, mais toujours aucune porte.  
Je me demande, dit Béatrice, par où on entre dans cette maison.  

Une voix grave, lourde se fit entendre :

Par la fenêtre, évidemment.  Entrez...

Nos amis, lentement, s'approchèrent de la maison.  Puisqu'on le leur avait commandé, ils enjambèrent l'une des fenêtres ouvertes, et pénétrèrent, le coeur serré, dans un petit salon, décoré avec goût : un tapis d'orient, une table en bois sculptée, des fauteuils en bambou et une armoire laquée dont les battants étaient décorés de paysages chinois.
Ils ouvrirent une seconde porte et découvrirent alors une immense pièce intérieure qui occupait tout le centre de la maison.  
Elle comportait trois étages, du rez- de- chaussée au toit.  Cette gigantesque pièce rectangulaire était occupée en son centre par une grande et splendide cheminée où brûlait un feu de bois.  Les murs et l'entièreté de la pièce était encombré d'armoires, d'étagères, de tables, de chaises, disposées un peu n'importe comment et toutes recouvertes, surchargées même de coffres.
Des coffres, dont la plupart étaient en bois, mais de toutes formes et de toutes tailles.  Certains étaient en planches rugueuses, mal rabotées.  D'autres étaient laqués, et certains finement peints.  L'un ou l'autre étaient en marqueterie.  Ils en distinguèrent des noirs en ébène ou en tek, d'autres étaient constitués d'écorce blanche de bouleau.  Il y en avait des tout petits.  On aurait pu les tenir dans le creux d'une main.  D'autres étaient énormes, posés sur le sol.  Certains étaient plus grands que nos deux amis.  Ils aperçurent même un coffre entièrement fait en bambou.  Il était très beau.  
Béatrice et François revenaient à peine de leur étonnement lorsqu'ils entendirent à nouveau la voix, celle qui les avait invités à pénétrer dans la maison.  
Bonjour. Vous avez l'air surpris.
Ils se retournèrent et aperçurent un homme assez grand, fort, vêtu d'un gros pull de laine et d'un pantalon de velours brun.  Son visage était envahi par une grande barbe bien taillée.  Il les observait tous les deux.  
Bonjour, répondit timidement Béatrice.  

Bonjour Monsieur, ajouta François.  Qui êtes- vous et où sommes- nous ?

Vous êtes chez moi.  Je suis le maître des vents.  Vous m'avez défié, je réponds à votre appel.  

Vous êtes le maître des vents, murmura Béatrice, intriguée.  

Oui.  Hier, tu m'as déclaré vouloir être la maîtresse des vents et vouloir commander le mouvement des nuages.  Et bien, je t'offre l'occasion de relever le défi et je te donne la permission de choisir trois coffres.  

Que contiennent- ils ?  interrogea François.

Tous les vents du monde y sont enfermés, répondit l'homme.  Du plus petit zéphyr aux plus grands ouragans.  Je les ouvre et je les referme en fonction des saisons, mais bien souvent ils se sauvent, sitôt que j'ai le dos tourné.  Tentez votre chance.  Prenez- en trois.  

Nos amis firent le tour de la grande pièce.  

On prend celui- là, proposa François, indiquant un coffre rouge de taille moyenne.  

Je préfère ce noir, répondit Béatrice.  

D'accord, cela fait deux, concilia le garçon.  Si on choisissait également celui en bambou ?  Il est si joli.  

Bonne idée, conclut Béatrice.
Les enfants soulevèrent les trois coffres demandés.  Ils étaient curieusement très légers.  Ils semblaient vides.  
Oh, craignit le maître des vents, c'est votre choix ?  Vous n'avez pas pris les plus faciles.  Tant pis.  Je vais vous poser une énigme.  Si vous l'élucidez, vous emporterez le coffre en bambou puisque vous semblez y tenir.  

Béatrice et François se taisaient, intrigués, mal à l'aise, curieux.  
Je suis invisible, pourtant je suis si fort que je puis déraciner un arbre.  Qui suis- je ?  

Le vent, osa Béatrice.  

Bravo.  Prenez votre coffre, sortez de ma maison et tâchez de retourner chez vous.  Tentez de ne pas ouvrir le coffre avant d'avoir franchi la porte de vos demeures.  
Béatrice et François saluèrent l'homme étrange, le maître des vents, et ressortirent par la fenêtre.  
Pourquoi n'avez- vous pas de porte, monsieur  ? cria François.  

Les vents ont- ils besoin d'une porte pour pénétrer dans une maison ?  murmura l'homme.
En sortant de la propriété, Béatrice et François ne reconnurent pas la petite ville dans laquelle ils habitent.  Au contraire, ils se trouvaient sur un chemin qui allait entre les champs et menait vers le bois.  Ils marchèrent des heures et des heures.  Ils marchèrent jusqu'au soir.
A ce moment, épuisés, affamés, car ils n'avaient rien trouvé à manger en chemin, ils perçurent à travers les fentes du coffre qu'ils portaient, une succulente odeur de riz cuit, de poulet et de légumes.  Eux qui avaient si faim ! Cela leur donna terriblement envie d'ouvrir la boîte en bambou.  
Je sais, s'écria François.  C'est le maître des vents.  Il savait qu'on aurait un long chemin à parcourir jusqu'à la maison et il a été prévoyant.  Il a prévu notre dîner.  Asseyons- nous contre un arbre, ouvrons et mangeons.

Non, refusa Béatrice, il a bien demandé de ne pas ouvrir.  

D'accord, mais il a sans doute voulu dire de ne pas ouvrir la boîte avant l'heure du repas, répondit le garçon.  Allez, on ouvre, j'ai faim.  
François prit le coffre des mains de son amie et l'ouvrit.  Mais surprise, il ne contenait rien.  Il ne contenait que du vent.  
Un vent violent se leva.  Il se transforma en tempête.  Ce vent tourbillonna avec une telle intensité que les deux enfants furent soulevés et se trouvèrent flottant au milieu des nuages.  C'était à la fois terrifiant et passionnant.  
Ils aperçurent d'immenses étendues, immergées pour la plupart sous l'eau.  Ils se trouvaient en plein centre du terrible vent appelé la mousson et qui sévit dans les pays d'Orient.  Ce vent, chargé de pluies ininterrompues, fait déborder les rivières et crée des inondations épouvantables.  Partout autour d'eux, le spectacle n'était que désolation.  
Béatrice et François se tenaient serrés l'un contre l'autre.  Ils flottaient et observaient le désastre.  Les rivières débordaient.  Les villages étaient noyés dans les cours d'eau en crue.  Les gens, réfugiés sur les toits, appelaient les secours.  
Soudain, ils survolèrent un arbre de grande dimension.  Il vibrait, il tremblait sur ses racines.  Il se trouvait, à cause de la montée des eaux, dans le courant d'un fleuve impétueux.  Normalement, cet arbre poussait sur la rive, mais à cause de l'inondation, les flots débordants l'avaient à moitié immergé.  
Trois enfants s'étaient réfugiés dans cet arbre.  Une fille, la plus grande, avait environ douze ans.  Ses deux frères de dix ans et de huit ans, s'accrochaient à elle en tremblant.  Tous trois criaient et appelaient les secours.
Une barque qui se trouvait à deux cents mètres de là passait doucement, chargée de sinistrés.  Les secouristes n'avaient pas entendu les cris angoissés.  Béatrice s'indigna :
- Ils vont passer sans voir ces pauvres enfants.  Cet arbre va se déraciner et être emporté par le courant.  Les trois enfants vont mourir.  Ah, si j'étais la maîtresse du vent de la mousson, je soufflerais vers la droite, et le bateau des secouristes serait bien forcé de passer devant cet arbre.  
Aussitôt  l'orientation de la mousson tourna son impétuosité vers la droite et le bateau secouriste parvint en vue du grand arbre.  Les trois enfants furent délivrés.  La maîtresse des vents leur avait sauvé la vie.  

Quelques instants après, nos deux amis se retrouvèrent projetés dans l'herbe de la maison du maître des vents.  Ils étaient revenus.  
- Entrez, cria l'homme.  
Nos amis se hissèrent par la fenêtre qu'ils connaissaient déjà, traversèrent le petit salon, et pénétrèrent dans l'immense pièce rectangulaire chargée de coffres de toutes sortes.  
Je vous avais pourtant avertis de ne pas ouvrir ce coffre.  Vous manquez de courage.  Je vais encore vous soumettre une énigme.  Tâchez d'y répondre et je vous accorderai une seconde chance.  

Nos deux amis écoutèrent attentivement.  

Je puis en donner une part à chacun, je puis la partager avec tous, j'en garde toujours autant car je la multiplie.  Qui suis- je ?  

La flamme, s'écria François.  Le feu.

Bravo, répondit le maître des vents.  L'amitié, c'était bien aussi.  Tenez, prenez le coffre rouge que vous avez choisi.  Et cette fois- ci, ne l'ouvrez pas.

D'où venait la bonne odeur de poulet, de riz, de légumes que nous avons sentie et qui nous faisait avoir si faim ?  demanda Béatrice.

Tu devrais savoir que le vent passe au- dessus des maisons et emporte avec lui les fumées qui s'échappent des cuisines par les cheminées.  Toutes ces odeurs se mélangent en lui et c'est cela que vous avez senti.  Allez, prenez le coffre rouge et disparaissez.  Retournez chez vous.

Nos amis ressortirent de la maison du maître des vents et se trouvèrent à l'orée d'un bois de sapins.  La nuit tombait.  Il pleuvait.  Ils marchèrent longuement sur une route détrempée.  Ils ne pouvaient rien faire d'autre.  Il n'y avait pas d'autre issue et pas d'autre chemin.  Ils avaient toujours aussi faim.
Il faisait de plus en plus froid et ils s'étaient habillés au matin pour aller à l'école à la saison d'été.  François avait un short court, Béatrice une petite jupe en jean.  Tous deux dans leur t- shirt et leurs sandales, avaient bien froid et grelottaient maintenant.  
Soudain, ils sentirent une douce chaleur entre leurs doigts.  Elle émanait du coffre qu'ils portaient, de ce coffre rouge.  Peu à peu, la douce chaleur s'intensifia puis devint brûlante et bientôt, une fumée noire sortit de la boîte.  
François insista pour l'ouvrir d'urgence.  Le coffre risquait de brûler entre leurs mains et ils seraient sans doute perdus.  Comment retrouveraient- ils leur maison ?
Béatrice rappela que le maître des vents avait exigé qu'on ne l'ouvre pas.  François arracha la boîte des mains de son amie et l'ouvrit d'un coup.  Il s'en échappa une effroyable tempête, une tempête glacée, celle que l'on appelle dans les pays du grand nord le blizzard.  C'est un vent violent en provenance du pôle nord.  Il est chargé des plus grandes tempêtes de neige.
Nos amis, soulevés à nouveau par le vent et portés jusque dans les nuages, découvrirent d'immenses étendues blanches.  Il neigeait, il neigeait toujours, les flocons tourbillonnaient.  
Soudain dans la tempête glacée, ils aperçurent trois enfants.  Ces trois enfants s'étaient égarés à cause de la tourmente de neige.  Au sol, on ne distinguait plus rien.  Comme ils marchaient là, ils allaient passer à côté de leur village sans l'apercevoir et se perdre dans les bois.  Ils y mourraient sous doute de froid ou seraient dévorés par les loups.  L'aîné était un garçon d'environ douze ans, puis suivait une fille de dix ans et un petit garçon de huit ans.  
A deux cents mètres de là, un chasseur retournait chez lui.  Il marchait vers le village, luttant contre le vent.  Les trois enfants ne pouvaient pas l'apercevoir et le chasseur n'avait pas entendu leurs cris.
Bien, s'écria Béatrice.  Puisque je suis la maîtresse du vent, je veux que le blizzard souffle très fort sur ce chasseur, que son chapeau s'envole et qu'il roule jusqu'au pied des enfants.  Ainsi, il le suivra pour le reprendre, il verra les enfants et les sauvera.

Et sa volonté fut exaucée.  Le chasseur se retrouva près des enfants.  Il ramassa son chapeau et en leur donnant la main, tous retournèrent vers leur village.  Ils furent sauvés.


Béatrice et François atterrirent dans l'herbe entourant l'étrange maison sans porte du maître des vents.  

La voix retentit, sévère :

Entrez !  Décidément, vous n'êtes pas très courageux.  

On n'a rien demandé, répliqua François.  Vous nous avez embarqués dans une aventure qui dépasse nos forces.  


Toi peut- être, mais ton amie suivra l'expérience jusqu'au bout.  Voici encore une énigme.  Quand je suis grasse et brune, je te nourris.  Quand je suis blonde et sèche, je joue avec toi.  Que suis- je ?

La terre, suggéra Béatrice, après un instant d'hésitation.  

C'est bon, répondit leur hôte.  Emportez maintenant ce coffre noir.  Vous l'aviez choisi.  

En quelle matière était le rouge ? demanda Béatrice.

Il était fait dans ce bois rouge du Canada, qu'on appelle l'érable.  Quant à l'odeur qui s'en dégageait, la douce chaleur et l'odeur du feu, elle venait à nouveau des cheminées et des maisons.  Le vent entraîne avec lui ce que les cheminées laissent échapper : les senteurs et la chaleur des feux de bois dans les maisons.  A présent, prenez le coffre noir, le dernier que vous avez choisi.  Ne l'ouvrez pas et filez chez vous.  Adieu !


Béatrice et François sortirent de la maison du maître des vents.  Le paysage avait changé.  C'était l'aube et ils se trouvaient dans un immense désert plat.  Le sol de ce désert était constitué de sable et de pierres.  Le soleil monta rapidement dans le ciel et devint de plus en plus chaud.  Une chaleur suffocante régna bientôt au milieu de l'immensité silencieuse et plate, jusqu'aux horizons déchiquetés.  
Nos amis marchaient de plus en plus lentement.  La soif était terrible.  Leur faim était moins pressante.  Ils étaient torturés par la soif.  Leurs langues semblaient pâteuses dans leurs bouches.  Leurs gorges étaient douloureuses à force d'être desséchées par le manque de salive.  Ils étaient brûlés de soleil.  
Boire, supplia François, boire, sinon je vais mourir.  Je ne peux plus marcher.  
Il tomba à genou dans le sable brûlant.  Béatrice l'entoura de ses bras.  
Allez, viens, on retourne à la maison.

On ne la voit même pas à l'horizon, murmura François.  

Je sais, dit Béatrice, en larmes, mais c'est sûrement par là.  Viens, allez, courage !
François se releva, mais Béatrice ne valait pas mieux que lui.  Elle était aussi déshydratée et épuisée que lui.  Tous deux allaient bientôt mourir de soif dans le désert.  
C'est alors que dans le coffre, ils entendirent le bruit d'une fontaine.  La boîte vibra légèrement.  De l'eau coulait dans ce coffre.
C'est incroyable, murmura François, on meurt de soif et il y a de l'eau dans le coffre.  Je veux en boire.  

C'est un mirage, assura Béatrice.  Tu crois qu'il y a de l'eau, mais on est dans le désert.  C'est un mirage.  Si tu l'ouvres, il arrivera de nouveau un malheur.  
François, n'en pouvant plus, ouvrit pourtant le coffre rouge.  Il n'y avait pas d'eau à l'intérieur, mais un vent terrible s'en échappa, le vent des tempêtes de sable.  Le simoun, cet effroyable vent du désert qui soulève le sable et fait tout disparaître en son sein.  
Béatrice et François flottaient de nouveau au- dessus de la tempête de sable.  Ils aperçurent soudain trois enfants perdus et affolés.  Ils tentaient de se couvrir de leurs djellaba de la tête aux pieds.  Le plus grand était un garçon d'environ douze ans, puis il y en avait un autre de dix ans, et une fillette de huit ans.  Sans doute gardaient- ils quelques chèvres et ils avaient été surpris par la tempête de sable.  Ils s'apprêtaient à mourir dans le désert.  
A quelques centaines de mètres de là, roulait un gros camion, qui lui aussi, perdu et égaré, semblait un vaisseau ballotté dans une tempête.  Les enfants risquaient soit d'être écrasés soit de ne pas apercevoir ou entendre ce camion.  
Béatrice intervint et fit souffler le vent dans la direction des trois enfants.  Le camion, peut à peu dévié de sa route, s'approcha des trois petits qui s'apprêtaient à mourir.  Le chauffeur s'arrêta à leur hauteur.  Ils pénétrèrent dans l'habitacle et furent sauvés.  

 Béatrice et François se retrouvèrent dans le jardin du maître des vents.  
Entrez, soupira l'homme.  Vous avez encore raté votre aventure.  

Mais on mourait de soif.  Ce que vous nous demandez de faire est impossible, s'énerva François.  

C'est vrai, renchérit Béatrice, en colère, également.  C'est irréalisable ce que vous demandez.  On mourait de soif et on percevait le bruit de l'eau.  En plus, vous ne nous avez rien donné à manger.  On meurt de faim.  

L'eau que vous avez entendue est le son capté par le vent aux sources et aux cascades.  Le vent, venant du centre de l'Afrique, l'emmène avec lui en direction du désert.  Voici une ultime chance.  Ne la gâchez pas.  Mais d'abord, une dernière énigme : Il me crée quand elle s'en va, qu'est- ce que cela veut dire ?

Il me crée, répéta François.  Le soleil.

Tu es sur le bon chemin, félicita le maître des vents.  

La pluie, proposa Béatrice.  

Oui, ajouta François.  J'ai trouvé.  L'arc- en- ciel !  Le soleil crée l'arc- en- ciel quand la pluie s'en va.
Bien.  Voici : je vous ai choisi cette petite boîte.  Emportez- la avec vous.  Tâchez de ne pas l'ouvrir.  Et cette fois- ci adieu vraiment, j'espère.  

Béatrice et François, étonnés, remercièrent le maître des vents et emportant la petite boîte, qui ne pesait rien, sortirent de l'étrange maison.  Ils se retrouvèrent dans les avenues qu'ils connaissaient, celles de leur petite ville.  
Tout à coup, Béatrice entendit, venant du coffret, le bourdonnement d'une abeille.  Peut- être y en avait- il deux ?  Au milieu de ce bourdonnement, elle distingua des pleurs et elle reconnut la voix de son petit frère Nicolas, le bébé d'un an.  Il marche déjà à quatre pattes.  
C'est mon petit frère, s'écria Béatrice.  Il est entouré d'abeilles.  Je veux l'en délivrer.  Il faut ouvrir la boîte, François.  

Il n'en est pas question, répondit le garçon.  Si on ouvre la boîte, on sera de nouveau soulevés et pour finir, on va encore se retrouver chez le maître des vents.  Je n'ai plus envie de le revoir, ni de répondre à ses questions.  

Je veux ouvrir ce coffret, affirma Béatrice.  Mon petit frère est en danger.  Il est entouré d'abeilles, le pauvre petit.  J'ai pu sauver trois fois trois enfants.  Je ne vois pas pourquoi je n'aiderais pas mon petit- frère.

Cette fois- ci, Béatrice arracha la boîte des mains de François, l'ouvrit et nos amis furent portés délicatement par un doux zéphyr.  Ils flottèrent au- dessus de leur petite ville et réussirent à se diriger vers la maison de Béatrice.

La fillette aperçut son petit frère au milieu du jardin.  Il était sorti à quatre pattes, profitant d'une porte ouverte.  Assis dans l'herbe du jardin, il était entouré par deux abeilles.  

Je veux descendre, cria la fillette.  Vent, fais- moi descendre.  
Les deux enfants atterrirent en douceur dans le jardin, près de Nicolas.  Béatrice, courageuse, chassa les abeilles qui menaçaient le bébé.  Le petit ne fut pas piqué.  Par contre, elle endura une piqûre.  Mais la bonne grande soeur avait eu le courage de protéger le petit frère.  Elle le prit dans ses bras et revint à la maison.  
Maman, on est de retour.  

Les parents furent étonnés de voir leurs enfants si tôt le matin.  Le brouillard était levé.
Pour les parents, deux heures à peine s'étaient écoulées, tandis que pour nos amis, l'aventure avait duré plus de vingt- quatre heures.  Les parents pensaient donc à juste titre que nos deux amis se trouvaient à l'école.  Ils hésitèrent à croire l'étrange histoire que Béatrice et François leur racontèrent.

Béatrice n'oublia jamais le maître des vents.  Depuis ce jour- là, quand elle observe les nuages qui passent dans le ciel, elle pense à cet homme étrange, mystérieux et l'imagine dans sa maison bizarre au milieu des nombreux coffres.

Elle ne l'a jamais revu, mais elle n'a plus osé le rappeler non plus.