Béatrice et François
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Les deux aiguilles

Depuis une demi-heure, Béatrice était seule à la maison, avec son petit frère Nicolas, un bébé de un an. Maman avait dû partir en urgence et papa n'était pas encore revenu du travail.
-Tu es une grande fille, avait dit maman. Tu sais t'occuper de ton petit frère, s'il se réveille. Je te fais confiance.
Pour le moment il dormait. Béatrice terminait ses devoirs en silence.
Depuis quelques instants, elle entendait une petite musique, au loin, mais qui se rapprochait.
Toi aussi, d'ailleurs, tu as déjà entendu ce genre de musique. Cela vient d'une boîte fixée sur une petite charrette qu'un mendiant pousse et fait fonctionner en tournant une manivelle. Il passe parfois dans ta rue. Cela s'appelle un orgue de Barbarie.
        L'avenue était pleine de sonorité.
Béatrice laissa ses devoirs un instant, sortit de sa chambre, traversa le couloir et ouvrit la fenêtre de celle de ses parents. Elle donne sur la rue. Elle aperçut un homme qui passait en tournant à la manivelle.
Puis elle vit une fillette de sept ou huit ans, comme elle, exactement.
Béatrice l'observa et se sentit très triste. La petite fille était plutôt maigre. Elle portait une courte robe blanche fort sale. Elle avait aux pieds des pantoufles de gymnastique crasseuses et trouées. Ses longs cheveux bruns clairs étaient négligés. Pourtant, elle était jolie.
Soudain, la petite fille leva les yeux et croisa le regard de notre amie.
Béatrice, fine et fort sensible, perçut que cette petite mendiante était triste et honteuse.
-Je ne voudrais jamais devoir mendier ainsi de porte en porte, songea notre amie.
Quittant son poste d'observation, elle se précipita dans sa chambre. Elle n'a pas d'argent et ne sait pas très bien où maman met le sien.
Elle regarda ses poupées. Elle en choisit une bien jolie, la prit, descendit les escaliers le plus vite qu'elle put et poussa la porte d'entrée. Elle glissa le verrou pour l'empêcher de se refermer derrière elle, et ne pas se retrouver dans la rue, avec Nicolas tout seul dans la maison.
Elle courut jusqu'au milieu de l'artère. Elle vit la petite fille et lui fit signe.
La petite mendiante revint sur ses pas, pensant sans doute recevoir une pièce de monnaie.
Béatrice la regarda. Son visage était un peu sale. Elle avait transpiré. Des longs cheveux collaient sur   
son front et ses joues. Elle avait l'air fatiguée. Sans doute qu'elle marchait dans les rues depuis très tôt ce matin. Notre amie lui donna sa poupée. La fillette la regarda, étonnée, puis en mettant sa main sur sa poitrine, elle murmura:
-Moi?
Elle ne parlait pas le français, sauf quelques mots qu'on lui avait appris.
-Oui, c'est pour toi, fit Béatrice en souriant.
       La petite fille caressa les cheveux de la poupée. Je crois qu'elle n'en avait jamais vu une si belle. Les deux fillettes se regardèrent un moment. Deux mondes bien différents se rencontraient.
La petite mendiante fouilla dans la poche de sa robe sale et en sortit une toute petite poupée de chiffon. Elle était cousue dans de la jute. Elle avait une tête sur laquelle on avait crayonné une bouche, un nez, des yeux, avec un marqueur noir. Deux petits bras et deux petites jambes, en chiffon eux aussi, sans mains ni pieds, sortaient d'une robe rouge aussi déchirée et sale que celle de la fillette.
-Pour toi.
Béatrice prit la poupée en main.
-Tu n'es pas obligée.
-Pour toi, répéta la fillette.
Notre amie perçut et comprit que la petite fille voulait aussi lui donner quelque chose. Alors, elle garda la poupée contre son t-shirt, contre son coeur.
L'autre courut vers l'homme qui poussait la boîte à musique. De nouveau, elle alla tendre la main aux portes des maisons, et devant les jardins.
Béatrice revint chez elle et referma la porte. Elle avait les larmes aux yeux.
-Moi, j'ai tout ce que je désire, soupira notre amie. Une belle maison, un gentil papa, une maman attentive. J'ai à manger comme je veux. J'ai des habits bien propres, et quand je me salis, ce n'est pas grave. Elle, elle n'a rien du tout. Ce n'est pas juste!
Elle reprit sagement ses devoirs et sa maman revint. Quelques instants plus tard, ce fut François, son copain qui arriva. Il habite un peu plus loin dans la même rue. Il a sept ans et demi comme elle. Ils sont dans la même classe de la même école. Notre amie le fit monter dans sa chambre.
Béatrice lui demanda s'il avait entendu la musique tantôt. Le garçon fit signe que oui. Notre amie insista, lui demandant s'il avait regardé dans la rue.
2  

Il répondit qu'il n'avait pas écouté longtemps, que sa maman lui avait donné une pièce de monnaie et qu'il était allé la donner à une petite fille. Il n'avait rien remarqué d'autre.
François aperçut la petite poupée de chiffon sur la table de Béatrice et se mit à la lancer en l'air, à la rattraper, la lancer de nouveau, puis la reprendre, comme une balle.
-Arrête, s'écria Béatrice, tu vas l'abîmer.
-Ce n'est pas une très jolie poupée. C'est ta dernière acquisition? Que fais-tu avec cette horreur?
-La petite mendiante me l'a donnée. Je lui ai offert une poupée à moi car elle avait l'air si triste, si pauvre, si honteuse, surtout. Tu sais, moi, je n'aimerais pas être une mendiante. Tu t'imagines, François, si on devait tendre la main pour avoir des sous, pour avoir à manger... Je crois que je préférerais encore avoir faim.
-Je n'en sais rien, songea François qui était devenu sérieux, tout à coup.
Il relança encore une fois la poupée qui retomba dans sa main. Il poussa un petit cri et regarda son pouce. Une petite blessure saignait. De la jambe de la poupée, sortait une aiguille, une aiguille rouge.
-II y a une aiguille dans ta poupée. Je me suis fait mal.
-Tu veux que j'aille chercher du désinfectant? s'inquiéta Béatrice.
-Non, affirma François. Je ne suis pas une mauviette. Ce n'est rien.
Il suça son pouce à l'endroit de la plaie.
-Ça a un drôle de goût.
Il lécha encore un peu et le sang s'arrêta de couler. Il souffla deux ou trois fois bien fort et ce fut fini.
Ils jouèrent tous deux une heure, puis François retourna chez lui. Béatrice passa à table, c'était l'heure du souper avec Nicolas le bébé, papa et maman.
Pendant ce temps, la petite fille était revenue chez elle, assez loin de là, en dehors de la ville. Elle habite sur un terrain vague, boueux et qui ne sent pas bon, parce que tout près, les gens viennent vider leurs ordures dans une décharge à ciel ouvert.
Celui qui joue de l'orgue de barbarie lui passa la main dans les cheveux et lui remit un peu d'argent. Il ajouta « à demain». Il se retira dans sa roulotte au bout du champ.
La fillette fit quelques pas dans la boue. Elle parvint à une autre roulotte, une très pauvre caravane rouillée, pas belle du tout. Elle frappa à la porte et une vieille femme ouvrit. Elle entra.
3  
La vieille femme était sa grand-mère. Elle avait des cheveux tout blancs. Elle fit asseoir la petite et lui tendit un bol de soupe et un morceau de pain.
Soudain, la petite fille alla dans sa poche et en sortit la poupée que Béatrice lui avait donnée.
-Regarde, grand-mère, dit-elle dans cette langue que nous ne connaissons pas, regarde, une fille m'a donné sa poupée.
-Elle est généreuse, Shabana.
C'est le nom de notre petite mendiante.
-Oui, sourit Shabana. Comme elle était très gentille, je lui ai donné la mienne.
La vieille femme ouvrit de grands yeux. Elle parut atterrée.
-Tu lui as donné ta poupée, Shabana?
-Oui, grand-mère. Je ne pouvais pas?
-Non, Shanana, tu ne pouvais pas. As-tu oublié? Tu es pourtant une grande fille. Tu auras bientôt neuf ans. Tu sais très bien que ta poupée contient deux aiguilles.
-Je n'y ai plus pensé, s'inquiéta Shabana. C'est grave?
-Oui, c'est grave. Je vais t'expliquer. Mange ta soupe. Tu dois avoir faim. Tu n'as rien mangé depuis ce matin.
-Oui, j'ai très faim.
Shabana s'assit à une table branlante, prit une cuillère et mangea la soupe épaisse que sa grand-¬mère lui avait préparée.
-Tu te souviens de notre pays? Tu te rappelles notre village que nous avons quitté il y a bientôt un an?
-Oui, fit Shabana. Je me souviens.
-Quand tes parents sont morts dans l'accident, tu es venue habiter chez moi. Mais j'étais trop vieille pour travailler la terre et incapable de coudre comme autrefois pour gagner ma vie. Je suis très pauvre. Je ne pouvais pas te nourrir à ta faim, je ne pouvais pas t'acheter des habits. Alors, j'ai décidé de partir avec toi et Mirko. Nous avons suivi un long chemin, jusque dans ce pays, ici. Et comme je suis trop vieille pour travailler, c'est toi qui vas mendier avec notre ami qui fait la musique. Et il te donne une part de ce que vous gagnez.
-Je comprends, affirma Shabana.
-Mais lorsque nous avons quitté notre village, un vieil homme qui était mon ami et qui est un peu magicien et sorcier, a fabriqué deux aiguilles pour toi. Il les a cachées dans les jambes d'une poupée. Une bonne et une mauvaise. Une pour te soigner si tu es malade, et une pour blesser ceux qui te feraient du mal, et ainsi te protéger.
4  
La grand-mère se tut un instant.
-Imagine que la petite fille à qui tu as donné ta poupée se pique avec l'aiguille rouge. Ça va être épouvantable. Elle va se métamorphoser en un monstre abominable, une sorte de vampire assoiffé de sang. Elle peut même en mourir.
-Oh, mon Dieu, grand-mère, trembla Shabana. Mais alors, il faut la retrouver. Je veux lui expliquer et reprendre la poupée. Elle était gentille, cette petite fille. Je ne veux pas qu'il lui arrive du mal!
Shabana avait fini son repas.
-Viens, allons chez Mirko. Tâchons, avec lui, de retrouver cette maison où habite la fille qui t'a donné la jolie poupée.
-Ce sera facile, grand-mère. Elle avait une curieuse boîte aux lettres en forme de locomotive.
Pendant ce temps-là, Béatrice, ne sachant rien de cette malédiction, était allée se coucher et s'apprêtait à s'endormir.
François, lui, n'avait pas voulu souper. Il ne se sentait pas bien, et son pouce était de plus en plus rouge. Il pensait encore que cela s'arrangerait tout seul. Il n'en parla ni à son papa, ni à sa maman, ni à ses petites soeurs.
Après avoir pris son bain et s'être couché, ses parents vinrent l'embrasser et il s'endormit.
François se réveilla au milieu de la nuit. Il faisait presque tout noir dans la chambre. Il se sentait bizarre. Il avait mal de tête et avait envie de vomir. Il s'assit sur son lit. Il s'aperçut que ses bras et ses mains étaient devenus maigres comme un squelette. Sa peau avait bruni.
Il se leva, très inquiet. Sa tête tournait maintenant. Il fit deux pas et passa devant son armoire, une très grande, avec une porte-miroir, et vit deux yeux qui le regardaient fixement. Le garçon poussa un cri de terreur.
Une bête l'observait dans la nuit. Elle avait des yeux rouges. Elle se trouvait dans sa chambre.
François sentit son coeur battre la chamade. Il posa sa main sur sa poitrine. Il sentit ses côtes, sa peau et ses os. Il était devenu squelettique.
Soudain, les yeux qui le regardaient encore bougèrent légèrement. François poussa un nouveau petit cri de terreur.
Il sentit aussi quelque chose lui chatouiller le dos. Il se retourna, mais il n'y avait personne derrière lui.
Le garçon transpirait de peur. Il se tourna vers le miroir. Les yeux rouges le fixaient obstinément en silence. Notre ami cligna des yeux puis les ouvrit. Les yeux rouges étaient toujours là. Il bougea la tête, Les yeux se déplacèrent en même temps que lui.
5  
Ainsi, notre ami comprit que les yeux rouges étaient les siens. Il n'était plus François, il était devenu une bête monstrueuse.
Il sentit de nouveau quelque chose lui toucher le dos. Il cria de peur. C'étaient deux ailes, deux immenses et horribles ailes de plus d'un mètre de long chacune. Elles avaient poussé sur ses omoplates et s'agitaient. François comprit qu'il se métamorphosait en une chauve-souris vampire.
Terrorisé, effaré, incapable de prononcer un mot, voulant bouger les bras, il agita les ailes et se sentit soulevé au-dessus du lit. Il atterrit sur le tapis, près de la table. Puis, d'un bond, il fut sur l'appui de fenêtre. Un nouveau saut le propulsa dans l'arbre, au centre du jardin. Il se posa en douceur sur les branches les plus hautes.
Dès cet instant, le garçon n'eut plus qu'une idée, Béatrice. Tout avait commencé chez elle.
Il passa par-dessus le toit de la maison et se reçut sur un des arbres de la rue. Volant par bonds de place en place, il arriva en vue de la maison de son amie. Un passant dans la nuit, il était près de minuit, s'encourut en entendant les claquements d'ailes du monstre.
François se posa sur l'appui de fenêtre de la fillette. Il l'observa dans son lit. Elle était très belle en dormant. Sa queue de cheval était défaite. Un rayon de lune éclairait son visage. Ses yeux étaient clos. Sa main gauche serrait une peluche. Il la trouva très jolie dans son pyjama rouge.
Tandis que François la regardait, Béatrice bougea, sentant sans doute une présence. Elle ouvrit des grands yeux et poussa un cri de terreur.
-C'est quoi? Papa, maman, j'ai peur, au secours!
Elle bondit de l'autre côté du lit et observa l'animal étrange que la nuit pâle découpait à sa fenêtre.
Le garçon parla, mais sa voix était rauque, comme cassée.
-C'est moi, François, ton ami.
-François, s'étonna Béatrice. C'est toi, tu me fais peur. C'est quoi ce déguisement?
-Ce n'est pas un déguisement. Je suis malade. Je suis devenu une chauve-souris. C'est à cause de l'aiguille rouge de ta poupée.
Béatrice, effrayée, recula et saisit la poignée de la porte. Elle s'apprêtait à sortir de la chambre en courant.
A ce moment-là, on sonna en bas, à l'entrée de la maison. La fillette entendit ses parents passer dans le couloir et descendre l'escalier. Ils ouvrirent.
6  
Elle se glissa furtivement jusqu'au palier du haut et s'accrochant à la rampe, elle regarda en bas avec discrétion. Elle fait toujours cela le soir quand elle entend quelqu'un sonner car elle est très curieuse.
Elle vit un homme, une vieille femme et une fillette. Ils venaient de pénétrer dans le hall d'entrée. Elle reconnut la fillette. C'est celle à qui elle avait donné sa poupée. La petite mendiante aux longs cheveux. Elle avait la même robe sale et ses pieds nus dans ses sandales de gym trouées.
Elle entendit l'homme, Mirko, parler à son papa.
-Votre fille est en danger. La petite de cette dame lui a donné une poupée, cet après-midi, car la vôtre s'est montrée si généreuse avec elle. Mais Shabana a oublié qu'elle contient une aiguille très dangereuse. Si elle se blesse avec, elle pourrait devenir une sorte de bête monstrueuse et en mourir. Nous sommes venus pour éviter un malheur.
Papa se tourna vers l'escalier.
-Béatrice, Béatrice.
Elle se montra.
-Tu vas bien, ma chérie?
-Oui, papa, je vais bien, mais...
-Mais quoi ? s'inquiéta maman.
-François ne va pas bien du tout. Il est dans ma chambre...
-Que fait François dans ta chambre à une pareille heure?
-II est arrivé par la fenêtre. On dirait qu'il est devenu une chauve-souris. Il a des ailes affreuses, il est maigre, décharné, son visage a changé. Il est horrible, maman. J'ai peur.
Notre amie courut dans l'escalier et sauta dans les bras de sa mère en pleurant.
Papa, maman, la vieille dame et Shabana montèrent l'escalier avec Béatrice. Ils entrèrent dans la chambre et allumèrent.
François avait achevé sa transformation en un véritable monstre repoussant. Il était métamorphosé en une chauve-souris géante aux yeux rouges et aux ailes démesurées. Ses lèvres retroussées laissaient apparaître un rang de dents pointues.
La vieille femme demanda la poupée. Elle sortit l'aiguille verte de la jambe droite, puis écartant la chemise de pyjama du garçon, elle approcha la pointe de sa poitrine et y fit une série de petites piqûres. François recula vers le mur. La vieille femme marmonnait sans cesse.
-Ne bouge pas, ne bouge pas, ne bouge pas.
7
 
 
Elle dessina en pointillés une croix sur le torse du garçon. Puis, d'un geste brusque, elle enfonça l'aiguille au milieu du signe vers le coeur de François. Il poussa un cri. Ses parents, appelés en urgence, venaient d'arriver. Ils regardaient, angoissés, leur fils qui se débattait.
La vieille femme ôta l'aiguille. Un sang noir coula en jet, tandis que la bête redevenait un humain.
François s'éveilla comme d'un cauchemar. Il ne se rappelait de rien.
La vieille femme murmura:
-II est guéri.
Shabana reprit sa poupée et voulut rendre à Béatrice celle que notre amie lui avait donnée.
-Tu peux la garder. Dites-lui monsieur qu'elle peut l'avoir, c'est pour elle.
Shabana, émue, conserva la poupée de Béatrice. Elle fouilla au fond de sa robe et en sortit une grosse bille en bois. Elle la tendit à notre amie qui remercia.
-C'est une bille que le père de Shabana fabriquait pour les enfants du village, expliqua Mirko. Il la lui avait donnée quelques jours avant l'accident. C'est le dernier souvenir qu'elle gardait de lui.
Béatrice, émue à son tour, tenant la bille entre ses doigts, serra Shabana dans ses bras.
Elle ne l'a jamais revue, mais elle y pense souvent. Elle a toujours la bille. Et depuis, quand elle voit un enfant qui mendie, elle a toujours du chagrin.
On ne devrait jamais exploiter des enfants pour mendier.