Caroline & Rivière d'étoiles
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Cisco la maudite

     -Caroline ! Regarde, le pont est cassé !

-Mon Dieu, comment allons-nous traverser ? Surtout avec nos chevaux...

Rivière d'Etoiles et son amie avaient quitté à l'aube la ville de Blanding où elles habitent depuis quelques mois. Elles voulaient profiter de ce dernier jour de vacances. Quoi de mieux qu'une belle randonnée à cheval en remontant le fleuve Colorado ?

Depuis tôt ce matin elles suivaient une piste qui longe le large cours d'eau, admirant tour à tour les hautes falaises rouges de l'imposant canyon, le fil parfois tourmenté de l'eau, et les montagnes lointaines qui pointaient leurs cimes vers le ciel bleu.

Elles s'arrêtèrent à deux reprises pour prendre un bain rafraîchissant dans ces rares affluents dont l'eau claire les attirait. Elles continuèrent ensuite leur ballade, le jean trempé pour l'une, la salopette dégoulinante pour l'autre et les t-shirts mouillés mais au frais pour une heure, sous la chaleur torride de la vallée.

Elles firent même un léger détour à midi et suivirent un sentier, pour aller pique-niquer sous une des plus grandes arches naturelles du pays.

A présent il leur restait à traverser le fleuve puis emprunter l'ancienne route de terre et de sable tracée par les caravanes de pionniers pour revenir chez elles.

Mais, mauvaise surprise, le vieux pont suspendu formé de câbles et de bois, monument historique aujourd'hui interdit aux voitures, avait brûlé. Il ne restait que quelques poutres de chaque côté et deux câbles, allant d'une rive à l'autre en passant au-dessus des eaux jaunes, difficiles à franchir, du fleuve Colorado.


Les deux amies descendirent de cheval et explorèrent la rive boueuse.

-On peut faire demi-tour et retourner par où on est venues, dit Caroline, mais on n'arrivera à Blanding que demain matin...

-On pourrait franchir le fleuve à la nage, mais le courant risque de nous emporter bien loin, enchaîna Rivière d'Etoiles.

-Et nos chevaux ne passeront pas. On ne peut pas leur faire courir ce risque.

Plus haut, le long de la piste qui à cet endroit quittait la rive pour escalader la colline, les deux filles remarquèrent un vieux poteau indicateur. Les lettres, à demi effacées par le temps indiquaient : « Cisco 4 Miles ».

-Cela fait six kilomètres, calcula Caroline. On téléphonera de là-bas et on demandera aux parents de venir nous chercher.

-D'accord, fit Rivière d'Etoiles. Allons-y. On y parviendra juste avant la nuit.


Le soleil allait bientôt toucher l'horizon. Les deux amies dépassèrent une grange désaffectée dont les portes grandes ouvertes invitaient le vent à tourbillonner dans la poussière et les brins de paille.

C'était bel et bien une ville fantôme.

Elles s'approchèrent de la rue principale, poussiéreuse, bordées d'immeubles délabrés.

Elles passèrent devant les premières maisons. Toutes parurent à l'abandon. Portes défoncées ou inexistantes, vitres cassées, murs tagués. Quelques volets grinçaient dans le vent.

Ajoutant au sinistre de leur découverte, elles entendirent un son tantôt aigu tantôt grave, mais régulier, désagréable.

Tournant la bride de leurs chevaux, elles allèrent voir. Un ancien derrick se dressait là, dont le moulin à vent déchiqueté provoquait l'horrible bruit. L'eau pompée par l'appareil formait une grande mare claire.

Les deux amies en profitèrent pour remplir leurs gourdes presque vides pendant que leurs chevaux buvaient tout leur saoul.

-Il n'y a personne à Cisco, murmura Caroline.

-C'est un vrai village fantôme, renchérit Rivière d'Etoiles. Et on va devoir y passer la nuit. Cela me fait peur à l'avance.


-Si au moins on pouvait trouver quelque chose à manger, reprit Caroline. Je suis affamée.

-Là bas, peut-être, indiqua son amie en montrant un magasin. Trois voitures sont garées juste devant.

Les filles poussèrent leurs chevaux vers la boutique, une sorte de supérette qui vend tout.

-Je n'ai pas d'argent, dit Caroline, mais quand nos parents viendront nous chercher, ils règleront la note.

-Pas besoin d'argent, fit Rivière d'Etoiles. Regarde.

En s'approchant, l'assemblage de vieilles bicoques à demi écroulées prit un aspect sinistre.

La porte du magasin était barricadée. Derrière la vitre sale, on apercevait des caisses éventrées, des bouteilles vides, des cartons à moitié rongés par le temps et sans doute par des rats, le tout couvert de poussière et de toiles d'araignées.

Déçues, les deux amies firent demi-tour. Observant mieux les trois voitures qui leur avaient donné quelque espoir, elles s'aperçurent qu'elles étaient rouillées, et n'avaient plus ni pneus ni vitres.


-Retournons à l'entrée du village, proposa Caroline. Tu te souviens ? La première maison paraissait en moins mauvais état. Elle avait encore une porte et quelques vitres pas cassées. On pourra y passer la nuit.

-Oui, mais allons d'abord mettre nos chevaux dans cette grange qu'on a vue le long de la route en arrivant. Je crois qu'ils y seront en sécurité.

Les fillettes bouchonnèrent leurs montures, puis les casèrent dans d'anciennes stalles datant de l'époque de gloire de la bourgade.

Nos amies entendirent le grondement d'un train. Il passa sans s'arrêter.

Autrefois, Cisco pouvait se vanter de posséder une gare. Les convois qui traversent le pays d'Est en Ouest et vice versa s'y arrêtaient. Le village vivait au rythme de ses saloons, ses magasins, ses hôtels florissants.

Puis on décida en haut lieu de déplacer l'arrêt de deux cents kilomètres plus à l'ouest. Et Cisco, qui dépendait des trains et des voyageurs, mourut lentement.


Le soleil venait de disparaître à l'horizon.

Retournant vers la maison qu'elles avaient repérée en venant, les fillettes passèrent près d'une fosse creusée dans la terre brune. Profonde d'un mètre, elle mesurait quatre mètres sur deux. Quelque chose d'étrange et d'un peu angoissant émanait de cet endroit.

Curieuses, elles s'en approchèrent et poussèrent un cri. Il y avait là cinq corps, les vêtements en lambeaux, les chairs à moitié dévorées par les coyotes, les rats et les corbeaux.

La sépulture ne portait aucune inscription.

Un des morts avait la tête tournée vers le sol, alors que le reste de son corps, torse, bras, jambes et pieds étaient, eux, orientés vers le ciel.

-Quelle horreur, murmura Rivière d'Etoiles. Ces morts ne sont même pas recouverts.

-Et celui-là a le cou tordu, ajouta Caroline. Pauvre homme. Il me fait pitié, ainsi tordu pour toujours. Je vais remettre sa tête en place.

-Ne fais pas cela, cria son amie.

Mais l'autre fillette, audacieuse, intrépide, on le sait, sauta dans la fosse. Elle empoigna la tête et la retourna. Elle poussa un nouveau cri. Les yeux n'étaient plus que des trous noirs.

Puis elle se hissa hors de la fosse.

-Comme ça, dit-elle, il repose confortable pour l'éternité.


-Je ne suis pas certaine que ton geste était une bonne idée, fit remarquer Rivière d'Etoiles.

-Pourquoi ?

-Mon grand-père m'a raconté une histoire à ce sujet. Lorsqu'on enterre un sorcier, il faut le placer la tête tournée vers le sol, sinon il se relève les nuits de pleine lune et revient hanter la tribu sous la forme d'un mort-vivant.

Caroline observa son amie, sans rien dire. Puis elle regarda autour d'elle, pas trop rassurée.

Elle ne croit pas aux histoires de revenants, mais Cisco, le village abandonné, Cisco la ville maudite, l'entourait, avec ses maisons en ruine et leurs volets arrachés ou claquant au vent, le grincement de la vieille roue du derrick, les ruelles en terre désertes et noires, trop silencieuses, sinistre à souhait.

La pleine lune apparut au-dessus des collines, éclairant le désert de sa lumière bleutée. La fillette frissonna.


Les deux amies entrèrent dans la maison repérée en passant devant, tantôt. La bicoque était en planches. Le sol, éventré à certains endroits, laissait voir la terre noire sous les poutres brisées. Une odeur de moisi imprégnait le lieu, malgré les fenêtres sans vitres qui laissaient passer le vent.

Un canapé au tissu sale et déchiré trônait au milieu de la pièce.

-Il n'y a place que pour une d'entre nous, calcula Rivière d'Etoiles.

-Tu peux l'avoir, proposa Caroline. Je dormirai par terre. Ce ne sera pas la première fois.

-Les enfants indiens sont entraînés dès leur plus jeune âge à dormir à la dure ou à la belle étoile. Tu peux garder le divan, claironna Rivière d'Etoiles.

-Je crois qu'on va finir par dormir toutes les deux sur le sol... Mais, chut !


-Scritch, scritch, scritch...

-Tu entends ?

Les deux amies perçurent un bruit de grattement. Cela venait de dehors, sous la fenêtre arrière, contre une planche du mur de la maison où elles se trouvaient.

- Scritch, scritch, scritch...

-C'est peut-être le mort-vivant qui cherche à entrer, murmura Caroline, avec un petit sourire moqueur.

-Ne dis pas cela, marmonna l'autre fillette. Il ne faut pas plaisanter avec ces choses- là.

Elle pencha la tête par la fenêtre et vit un petit chat. Elle le saisit avec douceur et tendresse et revint vers le divan en le caressant.

-Tu peux te vanter de nous avoir fait peur, toi, dit-elle.

Les deux amies s'étendirent sur le sol, le chat trônait sur le canapé. Elles écoutaient le silence déchiré parfois de grincements, de craquements, de sifflements.


Un aboiement de chien, au loin, suivi d'un long hurlement de coyote perça la nuit.

-Tu entends, Caroline ?

-Oui, mais quelque chose d'autre m'inquiète.

-Quoi cela ?

-On dirait une odeur de brûlé. Tu ne sens rien ?

Elle s'assit et inspira en tournant la tête dans toutes les directions.

-Tu as raison, et on dirait que cela vient d'un feu, à l'entrée du village.

-La grange! nos chevaux ! lança Rivière d'Etoiles.

Les deux fillettes bondirent hors de la maison. Une lueur jaune, flamboyante, attira aussitôt leur attention. Une maison, située à côté des stalles, était en flammes.


Nos amies coururent jusqu'à l'écurie. Des fumées, venue des flammes de la maison voisine commençaient à l'envahir. Le feu se propageait vite.

Elles entrèrent en coup de vent dans l'ancienne étable et libérèrent leurs chevaux. Les pauvres bêtes piaffaient leur angoisse à coups de sabots. Elles les firent sortir en les flattant et en leur parlant avec douceur.

-Je me demande qui a allumé ce feu, dit Rivière d'Etoiles, une fois arrivée dehors.

-Moi aussi, je me pose la question. Je crois que nous ne sommes pas seules dans Cisco la maudite...

Elles montèrent sur leurs chevaux et s'éloignèrent du brasier, qui à présent, atteingnait la grange.


Les fillettes passèrent devant la maison où elles venaient de s'arrêter un moment. Elles suivaient la ruelle principale de la ville, sans trop savoir où aller. Elles arrivèrent près du rail. La voie de chemin de fer se perdait dans la nuit.

Se retournant parfois, pour vérifier que personne ne les suivait, elles remarquèrent des ombres qui se déplaçaient et semblaient venir vers elles.

Une bande de coyotes apparut, deux cents mètres derrière elles. Leurs yeux luisaient dans la nuit, reflétant les lueurs de la lune.

Mais plus inquiétant, un cavalier menait la horde.

Passant près de la fosse où Caroline avait tourné la tête du mort, elles ne virent plus que quatre cadavres pourrissants. Le cinquième, le sorcier, sans doute changé en mort vivant, monté sur un cheval, poursuivait les fillettes, excitant les coyotes à mordre, à tuer, à dévorer.

Hurlant de peur, elles poussèrent leurs montures au galop, suivant la piste en terre le long de la voie ferrée.

Malgré tous leurs efforts, la horde maudite gagnait du terrain. Les deux filles entendaient les aboiements derrière elles.


Trois lumières percèrent la nuit au loin. Un train approchait. Un de ces grands trains de marchandises qui traversent le pays.

Toujours poursuivies par la horde de coyotes enragés et leur maître, le sorcier mort-vivant, Caroline et Rivière d'Etoiles guidèrent leurs montures le long de la voie.

Quand la puissante locomotive arriva à leur niveau, elles firent des signes désespérés au conducteur. L'homme les écouta brièvement par la fenêtre ouverte de sa machine, puis freina son convoi et l'immobilisa.

Les coyotes et leur meneur s'arrêtèrent à quelque distance.

Caroline et Rivière d'Etoiles racontèrent leur aventure en détail au machiniste.

L'homme les aida à faire monter leurs chevaux dans un wagon vide, puis il les prit dans sa cabine de pilotage à l'avant. Il remit son train en route.

-Je m'arrête à Toroweap, dit-il. Nous y arriverons dans deux heures. Vous téléphonerez à vos parents et vous retournerez chez vous.

Puis il ajouta :

-Et n'oubliez jamais. Il ne faut pas aller à Cisco la maudite, surtout les nuits de pleine lune...