Caroline & Rivière d'étoiles
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La vallee de feu

     -Rivière d'Etoiles, il est encore temps de dire non, de refuser.

Le grand-père de notre amie venait de prononcer ces mots. Il ajouta, en regardant au loin :

-Traverser cette vallée de feu est une folie. Tu as dix ans. Je te sais très courageuse. Tu n'as rien à prouver. J'ai été fou de te proposer ce défi.

-Grand-père, répondit la fillette, je veux sauver ton honneur et celui de notre famille. Et puis, je ne subirai pas seule cette épreuve. Caroline, ma meilleure amie, m'accompagne.

-Vous vous apprêtez à affronter la mort et par ma faute, avoua le vieil homme.


Tout commença un soir, bien tard, dans un cabaret de la ville de Blanding où nos amies habitent. Le grand-père de Rivière d'Etoiles, un ancien sachem, déjà un peu ivre, y rencontrait un ami, responsable d'une autre tribu, et aussi éméché que lui.

Leur conversation dériva sur le courage, l'endurance, la volonté des enfants d'aujourd'hui.

-Les garçons et les filles d'autrefois étaient bien plus courageux que ceux de maintenant, affirmait l'autre vieil homme. Les gamins d'aujourd'hui sont juste bons à regarder la télévision ou à jouer à leurs jeux électroniques.

-Pas d'accord, répondit le grand-père de notre amie. Nos enfants et petits-enfants sont aussi courageux que ceux des temps anciens. Ils ont seulement moins souvent l'occasion de montrer leur bravoure.

-Je me souviens, reprit l'autre, qu'à l'âge de dix ans, celui de mon petit-fils actuellement, j'ai traversé la vallée de feu en emportant juste une gourde d'eau et deux galettes de maïs. Aucun enfant d'aujourd'hui n'est capable de réussir cela.

-Tu parles pour ton petit-fils, mais ma petite-fille, elle, le pourrait. Je connais son endurance.

-Tu crois cela, mais détrompe-toi. Rien que de lui en parler, elle va pousser des cris et te traiter de vieux fou.

-Ton petit-fils est sans doute trop froussard pour tenter l'aventure. Mais ma Rivière d'Etoiles, ne tremble jamais devant une épreuve.

-Je n'en crois rien, affirma l'autre. Elle marchera trois pas et se mettra à pleurer en disant qu'il fait trop chaud.

-Chiche !

-Eh bien, oui, chiche !


Et voilà comment et pourquoi, ce matin, Caroline et son amie se trouvaient à l'entrée de la vallée de feu, avec un sac à dos contenant deux galettes de maïs et deux litres d'eau pour chacune.

A cinq cents mètres de là, on apercevait l'autre ancien chef indien, donnant ses derniers conseils à son petit-fils et à un copain de celui-ci, qui acceptait de l'accompagner dans l'épreuve.   

-Vous allez descendre dans ce canyon et le suivre. Il vous mènera au pied des collines que vous apercevez, là-bas, à l'horizon. Mais méfiez-vous, la chaleur et surtout la réverbération faussent les distances. Vous n'atteindrez l'autre côté de la vallée que demain après-midi. Epargnez votre eau.

-Où passerons-nous la nuit ?

-Vous chercherez une grotte. On en trouve partout. Bonne chance!

Les deux fillettes suivirent un sentier abrupt et mal tracé qui menait au fond du précipice. Quand elles se retournèrent, un peu plus tard, elles ne virent plus le grand-père de Rivière d'Etoiles. Les rochers dressés comme des falaises autour d'elles, le cachaient.

Elles regrettaient que les garçons aient refusé de marcher avec elles. Il ne s'agissait pourtant pas d'une course de vitesse, mais d'une épreuve d'endurance. Et à quatre, elle aurait paru sans doute moins éprouvante. Mais ils voulaient aller de leur côté et suivre une vallée voisine, et surtout, rejetaient la compagnie des filles.


Huit heures du matin. La chaleur était déjà étouffante.

Les deux amies marchaient en silence suivant le cours d'un torrent desséché qui ne laissait que pierre et sable brûlant sous leurs pieds. Aucune brise ne pénétrait dans cette vallée encaissée.

Les heures passaient et le soleil, presqu'à la verticale maintenant, effaçait les dernières ombres. Ici et là, un arbre au tronc tordu et sec tendait ses branches mortes vers le ciel trop bleu.

Elles aperçurent un lézard couché dans une fente de rocher. Il se sauva à leur passage et disparut.

Après un coude, la vallée se divisa en deux. Le canyon principal se prolongeait à droite. Elles le suivirent après un instant d'hésitation.


Midi. Les deux copines repérèrent l'entrée d'une petite grotte. Elles s'y assirent à l'ombre et burent pour la première fois.

Puis elles se remirent en route dans un silence impressionnant. Et toujours pas un atome de vent pour rafraîchir la fournaise.

Elles calculaient de rationner leur eau chacune et d'attendre pour boire d'atteindre la limite de leur soif. Et en aucun cas, il ne fallait entamer leur deuxième gourde, qu'elles réservaient pour demain.

Elles avaient mesuré, la veille du départ, que deux gourdes d'un litre égalait deux fois quarante-neuf gorgées. Donc, quarante-neuf gorgées pour chacune le premier jour, quarante-neuf autres le lendemain. Elles voulaient respecter le but qu'elles s'étaient fixé.


Le soir arriva. Les ombres s'allongeaient, sans toutefois apporter la fraîcheur espérée. Le soleil disparut derrière les parois verticales de leur canyon. Il fallait trouver un endroit pour passer la nuit.

Rivière d'Etoiles aperçut l'entrée d'une grotte située en haut d'un amoncellement de roches croulantes. Ce ne leur parut pas trop difficile à escalader pour l'atteindre. Et là-haut, elles sentiraient sans doute un peu plus d'air.

Elles quittèrent le fond de leur vallée et  parvinrent sans problème à l'entrée de leur refuge.

Assises à l'ombre, elles mangèrent leurs deux galettes de maïs chacune et burent le fond de leur première gourde, laissant l'autre bien pleine pour la journée de demain.

Puis elles se couchèrent sur le sable et s'endormirent épuisées, en regardant le ciel étoilé.


Les deux garçons venaient de les apercevoir tandis qu'elles escaladaient l'escarpement de rochers.

Ils n'avaient presque plus d'eau. Il leur restait un fond dans leur deuxième gourde. La première était vide depuis longtemps.

-Elles en ont peut-être encore, murmura le petit-fils du chef indien.

-Et tu penses à quoi ? réagit l'autre.

-Il fait noir. Montons là-haut. Elles ne nous verront pas. Elles dorment sans doute.

-Tu veux leur en voler? Ne fais pas cela...

Ils escaladèrent les rochers, silencieux comme des serpents. La lune, presque pleine, se leva derrière eux. Le désert s'éclaira de lumière bleue.

Ils s'arrêtèrent à l'entrée de la grotte. Les deux filles dormaient l'une près de l'autre sur le sable, pieds nus, leurs sacs à dos posés contre la paroi en pierre, à côté d'elles.

Le petit-fils du chef Indien les ouvrit sans bruit et en sortit les deux fois deux gourdes.

-Celles-ci sont vides, mais les deux autres sont pleines, souffla le garçon. On transvase leur eau dans les nôtres.

-Tu es fou, chuchota le copain. Tu les condamnes à mourir de soif demain dans ce désert infernal.

-Tant pis pour elles. Ces gamines n'avaient qu'à rester chez elles.

-Ne fais pas cela, répéta son copain. Arrangeons-nous avec elles au lever du soleil pour partager.

-Je ne mendie pas, reprit le premier. Et surtout pas à des filles.

Il sortit ses gourdes de son sac et les ouvrit. Puis il dévissa le bouchon de celles de Caroline et Rivière d'Etoiles. Il versa le contenu dans les siennes, puis les reboucha les quatres. Il remit celles des filles, vides, dans leurs sacs.

Les deux garçons redescendirent sans bruit dans le canyon et s'éloignèrent dans la nuit. Plus loin, ils trouvèrent une faille dans la falaise. Ils s'y couchèrent dans le sable, après avoir bu un peu.


Rivière d'Etoiles s'éveilla la première. Le ciel dorait l'horizon. Le soleil n'allait pas tarder à se lever. Son amie bougea.

-Allons-y tant qu'il fait un peu frais, dit-elle. Ce sera toujours cela de pris sur la chaleur qui nous attend.

-J'ai hâte d'être arrivée, avoua Caroline. Buvons une gorgée et mettons-nous en route.

La fillette ouvrit son sac à dos et en sortit les gourdes. Elle s'étonna de les trouver bien légères. Elle dévissa les bouchons et reçut une dernière goutte au creux de sa main.

-Vides, dit-elle.

Aucune des deux amies ne soupçonnait l'autre d'avoir bu secrètement dans la nuit. Elles regardèrent autour d'elles, scrutant l'horizon.

-Un animal est venu prendre notre eau, dit Caroline.

-Tu connais un animal qui ouvre un sac à dos, dévisse un bouchon et le revisse après avoir bu, toi ? Celui qui nous a fait cela est pire qu'un animal. C'est un humain.

-Mais personne ne passe dans ce désert!

-Si, reprit son amie. Les deux garçons. Cela ne peut être qu'eux. Ils nous condamnent à mort. Une mort effroyable. Ils nous condamnent à mourir de soif dans la poussière de cette vallée de feu.

-Non, refusa Caroline. Marchons, marchons tant qu'on peut. On va s'en sortir.


Rivière d'Etoiles escalada un chaos de roches escarpées qui menait au sommet d'un talus tout proche de la grotte où elles venaient de passer la nuit. Elle s'y redressa et posant la main sur le front, en visière, à la manière des Indiens d'autrefois, elle scruta le paysage, observant les moindres creux et les couleurs changeantes, cherchant la présence de quelques plantes, même rabougries.

-Là, dit-elle tout à coup.

-Que vois-tu ?

-Là-bas. Ça nous éloigne un peu de notre but, mais là, on trouvera de l'eau.

Les deux filles se mirent en route.

Elles commencèrent par redescendre dans le canyon proche puis suivirent un embranchement vers la droite. Il se terminait en cul-de-sac étroit, une fissure qui laissait à peine le passage pour une d'entre elles à la fois. Elles s'y engagèrent, marchant l'une derrière l'autre.

Là stagnait un tank d'eau. Une crevasse profonde, toujours à l'abri du soleil, et qui garde de l'eau des semaines, parfois des mois après la pluie.

-Rivière d'Etoiles, dit Caroline, tu nous sauves la vie.

Elles commencèrent par boire, le plus qu'elles pouvaient. Ensuite, elles remplirent chacune leurs deux gourdes à ras bord. Puis elles se forcèrent à boire encore. Ensuite, elles se glissèrent dans l'eau, avec leurs habits. Agitée, elle devenait boueuse, mais qu'importe, elles marcheraient mouillées, puis humides pendant une heure. Et ce serait précieux.

Les deux amies sortirent de la fissure de roche, trempées des cheveux aux pieds, brunes de boue, mais rafraîchies.

Elles avancèrent sans toucher à leur provision d'eau jusque dans le milieu de l'après-midi.


Elles étaient proches du but à présent. Le lieu de rendez-vous apparaissait en point de mire à une heure de marche à peine.

Elles entendirent un cri. Un appel au secours. Cela provenait de la même vallée, celle qu'elles suivaient à présent, mais  derrière elles.

-Les garçons, murmura Caroline en s'arrêtant. On les devance. Mais on dirait qu'il leur arrive un malheur.

-Il faut aller voir, dit Rivière d'Etoiles. Personne d'autre ne traverse cette vallée de feu à part nous.

-Ils nous ont volé notre eau cette nuit, rappela son amie. On aurait pu en mourir si tu n'avais pas trouvé la crevasse où nous avons pu remplir nos gourdes, ce matin.

-Oui, mais il faut répondre à un appel au secours. Allons voir, insista Rivière d'Etoiles.

Elles firent demi-tour et revinrent en arrière.


Elles trouvèrent les deux garçons, l'un assis et l'autre allongé, contre la paroi rocheuse, dans une languette d'ombre, à l'angle de deux vallées, celle que les filles suivaient depuis le départ, et celle qu'eux avaient empruntée. Les vallées se rejoignaient à cet endroit.

-Que se passe-t-il ? demanda Caroline en s'approchant.

-Un serpent l'a mordu à la cheville, dit le petit-fils du chef de l'autre tribu.

Son copain, presqu'évanoui, brûlait de fièvre.

-Il faut qu'il boive, affirma Rivière d'Etoiles.

-On n'a plus d'eau.

-Nous en avons trouvé.

La fillette dévissa sa gourde encore presque pleine et humecta les lèvres du garçon.


Caroline s'approcha du petit-fils du chef Indien.

-Tu es venu voler notre eau cette nuit, ou c'est lui ?

Le garçon baissa les yeux.

-C'est moi. Lui ne voulait pas le faire.

Notre amie tendit le bras, la main bien ouverte, et le déplaçant avec toute la force de sa colère et de sa rage, donna au garçon une gifle magistrale qui le déséquilibra et le fit presque tomber à terre.

-Tu la mérites bien, dit-elle.

Le petit-fils du chef indien serra les poings, mais renonça à réagir.

-Tu vas le dire à mon père ?

-Je ne suis pas une moucharde, répondit Caroline.

Elle lui tourna le dos.

L'autre garçon ne pouvait plus marcher. Les trois enfants décidèrent de le porter à tour de rôle en croisant les bras pour faire une chaise improvisée.

Ils se mirent en route sans tarder. Le soleil brûlait.

Le petit groupe atteignit le point de rencontre trois heures plus tard. Les deux ancêtres les attendaient avec boissons et nourriture.


-Vous avez été fantastiques, félicita le grand-père de Rivière d'Etoiles.

-Bravo à tous quatre, renchérit l'autre.

Nos amies souriaient. Elles gardèrent secrète la fourberie du garçon. L'honneur de tous était sauf.


Moi je crois que les enfants d'aujourd'hui ont autant de courage et se débrouillent aussi bien que ceux d'autrefois, mais ils ont moins souvent l'occasion de le prouver.