Charlotte
Retour Imprimer

Charlotte

     Charlotte habite à la sortie du village avec ses dix frères et soeurs, cinq plus grands, cinq plus petits et ses parents. Leur maison ressemble à une simple chaumière. Ils sont très pauvres.

Notre Charlotte ne possède qu'un seul vêtement, une robe usée, délavée, et déchirée ici et là. Une vraie loque. A l'école, les autres enfants ne sont pas toujours gentils, hélas. Ils se moquent de notre amie. Ils scandent en l'entourant :

-Lolotte, elle a des loques. Lolotte, elle est idiote.

Quand elle entend cela, Charlotte sent des larmes couler sur ses joues. Cela lui fait de la peine. Ce n'est pas de sa faute, si ses parents sont pauvres, et qu'ils ne peuvent pas lui acheter des autres vêtements.

Parfois, même à la maison, ses frères ou ses soeurs l'appellent Lolotte eux aussi. Elle n'aime pas cela non plus.


Un jour que Charlotte était particulièrement triste, fâchée par les moqueries des autres, elle s'en alla vers la forêt, vêtue de sa vieille robe en loques et les pieds nus. Elle s'enfonça bien loin dans les bois. Elle pensait que personne ne l'aimait. Elle est pourtant si charmante avec son petit visage fin et ses longs cheveux roux.

Tout à coup, elle aperçut une girafe qui broutait entre deux arbres.

On ne voit pas souvent des girafes dans les bois. Normalement, elles vivent en Afrique, dans la savane. La girafe se tenait là, devant elle, très grande, à cause de son long cou. Notre amie s'approcha et lui demanda :

-Bonjour. Que fais-tu là?

-Bonjour, répondit la girafe. Je quitte les autres parce que je suis fâchée sur eux.

-Pourquoi es-tu fâchée sur eux? répéta Charlotte.

-Je suis en colère, parce que tout le monde dit que je suis trop grande avec mon long cou.

-Moi aussi, expliqua la fillette. Tout le monde se moque de moi à cause de ma vieille robe pleine de trous. Tu t'amuses bien dans le bois?

-Non, soupira la girafe. Je suis toute seule. Je m'ennuie.

-Alors, viens avec moi.

Charlotte marchait dans le bois. Derrière elle, il y avait la grande girafe.


Un peu plus loin, toujours dans la forêt, notre amie aperçut un éléphant. Elle eut un peu peur en le voyant, parce qu'il était très gros, vraiment énorme. Elle s'approcha pourtant et l'animal tourna la tête vers elle.

-Bonjour, petite fille.

-Bonjour éléphant. Que fais-tu là?

-Je quitte le troupeau.

-Pourquoi quittes tu ton troupeau?

-Parce qu'ils se moquent de moi. Ils disent que je suis trop gros. Ils ne sont pas gentils.Je ne veux plus rester avec eux.

-La girafe et moi, nous vivons la même chose! s'écria la fillette. Viens avec nous. Suis-nous.

Charlotte marchait dans le bois. Derrière elle, il y avait la grande girafe. Et après la grande girafe, venait le gros éléphant.


Après avoir parcouru un long sentier, Charlotte se sentit fatiguée. Elle s'assit contre un arbre. Elle vit une colonne de fourmis noires. Toutes allaient vers un grand sapin, sauf une, toute petite, qui avançait à contresens.

-Où vas-tu? fit la fillette

-Oh, n'importe où, soupira la fourmi. J'en ai marre. Je quitte la fourmilière.

-Pourquoi quittes-tu la fourmilière?

-Parce que tout le monde dit que je suis trop petite. Que je ne sers à rien. Alors, je m'en vais.

-Viens avec moi, proposa notre amie.

Charlotte marchait dans le bois. Et derrière elle, il y avait la grande girafe, puis le gros éléphant, et puis la petite fourmi.


Tout à coup, une pie survola les grands arbres. Elle tournait autour de la fillette. C'était une jolie pie noire, avec des petites plumes blanches et bleues sur les flancs. Notre amie la regarda planer un moment.

-Où vas-tu comme ça? On dirait que tu cherches ton chemin?

-Je ne cherche pas mon chemin, déclara la pie. Je traîne un peu n'importe où. Tout le monde me calomnie en affirmant que je suis une voleuse et je n'aime pas ça.

-Ah, s'étonna Charlotte. Pourquoi dit-on cela de toi?

-J'ai de bons yeux. Je vois très bien tout ce que les humains oublient sur le sol, depuis là-haut dans le ciel. Et quand j'aperçois une chose qui brille, je la ramasse. Je ne suis pas une voleuse. Toi, quand tu marches dans la forêt, si tu trouves une pièce de monnaie par exemple, tu la prends. Et pourtant personne ne te fait des reproches.

-Viens avec moi, offrit notre amie.

-D'accord, accepta la jolie pie. Je t'accompagne. Bonne idée.

Et Charlotte marchait dans le bois. Derrière elle, il y avait la grande girafe, puis le gros éléphant, puis la petite fourmi, et puis la jolie pie.


Ils arrivèrent à une clairière remplie de fleurs. Des centaines d'abeilles bourdonnaient de l'une à l'autre sous le soleil. Tout à coup, l'une d'entre elles se détacha du groupe. Elle s'approcha de la fillette et se mit à tourner autour d'eIle. Charlotte n'osa plus bouger.

-Je ne vais pas te piquer, promit l'abeille.

-Ah, trembla notre amie. J'avais peur.

L'abeille se posa sur l'épaule de Charlotte.

-Tu sais, raconta l'abeille, nous n'aimons pas la bagarre. Nous ne piquons que si l'on nous ennuie, pour nous défendre. Nous n'attaquons les gens que s'ils sont méchants avec nous. Quand une abeille passe près de toi, il ne faut pas bouger. Elle finit toujours par s'en aller.

-Ah, je comprends, murmura la fillette. Vous êtes nombreuses?

-Oh oui. Nous sommes mille.

-Mille abeilles dans la clairière?

-Oui, mille.

-Et après, vous irez où?

-Vers d'autres fleurs, soupira l'abeille. Il faut toujours butiner, c'est fatigant.

-Venez avec moi, dit notre amie. On est tous des bons amis.

Et Charlotte marchait dans le bois. Derrière elle, il y avait la grande girafe, puis le gros éléphant, puis la petite fourmi, puis la jolie pie et puis, suivaient les mille abeilles.


Charlotte s'arrêta. Elle venait d'apercevoir un château fort. Quatre belles tours, un haut donjon, des créneaux partout, des chemins de rondes et des douves, c'est-à-dire un espace rempli d'eau, tout autour.

La fillette observa les lieux en silence. Ses amis s'arrêtèrent près d'elle. La grande girafe, le gros éléphant, la petite fourmi, la jolie pie, et les mille abeilles.

-Ce château semble désert, soupçonna notre amie. Je n'y aperçois personne. Si j'étais plus grande, je pourrais regarder par-dessus le mur et je verrais à l'intérieur s'il y a quelqu'un.

-Attends, déclara la girafe. Moi, je suis grande.

La girafe allongea son cou tant qu'elle put, et observa par-dessus le mur d'enceinte. Le château fort paraissait inhabité.

-Quelle chance d'être grande, félicita la fillette. Grâce à ton long cou, tu as pu vérifier que personne n'habite ce château. Tu nous rends à tous un fameux service.

-Merci, se réjouit la girafe. A présent je suis heureuse d'être grande.

 

-Je voudrais bien entrer dans ce château, décida Charlotte tout haut. Malheureusement, les douves qui l'entourent ont l'air profondes et je ne nage pas fort bien.

-Cela ne fait rien, fit remarquer l'éléphant. Moi, je suis gros, très gros même. Je vais me mettre dans l'eau et vous passerez sur mon dos.

L'éléphant pénétra dans l'eau des douves. Notre amie et ses amis marchèrent sur son dos. Ils atteignirent la porte du château, sans se mouiller.

-Tu vois, sourit Charlotte, c'est génial que tu sois gros. Grâce à toi, nous avons tous pu passer à pied sec. Quelle chance!

-Tant mieux, pavoisa l'éléphant. Pour la première fois je suis content d'être gros.

 

Mais l'énorme porte du château était fermée. Notre amie se demanda comment elle allait pouvoir entrer.

Tous observaient cette porte monumentale: la grande girafe, le gros éléphant, la petite fourmi, la jolie pie, et les mille abeilles. Tout à coup, la fourmi s'écria:

-Je suis toute petite. Je vais me glisser dans la serrure et regarder son mécanisme avec soin. Puis je reviendrai t'expliquer comment manipuler la poignée pour pouvoir ouvrir.

La petite fourmi se faufila par le trou la serrure de la grande porte. Elle y observa minutieusement le mécanisme et revint.

-Voilà, lève la poignée deux fois vers le haut, et puis fais-la tourner vers la gauche.

Charlotte leva la poignée deux fois, puis lui fit faire un tour complet. L'énorme porte s'ouvrit.

-Tu vois, apprécia fillette. C'est génial d'être toute petite, grâce à toi nous pouvons entrer dans le château.

-Ça me fait plaisir, se réjouit la fourmi. Avec toi, je sers à quelque chose.


Charlotte pénétra dans la cour du bâtiment, avec la grande girafe, le gros éléphant, la petite fourmi, la jolie pie et les mille abeilles.

Quel merveilleux château! Il était équipé de très beaux meubles et de tapis moelleux. Chaque lustre contenait au moins cent lampes. L'étage comportait plus de dix chambres à coucher, et dans chacune se trouvaient de beaux grands lits. Toutes les armoires regorgeaient de luxueux vêtements.

Notre amie avait très envie d'habiter dans ce château. Elle songea qu'elle pourrait y faire venir ses parents, ses frères, ses soeurs. Ils ne seraient plus pauvres. Ils porteraient de beaux vêtements. On ne se moquerait plus d'eux. On ne ricanerait plus à l'école en criant: "Lolotte, elle a des loques, Lolotte, elle est idiote".

 

Sur l'une des tables du salon se trouvait un coffre en or. Hélas, la clé n'était pas dans la serrure.

-Attends, proposa la jolie pie. Je vais chercher et trouver cette clé, moi, avec ma bonne vue.

La pie s'envola par la fenêtre. Elle plana longtemps par-dessus les toits du château. Tout à coup, au pied d'une tour très sombre, presque noire, elle aperçut une clé en or. Elle la prit dans son bec et la ramena à la fillette.

-Tu vois, félicita Charlotte. C'est utile ton habitude de regarder partout et de ramasser ce qui brille. Grâce à toi, nous tenons la clef du coffre.

-Merci, apprécia la pie.

 

Charlotte introduisit la clé en or dans la serrure et ouvrit.

Elle regarda à l'intérieur du boîtier, en même temps que la grande girafe, le gros éléphant, la petite fourmi, la jolie pie et les mille abeilles. 

Il contenait une lettre pliée en quatre. Charlotte la déplia et lut tout haut.

-Bonjour! Soyez les bienvenus dans mon château. Vous pourrez y vivre aussi longtemps que vous voudrez. Mais faites attention, parce que des ennemis pourraient venir vous attaquer. Soyez mes amis, je vous aime déjà. Signé: le fantôme du château.

-Formidable, se réjouit la fillette. Je peux venir vivre ici. Je ne crains pas le fantôme, moi. Je ferai sa connaissance un jour, ou plutôt, une nuit.

 

Juste à ce moment-là, ils entendirent du bruit à l'extérieur au-delà des douves. Ils regardèrent par la fenêtre. Une centaine d'ennemis approchaient, armés d'arcs et de flèches. Ils s'apprêtaient à attaquer le château.

Charlotte eut très peur et ses amis aussi, mais les mille abeilles s'envolèrent et s'aventurèrent au-delà des douves. Elles s'approchèrent des soldats et les menacèrent de leurs aiguillons. Les ennemis, assaillis par les abeilles, hurlèrent de peur et s'encoururent très loin. Ils ne revinrent jamais.

-Formidable, applaudit notre amie. Merci les abeilles. Grâce à vous, nous allons pouvoir vire en paix. Vous avez dispersé tous nos ennemis. Ils n'oseront plus jamais revenir.

-Merci, bourdonnèrent les abeilles. Nous resterons toujours à tes côtés.


Charlotte sortit du château et courut à la pauvre chaumière où elle habitait auparavant. Elle appela son papa, sa maman, ses dix frères et soeurs. Elle les emmena vers leur nouvelle demeure.

Ainsi, aujourd'hui, notre amie vit dans le beau château fort, avec toute sa grande famille. Et plus jamais, personne n'ose lui dire: "Lolotte, elle a des loques. Lolotte elle est idiote".

Ce soir-là, avant de se coucher, Charlotte ouvrit la fenêtre de sa chambre et cria bonne nuit à la grande girafe. Elle s'endormait dans la cour du château. Au gros éléphant. Il était couché dans la cour lui aussi. À la petite fourmi. Elle se cachait dans un trou du mur près de la fenêtre de notre amie. À la jolie pie. Elle se trouvait tout en haut du donjon. Et aux mille abeilles. Rassemblées dans la haie en fleur, elles ne dormaient pas toutes.

Découvre vite la suite de cette histoire dans "Le fantôme".