Christine
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La Fillette au bois brûlé

 Mathieu passait quelques jours chez son amie Christine, au milieu de la forêt. Quel bonheur pour les deux enfants, que de parties de plaisir, de promenades, de baignades et de joie.
Souvent, pourtant, au moins le matin, ils travaillaient avec le papa de Christine. Je te rappelle que le père de notre amie est bûcheron. ll peine dur dans la forêt. Ils ne sont pas très riches chez elle, et, bien souvent, Christine, courageusement, aide son papa en chargeant les bûches dans une remorque ou en les alignant avec soin le long de la route afin de l'aider dans son travail. Elle le fait d'ailleurs bien volontiers car elle aime beaucoup son papa et adore ces moments où ils sont ensemble dans les bois.
Mathieu a dix ans, comme Christine, mais, lui, il habite à la ville.

Ce jour-là, il faisait très chaud. Ils avaient travaillé dur toute la matinée. Vers midi, le papa les libéra car la tâche avait bien avancé. Plutôt que de retourner à la maison, Christine proposa à son copain d'aller nager dans un lac aux eaux vertes et transparentes, situé pas trop loin, à une heure de marche. Ils se mirent en route tous les deux, bavardant tranquillement le long du sentier.
Ils arrivèrent à cet endroit ravissant, un beau lac aux eaux cristallines, entouré de sapins et de fleurs. Ils s'y baignèrent. L'eau n'était vraiment pas chaude, mais on finissait par s'y habituer en se poussant l'un l'autre, en s'éclaboussant avec de grands éclats de rires.
Ils nagèrent une bonne heure dans ce lac et en sortirent affamés. Ils se dirigèrent vers le sac à dos qu'ils avaient eu soin de poser sur la rive avec les t-shirt et les baskets qu'ils avaient ôtés. Ils avaient nagé en salopette pour l'un et en jean pour l'autre.
Ils mangèrent de grand appétit. Christine offrit même l'une de ses deux tartines à son copain Mathieu, qui semblait avoir si faim et qui avait bien vite avalé sa provision. Courageuse fillette. Le garçon hésita à accepter, mais finit par céder à la tentation, en remerciant son amie pour son cran et sa gentillesse avec un grand sourire et un bisou très tendre.

Après ce petit repas et avant de se mettre en route pour revenir vers la maison, ils voulurent aller observer de près quelque chose d'étrange qu'ils avaient aperçu en venant. Le tronc d'un sapin qui formait l'angle du bois avait une curieuse marque sur l'écorce, une marque noire où le bois était brûlé. Ça évoquait nettement la silhouette d'une fillette de quatre ou cinq ans. On devinait parfaitement le visage, le corps, les bras, la robe, les jambes, les pieds.
Christine se tourna vers son copain :
-J'ai vu cela dans un livre. C'est le signe d'une sorcière, dit-elle. Dans le temps, cela existait. Aujourd'hui, il n'y a plus de sorcières, enfin je ne crois pas.
-J'en suis pas trop sûr, ajouta Mathieu. Ma tante Rosa m'a un jour expliqué que lorsqu'elle était enfant, elle avait vu un signe pareil sur un tronc, près de son village. Même les hommes les plus forts n'auraient pas osé entrer dans une forêt où il y avait un tel symbole du mal. C'est horrible.
Un sentier, à peine ébauché, pénétrait dans ce bois de sapins dont beaucoup étaient morts car les troncs étaient envahis de lierre et de champignons. Christine ne se rappelait pas avoir mis les pieds à cet endroit.
Se donnant la main et poussés par une insatiable curiosité, les deux enfants suivirent la trace du chemin, évitant les ronces, les flaques d'eau, les orties. L'herbe était haute. Parfois un corbeau ou une pie ajoutaient par leur cri au sinistre et à l'horreur du lieu.

A quelques centaines de mètres du lac qu'ils venaient de quitter, le silence de ce bois se fit plus oppressant. Même les oiseaux se taisaient. Après avoir marché à peine quelques minutes donc, ils aperçurent sur leur droite une cabane en planches. Les murs étaient noircis. La maisonnette semblait abandonnée.
Ils s'approchèrent doucement mais non sans peur. Les coeurs battaient solidement dans leurs poitrines. Le toit de la cabane était couvert de mousse, de feuilles mortes et d'herbes. La masure n'était plus occupée depuis longtemps.
Le mur qu'ils longaient n'était percé d'aucune fenêtre. Toutes les planches et les poutres étaient couvertes d'un enduit brun sombre, étrange, proche du goudron. Ça dégageait une curieuse odeur piquante. Une vraie maison de sorcière.
Contournant la bâtisse entourée de ronces qui griffaient aux vêtements, ils remarquèrent une fenêtre sur la façade latérale, petite fenêtre de vingt sur trente centimètres, sale, couverte de poussières et de toiles d'araignée.
Le ciel n'était pas de leur côté. Il s'était lentement couvert de nuages noirs et les premières gouttes commencèrent à tomber. Mathieu écarta du revers de la main les toiles d'araignées et les poussières de la petite fenêtre. Ils observèrent l'intérieur de la cabane. Ils aperçurent un mobilier particulièrement sommaire. Une table vieillotte aux planches mal rabotées, deux chaises et un long banc. On distinguait une cheminée sur le mur opposé.
Tandis qu'ils regardaient, un éclair zébra le ciel. Un coup de tonnerre retentit près d'eux et la pluie se mit à tomber, forte, drue et mouillant de plus en plus. Elle les arrosa comme sous la douche.
Le jean du garçon, la vieille salopette de son amie étaient encore humides de la baignade. Mais avec la pluie, les t-shirts furent bien vite trempés. Les tresses de Christine, les cheveux de Mathieu dégoulinaient sur le visage. La température refroidit rapidement. Ils frissonnèrent. L'orage était violent mais nos amis étaient surtout impressionnés par leur découverte.
-On pourrait s'abriter dans la cabane, suggéra Mathieu. La porte est fermée par un cadenas qui n'a pas l'air bien solide. Ce serait aisé de l'enfoncer. Un coup de pied ou deux et ce sera fait. Le cadenas est rouillé. Il sautera facilement.
Trois coups d'épaule et ils entrèrent dans la cabane. Ils refermèrent la porte derrière eux.

Tout n'était que poussière, quelques toiles d'araignées et des moisissures dans les coins près du plafond. Une désagréable odeur de renfermé prenait aux narines. La pluie, qui tombait à torrent, crépitait sur le toit. Un peu de lumière, parfois, passait pendant les éclairs par les vitres sales.
Les deux enfants découvrirent un tas de bûches bien rangées, avec des petites branches, du papier et des allumettes. Christine, qui vit dans la forêt depuis qu'elle est petite, a appris à faire du feu. Elle en alluma un beau. La cheminée tirait bien. Cela les réchauffa. Ils tendirent les mains vers les flammes et s'assirent près des braises. En même temps, les flammes étaient une présence chaude et rassurante. Dehors, la tempête s'acharnait. On entendait le sifflement du vent et le gémissement des branches tordues par les bourrasques.
Grâce à la lumière du feu, ils remarquèrent dans un recoin bien sombre un petit espace, une remise ou une chambre à coucher. Là se trouvaient trois lits superposés. C'était étroit et les draps sales et usés ne payaient pas de mine.
-En cas de besoin, fit Mathieu, on pourra dormir ici la nuit et repartir demain.
-Ce sera sans manger, alors, avertit Christine. Nos sacs à dos sont vides.

Sur le lit du bas se trouvait une petite poupée en chiffon. Que faisait-elle là toute seule?
Mathieu grimpa à l'échelle en bois. Il ne vit rien sur le second lit, mais un cahier se trouvait sur l'oreiller poussiéreux du troisième. Il le prit et retourna s'asseoir près de son amie devant la cheminée. Christine tenait la petite poupée sur ses genoux.
Dehors, la pluie continuait. Elle était un rien moins forte. L'orage semblait s'éloigner. On entendait des bruits, des bruits inhabituels, étranges, surtout des craquements, des craquements de branches comme si quelqu'un rôdait autour de la cabane. Cela contribuait à créer une ambiance inquiétante.
Juste à ce moment les deux enfants entendirent un grincement, léger, derrière la porte d'entrée qu'ils avaient refermée derrière eux. Nos amis se regardèrent en silence. Leurs coeurs battaient au rythme de leur frayeur. Quelqu'un se trouvait là, derrière la porte, prêt à entrer.
Christine et Mathieu se redressèrent et regardèrent par la petite fenêtre. Les gouttes de pluie tombaient des arbres. Puis, ils s'approchèrent doucement de la porte. Ils l'ouvrirent d'un coup sec. Ils ne remarquèrent rien d'autres que des flaques d'eau entre les ronciers entourant la cabane. Les feuilles dansaient au vent.
Ils eurent pourtant cette désagréable impression d'être observés mais sans pouvoir distinguer qui était l'observateur. Cela les mit tous deux mal à l'aise. Ils refermèrent la porte et retournèrent près du feu.
Ils s'apprêtaient à ouvrir le cahier qu'ils avaient trouvé sur le troisième lit, lorsque Mathieu crut entendre à nouveau une sorte de gémissement au niveau des deux planches servant d'escalier, derrière la porte.
Inquiets, les deux amis empoignèrent le long banc assez lourd et le glissèrent contre la porte d'entrée, afin qu'elle ne puisse pas s'ouvrir avec le vent et qu'un intrus rencontre une résistance qui leur donnerait peut-être le temps de réagir.
Ils revinrent s'asseoir en silence près du feu, sur le plancher poussiéreux.
Ils ouvrirent le cahier et lurent les premières lignes :
-J'ai faim. Thibault s'est endormi sur le petit lit. J'ai peur car je suis toute seule avec lui. Je m'appelle Noémie. Thibault, c'est mon petit frère. Il a quatre ans.
Mathieu interrompit la lecture de son amie.
-Christine, écoute. Les planches derrière la porte d'entrée ont de nouveau gémi.
Ils se turent un instant. Ils sentaient battre leurs coeurs dans leurs poitrines. Leurs mains étaient glacées. Ils regardèrent tous deux vers la porte comme si elle allait s'ouvrir d'un coup, mais le grincement ne se reproduisit pas.
-Tu t'es peut-être trompé, suggéra Christine.
-Je ne pense pas, chuchota Mathieu, mais peut-être que c'est le bois qui travaille à cause de l'humidité.
Ils écoutèrent encore un moment, en silence, et puis, comme plus rien ne se faisait entendre à part quelques gouttes de pluie, ils lurent la suite du récit de Noémie.
On se promenait agréablement avec maman, et puis il y eut cet appel sur son GSM. Elle s'arrêta pour répondre. On était bien fatigués, tous les deux, d'autant plus qu'elle s'était trompée de chemin deux fois. Elle nous fit signe d'avancer. Elle parlait dans son portable. Cela ne semblait pas être une bonne nouvelle, je crois.
-Allez jusqu'à la petite maison là plus loin, je vous rejoins tout de suite, dit maman en nous faisant signe d'avancer.
J'ai pris Thibault par la main et on est arrivés dans cette cabane. La porte était entrouverte. Nous sommes entrés. Nous pensions que maman nous rejoindrait rapidement. Comme elle n'arrivait pas, j'ai couché mon petit frère sur un lit dans une petite chambre. Il s'est endormi tout de suite. Je me sens encore plus seule.
J'ai vite peur car on entend des craquements étranges et répétés dans le bois, tout près de nous.
-C'est curieux, fit remarquer Christine. C'est exactement comme nous. Ils ont entendu les bruits, et...
-Attends la suite, coupa Mathieu.
Maintenant, j'entends un gémissement derrière la porte, un grincement de planches, celles des deux marches d'escalier. Je suis terrorisée. Ça ne peut pas être maman car elle serait entrée sans hésiter.
Soudain, me retournant vers la vitre sale, j'ai aperçu un visage, un visage difforme, monstrueux...
Le récit s'arrêtait là.
-Quelle horreur, s'inquièta Mathieu. Qu'est-ce qui a bien pu arriver à Noémie et à son petit frère Thibault ? J'espère que leur maman est arrivée à temps.

Juste à ce moment-là, nos deux amis entendirent un cliquetis à la fenêtre. Ils tournèrent la tête ensemble vers la vitre. Ils aperçurent un visage, un visage laid, terrifiant, un visage monstrueux. L'apparition ne dura qu'une seconde, mais, pendant cette seconde, ils eurent le temps d'observer les yeux noirs aux paupières révulsées et rouges qui les dévisageaient, la lèvre tordue, le front boursouflé de bosses velues, le visage effrayant d'un être qui les scrutait depuis un moment sans doute, derrière les carreaux sales.
-Fuyons.
Ils étaient tous deux prêts à s'encourir...
La porte cogna une première fois contre le banc qu'ils avaient placé derrière elle pour la bloquer. Nos deux amis se précipitèrent dans la remise et se cachèrent sous le lit le plus bas, dans la poussière et dans l'ombre.
Plusieurs coups successifs et insistants furent donnés sur la porte. A chaque fois, le banc reculait de quelques centimètres en raclant le sol. On voulait entrer. Ils entendirent également une sorte de grognement impatient. Ils se tenaient l'un à côté de l'autre sous le lit, osant à peine respirer, tremblant de peur.
L'être entra dans la pièce après avoir fait tomber le banc à grand fracas. Il se dirigea vers la cheminée, puis, tournant le dos à nos amis, il s'assit sur une chaise et appuya ses mains sur la table. Et soudain, il parla.
-Je sais bien que vous êtes cachés sous le lit.
La voix était étrange, enfantine, bizarre pour un jeune homme qui semblait avoir quinze ou seize ans.
Christine et Mathieu sortirent de leur cachette. C'était inutile de rester là. Ils étaient terrorisés. Était-ce un sorcier ? Qu'allait-il leur faire ? Il fallait réussir à s'enfuir aussi vite que possible. Ils allèrent vers la porte.
Nos deux amis se tenaient à présent debout à mi-chemin entre le réduit et la porte d'entrée. Ils observèrent le visiteur un instant.
Christine balbutia une excuse. Mathieu ajouta :
-Laissez-nous partir. On vous fera rien. On ne savait pas que c'était votre maison.
-Ce n'est pas notre maison. Mais ma maman arrive, dit-il comme parlait un petit enfant.
Nos deux amis pensèrent aussitôt que la mère devait être une sorcière. Ils songèrent de nouveau à se cacher sous le lit.
-Monsieur...
-Je m'appelle Thomas.
-Thomas, s'il-vous-plaît. Ne nous trahissez pas, supplia Christine. Nous allons nous cacher sous le lit. Ne dites pas à votre maman que nous sommes là. Nous partirons dès que ce sera possible.
Thomas fit une étrange réponse à Christine.
-Tu veux bien m'embrasser sur la joue? Maman ne m'embrasse jamais. C'est peut-être parce que je suis laid.
Christine avait le coeur partagé entre plusieurs sentiments. L'horreur et le dégoût, la peur, mais aussi la pitié, la pitié pour cet être contrefait que l'on n'embrasse jamais. Surmontant la répulsion qu'il lui inspirait, elle s'approcha de la joue du jeune homme et lui donna un bisou. Elle le fit aussi pour qu'il ne révèle pas leur cachette à sa mère.
Le sentiment de compassion de Christine et de Mathieu grandissait. Qui était ce pauvre jeune homme, maladroit, pataud, horrible qui était venu dans la cabane?

Soudain, la porte s'ouvrit à nouveau. Une femme plutôt jolie entra. Elle paraissait avoir une quarantaine d'années.
Le jeune homme interrogea sa mère.
-Maman, pourquoi est-ce que toi tu ne m'embrasses jamais sur la joue?
-Qui t'a embrassé, Thomas?
-La jolie fille, maman.
-Quelle jolie fille?
-La jolie fille avec des tresses, maman.
-Où est-elle?
-Je ne vais pas le dire, maman. J'ai promis que je ne dirais pas qu'elle est cachée en-dessous du lit avec son copain.
Décidément, Thomas n'était pas très astucieux. Nos amis sortirent à nouveau de leur cachette et s'avancèrent vers la table. Ils étaient littéralement terrorisés tous les deux. La mère se tourna vers Christine.
-Tu as embrassé ce jeune homme?
-Oui, madame, parce qu'il me l'a demandé.
La femme se taisait. Christine et Mathieu allaient sortir de la cabane, quand notre amie, si curieuse, posa une ultime question.
-C'est quoi, madame, la fillette qu'on voit sur l'arbre tout à l'entrée du sentier, la fillette sur l'écorce brûlée?
Notre amie espérait découvrir ainsi si cette femme était oui ou non une sorcière.
-C'est un signe de sorcière. Je peux te raconter si tu veux. Asseyez-vous toi et ton copain près du feu. Ce signe existe depuis bien des années, ce n'est pas moi qui l'ai fait mais je sais qui.
La femme se tourna vers la cheminée. Christine et Mathieu s'assirent l'un près de l'autre, pas loin d'elle. Thomas coucha sa tête sur son bras sur la table. Il leur tournait le dos. Il semblait s'endormir.

-J'avais dix ans, raconta la dame. J'étais chez moi. Je gardais mes deux petits frères. Mes parents étaient aux champs. En ce temps-là, dans les villages, des mendiants ou des mendiantes passaient parfois, des vrais mendiants. Ils ne demandaient pas grand-chose: un bol de soupe, un morceau de pain. On leur donnait ou on ne leur donnait pas. Souvent, ils glissaient aux enfants une petite image sainte ou une médaille pieuse. Parfois, ils donnaient des conseils, des remèdes de rebouteux, faits de racines ou de feuilles.
"Une vieille femme est arrivée. Je l'avais aperçue en regardant par la fenêtre. Je l'ai chassée. Je lui ai dit qu'elle était trop sale, trop laide, qu'elle ressemblait à une sorcière et que je voulais pas lui ouvrir la porte. Je n'aurais pas dû me moquer d'elle ainsi. Son visage était marqué par l'empreinte de la misère, de la souffrance. Ce n'était sans doute pas de sa faute toute cette laideur et toute cette saleté. Au moment de partir, la femme s'est retournée. Elle a pointé le doigt vers moi en criant.
-Je te maudis, petite fille. Je te maudis. Tu aurais pu me chasser, me refuser le pain et la soupe. Mais tu m'as traitée de laide et de sale. Oui, je suis sale, c'est parce que je suis pauvre. Je n'ai pas de maison comme toi et aucun endroit pour me laver. Oui, je suis laide, car je suis née ainsi et parce qu'en plus, la vie ne m'a pas épargnée et a marqué mon visage.
"Je me taisais, un peu mal à l'aise. Elle reprit.
-Toi, tu es jolie parce que tu habites dans une belle demeure. Tu es bien nourrie et tu vis bien au chaud. Je te maudis méchante fillette au coeur de pierre et voici ma malédiction. Tu m'oublieras. Puis, un jour, tu trouveras un amoureux, tu te marieras. Mais lorsque ton premier enfant naîtra, il me ressemblera. Alors, tu te souviendras de moi. Et cette malédiction durera des années tant que ton coeur méchant demeurera fermé.
Les nuits de la Saint-Jean, la nuit la plus courte de l'année, en fin juin, tu iras dans ma cabane dans la forêt avec ton enfant. Tu la trouveras facilement, c'est une bicoque en planches. Elle est au bout du sentier qui commence au coin du bois de sapin, après l'étang. J'y ai gravé un signe de sorcière sur le premier tronc, la silhouette d'une fillette, en noir sur le tronc vert et gris. L'écorce est noircie, car je l'ai brûlée à cet endroit.
"Toutes les nuits de la Saint-Jean, tu viendras avec ton enfant dans cette cabane et peut-être, si ton coeur de pierre se brise, si le mal et la méchanceté qui sont ancrées en toi fondent, la malédiction sera levée. Mais pas avant.
Christine et Mathieu écoutaient en silence l'impressionnant récit.
"La sorcière, la mendiante, poursuivit la maman de Thomas, s'éloigna. Elle se rendit à une autre ferme au bas du village. J'y avais une copine très malade, ces jours-là. Elle avait une maladie qui n'existe plus beaucoup aujourd'hui et qu'on appelle la scarlatine. Terrassée par une très forte fièvre, sa peau était toute rouge et elle pelait. De longues squames grises se détachaient de sa peau. Elle risquait même de mourir.
"Ses parents reçurent la mendiante et lui donnèrent du pain et de la soupe. En mangeant, la sorcière leur dit de conduire leur fille au bois de sapins. Ce serait bon pour elle de respirer les résines. Elle leur expliqua de prendre les squames qui se détachaient de la peau de leur enfant et les plaquer sur l'arbre, juste à l'endroit où l'écorce brûlée évoquait une fillette. Le signe de la sorcière. L'arbre absorberait la maladie, et peut-être que la petite guérirait.
"Les parents l'ont fait. Ma copine a guéri et puis... j'ai oublié tout ça, dit la maman. Les années ont passé. J'ai trouvé un fiancé. On s'est marié. Je fus vite enceinte, et, quand mon bébé naquit, il avait un visage horrible, un visage de monstre. le front déformé par une bosse, les yeux de travers, la peau verte. Il avait... enfin vous avez vu Thomas, vous me comprenez... C'est un vrai monstre répugnant.
"Et depuis ce temps-là, je viens ici, chaque nuit de la Saint-Jean. Et je me demande d'ailleurs pourquoi. Il ne s'est jamais rien passé. Je n'ai jamais vu personne. Je suis venue avec mon bébé, avec mon petit enfant, et, maintenant, avec ce grand dadais au corps abominable, que je traîne derrière moi et qui me dégoûte et me répugne...

Thomas ne dormait pas. Il redressa la tête. Il avait écouté le récit de sa mère. II avait ressenti, jusqu'au fond de lui-même et comme jamais, le rejet dont il était l'objet, la répugnance qu'il inspirait à sa mère, le dégoût qui faisait fuir les autres.
-Maman, tu dis que je suis un monstre. Est-ce qu'une mère peut dire que son enfant est un monstre?
La mère de Thomas se tut.
-Maman, tu ne m'as jamais embrassé. La jolie fille, là, avec les tresses, elle m'a donné un bisou sur la joue, mais toi tu ne m'embrasses jamais. Maman, c'est toi le monstre. Une mère qui rejette son enfant, même parce qu'il est laid et qui refuse de l'embrasser car il la dégoûte, c'est un monstre, maman.
La mère se tourna vers Christine. Des larmes coulaient le long de ses yeux.
-Thomas ne m'a jamais inspiré que répulsion, dégoût et horreur... Toi tu l'as embrassé? Vraiment?
-Oui, madame, répondit Christine.
-Pourquoi as-tu fait cela?
-Parce qu'il me l'a demandé, madame.
-Et tu l'as fait, ajouta la maman.
-Oui, madame. J'avais pitié. Je suis triste en regardant Thomas. J'ai de la peine, bien plus que de la peur et du dégoût.
-C'est toi le monstre, maman, répéta le jeune homme.
La mère fondit en larmes. Elle ouvrit tout grand ses bras, encouragée qu'elle était par le geste généreux de Christine.
-Viens, mon grand, dit-elle. Viens dans les bras de ta mère.
Elle prit son garçon tout contre sa poitrine. Elle le serra très fort et l'embrassa longuement.
Christine et Mathieu s'étaient avancés jusqu'à la porte d'entrée de la cabane. Ils s'apprêtèrent à partir. Quand ils se retournèrent, avant de sortir, ils virent le visage de Thomas. Il était beau à présent. Il souriait. Le miracle avait eu lieu.
Quand on est aimé, on est toujours beau.