Christine
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La Grotte aux pierres précieuses (Partie 1)

     Le ciel se couvrait de nuages bas et gris. Christine revenait à la maison, fatiguée et sale d'avoir travaillé toute la journée sous les averses de pluies au fond des bois avec son papa.

Agée de dix ans, elle habite dans une grande forêt, à deux heures à pied du village. Elle ne va pas à l'école. Elle étudie à la maison, avec sa maman.

Parfois, comme aujourd'hui, elle aide son père, bûcheron, en alignant le long du chemin les bûches qu'il découpe, ou en les chargeant sur une remorque, qu'il ramènera ensuite à la maison avec le tracteur, pour ses clients.

Ce travail est lourd et dur, les bûches souvent sales et pesantes. On se fait des échardes aux doigts en les manipulant. Mais elle aime aider son papa et travailler avec lui dans la forêt. Elle comprend à son âge qu'ils ne sont pas bien riches à la maison. Un ouvrier coûte cher, trop cher pour leur bourse. Donc, elle participe certains jours.

Elle revenait bien fatiguée et salie, ce jour-là, quand elle aperçut un garçon assis sur la balançoire que son père lui a construite près du hangar où il entrepose son bois, à gauche de la maison.

Elle s'approcha étonnée et curieuse. Sa faim et sa fatigue disparurent comme par enchantement. Elle ne rencontre jamais personne sur les chemins de cette forêt, enfin, presque jamais…

-Bonjour, dit le garçon.

-Bonjour, répondit Christine. Que fais-tu là?

-J'accompagne mon père. Je crois qu'il t'attend. Comment t'appelles-tu?

-Je m'appelle Christine. J'habite ici, et toi?

-Moi, c'est Mathieu.

A ce moment-là, la porte de la maison de la fillette s'ouvrit et l'on invita les deux enfants à entrer. Christine pénétra dans la salle de séjour avec son nouveau copain. Debout, près de la grande cheminée, le père de Mathieu discutait avec les parents de notre amie.

-Bonjour, Christine. Tu me sembles bien jeune…Pourtant ton père me dit que tu pourrais me conduire dans une région située à la sortie de ta forêt. On l'appelle les hauts rochers. Cela te plairait-il?

-Je veux bien, répondit la fillette, si mes parents me le demandent. Qu'allez-vous y faire?

-Je suis géologue et professeur à l'université, répondit le papa de Mathieu. Sais-tu ce que cela veut dire?

-Vous étudiez les terrains et les pierres...

-Bravo. Exactement. Je cherche une grotte qui contiendrait des pierres précieuses. Je pourrais débuter l'expédition la semaine prochaine. J'emmènerai deux de mes étudiants. Mon fils, Mathieu, en vacances nous accompagnera. Tu acceptes?

-Volontiers, déclara Christine, qui se réjouissait déjà de passer quelques jours à l'aventure avec ce garçon.

-Alors, à très bientôt et merci déjà pour ton aide.


Le lundi suivant, notre amie s'éveilla assez tôt, en entendant un bruit de moteur approcher de sa maison. Elle quitta son pyjama, passa sa vieille salopette en jean bien usée, mais qu'elle aime beaucoup, son t-shirt et ses sandales de toile plus très blanches. Elle refit ses deux longues tresses brunes et descendit déjeuner.

Le père de Mathieu, son fils qu'elle avait rencontré sur la balançoire l'autre jour, et deux étudiants, entrèrent au salon au même moment.

-Salut, Christine. En forme?

-En forme, confirma la fillette. Et prête dans un instant.

Elle avala un verre de lait, se fit une tartine, puis glissa son canif, compagnon de toutes ses aventures, dans la poche bavette de sa salopette. Elle rejoignit les autres dans le véhicule tout terrain. Ils se mirent en route.

-On ne pourra pas rouler bien loin sur cette piste, affirma notre amie en chemin. Au carrefour des trois routes, cela devient des sentiers impraticables en voiture.

-Et bien nous continuerons à pied, répondit le papa de Mathieu. On te suit, tu nous guides.


Soixante minutes plus tard, arrivés au carrefour des trois routes, ils quittèrent les véhicules et se chargèrent de gros sacs à dos. Chacun portait ce qu'il pouvait.

Christine les mena vers une vallée desséchée dans laquelle ils suivirent un raidillon pendant plusieurs heures. Elle les conduisit vers un torrent qui traverse la zone des grands rochers.

Ces vastes terres, rocailleuses à souhait, sont découpées par des canyons profonds aux parois verticales, qui ressemblent à des hautes falaises. Une ancienne région volcanique, très riche en faune et en flore. Notre amie connait ces vallées étroites. Elle y va parfois patauger les pieds dans l'eau froide, à l'aventure, aux côtés de son père.

Régulièrement, le professeur et ses élèves se baissaient pour ramasser ou observer l'un ou l'autre caillou. Ils faisaient souvent des commentaires élogieux mais assez techniques que les deux enfants ne comprenaient pas toujours.

Ils arrivèrent au soir à un endroit que Christine et son père nomment le paradis.

C'est le lieu de confluence de cette vallée sèche, d'une part, et de celle où coule un torrent assez large. Au bord de cette rivière, à l'endroit de jonction, se trouve une haute dune de sable rose saumon. 

Pendant que le papa de Mathieu et ses étudiants montaient les tentes et allumaient le feu pour cuire le repas du soir, la fillette entraîna son copain au sommet de la dune rose. A droite, le torrent passait entre des parois rocheuses de plus en plus à pic et de plus en plus serrées, où ils iraient demain.

-Ici, expliqua la fillette en retirant son t-shirt et ses tennis et en se couchant à terre, on peut faire des cumulets dans le sable.

Elle roula de tout son long jusqu'au bas de la dune et atterrit dans l'eau de la rivière. Quel bonheur, après cette marche éreintante sous la chaleur! Elle encouragea son ami à faire de même.

Mathieu, ôtant son t-shirt et ses baskets, ne garda que son jean et culbuta comme sa copine jusque dans l'eau. Puis ils jouèrent à s'arroser et recommencèrent plusieurs fois leur manège, cumulets et plongeons dans l'eau froide.

Lors d'une des descentes, Christine plaça mal son bras et fut bloquée dans sa course. Elle s'arrêta sur le dos. Mathieu qui roulait juste derrière elle, tomba nez à nez sur son amie et dans le mouvement vint placer son visage contre le sien. 

Ils rougirent tous deux. Le garçon songea à ses copains de classe, heureusement absents, si non, que de commentaires jaloux ou moqueurs il aurait entendu.

Ils récupérèrent leurs habits et se dirigèrent vers le feu de camp car on les appelait.


Après le repas du soir, le père de Mathieu demanda aux deux enfants des noms de pierres précieuses.

-Le rubis, de couleur rouge, lança le garçon.

-Le diamant blanc et l'émeraude verte, fit Christine.

-Le saphir, bleu-foncé, ajouta Mathieu.

-Il en reste trois que vous connaissez moins, précisa le papa. L'opale, bleu-nuit, la turquoise bleu-ciel, et la topaze jaune.

Puis il expliqua aux enfants qu'il y a très longtemps, des centaines de milliers d'années sans doute, peut-être des millions, des volcans situés un peu partout dans cette région que Christine appelle les hauts rochers, crachaient leur lave, un liquide pâteux comme de la crème.

-A cette époque lointaine, un météorite tomba non loin d'ici, dit-il. Si ce météorite, une pierre venue de l'espace, avait terminé sa chute en s'enfonçant dans l'eau, il aurait disparu, en provoquant un raz-de-marée. Par contre, en s'écrasant sur une surface dure, comme de la pierre, il aurait éclaté et laissé un cratère. En tombant dans de la lave pâteuse, celle-ci amortit sa chute puis l'enferma dans une gangue, comme un caillou que tu jettes dans la boue. Notre météorite ne ressemble pas aux autres, continua le père de Mathieu. Il semble creux. Et dans cette cavité se trouveraient des pierres précieuses. Nous allons tenter de les découvrir demain.


Christine demanda comment on connaissait la présence de ce météore.

Le professeur de géologie répondit que vers les années 1930, un explorateur aventurier visitant la région, repéra la chose. Il atteignit la grotte et put y pénétrer.

-Ensuite, quelque chose que nous ne savons pas dut se produire car à son retour, il ne parlait plus. Il fredonnait sans cesse une petite mélodie simple, un peu énervante. Il finit ses jours dans un asile de fous.

"Dix ans plus tard, un second explorateur appelé Peter Anderson partit à la recherche de la grotte aux pierres précieuses. Il repéra l'emplacement de la caverne, mais d'après ses notes, il ne put y accéder parce qu'il fallait escalader une paroi à pic de plus de quatre-vingt mètres de haut et s'en trouvait incapable.

"Il décida de tenter sa chance en revenant une autre fois avec de l'outillage, pour se tailler un sentier dans la paroi de roches. A cause de la guerre, et de sa mauvaise santé, il ne put retourner sur les lieux que bien des années plus tard. Il semble bien qu'il atteignit la grotte, mais il n'en revint jamais…

-Cela fait peur, songea tout haut Mathieu. Le premier explorateur en revint fou et le deuxième disparut à jamais…

-Et les suivants? demanda Christine.

-Les suivants, c'est nous. Mes étudiants qui nous accompagnent, ont découvert au cours de leurs recherches des notes concernant le premier voyageur et le projet de retour de Peter Anderson. Des clichés aériens et des relevés pris par satellite semblent confirmer la présence de quelque chose au creux d'une grotte ou d'une fissure figée dans la lave refroidie et durcie. Les images évoquent la présence d'une masse ronde, sphérique. Elle paraît constituée d'un métal inconnu sur terre.

-Vous dites, s'écria notre amie avec une nuance d'inquiétude dans la voix, que le premier revint fou, que le deuxième disparut et que nous sommes les troisièmes...

-Exactement. Il faudra explorer les lieux avec beaucoup de prudence, dit le père de Mathieu. Nous ne savons absolument pas vers quoi nous allons. Et n'oublions pas que cette chose vient de l'espace.

Les tentes attendaient, dressées pour la nuit. Le soleil venait de disparaître derrière les hautes falaises du canyon. Il était temps d'aller dormir.

Les étudiants se glissèrent sous leur toile. Le papa de Mathieu entra dans la sienne et appela son fils. Le garçon demanda s'il pouvait dormir sous le même toit que Christine. Les deux enfants s'étendirent l'un près de l'autre dans leurs sacs de couchage. Ils bavardèrent un moment, presqu'en silence.


Le lendemain, ils replièrent leurs bagages et quittèrent l'endroit appelé paradis. Puis, suivant la rivière, ils se dirigèrent vers la grotte aux pierres précieuses.

Ils progressaient lentement entre les parois du canyon. Il fallait souvent patauger dans l'eau et parfois elle leur venait jusqu'aux genoux ou même à la ceinture. Deux ou trois passages les forcèrent à nager dans cette eau vraiment froide.

Plus ils avançaient, plus la combe, le canyon, se resserrait. Quelques mètres à peine séparaient les deux falaises chacune plus haute qu'un gratte-ciel et comme taillées au couteau. Le soleil ne pénétrait pas ou peu au fond de ce gouffre impressionnant.

Plusieurs fois il leur fallut enjamber un tronc d'arbre couché ou escalader une cascade. Le vent soufflait assez fort dans la vallée, les faisant frissonner dans leurs habits mouillés. Ils continuèrent leur progression plusieurs heures, menés par Christine qui semblait infatigable et dont l'énergie et la bravoure suscitait l'admiration de tous et surtout celle de Mathieu.


Enfin, ils arrivèrent à un endroit où la vallée encaissée se divise en deux. Un des embranchements s'avérait particulièrement étroit. On pouvait poser en même temps ses mains des deux côtés de la paroi. Des quartz rose jonchaient le sol, lavé par le courant.

-Nous allons dans la bonne direction, encouragea le papa du garçon. Continuons. Je pense que nous sommes tout près de la grotte que nous cherchons.

Hélas, après avoir parcouru une centaine de mètres dans l'étroit boyau, ils durent s'arrêter, bloqués par un gigantesque rocher qui semblait détaché et tombé du haut de la vallée. Il obstruait celle-ci presque complètement. Impossible de passer par-dessus ou de le contourner.

Le canyon était fermé, mais un léger courant d'eau passait par-dessous. Le papa de Mathieu tenta de s'y glisser mais le passage s'avéra trop mince pour sa carrure, comme pour celle des étudiants. Christine, très fine, semblait pouvoir s'y faufiler et son copain aussi à condition de ramper une dizaine de mètres dans l'eau et dans la boue.

Le professeur, fort déçu, fit venir les deux enfants devant lui.

-Vous vous portez volontaires pour risquer de vous faufiler par ce passage étroit, ce goulet. Bravo! Mais de l'autre côté, c'est l'inconnu. Je vous demande la plus extrême prudence. Le premier qui franchit autrefois ce passage en revint fou. Le second n'est jamais revenu. Faites demi-tour à la moindre difficulté. Prenez juste quelques photos avec cet appareil numérique. Et ne vous croyez pas obligés d'y aller.

-Moi, je dois, fit la fillette. Je guide l'expédition.

-Tu as largement démontré ton courage en nous conduisant jusqu'ici, mais je te relève de toutes tes obligations. Si tu as quelque appréhension à passer de l'autre côté, n'y va pas.

Christine frissonnait autant de froid, dans ses habits mouillés, que de peur.

-J'y vais, dit-elle.

-Je l'accompagne, déclara Mathieu.


Tous deux se glissèrent sous l'énorme bloc de roche très impressionnant. Le passage s'avéra très mince. La fillette, comme son ami, rampait le ventre dans l'eau. Leur dos frottait sans cesse la paroi rugueuse au-dessus d'eux. Ils ne purent se redresser qu'après une dizaine de mètres d'une gymnastique épuisante.

Ici, le canyon était encore plus étroit. Dans le lit de la rivière, pas très profond, des jolis quartz rose affleuraient.

Parmi ceux-ci, Christine en remarqua un de forme étrange. Il ressemblait à un poisson, transparent comme du verre. Un vrai cristal de roche. Elle le montra à Mathieu, puis le glissa dans la poche de sa salopette, à côté de son canif.

La vallée se terminait en cul-de-sac cent mètres plus loin. Là se trouvait une cascade d'une hauteur vertigineuse, environ quatre-vingt mètres. L'eau semblait sortir d'une grotte. Peut-être celle qu'ils cherchaient. Il n'en découvrirent aucune autre. Ils prirent quelques photos.

Il semblait possible de monter là-haut, par un sentier très étroit, taillé dans le roc, mais particulièrement dangereux et assez effrayant, car surplombant sans cesse la vallée en à pic.

Ils photographièrent le tout, sans entreprendre l'escalade, puis firent demi-tour. Ils revinrent près du géologue et des deux étudiants qui les attendaient avec impatience.


Tous regardèrent les photographies. Christine montra la pierre qu'elle venait de ramasser. La forme poisson, taillée dans un cristal de roche d'une grande pureté, semblait l'oeuvre d'un sculpteur inconnu. Belle trouvaille!

-A présent, dit le papa de Mathieu, la nuit tombe. Nous allons camper ici. Demain matin, si vous osez, vous reprendrez votre nouveau métier d'explorateurs.

Après le repas autour du feu, chacun se retira sous sa tente. Mathieu déroula son sac de couchage à côté de celui de son amie.

-Je suis heureux de vivre cette aventure avec toi, chuchota le garçon. Je ne savais pas qu'il existait des filles aussi délurées que toi. On dirait que rien ne t'arrête. A côté de toi, les filles de ma classe me paraissent des mijaurées.

Notre amie rougit de plaisir.

-Je crois que toutes les filles sont aussi audacieuses que moi, mais elles n'ont pas toujours l'occasion de le montrer. Moi, je te trouve très sympa. Pour une fois que je rencontre un garçon dans ma forêt, je tombe sur un vrai, un qui ne craint pas de se mouiller ou de ramper dans la boue. Je voudrais qu'on reste pour toujours des amis.

Ils se tournèrent l'un vers l'autre et se donnèrent un tendre bisou très ému avant de se plonger dans la nuit qui couvrait la vallée de la lumière de ses étoiles.


Au matin, le papa de Mathieu prit la parole. Christine achevait de refaire une de ses tresses et son copain finissait sa tartine.

-Vous allez tenter l'escalade de ce sentier étroit taillé dans le roc. Faites attention de ne pas glisser ou tomber. N'oubliez pas qu'en cas de chute, aucun de nous trois ne pourra venir vous secourir. Là-haut, si vous pénétrez dans la grotte, soyez d'une extrême prudence. Encore une fois, nous ne pourrons pas vous aider s'il vous arrive un malheur.

-J'y vais, décida notre amie.

-Moi aussi, ajouta Mathieu.

Les deux enfants se remirent en route sans attendre. Ils se faufilèrent dans la boue du passage serré et s'arrêtèrent au pied du sentier escarpé. Ils grimpèrent, le torse collé contre la paroi rocheuse, se tenant par les mains à la moindre aspérité et glissant pas à pas latéralement. Ils osaient à peine regarder vers le bas, tant cela devenait vertigineux.

Ils parvinrent enfin au sommet de l'à pic, à quatre-vingt mètres de haut. Ils se trouvaient au bord du torrent qui lui, suivant des fissures tortueuses, bondit et tourbillonne dans un fracas assourdissant. Ils prirent pied à l'entrée d'une galerie de la taille d'un tunnel de métro.

Un rayon de soleil traversait l'obscurité en oblique, la faisant reculer dans les recoins comme une bête malfaisante.

Les deux amis s'avancèrent doucement en se donnant la main. Le tunnel, ruisselant de gouttelettes froides, formait un coude. Arrivés à cet angle, ils aperçurent, avec horreur, à leur droite, un squelette assis à terre et dont la main reposait sur un cahier noirci par le temps.

-Peter Anderson, murmura Mathieu.

-Je crois aussi confirma Christine. Regarde. Il tient un cahier dans sa main.

-Oui, répondit le garçon, mais les os de ses doigts le recouvrent. Je le prends en photo.

-J'ai déjà vu des squelettes d'animaux dans la forêt. Je crois, continua la fillette, que j'oserais lui prendre son carnet. De toute façon, il ne peut pas nous faire du mal.

Christine s'agenouilla et tendit une main tremblante vers le cahier. Elle n'était quand même pas trop rassurée. Elle le fit glisser vers elle. La main du squelette se détacha du corps et accompagna le carnet. Ils poussèrent tous deux un cri.

Notre amie secoua le cahier pour le débarrasser des os du mort, puis elle se redressa.

Tout au fond de la grotte, de l'autre côté, se trouvait une sorte de porte bien close. Parfaitement ronde, elle paraissait constituée d'une matière assez dure et grise, qui ressemblait à de l'acier. Les enfants la photographièrent puis redescendirent le long de la chute d'eau et retrouvèrent le papa de Mathieu et ses deux étudiants.

Ils donnèrent toutes les explications, et commentèrent les clichés.

Le pique-nique de midi n'attira ni Christine, ni Mathieu, tous deux trop impressionnés. Ils ne mangèrent pas grand-chose. La vue du squelette leur avait coupé l'appétit.


Après ce semblant de repas, tous s'assirent en rond sur le sable, près du torrent et ouvrirent le fameux cahier. Notre amie en commença la lecture.

Je m'appelle Peter Anderson. Explorateur, archéologue, aventurier. Un jour j'ai rencontré l'homme qui découvrit une grotte contenant, semblait-il, des pierres précieuses.

Ce malheureux, revenu fou de son expédition solitaire, se montrait incapable de fournir la moindre description des lieux ou des circonstances du drame qu'il avait vécu. Il vivait dans un asile. Il marmonnait sans cesse une petite mélodie simple, étrange, qu'il répétait inlassablement.

J'eus l'intuition que cette musique était la clé de son aventure. Je lui rendis visite plusieurs fois. Il venait de vivre des instants terrifiants, abominables peut-être et qu'il repassait sans cesse dans son esprit malade, tel un cauchemar dont on se souvient au réveil puis qui nous hante le matin. 

J'eus l'idée de lui apporter du papier et des crayons. Et pendant qu'assis à sa table, je l'accompagnais dans sa mystérieuse chanson, il se mit à dessiner. Je compris qu'il m'indiquait des détails concernant l'accès à cette grotte. Mais rien, aucun indice concernant l'horreur qu'il avait vécue à cet endroit.

Je me rendis dans la vallée une première fois. Mais je fus incapable d'escalader la paroi rocheuse située à côté de la chute d'eau. Je revins quelques années plus tard avec des outils qui me permirent de tailler un sentier dans le roc pour atteindre la grotte.

-Celui que nous avons suivi pour l'escalade à côté de la cascade, commenta Mathieu.

-En effet, ajouta Christine. Peter Anderson l'a creusé dans la paroi.

-Lisons la suite, proposa un des étudiants très impatient.


Je découvris au fond d'une galerie glissante une porte ronde qui semblait en acier. Je me rendis compte assez vite qu'aucun outil ne peut entamer ce métal inconnu, mystérieux, incroyablement résistant à mes coups de marteau. Pourtant, mon prédécesseur avait réussi à ouvrir et à entrer, lui.

Je remarquai au centre de cette porte, une fente assez fine, étroite, comme celle où l'on glisse une carte de crédit à la banque. Je me souvins soudain que l'homme fou m'avait confié un cristal de roche en forme de poisson, une clé, en quelque sorte.

-La pierre qui se trouve dans ma poche, s'exclama Christine en levant les yeux vers ceux qui l'écoutaient.

J'introduisis cette clé dans la fente aperçue à la porte ronde. Elle s'ouvrit lentement. Je pus enfin entrer dans la grotte aux pierres précieuses.

Un spectacle d'une beauté hallucinante m'apparut. La caverne avait la forme d'une vaste demi-sphère. La voûte, soutenue par six colonnes de deux à trois mètres de hauteur et de cinquante centimètres de large, brillait de mille feux. Ces colonnes toutes de couleur différente apparaissaient taillées chacune dans une gemme différente. Cela allait du bleu nuit de l'opale vers le bleu foncé du saphir et au rouge écarlate du rubis. Près d'elles se trouvait une colonne vert émeraude, et j'aperçus en me retournant une autre bleu ciel, la turquoise et une jaune, la topaze.

Près de l'entrée se dressait un cristal de roche géant d'un mètre de haut. Un étrange appareil en or se trouvait placé juste à côté. Une drôle de machine ressemblant aux moulins à café d'autrefois. Un socle, muni d'une sorte de tiroir, entrouvert, était surmonté d'une grande coupe ou calice, en or fin lui aussi, et dans lequel une série de lignes gravées, dessinaient un incroyable labyrinthe.

Pendant que j'observais ces choses, la porte se referma derrière moi. Je m'aperçus, avec horreur, que de mon côté, aucune fente n'apparaissait. Comment allais-je donc ouvrir cette porte et ressortir de la grotte aux pierres précieuses?

-Il a dû avoir bien peur, fit remarquer Mathieu.

Explorant l'endroit pour chercher la sortie, je découvris six grosses billes sur le sol, chacune d'une couleur différente et de la taille d'une balle de tennis. Des pierres précieuses très soigneusement taillées de centaines de facettes. Une seule d'entre elles aurait suffi à faire de moi un homme riche.

Mais à quoi servaient-elles?

Il me vint l'idée de glisser ces pierres précieuses rondes dans la coupe en or afin d'essayer d'ouvrir la porte. Je tentai le rubis. Il roula le long des lignes gravées du labyrinthe du calice. Je perçus un son étrange, un peu cristallin, créé par ce mouvement.

Je mis ensuite la topaze à l'entrée du même trajet. Le son se brisa. Je compris alors qu'il fallait glisser les six pierres précieuses dans un ordre précis pour réussir à créer une mélodie qui me permettrait sans doute de sortir de la grotte. Cette phrase musicale me rappela celle que chantonnait mon prédécesseur, l'explorateur devenu fou…

Sans doute enfermé lui aussi, il chercha en tâtonnant, pendant des heures, des jours, des nuits, la solution de continuité musicale pour sortir, jusqu'à en devenir fou d'impatience et de terreur.

-Moi aussi, enfermée là dedans, je serais devenue folle, avoua Christine.


Un rapide calcul me permit d'évaluer que ces six pierres différentes m'offraient quarante-six mille six cent cinquante-six combinaisons. En travaillant jour et nuit, il me faudrait un mois pour les essayer toutes. Or je n'avais avec moi dans cette grotte, ni nourriture ni boisson.

Je me mis au travail sans attendre, mais je ne parvenais pas à trouver la bonne séquence. Je commençais tantôt par l'opale, tantôt par le rubis, persuadé que le son que produisait ces gemmes, correspondait au début de la chanson de l'homme fou. Puis le saphir devait suivre. Echec. Echec. Echec.

J'essayais et j'essayais encore, avec patience au début, avec rage ensuite. Je devenais fou à force d'entendre ces sons maudits.

Parfois, épuisé, je m'endormais. Puis je me réveillais en sursaut, croyant sortir d'un rêve qui m'obsédait, un rêve où je voyais mon prédécesseur, baguette à la main, tenter de m'apprendre la mélodie. Oui, je devenais fou à mon tour.

Je crevais de faim. La soif me torturait. J'allais mourir là, devant toutes ces richesses qui me regardaient, indifférentes à mes cris et à mon désespoir. Parfois, je m'asseyais contre une des colonnes, une bille dans chaque main. Je chantais à tue-tête. Oui, je devenais fou.

-C'est terrible, murmura Mathieu.


A force de tâtonnements, je réussis, après un temps incroyable, à découvrir la séquence exacte: opale, saphir, rubis, émeraude, turquoise, topaze. Enfin!

L'ayant réalisée en plaçant les six boules les unes derrière les autres, et dans le bon ordre, la machine fit sortir de ses entrailles un diamant semblable aux autres pierres précieuses. Un brillant blanc-bleu de la taille d'une balle de tennis! Cette pierre valait une fortune. Sa taille dépassait les fameux Cullinan qui ornent le sceptre et la couronne de la reine d'Angleterre.

Je le pris et je le mis à son tour dans la grande coupe en or. La musique qui fut émise à ce moment-là fut d'une incroyable beauté, mais elle ne dura qu'un temps bref. Le temps de l'ouverture de l'issue. Je me précipitai à l'extérieur et la porte se referma aussitôt derrière moi.

Je me jetai sur mon sac à provisions pour boire et pour manger. Dehors, il pleuvait à torrent. Un effroyable orage. J'étais à l'abri à l'entrée de la grotte.

Soudain un éclair aveuglant zébra le ciel suivi d'un coup de tonnerre d'une violence incroyable. Pas loin de moi. J'entendis ensuite un grondement assourdissant. Une masse de pierres détachées par la foudre, glissait dans le canyon.

Lorsque la tempête fut apaisée, je descendis dans la vallée. Je m'aperçus avec horreur que j'étais incapable de sortir de celle-ci. J'étais prisonnier d'un gigantesque rocher qui, à présent, l'obstruait. Seul un enfant mince réussirait à se glisser par-dessous et passer. J'ai essayé, mais en vain, d'élargir le passage avec mes outils.

Quelqu'un découvra un jour je l'espère ce cahier auquel je confie mes derniers instants de vie.

Le texte s'arrêtait là. Nos amis demeurèrent un moment silencieux.


-Maintenant, nous savons comment entrer et sortir de la grotte aux pierres précieuses, conclut le papa de Mathieu. Il fallait penser à placer les fameuses billes par ordre de couleur, de la plus foncée à la plus claire. De l'opale à la topaze jaune. Vous saurez reproduire cela, les enfants?

-Je crois, dit Christine, pas trop rassurée.

-Moi aussi, renchérit Mathieu. J'accompagne mon amie. On vous ramènera des photos et des pierres précieuses.

-Soyez prudents, les enfants.

Pendant la lecture du texte, Roland, un des étudiants, venait de nouer deux morceaux de bois avec une corde pour en faire une croix. Il proposa aux deux amis de la poser sur les ossements de Peter Anderson.


Christine et Mathieu partirent donc en direction de la grotte. Ils repassèrent une fois de plus le passage très étroit et boueux, grimpèrent l'escalier vertigineux taillé à flanc de coteau par leur prédécesseur et parvinrent à l'entrée de la caverne.

Les ossements du malchanceux explorateur les attendaient sur la droite. Ils y posèrent la croix.

Puis, se retournant, notre amie s'approcha de la porte de la chambre aux pierres précieuses, le fameux portail rond. Elle confia la clé poisson à Mathieu. Le garçon la glissa dans la fente prévue et la porte s'ouvrit. Il récupéra la clé et les deux amis pénétrèrent dans la grotte merveilleuse.

Juste devant eux se trouvait une grosse stalagmite en cristal de roche. Un mètre de haut, cinquante centimètres de large. Une splendeur! Mathieu y posa la clé poisson. Puis, bouche bée devant une telle beauté, ils observèrent les six colonnes de pierres précieuses qui partaient du sol et semblaient toucher la voûte.

Un jeu de lumières, venu d'on ne sait où, déployait un kaléidoscope de teintes d'une incroyable magnificence, comme au coeur d'un arc-en-ciel. Ils observèrent la machine en or, près de la colonne topaze.

Mathieu prit quelques photos pendant que Christine rassemblait les six pierres précieuses rondes que Peter Anderson évoquait dans ses mémoires. Elle ne trouva pas le gros diamant.

La porte s'était entre-temps refermée derrière eux.

Tenant chacun trois pierres, et le coeur battant, ils s'approchèrent de l'appareil en or et surtout du grand calice gravé du labyrinthe.

Ils y glissèrent l'opale et entendirent un son s'élever progressivement, une musique fine, comme celle que l'on tire d'un cristal en le frottant. Puis ils glissèrent le saphir et le rubis. De séquence en séquence, le chant continua. L'ordre s'avérait exact.

Ils placèrent alors l'émeraude, mais se trompèrent ensuite, car ils inversèrent turquoise et topaze. Ils entendirent un grincement et la musique s'interrompit. Ils eurent très peur. Allaient-ils, à leur tour, rester enfermés là-dedans? Il leur fallut récupérer les pierres et tout recommencer.


Cette fois-ci, ils ne commirent aucune faute, terminant dans l'ordre par l'émeraude, puis la turquoise, et enfin, la topaze. Le calice tourna un peu sur lui-même et fit apparaître par l'ouverture ainsi obtenue, un diamant d'une extrême beauté.

La taille de ce brillant en faisait sans doute le plus gros du monde. On ne pouvait pas l'enfermer au creux de sa main. Il brillait de tous ses feux.

Un instant, un instant seulement, Christine songea que si elle possédait un diamant pareil, ses parents pourraient habiter une vaste propriété au village, une maison avec une piscine dans le jardin. Elle pourrait aller à l'école avec les autres enfants et se faire plein d'amis et d'amies. Papa ne devrait plus travailler dans les bois, et elle non plus. Mais son papa n'appelait-il pas sa fille "son trésor"? Sans doute préférerait-il avoir son enfant plutôt que la précieuse pierre…

Mathieu imagina un moment, un moment seulement, qu'avec un brillant de cette valeur, son père pourrait acquérir tous les appareils coûteux qu'il rêve d'avoir dans son laboratoire à l'université. Sa vie serait changée. Ils en profiteraient tous. Mais depuis que Mathieu est petit, son papa l'appelle «son petit diamant». Il préfère certainement retrouver son fils en bonne santé, plutôt que de le voir disparaître ou revenir fou, le diamant entre les mains.

Les deux enfants firent tinter la merveille dans le calice en or de l'étrange machine. La musique qui en sortit fut d'une telle beauté qu'elle demeure indescriptible. Elle les fit hésiter un instant, mais déjà la lourde porte se refermait.

-On reviendra, dit le garçon.

Ils se précipitèrent à l'extérieur.

Ils passèrent devant les ossements de Peter Anderson, puis redescendirent par l'étroit sentier, le long de la paroi rocheuse. Ils franchirent le goulet serré et retrouvèrent le papa et des deux étudiants. Ils montrèrent les photos et donnèrent toutes les explications.


Le professeur et son équipe décidèrent aussitôt de revenir avec du matériel et des ouvriers qualifiés pour pouvoir élargir le passage rocheux si étroit et permettre de pénétrer à leur tour dans la grotte venue de l'espace.

A ce moment, un frisson fit trembler les deux enfants. Mathieu avait posé la clé poisson sur la stalagmite en cristal de roche en entrant et avait oublié de la reprendre en sortant. Christine, dans sa hâte, n'y avait pas pensé non plus.

La porte d'un métal inconnu, venu des espaces intersidéraux se trouvait hermétiquement et définitivement fermée. Nul ne pourrait l'ouvrir sans cette clé. Jamais!

La grotte aux pierres précieuses garde donc son trésor, et personne n'a pu y entrer à nouveau. Aucun outil n'entame le mystérieux métal.

Christine et Mathieu, confus, ne disaient mot. On ne leur fit guère de reproche. Ils venaient de risquer leurs vies pour approcher et entrer en ce lieu.

Tous retournèrent à la maison de notre amie. Au moment de monter dans l'auto de son père, Mathieu embrassa son amie. Ils se jurèrent de se revoir bientôt.


Ils vont se retrouver, mais ils ne le savent pas encore. Une autre aventure les attend. Rendez-vous dans la deuxième partie de ce récit: la grotte de la peur. ( Cf. N° 11).