Christine
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La Grotte aux serpents: La Pierre apiryque (Partie 4)

 Trois étudiants randonnaient dans un canyon profond aux parois rouges ocre. Les trois amis, dix-huit, dix-neuf et vingt ans avaient laissé leur voiture à l'entrée de la vallée. Chargés de lourds sacs à dos contenant tente, sac de couchage, nourriture et boissons pour sept jours, ils suivaient un torrent aux eaux souvent troubles, car limoneuses.

-C'est encore loin, ton volcan ? Cela fait trois jours que l'on patauge dans ton cours d'eau, dit le blond.

-On devrait arriver au barrage des castors au tournant de la vallée, répondit celui aux cheveux roux.

-Le voilà, cria le troisième, l'ami africain, Samuel.

-Pas trop tôt, reprit le premier. Ta randonnée était facile au début, mais depuis le deuxième embranchement, le lit du cours d'eau est jonché de troncs d'arbres qu'il faut escalader, de rochers à contourner, de passages étroits où l'eau nous vient à la poitrine, et j'en passe.

-Sans compter la chaleur, les moustiques, les zones de boue, les ronces, ajouta le deuxième, au visage rougi de sueur.

-Arrêtez de vous plaindre, fit Samuel. Regardez-moi ça.

Un barrage dressait son mur de troncs, de pierres, de cailloux, de boue, devant eux. Sur dix mètres de hauteur, de l'eau giclait entre les trous laissés par les castors, à moins que cet obstacle ne soit que le fruit d'un écroulement dont les décombres bloquant le passage de l'eau, formaient ce barrage.

-Tu as peut-être raison, fit le roux. Regarde là-haut, un grand rocher de basalte noir forme une terrasse, légèrement inclinée, et qu'on croirait prête à glisser dans la vallée à son tour.

-C'est là qu'il faut aller, lança Samuel. Mon oncle m'en a parlé. Cette roche volcanique est particulièrement dure, et rare, vous verrez si on y grimpe.

L'oncle de Samuel, est un savant, professeur de langues mortes ou presque oubliées, à l'Université. Il en connaît plus de vingt à fond et possède de sérieuses notions de vingt autres. Son hobby est une collection de minéraux et de cristaux originaires de zones volcaniques éteintes, glanés lors de ses voyages d'étude autour du monde.

-Tu ne vas pas nous faire escalader ce barrage ? risqua le blond.

-Au point où on en est, dit en riant le roux…Tu ne t'es pas vu ? Trempé et boueux comme nous tous. On n'est plus à un peu de fanges ou de vase près…

Ils escaladèrent les rochers et les troncs et parvinrent à se hisser, après bien des efforts, sur le rocher noir.

Ils se trouvaient maintenant sur une large terrasse basaltique sombre, un peu inclinée vers la vallée qu'ils venaient de quitter et qu'ils dominaient d'une hauteur de trente mètres. Derrière eux, le canyon dressait ses parois verticales rouges de plus de six cents mètres de haut.

Inspectant le sol et frappant la roche ici et là avec des petits marteaux qu'ils avaient emportés accrochés à leurs ceintures, ils découvrirent un trou, une sorte de cheminée, creusée dans la pierre noire. Elle était profonde de deux mètres, et avait à peu près quatre vingt centimètres de diamètre. Elle était à moitié remplie d'eau.

-Regardez, dit le blond, il y a une pierre triangulaire au fond de ce puits.

-C'est sans doute elle qui a creusé ce trou en usant la roche noire par frottement, lorsque l'eau en coulant dans sa cheminée la faisait bouger.

-Cela a dû prendre des siècles, dit Samuel.

Le blond expliqua qu'il avait vu un phénomène semblable dans un parc à Bern en Suisse.

-Qui descend ? dit l'un.

-Pourquoi descendre, répondit le roux, pour se laver dans cette baignoire ?

-Quelque chose est écrit, ou plutôt gravé sur la pierre, me semble -t-il, fit le blond. Il faut la sortir de là, les amis.

Samuel descendit, tenu et aidé par les deux autres. Il eut de l'eau jusqu'au cou. Ses amis lui passèrent une corde qu'il réussit à nouer autour de la pierre en se plongeant tout à fait dans l'eau. Les autres le hissèrent ensuite hors du trou.

Tirant alors sur la corde, ils parvinrent à retirer la pierre de cette cheminée où elle gisait depuis des centaines de siècles.


Quelque chose était gravé sur le roc triangulaire. Une sorte d'écriture régulière, qui ligne après ligne, couvrait la roche de haut en bas et sur les deux faces du triangle.

Ils ne parvinrent pas à la déchiffrer.

-Ce ne sont pas des lettres européennes, ni russes, ni grecques, dit le blond.

-Ce n'est ni de l'hébreu, ni de l'arabe ni des hiéroglyphes, ajouta Samuel, ni aucune écriture primitive africaine, à mon avis.

-J'étudie le japonais, dit le roux. Ce n'en est pas, ni du chinois je pense.

-Les amis, nous sommes peut-être devant une découverte fabuleuse. Une écriture jusqu'ici inconnue, laissée par une civilisation disparue, et qui va peut-être éclairer l'histoire du monde, lança Samuel.

-Pas trop vite, dit le roux. Tu vois déjà ton nom écrit en lettres de feu dans tous les manuels à la manière de Champollion qui découvrit la pierre de Rosette, mais ne nous réjouissons pas encore. Je propose d'emmener cette pierre avec nous et de la montrer à ton oncle à l'Université, Samuel. Lui saura peut-être reconnaître une écriture que nous ne connaissons pas.

-Tu as senti le poids de cette pierre ? fit le blond.

-Si l'écriture est un texte unique d'une civilisation perdue, nous sommes riches. Les musées du monde vont se l'arracher, répondit le roux.

Ils emmenèrent la pierre.

La faire descendre le long de la paroi rocheuse fut périlleux, la trimbaler le long du torrent du canyon fut éreintant. L'un d'entre eux la portait, tandis que les deux autres se chargeaient des sacs à dos à tour de rôle.

Il leur fallut quatre jours pour faire au retour ce qu'ils avaient mis trois jours à parcourir.


Ils se rendirent aussitôt chez l'oncle de Samuel. Le professeur les reçut à bras ouverts. Ils posèrent leur trouvaille sur le bureau du savant. Celui-ci observa soigneusement l'écriture, sous un bon éclairage et parfois à la loupe.

-Je n'ai jamais vu ni entendu parler de cette écriture, dit-il, vous avez là un objet extraordinaire…

Le professeur photographia la pierre, puis avec l'accord des trois amis, il scanna l'image, et l'envoya par Internet à ses collègues spécialistes de langues anciennes ou disparues à travers le monde, avec une triple question :

-Connaissez-vous, pourriez-vous lire, avez-vous déjà entendu parler de cette écriture ?

Les réponses vinrent jour après jour. Toutes semblables.

-Professeur Ookai, de l'Université de Tokyo : mon collègue de Kyoto et moi-même n'avons jamais vu cela. Même dans cette île au sud du Japon, où on parle un langage différent, ces lignes ne correspondent en rien à une écriture actuelle ou ancienne de chez nous.

-Professeur Tsien-Li, de l'Université de Pékin (Bejing) : cette écriture est inconnue même chez les peuplades des déserts du Gobi ou dans les contrefort du Tibet.

-Professeur Abdel Alarzad de Riad, Arabie : aucun peuple du Moyen Orient n'écrit et n'a jamais écrit ainsi. Même au temps immémoriaux de l'empire perse aux écritures cunéiformes.

-Professeur Levi Israël de l'Université de Jérusalem : mes collègues et moi n'avons jamais vu cela. Tenez-nous au courant, nous sommes impatients d'apprendre l'origine de cette pierre.

-Un envoi collectif de six Universités d'Afrique : aucune peuplade n'a écrit ou n'a pu graver ces lignes. Nous attendons vos nouvelles et vos explications.

-Venu de Rio de Janéro, de Quito, de Lima, et de Buenos-Aires : au coeur du Matto-Grosso, qu'arrose l'immense Amazone, se trouve peut-être un temple primitif pas encore découvert, mais sinon cette écriture ne provient pas d'Amérique du sud.

-Professeur Isaac Rubinstein, UCLA, Californie : écriture inconnue. Serait-ce un météorite ? Nous sommes acheteurs. Nous offrons un million de dollars.

-Professeur Joliette Larivière, Université de Montréal, Québec, Canada. : je prends le premier avion et je viens vous rejoindre. Jamais vu cela ! Suis impatient !

Seul le professeur Louis Lumière, de l'Université de Paris, émit un avis qui peut-être, ouvrait une piste. Voici son message : « Je n'ai jamais vu un exemple de cette écriture. Mais il y a deux lignes, à la fin du livre de l'empereur de la cité oubliée de Thaor-Liq (Océan Pacifique). On y évoque une écriture qui, fait incroyable, serait celle d'animaux ! À l'époque où l'homme se contentait de dessiner des mammouths sur les murs des grottes, des animaux auraient acquis la capacité d'écrire. Le livre de la cité de Thaor-Liq cite le nom d'écriture apiryque. »


Deux semaines plus tard, une quinzaine de savants venus du monde entier se retrouvèrent dans le bureau de l'oncle de Samuel, à contempler la pierre. Les étudiants randonneurs observaient la scène d'un oeil amusé.

-Chers amis et collègues, dit le professeur Louis Lumière en prenant la parole, résumons-nous. C'est une écriture. Peut-être cette mystérieuse écriture apiryque que je vous ai évoquée. Hélas aucun d'entre nous, et nul savant au monde ne peut la traduire. J'ai peut-être une idée. Envoyons ces lignes à la CIA, à Langley, USA. Ils ont un des plus puissants ordinateurs au monde et savent traduire les signes et langues ou patois les plus complexes ou les plus secrets.

-Excellente idée, fit l'oncle de Samuel.

Une copie des signes écrits sur la pierre fut envoyée à Langley.

La réponse arriva vingt-quatre heures plus tard. UNKNOWN. Les savants demeurèrent comme muets. L'étudiant randonneur blond rompit le silence.

-Des amis de mes parents habitent un village situé à la lisière d'une grande forêt. Ils m'ont parlé d'une fillette qui habite au fond de ces bois avec ses parents. Une petite sauvageonne. Elle aurait le don de parler le langage de certains animaux et de comprendre ce qu'ils disent. Peut-être saurait-elle lire l'écriture apiryque, puisque vous dites que c'est un animal qui l'aurait écrit…


Lorsque Christine revint chez elle ce soir-là, elle eut la surprise de voir une dizaine de belles voitures tous terrains parquées autour de la maison de ses parents.

Elle poussa la porte, très étonnée, et entra. La pièce de séjour était encombrée d'hommes et de femmes à qui sa maman servait thé et café.

-Voici ma fille, annonça le papa.

-Quel âge as-tu ? demanda un des messieurs.

-J'ai dix ans, répondit-elle.

Tous l'observèrent un instant. Elle portait sa salopette en jean bien usée et délavée et ses sandales de gym bien brunies à la boue des chemins. Ses longues tresses brunes encadraient son joli visage mince.

-Qui sont tous ces gens ? demanda Christine à son père.

-Ce sont de grands savants, des professeurs, Christine.

-Pour moi ? Ils vont être mes précepteurs, s'inquiéta notre amie.

-Rassurez-vous, mademoiselle, dit le professeur Lumière, de Paris. Nous sommes seulement venus, pleins d'espoir, vous demander de lire des signes gravés sur une pierre. Celle-ci. Elle est posée sur la grande table.

-On nous a dit que vous parliez aux animaux, ajouta l'oncle de Samuel. Or, il se pourrait que ce soit un animal qui ait écrit ces lignes.

-Un animal qui écrit ? s'étonna Christine. Seuls des humains savent écrire. Enfin, c'est ce que l'on m'a dit.

-Voulez-vous regarder quand même ?

Christine s'approcha de la grande pierre triangulaire. Elle se pencha sur les signes. Elle toucha quelques lignes du bout de son index. Elle inclina la tête, pour tenter de lire à l'envers. Puis elle fit le tour de la table. Les savants reculèrent pour la laisser passer. Notre amie se tourna vers celui qui lui avait parlé.

-Je regrette, dit-elle. Je ne sais pas lire ces lettres. Je ne les comprends pas.


La déception marquait les visages de ces savants venus du monde entier. Ils avaient espéré faire une découverte fabuleuse, une découverte qui révolutionnerait tout notre savoir sur le monde des animaux. Hélas, la fillette qui devait les introduire dans ce monde, ne semblait pas en posséder la clé, celle de l'écriture apiryque.

-J'ai peut-être une solution, proposa Christine. Je connais un vieux renard. Il sait beaucoup de choses et il m'a déjà aidée alors que je me trouvais en grande difficulté. Mes amis animaux disent qu'il a réponse à tout.

Une colonne de Jeeps, Land Roover et autres véhicules tout terrains parcourut les routes boueuses de la forêt. Christine, assise à l'avant dans la première voiture montrait le chemin. Tous s'arrêtèrent au carrefour des trois routes, que tu connais bien toi qui me lis. Christine y va souvent. Tu sais, il est situé au milieu des bois.

Continuant à pied, toujours menés par notre amie, ils suivirent la piste peu praticable qui s'enfonce à gauche dans le bois de sapins.

Ils s'arrêtèrent à l'entrée d'un étrange chaos de rochers, au milieu duquel se dresse un tronc d'arbre mort. Il est gris, desséché, fendu. Entre ses puissantes racines se trouve le terrier du vieux renard.

Christine s'assit sur ses talons, genoux en terre, et poussant d'étranges petits cris, elle appela le renard.

-Je t'ai déjà rencontrée, dit-il.

-Oui, dit-elle. Tu m'as aidée deux fois. Renard, tu vois tous ces gens qui m'accompagnent ? Ils ont découvert une pierre sur laquelle une écriture étrange est gravée. Ils prétendent qu'un animal aurait écrit ces lignes. Peux-tu les lire ?

-Aucun animal ne sait écrire, petite fille, dit le renard.

-Je le sais bien. Mais veux-tu essayer de lire quand même ?

-Je ne sais pas lire Christine. Je ne vais pas à l'école. Montre-moi quand-même cette pierre.

Le renard l'observa un instant, puis retourna à l'antre de son terrier.

-Non, Christine. Je ne sais pas lire ces signes.

Notre amie traduisait les réponses du renard aux savants. De nouveau la déception put se lire sur leurs visages.


-Pourquoi ne vas-tu pas voir la vieille souris, Christine, proposa le renard. Elle sait lire, elle, souviens-toi. Elle a des mystérieux pétales de roses, qu'elle entrepose dans des coquilles de noix.

-Je n'y avais pas pensé, s'écria Christine. Merci renard.

Christine se releva.

-Je connais une vieille souris, dit-elle. Elle garde des pétales de roses, qui, c'est étrange, ne se fanent pas, et sur lesquels sont écrits des signes. Elle m'a parlé de pattes de mouches. Elle sait les lire.

Les savants reprirent espoir.

Le soir tombait. La route était longue pour se rendre chez cette vieille souris, selon Christine. Ils décidèrent de remettre cette expédition au lendemain.


La vieille souris avait son trou dans un site de rochers assez impressionnants, à la limite de la grande forêt où habite Christine et la zone des hautes collines qui la ceinture au nord, à un demi-jour de marche de la maison de notre amie.

Le groupe des savants, guidés par Christine, suivit au carrefour des trois routes le sentier qui s'enfonce à travers bois. Il n'était pas loin de midi quand ils s'arrêtèrent et se placèrent en demi-cercle autour de notre amie. Ils posèrent la pierre apiryque devant l'entrée du trou de la souris. Christine l'appela.

-Je vous préviens, avait averti notre amie, elle a mauvais caractère.

La souris parut enfin à la lumière du soleil. Toute grise, la moustache tombante, les yeux noirs, brillants, elle observa le groupe.

-Je t'ai déjà vue, toi.

-Oui, répondit Christine. Tu m'as bien aidée quand mon hibou était malade. Voudrais-tu montrer à ces dames et messieurs, tes coquilles de noix contenant des pétales de roses où les remèdes pour animaux sont écrits ?

-Tu m'as apporté du fromage ? répondit la souris.

-Elle veut du fromage, traduisit notre amie.

On lui en donna.

Elle pénétra dans son trou et revint avec une noix, dont la coquille s'ouvrait à plat comme un livre. Quelques pétales de roses, étrangement pas fanés, y étaient rangés. Sur chacun d'eux, se trouvaient dessinés en gros caractères noirs une curieuse écriture illisible, sauf pour la souris.

-Et pourrais-tu lire ce qui est écrit sur cette pierre triangulaire que nous avons apportée ? demanda Christine.

La souris observa la pierre. Le groupe de savants retenait sa respiration. On entendit passer une guêpe.

-Non.

Déception de tous quand Christine traduisit la réponse de la souris.


-Pourquoi sais-tu lire les pétales et pas ce qui est gravé sur la pierre ? demanda Christine.

-Parce que la pierre est posée à l'envers. Il faut la tenir sur sa pointe.

Christine transmit. La pierre fut retournée. L'étudiant blond et Samuel la tenaient à présent en équilibre instable sur son sommet et non plus sur sa base.

La vieille souris lut. Christine traduisit en langage humain ce que l'animal disait.

-Moi, Aïnoha, je suis devenue la première reine des abeilles.

La souris s'arrêta.

-C'est tout ? demanda Christine.

-Tu n'aurais pas encore un morceau de fromage ?

-Je vous avais prévenus, dit Christine en souriant, c'est une gourmande.

Après avoir été fournie, la vieille souris poursuivit sa lecture.

« Moi, Aïnoha suis devenue la première reine des abeilles. En ce temps-là, les abeilles vivaient en couple, élevant leurs petits comme les oiseaux.

« Un jour, je me suis égarée sur les flancs d'un volcan éteint. J'ai perçu à cet endroit une étrange odeur que je ne connaissais pas, mais qui m'attirait.

La région des hautes collines, comme Christine l'appelle, est en fait une zone volcanique très ancienne.

« Pénétrant par une fente étroite, je suis arrivée dans une grotte à la voûte basse, très humide, et presque noire. Des fleurs y poussaient, répandant un étrange parfum envoûtant. Je me suis posée sur l'une d'elles. Elle s'est aussitôt refermée. J'ai compris trop tard que c'était une sorte de plante carnivore, proche pourtant des champignons pour son odeur. J'ai cru que j'allais mourir.

Christine traduisait pour les savants les couinements de la souris. Tous se taisaient, émerveillés.

« Combien de temps suis-je restée enfermée dans cette plante, je ne sais. Tout à coup je revis de la lumière et je m'envolai, profitant de l'ouverture que la fleur avait laissée. Je sortis de la grotte.

« Survolant une flaque d'eau, je me vis, volant par-dessus. Je me reconnus dans le miroir lisse que l'eau formait à la surface. Je me reconnus, moi, Aïnoha ! Et je compris que j'avais acquis une intelligence dans cette plante.

Seuls les humains se reconnaissent vraiment dans un miroir. Le chat, le chien y voient un autre chat ou un autre chien qu'ils fuient ou qu'ils tentent d'agresser. Le singe grimace devant son semblable qui l'imite sans savoir que c'est lui qui fait des grimaces.

« Revenue chez moi, j'ai parlé à mes filles. Je vais vous apprendre à construire des ruches immenses. Des milliers d'abeilles y vivront et vous deviendrez des reines à votre tour. J'avais compris la géométrie de l'hexagone, et mille autres choses.

La vieille souris se tut.

-C'est tout ? demanda Christine.

-Non, mais le reste est écrit de l'autre côté de la pierre apiryque.

-Tu ne peux pas sortir de ton trou et aller lire ?

-Non. Tournez la pierre.

On fit pivoter la pierre sur sa base. La souris reprit sa lecture.

« Hélas, je n'ai pas réussi à développer une intelligence chez mes filles. Elles n'ont jamais su que copier la construction des ruches. J'ai bien tenté de retourner avec elles à l'étrange plante mi-champignon mi-carnivore du volcan, mais je n'ai jamais retrouvé l'entrée étroite de la grotte.

-Vous avez encore du fromage ? demanda la vieille souris.

-Tu vas avoir une indigestion, répondit Christine.

-Ne te fais pas de souci pour moi.

Après avoir reçu un gros morceau de fromage qu'elle fit glisser dans son trou, la vieille souris reprit sa lecture.

« J'ai passé le reste de ma vie à découvrir des remèdes pour les maladies des animaux et à les écrire sur des pétales de roses. Je les trempais dans une boue à l'odeur piquante et qui venait elle aussi du volcan. Ainsi ces pétales ne fanaient pas.

« J'ai vécu mille ans.

-Tu te trompes, dit Christine. Une abeille ne vit pas si longtemps.

-Pour une abeille, expliqua la souris, un an, c'est le temps qui sépare le lever du coucher du soleil. Ça fait trois années humaines environ.

« J'ai vécu mille ans. À la fin de ma vie, j'ai réussi à apprendre à une souris à lire mon écriture. Elle a pu ainsi continuer à soigner les animaux qui viennent se présenter à elle.

-Et de souris mères en souris filles, on arrive à toi, vieille souris, dit Christine.

-Tout juste. Mais il ne reste qu'une ligne à lire. La voici.

« Je quitte ce monde cruel et violent sans autre regret que celui de n'avoir pas pu transmettre mon intelligence à mes filles. Aïnoha, première reine des abeilles.»


Un murmure d'admiration sortit de la bouche des savants réunis. Tous, autant que Christine, sortaient comme d'un rêve. Le premier à parler fut le professeur Louis Lumière de Paris.

-Mademoiselle Christine, revenez visiter cette souris. Demandez-lui de vous apprendre à lire l'écriture d'Aïnoha. Il ne faut pas que pareil trésor de connaissances se perde.


Les trois étudiants randonneurs ont vendu la pierre apiryque à un riche musée qui a fait leur fortune.

Christine est retournée chez la vieille souris dont elle s'est fait une amie. Elle a appris à lire cette étrange écriture. Puis elle a recopié tout ce qui est écrit sur les précieux pétales de roses.

Plus tard Christine a choisi de devenir vétérinaire. Et grâce à son don de parler aux animaux et à sa connaissance des écrits d'Aïnoha sur le traitement des maladies, elle est devenue un célèbre docteur pour animaux, pour son plus grand bonheur.