Christine
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Le Château des vikings

     -Christine, une lettre pour toi!

La fillette se précipita dans la salle de séjour et saisit l'enveloppe qui se trouvait sur la table. Oui, elle lui était bien adressée. Elle prit alors le canif qu'elle porte toujours dans la poche de sa salopette, ouvrit, et lut la lettre. Elle était signée par son copain Mathieu.

Souvenons-nous que Christine, âgée de dix ans, vit dans une grande forêt. Elle possède le don extraordinaire de parler avec les animaux et de les comprendre. Pas tous. Seulement les quatre pattes, les deux pattes et les serpents.

Christine et son ami Mathieu ne se voient hélas pas très souvent, parce que le garçon habite assez loin dans une grande ville. Il va à l'école, lui. Christine étudie à la maison avec sa maman. Alors, quand ils ne peuvent pas se rencontrer, ils s'écrivent ou correspondent par courriels.

Mathieu expliquait dans la lettre, qu'il passait quelques jours de vacances chez sa tante Rosa. En se baladant, il venait de faire une découverte étonnante. Il proposait à son amie d'aller explorer ce mystère plus en détails. Sa tante acceptait de recevoir la fillette chez elle avec plaisir pour quelques jours.

Après un coup de téléphone de confirmation, il fut décidé que notre amie partirait le lendemain matin. Un long trajet... Elle n'arriverait pas avant treize heures. Elle devait se mettre en route à six heures du matin.


Elle se leva donc vers cinq heures et demie, aux premières lueurs de l'aube. Elle ne voulut pas avaler de tartine ni boire son lait ne ressentant ni faim ni soif à ce moment-là. Elle emballa son déjeuner.

Elle s'habilla comme d'habitude. Elle passa sa vieille salopette en jean, bien usée, mais qu'elle aime beaucoup pour courir dans les bois. Elle mit ses baskets et son t-shirt. Elle refit ses deux tresses brunes et vérifia la présence de son canif dans sa poche. Ainsi équipée, elle partit à pied après avoir embrassé papa et maman. Elle portait un sac à dos avec quelques affaires pour se changer, son déjeuner et sa gourde d'eau.

Un peu avant huit heures, elle parvint à son village. Là, elle put s'asseoir un moment. Elle monta ensuite dans le car qui roula pendant plus d'une heure. À neuf heures et demie, Christine sortit du bus à un croisement de routes. Il n'y avait ni maison, ni habitants. Elle se trouvait au milieu des champs.

Là, elle attendit sur un banc. Elle devait patienter jusqu'à dix heures trente, pour monter dans un autre et arriver chez Mathieu.


Un quart d'heure plus tard, environ, un autocar s'arrêta et déposa une femme et un petit garçon d'environ cinq ans. La dame s'assit près de Christine. Le gamin regarda à gauche, à droite, puis s'approcha de notre amie et l'observa longuement de la tête aux pieds.

-Maman ? dit-il à sa mère.

-Oui, Quentin ?

-Pourquoi elle attend la grande fille ?

-Sans doute, répondit la maman, parce qu'elle voyage, comme nous.

-Comment elle s'appelle ?

-Demande-lui.

Christine sourit et donna son nom.

-Maman ?

-Oui, mon chéri?

-Pourquoi la fille, elle a un trou dans sa salopette à ses genoux ?

-Peut-être qu'elle est tombée ou bien qu'elle aime sa vieille salopette bien confortable, Quentin, même si elle a un trou à son genou. C'est pas grave, et même à la mode.

-Maman ?

-Oui, Quentin ?

-J'ai faim.

-C'est un peu ta faute, mon grand. Tu as refusé tes céréales ce matin. Je ne vois aucun magasin par ici. Comme on ne partait pas longtemps, je n'ai rien emporté avec moi. Tu vas devoir attendre que l'on soit arrivé.

Le petit garçon se calma et resta silencieux de nouveau pendant quelques minutes. Puis il ouvrit la bouche.

-Maman ?

-Oui, mon chéri ?

-Je crois que je suis en train de mourir de faim.

-Ne crois pas ça. Et notre bus ne tardera pas. Courage, tu mangeras dès qu'on arrivera à la maison...

Christine sortit ses tartines de son sac à dos.

-Si vous voulez, madame, je peux les lui donner.

La maman se tourna vers notre amie.

-Tu es adorable et je te trouve très courageuse et généreuse. Je parie que c'est ton déjeuner.

-Oui, mais la personne chez qui je vais tantôt me donnera certainement quelque chose à manger. J'y arriverai vers treize heures.

-Tu as de la chance mon bonhomme, dit la dame en regardant son petit garçon.

Quentin mangea assis à côté de notre amie. Il lui souriait.

Pendant deux minutes, le petit garçon se tut. Puis il fouilla dans ses poches et en sortit deux bonbons. Il en choisit un et s'apprêta à l'ouvrir.

-Quentin, fit remarquer la maman, si tu manges un bonbon, proposes-en un à la grande fille. Ce serait gentil, après tout, elle t'a offert son repas.

Notre amie fit signe que ce n'était pas nécessaire, mais la dame insista.

Le garçon choisit soigneusement entre le bonbon emballé en bleu et celui recouvert de papier rouge. Il voulait le rouge. Il donna donc le bleu à Christine.

-Quentin, intervint la maman, on ne choisit pas le bonbon que l'on donne. Présente-lui les deux et propose-lui de choisir.

-Oui, mais alors, je risque qu'elle choisisse le rouge, celui que je veux pour moi.

Notre amie, qui comprenait que le petit bonhomme souhaitait avoir le rouge, choisit le bleu.

-Tu vois, maman, elle prend le bleu. Cela revient au même.

-Cette jeune fille est très gentille, affirma la maman.

Le temps de sucer son bonbon, le petit garçon se tut.

-Je le trouve mignon, fit Christine. Je voudrais avoir un petit frère comme lui.

-Cela t'irait très bien, répondit la maman. À te voir, tu serais sûrement une très bonne grande sœur.

La fillette rougit de plaisir.

Le bus enfin arriva et tous trois montèrent et s'assirent. Le trajet dura encore un long moment, jusqu'à presque treize heures.


Tout à coup, Christine, regardant par la fenêtre aperçut son copain. Elle sortit du car, la dame et le petit Quentin également. Le gamin se précipita vers Mathieu et l'embrassa.

-Bonjour Quentin, dit Mathieu.

-Tu les connais ? s'étonna notre amie.

-Bien sûr, répondit Mathieu. Je te présente tante Rosa et son petit garçon, mon cousin. Nous allons chez eux.

Voilà comment Christine fit la connaissance de tante Rosa et de Quentin.


Après dîner, les trois enfants partirent en promenade vers la forêt.

-Je te conduis à un château, enfin, ce qui en reste. Cela s'appelle la Tour des Aigles. Le donjon d'un ancien grand bâtiment qui fut détruit autrefois. Mais de là, on profite du plus beau point de vue de la région. Tu verras. Nous allons traverser les champs et les bois. Quentin, tu viens avec nous?

Le petit garçon fut très fier d'accompagner les deux aînés.

Nos amis arrivèrent au pied d'une tour aux pierres grises, assez haute et trapue. En y entrant, ils découvrirent un escalier en bois. Ils grimpèrent jusqu'au sommet. Ils débouchèrent sur une terrasse.

De là, ils observèrent un splendide paysage. D'un côté se trouvait le bois qu'ils venaient de traverser. De l'autre, une vallée assez profonde, que la tour dominait de toute sa hauteur. Une large rivière coulait au pied de falaises abruptes. L'autre rive longeait une vaste forêt.

-Voilà, affirma Mathieu malicieusement. Remarques-tu quelque chose d'inhabituel ou d'étrange ou d'intéressant dans le paysage ? Je voudrais voir si tu es aussi observatrice que moi.

Christine, piquée au vif dans sa curiosité, joua le jeu. Elle observa longuement les arbres, la rivière, les roches, la vallée.

-Je vois là-bas des grands arbres et un carré de sapins entouré par une forêt de chênes. 

-Oui, mais ce n'est pas ce que je voulais te faire découvrir.

-La rivière semble très fraîche, un peu profonde peut-être. Elle dessine une jolie courbe.

-Sans doute, répondit Mathieu évasivement.

-Là-bas, s'exclama la fillette, en indiquant du doigt le cœur de la forêt de sapins de l'autre côté de la rivière. J'aperçois quelque chose. On dirait, oui on dirait une barre de fer verticale, pointée vers le ciel.

-Bravo, répondit son copain. Je crois que cela se trouve au sommet d'une tour d'un autre château fort et cette forteresse semble inconnue dans la région. Aimerais-tu aller la découvrir ?

-Certainement, se réjouit notre amie, avec grand plaisir.


Le lendemain, Christine et Mathieu partirent seuls. Il n'emmenèrent pas Quentin parce qu'ils comptaient marcher toute la journée à la recherche de ces ruines moyenâgeuses. Ils emportèrent avec eux un petit pique-nique et deux gourdes bien remplies d'eau, le tout dans un sac à dos.

Comme il faisait très chaud, Mathieu allait en short et sandales. Il était torse nu. Christine portait son éternelle salopette. Elle avait des sandales de toile aux pieds également.

Les deux enfants s'éloignèrent de la maison. Ils atteignirent assez vite la rivière. Aucun pont. Ils durent passer dans l'eau. Elle était bonne, juste un peu fraîche. Ils en profitèrent pour jouer à s'éclabousser un peu, croyaient-ils en commençant leur jeu, mais ils sortirent du cours d'eau trempés de la tête aux pieds. Quel bonheur!

À ce moment là, il leur fallut avancer dans le bois et progresser en direction des ruines du château qu'ils voulaient observer. Aucun chemin n'y menait.

Christine coupa deux gros bâtons avec son canif, et à l'aide de ceux-ci, nos amis se frayèrent un passage à travers les ronces, les orties et les branches. Plus d'une fois, ils durent contourner des endroits impraticables. Ils enjambèrent des troncs d'arbres gisant au milieu des plantes. Cette partie du bois leur parut vraiment sauvage. Mais l'aventure, c'est l'aventure.


Enfin, après deux ou trois heures de progression très lente, de sueur et de combat contre toutes sortes de plantes, ils arrivèrent en vue de ce château. Il semblait fascinant au milieu des hauts arbres. Il était constitué de cinq tours. Celle avant gauche était totalement détruite. Les quatre autres apparurent en plus ou moins bon état, quoique envahies de plantes grimpantes.

Les enfants découvrirent une grande porte, précédée d'un pont-levis. Des douves entouraient le château. Elles ne contenaient plus beaucoup d'eau mais semblaient un paradis pour toute une collection de roseaux, joncs et autres nénuphars qui poussaient en abondance, profitant de la vase qui stagnait encore au fond.

Mathieu courut sur le pont-levis. Tout à coup, une planche pourrie se brisa. Le garçon tomba dans la boue et les plantes.

Christine s'approcha de l'endroit avec prudence et se coucha à plat ventre sur le sol pour aider son copain à remonter. Elle tendit les mains et tira de toutes ses forces. Mathieu, s'accrochant aux poutres restantes et en bon état, parvint en s'arc-boutant, à se glisser sur le pont-levis. Il était couvert de boue de la tête aux pieds.

Notre amie éclata de rire. Le garçon se tenait immobile et plutôt penaud. Il se laverait tantôt en retraversant la rivière. Les deux enfants entrèrent dans la cour du château, sans grande difficulté car la herse était levée.


Ils s'orientèrent vers le donjon et découvrirent un escalier de pierre qui mena rapidement tout en haut. Ils se trouvaient au milieu des bois. La vue se limitait à la canopée des arbres.

La barre de fer pointée vers le ciel, aperçue depuis la Tour des Aigles, consistait en l'extrémité d'un paratonnerre.

Nos amis redescendirent. Les pièces qu'ils traversèrent étaient totalement vides. Il ne restait plus que d'anciennes cheminées, sculptées dans la pierre et noircies par le temps. Les autres tours semblaient sans intérêt.

Au pied du donjon, à gauche, les enfants découvrirent un escalier, couvert de grosses dalles grises, qui menait à une porte entrouverte et moisie. Des marches envahies de ronces.

Mathieu et Christine, munis de leurs bâtons, se taillèrent un petit passage et parvinrent près de cette ouverture. La porte leur résista, bloquée. Ils eurent beau la pousser de toutes leurs forces, elle ne voulut pas bouger. Quelque chose la calait de l'autre côté.

Mathieu tenta de passer, mais c'était trop étroit. Christine, plutôt mince, parvint à se glisser par cette anfractuosité. Une fois parvenue de l'autre côté, elle regarda le sol et réussit à dégager quelques grosses pierres. La porte put ainsi être ouverte un peu plus largement.

Nos amis découvrirent ainsi un souterrain, un ancien passage du château fort, menant sans doute au cœur de la forêt. Ils y firent quelques pas, mais plus ils avançaient, plus il faisait sombre, plus il faisait noir. Ils hésitèrent à poursuivre leur dangereuse exploration. Ils décidèrent de revenir une autre fois, avec des lampes de poche.

Abandonnant le passage, ils remontèrent dans la cour et pique-niquèrent assis l'un près de l'autre au soleil.

Plus tard, dans l'après-midi, ils revinrent par le sentier taillé dans le bois et arrivèrent à la rivière. Mathieu en profita pour se nettoyer un peu.

Christine et son copain y prirent un excellent bain. Puis, dégoulinants à nouveau, ils continuèrent leur route et retournèrent chez tante Rosa.


Le lendemain, il pleuvait. Les deux enfants, accompagnés du petit Quentin, en profitèrent pour se rendre à la bibliothèque de l'école du village. Elle était bien fournie. Ils y trouvèrent plusieurs ouvrages intéressants sur les châteaux forts, mais aucun ne parlait de ce bâtiment observé hier au milieu des bois. Par contre, la Tour des Aigles était citée plusieurs fois.

Ils se renseignèrent auprès de la bibliothécaire qui leur affirma que ce château de la forêt était dépourvu d'intérêt. Personne ne le visitait, tout à fait livré à lui-même. Cette bâtisse semblait s'appeler « château des Mirlondaines ».

Munis de ces maigres informations, ils revinrent chez la tante et profitèrent de l'après-midi pluvieux pour jouer avec le petit garçon un long moment dans le grenier.


Le jour suivant, le ciel parut au beau fixe et la chaleur revint, lourde même.

Mathieu et Christine se mirent en route, comme l'autre fois, pour retourner à leur château. Ils emportaient une lampe de poche. Quentin n'accompagna pas.

Ils y arrivèrent plus rapidement que la première fois, parce que le sentier taillé l'avant-veille par eux était encore bien dégagé. Ils allumèrent leur torche et avancèrent dans le souterrain. Il semblait se prolonger loin. On n'en voyait pas le bout.

Après une progression d'une dizaine de mètres, le sol s'inclina. Cela descendait. On passait sans doute sous les douves. Les murs de brique suintaient l'humidité et se couvraient de lichens. La voûte romane également. Le sol était boueux. Les sandales en prirent un fameux coup.

Après une centaine de mètres, Christine sentit quelque chose sous ses semelles. Dans ses tennis aussi vieilles que sa salopette, elle percevait chaque aspérité du sol. Cette fois, elle sentit des petites boules, comme des billes.

Les enfants se baissèrent et fouillèrent la boue. Ce n'était point des billes, mais des perles, extrêmement belles. Ils en trouvèrent beaucoup, tâtonnant à genoux, les mains dans la vase. Ils en comptèrent trente-cinq. Chacune d'entre elles était percée. Cela faisait penser aux perles d'un collier.

Christine vérifia encore à genoux, les mains dans la boue, qu'il n'en restait plus. 

Puis elle se retourna. Elle venait d'entendre un grognement. Cela ressemblait au râle d'une bête. Regardant autour d'elle, elle ne vit plus son copain. Elle chuchota :

-Mathieu, où es-tu Mathieu ? Mathieu !

Seul, le grognement de la bête lui répondit.

Notre amie inquiète mais à la fois curieuse et courageuse, fit un pas ou deux en direction de l'animal. Dans une petite anfractuosité du mur, elle découvrit sous le faisceau de sa lampe de poche, son copain caché et qui tentait de lui faire peur. Il sortit de sa cachette en poussant un cri. Christine se saisit, puis se reprit.

-Tu m'as fait peur. Moi aussi, je vais t'effrayer, je te préviens.

-Non, supplia le garçon, non, je ne le ferai plus. S'il te plaît, Christine, ne me fais pas peur.

-Tant pis pour toi, répondit la fillette en riant. À ton tour de trembler.


Les deux amis continuèrent leur progression. Ils parvinrent à une grille, une sorte de herse. Elle était fermée. Deux barreaux, pourtant assez épais, avaient été écartés et laissaient le passage à une personne pas trop corpulente.

Christine et Mathieu se glissèrent par cette ouverture. De l'autre côté, ils aperçurent très rapidement un couloir étroit qui allait vers la droite. 

Plus loin, le garçon constata que le souterrain était écroulé. Il fit demi-tour. Il ne vit pas son amie. Il avança lentement, la peur au ventre, le cœur battant. La fillette l'attendait cachée dans une petite chapelle latérale. Mathieu la trouva tapie derrière un socle de pierre.

Les deux enfants découvrirent sur ce socle une boîte en bois en assez bon état. Levant le coffret, ils se rendirent compte qu'il contenait quelque chose. Un trésor, pensèrent-ils tous les deux…

Christine sortit le canif de la poche de sa salopette, mais ne réussit pas à ouvrir.

Les deux enfants emportèrent le coffre à l'extérieur. Se rendant compte qu'il ne restait plus rien d'intéressant à visiter, ils retournèrent par le souterrain vers la lumière.


Sitôt arrivés dans la cour du château, la fillette tenta encore d'ouvrir le coffret, mais en vain. Il était trop bien scellé. Il fallait une clé qu'ils n'avaient pas trouvée.

Les enfants suivirent le sentier de retour et retraversèrent la rivière. Ils firent encore une délicieuse baignade et une bonne partie de rires. Mathieu découvrit, à ses dépens, la souplesse, l'agilité incroyable de son amie. Ils revinrent au village.

Passant par le centre commercial, ils s'adressèrent à un serrurier. Celui-ci, en forçant un peu, avec leur accord, parvint à ouvrir la boîte. Elle contenait un livre. Une sorte de cahier. Nos amis remercièrent.

Puis, ils entrèrent chez un bijoutier. Ils présentèrent l'une des trente-cinq perles découvertes dans le souterrain. L'homme, plaçant une loupe devant l'un de ses yeux l'observa avec attention.

-Très belle, leur fit-il remarquer. Une perle fine, de grande valeur et déjà ancienne. Belle trouvaille, les enfants.

Un fois encore, ils remercièrent et retournèrent chez la tante de Mathieu. Après le goûter, assis l'un près de l'autre dans le jardin, à l'ombre d'un vieil arbre, ils ouvrirent le cahier.

Voici ce qui était écrit :


-Je suis la baronne Iseult de la Mirlondaine. En ce 1er mai de l'an de grâce 808, j'habite notre château avec mon mari, Amaury de la Mirlondaine, et nos quatre enfants. J'écris ces lignes la peur au ventre.

J'ai ouï des histoires horribles au sujet des barbares que l'on appelle des vikings. Ils viennent par les rivières qu'ils remontent. Ils encerclent les châteaux, les incendient et détruisent tout. Ils font prisonniers leurs habitants. Ils les torturent quand ils ne les tuent pas de suite. Ils causent également beaucoup de mal aux paysans des villages, brûlant les fermes et les maisons et massacrant les populations. La peur s'installe dans notre région.

Ces vikings venaient de Norvège, à bord de grands bateaux appelés des drakkars. Ils descendirent jusqu'au large des côtes de Belgique, de France et d'Angleterre. Ils pénétraient dans nos campagnes par les fleuves et les rivières et s'attaquaient aux châteaux. On les disait particulièrement cruels. Ils se servaient, dit-on, du crâne de leurs ennemis pour y boire de l'hydromel.


9 mai 808. Nous venons d'apprendre la destruction du château des Aigles. Les vikings l'ont encerclé et sont parvenus à entrer dans la forteresse, qui pourtant, paraissait imprenable sur son roc. La famille qui l'occupait et tous les paysans ont été emmenés comme prisonniers, hommes, femmes, vieillards, enfants. Horrible.

Je ne permets plus aux quatre miens d'aller au-delà des douves. Mon mari s'active à faire venir des provisions dans nos granges et dans nos caves, pour soutenir un siège éventuel.

11 mai 808. Ils arrivent ! Un long cri nous l'apprend. Plusieurs de nos paysans arrivent effrayés, décrivant l'horreur du pillage d'un village, par ces barbares. Il paraît qu'ils rassemblent hommes, femmes et enfants au centre du hameau. Ils détruisent toutes les maisons en y mettant le feu. Ils emmènent les femmes les plus jeunes, les enfants les plus forts, les hommes qui peuvent leur servir d'esclaves. Les autres, ils les tuent et les laissent ensuite pourrir sur place.

Mon mari vient de réunir nos paysans. Ils vont se préparer au combat. Amaury propose à toutes les familles de venir se réfugier dans notre château. Ils arrivent, emportant leurs habits, leurs coffres, leurs outils, leurs animaux. Nous installons ces familles dans les quatre tours et même dans l'écurie et dans les étables. Quelques personnes plus âgées logent dans les pièces inférieures du donjon.

Nous nous apprêtons à nous défendre avec courage. Pour une raison que je ne saisis pas bien, mon mari me demande de préparer le plus de poix que je pourrai, ainsi que quelques grandes marmites. Il en veut sur chacune des tours. Que va-t-il en faire ? Je lui fais confiance.

La poix vient de la résine de végétaux. Un pâte très collante qu'on chauffait et que les soldats versaient sur les assaillants, ce qui les brûlait atrocement.


13 mai 808. La vie s'organise dans notre château. Les femmes se réunissent dans mes salons. Elles s'occupent de coudre des habits et de faire des couvertures. Moi, j'apprends aux enfants du village à lire et à écrire. Ils jouent en compagnie des quatre miens.

Nuit et jour, des sentinelles surveillent l'arrivée éventuelle des barbares. Nous espérons éviter la guerre, car notre château caché au milieu des bois, n'est pas visible de loin, comme le château des Aigles dont ils n'ont laissé, semble-t-il, que le donjon.


-Elle parle sans doute de la tour que tu m'as fait visiter, remarqua Christine.

-En effet, répondit Mathieu. À cette époque-là le château des Aigles fut détruit. Ils ne reste que le donjon. Cela a dû être terrible.

-Quelle horreur, ajouta notre amie. Vite, lisons la suite. Comme cette dame écrit bien! On se croirait en plein milieu de l'action.


14 mai 808. Un premier viking, habillé tout en noir est venu nous observer. Son visage rude, plein de haine, lui donnait un air féroce. Il a disparu rapidement. Mais notre château est repéré.

Mon mari a fait baisser la herse et monter le pont-levis. Nous voilà isolés du reste du monde avec nos fermiers et leurs familles.

Cet après-midi, une troupe de vikings s'est approchée. Impressionnants. Leur chef, habillé de bleu, portait un casque étrange sur la tête. Il nous a regardés d'un air féroce et méchant, puis il est parti. Mais quelques heures plus tard, les barbares ont encerclé notre château.

18 mai 808. La première attaque a eu lieu ce matin. Ils sont venus en rampant derrière les arbres, au milieu des branches, mais du haut des tours, à coup d'arc et de flèches, on les a repoussés. À nous, la victoire, mais combien de temps cela durera-t-il ? Je me le demande.

19 mai 808. Nouvelle attaque des barbares. Cette fois-ci, ils ont apporté des échelles qu'ils ont enfoncées dans les douves et posées contre les murs du château. Amaury avait fait allumer des feux et bouillir des marmites de poix. À l'aide de petites louches, ils ont versé cette poix bouillante sur les assaillants. Ceux-ci, hurlant de douleur se sont jetés dans l'eau des douves et ont fui en abandonnant les échelles.

Une deuxième victoire pour nous, mais encore une fois, je demeure inquiète. Combien de temps cela va-t-il durer ? Réussirons-nous à faire front à leur prochain assaut ? Combien de jours pourrons-nous résister à leur siège ?

25 mai 808. Une semaine de répit. Nous nous demandions avec angoisse ce qu'ils faisaient, ce qu'ils préparaient. La réponse est arrivée ce matin. Une gigantesque machine montée sur un chariot. Elle comportait une sorte de long manche terminé par une cuillère. Ils y ont placé une grosse pierre, puis ils ont coupé la corde qui la retenait et l'appareil a projeté l'énorme boulet vers nous.

-Visiblement, la comtesse ne connaît pas le mot catapulte, commenta Mathieu.

-Ou bien, il n'existait pas encore, ajouta Christine.

Cela abîmait chaque fois le château. Notre tour avant gauche est tombée en ruine. Ils vont tenter de nous envahir en passant par là. Elle ne nous protège plus.


-Voilà la cause de la destruction de la tour avant gauche que nous avons vue en arrivant, réfléchit Mathieu.

-En effet, répondit Christine. Des cinq tours, quatre se dressent encore en bon état. Continuons la lecture. Comment cela s'est-il terminé ?


26 mai 808. Pendant la nuit, mon mari et trois volontaires se sont rendus dans le camp des vikings. Ils ont réussi à y entrer sans se faire voir. Ils ont mis le feu à la machine et ont fui. Ils sont revenus sains et saufs au château.

Ce matin, les hurlements féroces et les vociférations des assaillants nous ont éveillés. Ils sont passés par les douves et la tour détruite. Une voie grande ouverte pour eux. Le château est envahi. Nous nous sommes sauvés par le souterrain secret qui se trouve au pied du donjon.


-Le souterrain que nous avons visité, s'écria Christine.

-En effet, ajouta Mathieu. Mais attends, lisons la suite…


Les barbares se sont acharnés à faire tomber le pont-levis et ont levé la herse. Ils sont entrés en nombre. Nous sommes les derniers à nous enfuir par le souterrain. J'ai fait courir mes enfants devant moi. Amaury nous précédait en tenant une torche allumée. Il fallait que nous atteignions la herse, la grille du souterrain avant eux pour pouvoir ensuite l'abaisser et protéger notre retraite.

Un moment, en courant, j'ai senti l'un des guerriers barbares, quasiment me frôler. Il courait derrière moi. Du bout de son couteau, il m'a blessée légèrement au cou et a coupé le très beau collier de perles fines que mon mari m'avait offert lors de notre mariage.

Les perles sont tombées dans la boue. Je n'ai pas pu les ramasser. Pas le temps. Je regrette ce collier. Un merveilleux cadeau d'un amoureux à son amoureuse, mais la vie de mes enfants, celle de mon mari et la mienne, valent plus.

Nous avons atteint la grille, et l'avons refermée derrière nous. Je pose mes notes, ce cahier, dans un coffre, dans la petite chapelle. J'espère qu'ils ne le verront pas et qu'ainsi, un jour, quelqu'un découvrira ces lignes, pourra les lire et connaîtra la vérité.

Iseult, baronne de la Mirlondaine.


-Les perles que nous avons trouvées, affirma Christine, sont celles du collier d'Iseult de la Mirlondaine. Le cadeau reçu de son époux lors de leur mariage…

-En effet, murmura Mathieu, songeur. Si tu veux, nous pouvons nous les partager.

-Non, réfléchit la fillette. Il ne faut pas les séparer. D'ailleurs, trente-cinq ne se divise pas par deux. Il faut qu'elles restent ensemble. Le cadeau d'un amoureux à celle qu'il aime. Cela ne se coupe pas. Garde-les.


Christine et Mathieu portèrent le précieux cahier à la bibliothèque de l'école du village. Le cadeau fut très apprécié.

Il se trouve exposé aujourd'hui sous vitre et bien protégé de l'humidité, à la disposition de ceux qui veulent l'étudier.

Le château des Mirlondaines devint le théâtre de plusieurs jours de jeux de nos amis.

Puis, le dernier soir arriva. Le lendemain, Christine allait retourner dans sa forêt.


Au moment d'aller dormir, les deux amis s'approchèrent l'un de l'autre dans le couloir sombre. Un rayon de lune passait par les lucarnes du grenier et éclairait leurs visages. Ils s'embrassèrent, comme sans doute Amaury et Iseult de la Mirlondaine autrefois. Ils comptèrent cinquante-quatre bisous.

Puis, notre amie proposa à son copain de conserver les perles pour toujours. Les enfants les avaient rangées dans une jolie petite boîte reçue de la tante Rosa.

Christine les confiait donc à son ami. Après tout, il avait découvert le château grâce à l'antenne de fer.

-Pas d'accord, déclara Mathieu. Nous les tenons grâce à toi. Tu les as senties sous tes semelles dans la boue du souterrain. Elles t'appartiennent.

-Non, insista la fillette, tu les gardes. Je préfère que tu les conserves pour plus tard.

-Alors, promit Mathieu, je vais les mettre de côté. Et quand on sera grands, je ferai monter le collier et puis, je te l'offrirai le jour de notre mariage, comme fit Amaury de la Mirlondaine pour Iseult, il y a 1200 ans.

-Ah, dit Christine en souriant, on va se marier ? Première nouvelle.

Les deux enfants, émus, se tinrent les mains un long moment. Après un dernier bisou, ils retournèrent chacun dans leur chambre et s'endormirent.

Le lendemain, notre amie repartit dans sa forêt, pour de nouvelles aventures….