Christine
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La memoire du tilleul

Christine a presque dix ans. Elle habite au milieu d'une grande forêt. Son père est bûcheron. Parfois, elle doit donner un coup de main, quand papa a la chance d'avoir une commande supplémentaire ou quand il n'est pas en forme. A son âge, on comprend cela parfaitement bien.
Ce jour- là, elle s'était rendue seule au chantier pour entasser dans une carriole toutes les bûches que papa avait tronçonnées et que maman viendrait prendre avec le tracteur tantôt vers midi.
Christine s' était mise au boulot courageusement. Il faisait très beau. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient. Il était pas loin d'onze heures et demie quand la remorque fut remplie. Notre amie était fatiquée, mais contente. La charrette était bien pleine.
Elle s'éloigna alors d'environ cent mètres, le long du chemin en terre. Elle venait d'apercevoir un curieux endroit où se trouvaient cinq souches de tilleul, disposées en rond. Les arbres avaient dû être impressionnants car les surfaces apparentes étaient larges et comportaient des centaines d'anneaux.
Chose étrange, l'une des cinq souches semblait avoir conservé une vie en elle. Les quatre autres étaient sèches, grisâtres et envahies de champignons, tandis que le bois de la cinquième apparaissait encore jaune comme si on venait de couper l'arbre. Pourtant Christine n'avait jamais vu aucun de ces troncs debout, et ce n'est pas son père qui les avait abattus. Elle observa les souches, intriguée. Elle posa doucement sa main sur celle qui était encore pleine de vie. Elle ressentit comme un frisson.

Elle se tenait là, rêveuse, juste au milieu du pentagone quand elle entendit le bruit d'un martellement de sabots de cheval. Elle tourna la tête et aperçut un magnifique étalon doté de jambes fines et d' une ligne parfaite. Il était monté par un beau jeune homme. Il semblait avoir seize ans. Il avait des cheveux clairs, un peu longs et des yeux vert tendre. Il était vêtu bizarrement, comme s'il était issu d'une époque lointaine, le Moyen Age par exemple.
- Quel beau garçon, songea Christine en un chuchotement admiratif.
Pour son bonheur, il arrêta sa monture à la hauteur de notre amie. Elle lui sourit le coeur battant. Il salua gentiment.
- Bonjour. Comment t'appelles- tu ?
- Je m'appelle Christine. Et toi ?

Le jeune homme ne répondit pas. Il descendit de cheval.
- Que fais- tu près de ces souches de tilleul ?
- Je me demandais, répondit Christine, pourquoi celle- ci, une d'entre elles, semble si bien conservée. On croirait bien qu'on a coupé cet arbre hier...
- Tu veux que je te raconte ? Je connais la cause, répondit le jeune homme.
- Je veux bien, dit Christine en souriant.
- Alors, assieds- toi près de la souche et étend tes mains sur la surface du bois.
Christine s'assit sur les talons puis posa ses deux paumes sur les lignes du bois, ces lignes concentriques qui permettent de compter l'âge d'un arbre coupé. Le jeune homme, troublant énormément Christine, appliqua ses mains sur celles de notre amie. Ils se regardaient les yeux dans les yeux et le coeur de Christine battit la chamade. Elle était très émue.
Soudain, elle aperçut non plus les souches mais de grands arbres autour d'elle. Le vent agitait leur feuillage.
- Ecoute, écoute- moi bien. Voici mon histoire. Nos mains ont délié la mémoire du tilleul.

Un jeune homme et une jeune fille se tenaient sous les arbres. lls venaient sans doute tous deux d'avoir seize ans. Elle semblait triste et murmurait en lui prenant les mains.
- Thibault, il faut t'en aller.
- Ysaline, est- ce toi qui me demandes de partir ?
- Thibault, je t'aime, mais Pierre de Crahin te cherche, mon amour. Il est le nouveau maître du château depuis la maladie de son père. Il est terrible. II est méchant. Tout le monde le craint. C'est un homme dur. Thibault, si sa troupe arrive, tu seras emmené et tu seras jeté dans ses cachots. Et puis il te tuera et moi, j'en mourrai.
- Ysaline, mon Ysaline, je vais fuir quelque temps, répondit Thibault. Mais d'abord, je veux t'embrasser encore et encore, ma belle.
Christine vit Thibault et Ysaline s'enlacer en amoureux. La jeune fille était appuyée contre le tilleul, celui qui venait de libérer sa mémoire, celui où notre amie avait posé ses mains.
- Thibault, j'entends la troupe. Ils arrivent par ici. Pars, pars vite, mon amour.Il faut fuir.
- Trop tard, affirma Thibault, en s'arrachant aux bras d'Ysaline. Trop tard, ils vont me voir.
- Attends, attends, Thibault. Souviens- toi. Ma mère n'était pas une sorcière, mais un peu magicienne. Elle m'a appris les secrets des arbres, les mystères des champignons, la vie cachée des plantes et des bêtes. Je sais quelques formules magiques. Elle est morte quand j'étais encore petite. Elle n'a pas eu le temps de m'apprendre grand- chose, mais je puis peut- être t'aider. Appuie- toi contre cet arbre. Adosse- toi bien. Place tes bras derrière toi, comme si tu allais le soulever sur ton dos et serre- le, comme pour le déraciner.
Ysaline regarda son ami dans les yeux.
- A très bientôt mon amour.
Elle murmura quelques mots incompréhensibles et Thibault disparut. Il faisait partie intégrante de l'arbre à présent, comme s'il s'était confondu ou mêlé au tronc, comme s'il était devenu l'âme du tilleul. Il ne pouvait plus parler mais il pouvait voir, entendre et souffrir.

La troupe arriva. Vingt- cinq hommes, armés d'arbalètes et de flèches. Un soldat s'arrêta près de la jeune fille et se pencha pour l'interroger.
- Tu n'as pas vu passer un jeune homme par ici ?
- Quel jeune homme ? demanda Ysaline.
- Thibault de Valombreuse. Nous le cherchons. Il habite au village, la ruelle qui mène au château.
- Ah, lui, répondit Ysaline. Je l'ai aperçu il y a environ dix minutes. ll courait dans les fourrés. Il s'est sauvé par là- bas vers les marécages et les étangs,  dans la vallée.
- Nous le tenons, cria le soldat à ses compagnons. ll est allé s'empêtrer dans les vases et les boues. Nous allons le retrouver facilement.
L'un des derniers cavaliers n'était autre que Pierre de Crahin. Le nouveau maître du château arrêta sa monture à la hauteur d'Ysaline. Il regarda la jeune fille un instant en silence, sans remuer les lèvres, sans dire un seul mot. Il fit avancer son cheval.
- Dieu, qu'elle est belle, songeait- il. Mais où l'ai- je déjà vue? Je connais cette fille... Mais oui, je me souviens. C'est la fille de la sorcière, celle que mon père fit brûler autrefois.
Puis ouvrant la bouche, il cria.
- Halte soldats, vous n'allez quand même pas faire confiance aux indications que vous donne une fille de sorcière ?
Puis s'adressant à Ysaline :
- Où est Thibault de Valombreuse ? On t'a déjà vue plusieurs fois à ses côtés. Tu es, dit- on, son amoureuse. Où l'as- tu caché ? Parle.
- Je ne sais pas, risqua Ysaline, je ne sais pas où il est. J'ai vu  un jeune homme courir et filer vers les étangs.
    Ysaline fixa Pierre de Crahin quelques instants, soutenant son regard. Un effroyable souvenir revint à sa mémoire.

Ysaline avait dix ans, comme Christine. Elle se trouvait sous les fenêtres du château ce jour- là. La foule s'était rassemblée, hommes, femmes, enfants et tous criaient, vociféraient.
- Brûlez la sorcière, brûlez la sorcière !
Sur la place du village, au pied du donjon,    un bûcher avait été dressé. On avait planté un poteau au centre. Des soldats, en armes, passaient, allant et revenant sans cesse et contenant la foule échevelée.
Soudain, on entendit les roues d'un chariot, tiré par deux chevaux, marteler les pavés de la rue. La foule    redoubla ses cris. Une femme en robe blanche était enchaînée sur la charrette, la mère d'Ysaline.
- Maman, hurla la fillette, maman !
Les yeux remplis de larmes, le corps et les mains tendus vers sa mère, pieds nus dans la boue, la fillette atterrée regardait.
Le chariot s'arrêta. Ysaline, s'arrachant aux bras de sa bonne grand- mère, courut et l'escalada par une roue en bois, se hissa dans la carriole et serra sa mère en pleurant.
- Maman, maman, je ne veux pas qu'on te brûle. Je ne veux pas qu'on te fasse du mal, maman.
ll fallut trois soldats pour arracher la fillette à sa mère.
Puis, la jeune femme fut débarrassée de ses chaînes et traînée sur le tas de fagots. On l'attacha au poteau de torture.
Ysaline tourna la tête un instant. Elle aperçut le seigneur de Crahin aux fenêtres du château. Il se tenait près de son épouse. Son fils, Pierre, debout à ses côtés, avait dix- huit ans à ce moment- là. Le châtelain fit un signe au bourreau habillé tout en rouge et cagoulé qui attendait des ordres.
La foule hurla :
- Brûlez- la, brûlez- la.
Ysaline se débattait, tenue pourtant par les trois soldats. L'un d'entre eux, saisissant les tempes de la fillette, l'obligea à regarder l'horrible spectacle.

Ysaline n'a pas baissé les yeux. Elle vit sa mère attachée au poteau de torture. Elle vit l'homme en rouge prendre le flambeau et mettre le feu aux fagots. Elle vit la fumée et les flammes monter. Elle entendit sa mère hurler. Et elle- même, la fillette, hurla en même temps. Elle a vu sa mère brûler sous ses yeux.
Puis elle tourna lentement la tête vers le château. Le seigneur de  Crahin et son épouse s'étaient retirés. Mais, Pierre, leur fils, regardait la scène, et il riait.    Il riait! Un instant ses  yeux croisèrent ceux d'Ysaline. Elle pleurait, désespérée. Pierre de Crahin l'observa.  Il fixa cette petite fille aux longs cheveux bruns, plutôt maigre, dans une robe sale et les pieds nus. Puis il détourna la tête et disparut à l'intérieur du château. C'était il y a six ans.
Et aujourd'hui Ysaline se trouvait  face à Pierre de Crahin, le nouveau châtelain. Elle l'avait reconnu. Il l'avait reconnue également.
- Garde, cria Pierre  de Crahin, saisissez- vous de cette jeune fille. Sa mère était une sorcière. Elle a dû cacher son amoureux par quelque manipulation de magicienne. Emmenez- la et enfermez- la dans un de mes cachots. Puis continuons à fouiller les alentours. Nous finirons bien par trouver ce Thibault de Valombreuse.
La troupe se dispersa, tandis que quatre archers emmenaient Ysaline.

Quand Pierre de Crahin revint au château, le bourreau lui demanda ce qu'il fallait faire de la jeune fille.
- Laisse- la trois jours dans le cachot. Ne lui donne rien à manger. Quand elle aura faim, elle parlera peut- être.
Le bourreau s'inclina et partit.

Trois nuits et trois jours passèrent, effroyables. Thibault, devenu arbre par la magie d'Ysaline, gémissait dans le vent. Personne ne remarqua les gouttelettes d'eau, ses larmes, couler d'angoisse et d'amour le long de son tronc.
Personne n'écouta Ysaline trembler et gémir de faim, de peur et d'amour dans la fange du cachot infect où on la tenait prisonnière.

La nuit du troisième au quatrième jour, Pierre de Crahin s'éveilla avant l'aube. Il était en sueur. ll sortait d'un cauchemar épouvantable de lucidité. Il se rendait compte qu'il était amoureux et fasciné à la fois par Ysaline, mais qu'il ne l'aurait jamais.
D'abord, la jeune fille ne voudrait jamais épouser le fils de celui qui avait brûlé sa mère et qui lâchement avait ri de la scène. Ensuite, le nouveau maître du château, seigneur de la région, pouvait- il épouser une fille de sorcière ? Jamais !
- Thibault de Valombreuse, murmura Pierre de Crahin, assis sur son lit. Thibault est amoureux d'elle, mais il ne l'aura pas non plus. Personne ne l'aura.
Il ouvrit la porte de sa chambre.
- Garde. Qu'on réveille le bourreau et qu'on le fasse venir immédiatement. Je vais le recevoir ici même.
Quelques minutes plus tard, l'homme en rouge pénétra dans la chambre de Pierre de Crahin.
- Va chercher la fille Ysaline. Sors- la du cachot et emmène- la loin d'ici. Conduis‑la à l'endroit où se trouvent les cinq tilleuls et pends- la à une branche... A moins bien sûr qu'elle ne nous confie l'endroit où elle a caché son amoureux. Mais si elle ne parle pas, je te donne l'ordre de la tuer.    
Le bourreau s'inclina et quitta la pièce. Il descendit vers les cachots. Il suivit un couloir étroit, noirci de pierres froides et humides. Ysaline croupissait dans une fosse dont la voûte était basse et dont le sol était de boue.
Le bourreau la traîna hors de son trou, épuisée, sale, affamée.
- Où est ton amoureux ? Où est Thibault de Valombreuse ? Dis- nous où tu l'as caché, sinon tu vas mourir.
Ysaline regarda le bourreau dans les yeux mais ne lui répondit pas.
- Tu ne veux pas parler. Sais- tu que j'ai reçu l'ordre de te pendre ?
La jeune fille ne répondit rien.
Le bourreau lui attacha solidement les mains et l'emmena sur son cheval. ll se rendit à cet endroit où les cinq tilleuls sont plantés en rond. L'un d'entre eux était Thibault de Valombreuse.

Le bourreau fit descendre Ysaline de cheval. Il lança la corde qu'il avait emportée autour d'une branche et la noua solidement.
Cette branche appartenait précisément à l'arbre Thibault, celui où l'amoureux d'Ysaline était confondu au tronc. Il se mit à trembler étrangement. Comble de l'horreur, on allait accrocher sa bien- aimée à cette branche qui était l'un de ses bras ! Lui qui aurait voulu la serrer contre lui pour l'aimer, l'enlacer, il allait maintenant servir de potence et contribuer à la faire mourir, pendue a son corps désespéré.
L'arbre tremblait, suait, vibrait. Le bourreau n'y prêta aucune attention.
Après avoir bien serré la corde, il fit un noeud coulant à l'autre bout et le glissa autour du cou d'Ysaline. Ensuite, il la fit remonter sur son cheval.
- Alors, tu parles ? cria- t- il. C 'est ta dernière chance.
Une fois encore, Ysaline ne dit mot.
Le bourreau éperonna sa monture qui partit au galop. Ysaline tomba. La corde se tendit. La jeune fille sentit une brûlure et un étouffement atroce à la gorge.
Au moment de s'évanouir, elle réussit à prononcer un dernier mot vers celui qu'elle aimait. Puis elle sombra dans la nuit.
Quand elle se réveilla elle était dans les bras de Thibault de Valombreuse.
Par son dernier mot, Ysaline avait réussi à le libérer du tronc et à lui rendre sa forme humaine. Le garçon s'était précipité vers le corps presque sans vie de son amoureuse et avait tranché la corde. Il la serrait à présent doucement dans ses bras. Ysaline reprit peu à peu ses esprits.
- Mon amour, murmura Thibault, tu m'as sauvé la vie. Ta magie et ton courage m'ont éloignés d'une mort certaine.
Ysaline l'embrassa.
Puis Thibault,    aidant la jeune fille encore faible par les privations subies, partit avec elle vers d'autres horizons.
- Viens mon amour, dit Thibault. Quittons ce pays. Nous n'y reviendrons pas tant que Crahin en sera le maître et seigneur.
Ce furent les dernières paroles que Christine entendit.

Notre amie les vit s'éloigner tous deux à travers la forêt.
Elle eut soudain l'impression de sortir d'un rêve. Elle regarda d'abord autour d'elle. Elle entendit le ronronnement d'un moteur, celui du tracteur conduit par sa mère qui venait chercher la charrette de bûches et sa fille en même temps.
Christine regarda à gauche, à droite, mais elle n'aperçut plus le cheval ni son beau cavalier.
- Il s'en est allé, songea Christine et je ne connais même pas son nom...
Puis, se tournant vers le tronc coupé, mais pourtant encore plein de vie, elle ajouta en murmurant :
- Mais si, je connais son nom ! Il s'appelle Thibault, Thibault de Valombreuse...