Christine
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Le gouffre de la boue, de la faim et de la peur

-Maman, Mathieu m'a envoyé une publicité pour participer à un concours. Il faut photographier des roches colorées, au sein de la nature. Je pourrais aller au-delà du carrefour des trois routes et suivre le sentier qui monte dans la région des hauts rochers. Il y en a des magnifiques là-bas.
-Excellente idée, ma chérie, mais tu ne pourras pas faire l'aller-retour et les photos en un seul jour.
-Je peux prendre mon sac de couchage et je trouverai bien une petite grotte pour passer la nuit.
-Si tu veux, Christine.
-Merci, maman. Je partirai lundi.
Ce matin-là, elle se leva très tôt. Elle but un verre de lait. Elle n'avait pas faim. Elle passa sa vieille salopette en jean bien usée, son t-shirt blanc, ses sandales de gym. Elle arrangea ses deux longues tresses, puis elle chargea le lourd sac à dos avec la tente, son sac de couchage, et les provisions pour cinq ou six jours. Elle embrassa papa et maman, qui lui rappelèrent les règles de prudence et elle partit.
Elle arriva rapidement au carrefour des trois routes, puis emprunta le sentier qui mène par la vallée sèche vers les hauts rochers.
Elle ne savait pas que dans quelques heures, elle vivrait un enfer, enfermée dans un gouffre où dans la boue, elle souffrirait de la faim et de la peur.

Vers midi, Christine avait bien avancé. Elle était arrivée au bord d'un précipice d'une cinquantaine de mètres de profondeur. Cela descendait en pente assez raide. Elle s'assit tout au bord, posa son sac à dos sur le sol et l'ouvrit. Elle choisit une excellente tartine. Elle y mordit une première bouchée à belles dents.
Elle aperçut alors, un peu plus loin, une tache rouge qui bougeait au vent. Elle posa sa tartine sur le sac à dos et s'avança vers un arbre mort situé juste au bord du précipice. La tache rouge semblait correspondre à une écharpe ou un pull de laine accroché à une racine d'arbre qui surplombait la vallée. Curieuse, Christine posa ses pieds sur cette grosse racine. Mais, pour atteindre le tissu rouge, elle devait s'avancer un peu. Elle vérifia la solidité de la racine et celle de la branche à laquelle elle se tenait.
Malheureusement, notre amie n'avait pas remarqué que l'arbre mort était presque tout à fait déraciné. En s'avançant au-dessus du vide, elle déséquilibra le tronc et bascula le long de la pente raide, emmenant l'arbre avec elle.
Pendant un interminable moment, elle glissa sur son dos, comme sur un toboggan. Puis, après s'être solidement cognée au genou à une pierre qui était saillante, elle glissa sur le ventre et, enfin, elle roula jusqu'au fond du précipice. Elle acheva sa terrible chute dans la boue.
Quand elle se redressa quelques instants après, elle était sonnée et un peu raide. Elle se rendit compte qu'outre la boue qui l'avait salie complètement, elle avait déchiré sa salopette à plusieurs endroits. Mais surtout elle s'était fait très mal au coude droit, au genou droit et à la cheville gauche. Le coude droit saignait, une longue estafilade de quinze à vingt centimètres sur l'avant-bras. Le genou était solidement écorché. Quant à la cheville gauche, elle n'était pas cassée, heureusement, mais elle faisait mal à chaque pas.
Elle se dirigea en boitant vers l'autre côté de la vallée, à une bonne centaine de mètres de là. Elle venait d'apercevoir une haute cascade d'eau claire. Elle pourrait peut-être y laver ses plaies.
Christine progressa donc vers cette cascade, mais ce fut vraiment difficile. Le fond de la vallée était en effet constitué par un véritable enchevêtrement de branches acérées, souvent couvertes de picots, et d'un sol boueux. Plusieurs fois, elle dut traverser des zones d'eau stagnantes et vaseuses. Elle en eut même à deux reprises jusqu'au ventre. A d'autres moments, il fallut passer dans des broussailles, puis ramper sous des branches, avancer à quatre pattes, se relever puis se baisser à nouveau.
Cette gymnastique épuisante l'amena enfin au pied de la cataracte. La rivière qui se jetait dans la vallée n'était pas grande, mais son eau était fraîche et transparente. Christine s'y lava comme elle put et fit le bilan de ses blessures. Son coude saignait encore un peu, son genou était bien abîmé et sa cheville fort douloureuse.
Elle détacha les bretelles de sa salopette et ôta son t-shirt. Puis elle refixa ses bretelles. La gauche lui resta dans les mains. Tant pis. Elle sortit son canif de sa poche et l'ouvrit. Elle découpa le t-shirt en lanières afin de se faire trois pansements, un pour le coude, un pour les genoux et un troisième pour la cheville.
Ensuite, elle se retourna et observa la paroi. Il fallait remonter là-haut pour pouvoir manger, elle avait faim, et aussi pour retourner chez elle se soigner.
Clopinant à nouveau, elle retraversa l'enchevêtrement de broussailles, d'arbrisseaux, de plantes de toutes sortes, pataugeant souvent dans la boue, tâtonnant parfois dans les massifs de ronces et d'orties. Enfin, elle parvint à l'endroit où elle était tombée.
Une fois, deux fois, trois fois, elle tenta, par tous les moyens, de remonter à la surface, là-haut. Elle parvenait à se hisser à deux mètres, à trois mètres, à quatre mètres de hauteur, mais, chaque fois, elle retombait dans la vallée. La paroi était constituée d'une sorte de boue séchée et de pierrailles mélangées. C'était impossible d'y grimper. Chaque fois que notre pauvre amie posait le pied fermement ou tenait une roche solidement, tout se descellait et elle retombait au sol.
Christine s'éloigna et chercha à découvrir un autre endroit où elle pourrait escalader cette paroi et sortir de cette fichue vallée. Mais elle n'en trouva pas.
Elle marcha tout l'après-midi dans la boue, se griffant aux ronces, aux branches acérées des arbrisseaux, grimpant, rampant, progressant à quatre pattes, avançant toujours, allant d'un côté à l'autre de la vallée et scrutant les parois abruptes, dans l'espoir de pouvoir y grimper. Mais soit c'était tout a fait vertical et donc inaccessible, soit c'était un peu plus incliné, mais c'était de la terre et de la boue séchée, durcie. Tout se détachait, se décomposait à son passage.
Cinq fois, dix fois, Christine tenta de toutes ses forces, courageusement, de remonter. Plusieurs fois elle glissa et retomba sur le sol en se reblessant aux endroits précédents ou en se créant de nouvelles égratignures. Désespérée, elle s'assit pour réfléchir.
Le soleil se couche tôt dans ces vallées. On y est vite plongé dans les ténèbres. Christine vit arriver la nuit avec angoisse. Elle comprit qu'elle ne sortirait pas de ce canyon aujourd'hui. Il fallait trouver un endroit où s'abriter pour la nuit et tâcher d'y dormir, le ventre creux hélas.
Notre amie aperçut une anfractuosité et se dirigea vers elle. C'était l'entrée d'une petite grotte. Elle ne repéra aucune trace d'animal évoquant une tanière. Elle entra. Le passage était étroit, mais, comme elle est mince, elle réussit à se faufiler. De l'autre côté, cela s'élargissait vite et elle trouva une grotte minuscule, pas plus grande qu'une petite chambre. Le sol était de sable.
Christine ressortit de sa petite cachette et observa les environs. Elle ne trouva rien de mieux pour passer la nuit. Alors, elle tira derrière elle une brassée de broussailles, de branches et elle bloqua l'entrée afin de ne pas être dérangée pendant son sommeil par quelque animal qui serait venu la flairer ou la mordre.
Elle s'assit dans le sable et s'appuya contre la roche, au fond de la grotte. Elle avait faim, très faim. Aujourd'hui, elle n'avait bu qu'un verre de lait, très tôt ce matin, et elle avait mordu une fois dans sa tartine. Elle n'avait ensuite rien trouvé à manger, absolument rien. Cette vallée semblait totalement inhabitée. Elle ne comportait aucun sentier, aucun chemin, aucune habitation. Il n'y avait personne. Elle était seule dans le gouffre.
Epuisée par la marche, par les exercices, par les émotions, elle se coucha dans le sable et finit par s'endormir.

Christine s'éveilla en sursaut dans la nuit. Elle se mit à quatre pattes sur le sable et regarda à l'extérieur à travers les branches. Elle avait cru entendre un grognement. Son coeur battait la chamade. Elle observa soigneusement les lieux.
Soudain, vers la droite, à une centaine de mètres, sous les reflets de la lune presque pleine, elle crut apercevoir une ombre qui bougeait. L'ombre d'un animal assez grand. Il faisait trembler les branches d'un arbre et en craquait certaines, sous ses pattes sans doute. Il grognait.
Christine, terrorisée, recula sans bruit. Elle se blottit au fond de la grotte, serrant ses genoux entre ses mains et ne bougea plus.

Elle s'éveilla ainsi le lendemain matin. Elle avait mal dormi. Elle avait faim. Elle avait un peu moins mal au coude droit, mais beaucoup plus au genou. La cheville n'allait guère mieux. La fillette sortit de sa grotte, écarta les branchages et regarda autour d'elle.
Elle se dirigea d'abord vers la cascade. L'eau était claire, transparente, froide. Elle tendit les mains, les serra en éventail et but abondamment. Elle but plus qu'il ne fallait, le plus qu'elle pouvait pour tenter de se remplir le ventre et de calmer sa faim. Puis, elle marcha vers l'endroit où elle avait cru apercevoir la bête la veille.
Elle aperçut des traces dans le sol meuble, des pattes énormes, comme celles d'un éléphant, terminées, semblait-il, par trois griffes acérées, longues, profondes. Elle vit aussi plusieurs arbres dont l'écorce avait été arrachée. Cela la fit frémir.
Mais Christine est une battante. Il fallait sortir de cette vallée si elle voulait manger. Alors, elle décida de partir vers l'aval et de l'explorer, certaine de trouver l'endroit où elle pourrait escalader cette muraille de quarante à cinquante mètres de hauteur qui l'entourait et de sortir enfin de ce gouffre infernal.
Elle progressa toute la matinée au milieu des broussailles, des ronciers, des arbres et de la boue.
Vers midi, elle aperçut un arbre dont les branches étaient couvertes de petits fruits rouges. Cela ressemblait à des groseilles. Bien sûr, cela n'en était pas et elle le savait bien. Peut-être même que c'était du sorbier. Elle s'en approcha affamée. Elle en cueillit une poignée et la glissa goulûment en bouche. Elle mâcha. Un peu de jus éclata vers son palais. C'était acide, ce n'était pas très bon, mais elle avait tellement faim qu'elle l'avala. Elle en prit alors une seconde puis une troisième grappe et les mâcha frénétiquement avant de les avaler. Puis elle continua à marcher.
Soudain, elle fut prise d'un violent mal au ventre. Elle ressentit des véritables crampes d'estomac. La pauvre fillette eut juste le temps de se pencher et elle vomit toute les baies de sorbier qu'elle avait avalées. Elle vomit ce qui restait dans son ventre. Etourdie, elle chancela et s'appuya contre un tronc couché pour se ressaisir.
Elle continua ensuite à avancer dans la vallée, observant les parois. Encore une fois ou deux fois, elle tenta d'escalader mais sans succès.
Un peu plus tard, elle traversa le ruisseau à un endroit où il était bien transparent et vit fuir l'une de ces petites crevettes que l'on découvre dans les cours d'eau sauvages.
Christine se mit à quatre pattes dans l'eau froide et tenta d'en attraper. En une heure, elle ne réussit qu'à en avoir six. Chaque fois qu'elle en tenait une en main, elle la mettait en bouche, la croquait et l'avalait directement. Elle les garda.
Puis, elle continua sa pénible progression. Sa cheville lui faisait toujours mal. Son genou aussi. Elle se sentait sale. Sa salopette n'était plus qu'une loque déchirée. Ses jolies tresses étaient en broussaille, mais qu'importait. Il fallait sortir du gouffre.
Le ciel se couvrit et il se mit à pleuvoir. Une pluie fine, régulière, qui la mouillait sans la laver. Il ne manquait plus que cela. Elle ne s'abrita pas. Elle n'en avait pas le loisir. Le temps passait vite.
Vers dix-sept heures, elle aboutit devant un grand marécage qui donnait accès à une énorme caverne. Mais, surtout, cet endroit était la fin de la vallée et Christine comprit qu'elle n'était pas tombée dans un large précipice, dont elle pourrait sortir en suivant le cours et retourner chez elle, mais qu'elle était enfermée dans une sorte de canyon, un gouffre profond qui n'avait pas d'issue. Il était entouré de parois raides, de parois abruptes et, malheureusement, cela semblait impossible de les escalader.
Le soir allait tomber. Elle ne voulut pas visiter la caverne qu'elle venait de découvrir, car elle avait remarqué, dans la boue, une grande quantité de traces qui y allaient et en venaient. Elle songea que c'était l'endroit où se cachait la bête. Comme beaucoup d'entre elles, elle dormait le jour et sortait la nuit.
Il était grand temps de retourner vers sa petite grotte à elle, près de la cataracte, de l'autre côté de la vallée. Elle refit le chemin en sens inverse, sans plus essayer de grimper le long des parois mais en les observant minutieusement.
Elle parvint devant l'anfractuosité presque à la nuit tombée. Elle eut encore le courage de rassembler des pierres, cette fois-ci, et de les placer, une fois entrée dans la grotte, dans le passage étroit, afin d'empêcher tout animal, espérait-elle, de venir la déranger.
Elle se coucha sur le sable. Deuxième soir. Elle rêva un moment à son sac à dos là-haut, avec les provisions de nourriture, le sac de couchage, la tente. Elle était sale, elle était en loques, elle était affamée et surtout épuisée.
Elle s'endormit dans le sable.

A nouveau, elle s'éveilla. Il faisait tout noir. Elle entendit un grognement angoissant, un hurlement dans la nuit. Elle se redressa, se mit à quatre pattes et observa entre les pierres. La lune éclairait la vallée de sa douce lumière argentée.
Soudain, elle aperçut, à quelques mètres d'elle, l'ombre horrible, gigantesque, abominable, d'une sorte de grand lézard, une longue bête, dotée de quatre pattes, et qui marchait vers elle. Terrifiée, la fillette osait à peine respirer. La bête l'avait sentie. Bien sûr. Christine s'était rendue jusqu'à sa caverne et l'animal cette nuit n'avait eu qu'à suivre la piste. A présent, le monstre s'approchait de la grotte dans laquelle notre amie s'était réfugiée.
Heureusement pour elle, le passage était trop étroit pour le mastodonte. La bête hurla plusieurs fois. Christine tremblait, ses dents claquaient. L'animal rôda près de la grotte, furieux, puis s'éloigna.
Notre amie était-elle condamnée à souffrir dans la journée de la boue et de la faim et à passer ses nuits terrorisée, tapie dans son antre, à craindre d'être dévorée par cette bête monstrueuse ?

Le troisième jour, elle s'éveilla à l'aube. Elle poussa les pierres et sortit de sa grotte. Elle se sentait épuisée. Elle fut prise d'un vertige et s'écroula sur le sol. Une syncope. Elle revint très rapidement à elle. Il fallait trouver la sortie. Il était urgent de remonter. Elle s'affaiblissait et notre amie sentait diminuer ses forces.
Elle se convainquit qu'hier, elle avait mal regardé. Il devait y avoir un endroit où elle pourrait grimper, songea la courageuse fillette. Elle en était certaine. Oui, elle avait mal regardé hier. Il fallait retraverser le gouffre dans toute sa longueur, observer chaque endroit des deux parois, méticuleusement.
Christine partit, mais elle se traînait. Elle titubait plutôt qu'elle marchait. A midi, épuisée, affamée, elle s'agenouilla dans l'eau froide et réussit à attraper quatre petites crevettes. Mais l'eau était très froide. Elle en sortit en grelottant, et continua sa progression pour chercher l'issue de son enfer.
Le ciel s'était à nouveau couvert. Des nuages noirs. Soudain, un éclair traversa le ciel, un coup de tonnerre résonna en écho dans la vallée et la pluie tomba violente. En un instant, notre pauvre amie fut trempée par une pluie froide.
Pourtant, elle continuait à scruter les murailles qui l'enfermaient. Titubante, trempée, sale, épuisée, et toujours en ayant si faim. Vers cinq heures de l'après-midi, elle arriva à l'autre bout, à la grande caverne. Elle avait tout traversé, elle avait tout observé, mais elle n'avait pas trouvé d'endroit par où elle pourrait remonter.
Elle escalada une souche d'arbre, pour tenter d'encore regarder..., et tomba évanouie.

Cette fois-ci, elle ne s'éveilla qu'à la nuit tombée. Elle entendit aussitôt les grognements de la bête, car elle n'était qu'à deux cents mètres de sa caverne. Le monstre se tenait à l'entrée de sa tanière. Il était trop tard pour retourner au passage étroit de la petite grotte qui lui avait servi d'abri pour deux nuits.
Elle frissonna dans son vêtement trempé. Elle observa autour d'elle mais ne vit aucune cachette assez sûre.
Alors, se souvenant des récits de survie qu'elle avait lus ou entendus dans les histoires de son père et de sa mère, elle se déshabilla. Elle ôta sa salopette et elle l'accrocha à une branche. Puis, elle s'éloigna de trente mètres environ et se vautra dans la boue. Elle se pinça le nez, ferma soigneusement la bouche et les yeux et y plongea même sa tête et ses cheveux. Quand elle en sortit, elle en était recouverte, mais, grâce à cela, la bête n'allait pas la sentir, enfin probablement.
Christine s'étendit à un endroit où la vase n'était pas trop profonde et elle écouta. Elle aperçut la bête immense. Elle ressemblait à un énorme lézard. L'animal avança lentement dans la boue, au son de cris et de hurlements effrayants. Il s'approcha de la salopette de notre amie. La bête s'acharna sur le tissu, y mordant à pleines dents, arrachant, déchirant, piétinant. Mais la fillette n'y était pas.
Christine, horrifiée, haletante de peur, vit la bête s'éloigner lentement, en grognant et en hurlant à la nuit, en direction de la grotte dans laquelle elle avait passé les deux nuits précédentes. Couverte entièrement de boue, elle avait échappé au monstre car il ne l'avait pas sentie.
Christine se coucha entre deux troncs d'arbre et ferma les yeux un instant pour se reposer, en attendant d'affronter l'animal quand il reviendrait.

Quand elle ouvrit les yeux, c'était le lendemain matin. Le matin du quatrième jour. Elle avait dormi là, entre les deux souches, dans la boue et n'avait pas entendu le monstre repasser près d'elle.
Christine se leva. Elle titubait. Elle ramassa sa salopette. Il n'en restait que du tissu sale, troué, déchiré par les dents de la bête. Elle se glissa dedans. Elle était à bout de forces. Elle se dirigea pourtant jusque de l'autre côté de la vallée, jusqu'à la cascade. Elle y arriva épuisée. Elle but tant qu'elle put et s'assit par terre. Allait-elle mourir là ? Elle se sentait envahie d'angoisse.
Elle aperçut un peu plus loin un endroit où l'eau stagnait et des trèfles poussaient. Elle s'y rendit et en cueillit une poignée qu'elle mit en bouche aussitôt. Elle les mâcha soigneusement. Ils n'avaient pas le même goût que ceux qu'elle connaît dans sa forêt, mais elle avait trop faim pour s'arrêter à ce détail. Alors, elle en prit une deuxième poignée puis encore et encore. Elle les mangea avec frénésie.
Hélas, cela ne dura pas longtemps. Elle fut de nouveau prise de crampes au ventre et, quelques minutes plus tard, elle fut obligée de vomir une première et puis une deuxième fois, se vidant complètement. Quelques instants après, elle eut juste le temps de se déshabiller et une diarrhée liquide sortit de son corps. Elle en eut une seconde fois et une troisième fois. Après chaque crampe au ventre, une nouvelle diarrhée. Elle était complètement vidée. Elle n'avait plus rien en elle. Elle caressa son ventre creux, ses côtes saillantes. Elle avait fort maigri. Puis elle s'évanouit.
Pendant qu'elle dormait, elle fit un épouvantable cauchemar. Elle crut apercevoir un éléphant venir vers elle et qui risquait de l'écraser. L'éléphant posa sa patte sur son ventre et Christine s'éveilla en sursaut.
Elle tenta encore une fois de vomir mais elle n'avait plus rien à vomir. Son ventre était un creux, un vide. Elle se redressa et marcha vers la cataracte. Elle voulait se laver. Elle se sentait sale. Elle se déshabilla. Elle se glissa sous l'eau froide. Elle remarqua encore combien elle avait maigri en frottant ses mains sur ses côtes, sur ses jambes, sur ses bras.
Puis, se retournant vers le bout de la vallée, elle fut prise d'une terrible angoisse, d'une horrible panique. Si la bête revenait, elle risquait d'être mangée, d'être dévorée vivante. Elle imagina un instant l'immense gueule de la bête, qui la prendrait entre ses crocs qui s'enfonceraient dans sa poitrine et dans son dos, faisant craquer ses côtes, brisant ses vertèbres, enfonçant les dents dans sa chair et son sang qui giclerait partout.
Christine frémit d'horreur. Non ce n'était pas possible. Cela jamais ! Elle avait plus peur que faim, à présent. Il fallait qu'elle retourne, qu'elle retourne à sa grotte.
La courageuse petite était à présent assaillie de pensées négatives. Elle décida de se murer dans la grotte, solidement, de s'y enfermer. Là, elle se coucherait sur le sable, et elle se laisserait lentement mourir de faim. C'était mieux que d'être dévorée vivante par la bête.
Christine arriva devant la grotte. Elle s'assit un instant contre les rochers et pour la seconde fois, elle se mit à pleurer. Elle pleura tout son soûl.
Elle savait que personne ne la trouverait. Ses parents n'allaient pas s'inquiéter avant deux ou trois jours au moins. Et, quand après bien des recherches, ils découvriraient son sac à dos, elle serait enfermée dans sa grotte, à l'abri des regards, en train de mourir lentement d'inanition.
A la nuit tombante, elle eut le courage de ramasser quelques grosses pierres ou de les faire rouler jusqu'à l'entrée de l'anfractuosité. Elle constitua ainsi un mur épais, en calant les pierres les unes par rapport aux autres et les plaçant entre les deux parois minces de sa grotte. Elle se coucha dans sa petite pièce et ferma l'entrée comme elle pouvait avec les dernières pierres quelle avait prévues pour cela.
Elle se coucha sur le sable et ne bougea plus. Il n'y avait plus qu'à se laisser mourir de faim, d'épuisement.

Elle s'éveilla la nuit. Elle entendait les rugissements de la bête qui l'avait sentie. Elle tentait de faire tomber les pierres avec ses griffes, mais elle ne pourrait pas pénétrer car elle était beaucoup trop grosse.
Christine aperçut ses yeux qui luisaient dans la nuit. Puis surtout, horrifiée, elle vit dans une fente, entre les pierres qu'elle avait placées, une longue langue épaisse, couverte de pustules, une longue langue qui claquait et cherchait à la toucher. Christine se tapit au fond de la grotte, effrayée. Elle ramena ses jambes sous elle. Elle croisa ses bras sur sa poitrine. Son coeur battait la chamade. Elle avait l'impression qu'elle allait mourir.
Elle sentit l'haleine chaude de la bête souffler à travers les pierres, mais l'animal ne réussit pas à la toucher. Il ne pouvait pas l'atteindre. Le passage était trop étroit pour lui. C'est ainsi qu'elle dormit cette nuit-là et qu'elle s'éveilla le matin, celui du cinquième jour.

Non, elle n'était pas encore morte. Elle n'allait pas mourir de faim si vite. C'était une battante. Elle allait lutter, elle allait gagner. Mourir enterrée vivante dans une grotte, sans réagir, jamais ! Elle avait son canif. Elle était épuisée, certes, mais elle était encore capable de marcher et elle décida que tant qu'elle pouvait se mettre debout et avancer, et tant qu'un soleil se lèverait, aussi longtemps, elle se battrait pour vivre, pour survivre, pour ne pas mourir.
Elle réfléchit. Soudain, elle songea que s'il y avait une rivière qui traversait l'espace dans lequel elle était tombée et que cet immense gouffre n'était pas rempli, n'était pas devenu un lac, c'est que l'eau de cette rivière s'écoulait quelque part à travers des grottes ou des cavernes. Elle ne savait absolument pas où passe la rivière mais ce devait être dans le trou où dormait la bête. Et c'est là, sans doute, que se trouvait la solution.
Puisqu'il était impossible de monter le long des parois rocheuses, il fallait suivre le lit du cours d'eau, quitte à pénétrer dans la caverne où vivait la bête pour ressortir sans doute quelque part. Et à ce « quelque part », elle serait sauvée. Mais pour cela, il fallait affronter le monstre dans sa tanière.

Une nouvelle fois, Christine traversa le terrible gouffre. Les branches, la boue, la vase, les ronciers. Elle parvint en début d'après-midi, épuisée par l'effort, plus affamée que jamais, encore plus maigre, dans sa salopette sale et déchirée qui flottait autour de son corps, devant l'étendue marécageuse qui précédait la caverne de la bête. Elle s'enfonça dans la boue. Elle en eut presque jusqu'à la poitrine. Et quand elle s'apprêta à en ressortir et à pénétrer à l'intérieur de la caverne, elle se roula entièrement dedans, même le visage et les cheveux, une nouvelle fois, afin que l'animal terrifiant ne la sente pas. Elle entra dans la caverne.
Elle avait encore réfléchi. Elle savait que dans la grotte, elle ne verrait rien. Et bien sûr, elle n'avait pas de lampe de poche. Mais si elle était dans sa chambre avec la porte ouverte, il suffirait de toucher les murs avec le doigt et de marcher en les longeant. En tournant, passant d'un mur à l'autre, elle finirait par trouver la porte. C'est comme cela qu'elle décida de procéder dans la caverne obscure où elle venait d'entrer.
Frôlant les rochers avec sa main gauche, elle progressa dans la profondeur et dans l'obscurité. Bientôt elle entendit un grognement, le ronflement du monstre.
Oui, la bête était là et elle dormait. Christine, presque sur la pointe des pieds, tremblante de peur, le coeur prêt à éclater dans la poitrine tellement il battait fort, la peur au ventre, progressa lentement en longeant la paroi, la touchant avec ses mains comme une aveugle qui tâtonne pour trouver la sortie. La bête était devant à droite. Elle évitait de faire crisser les pierres sur le sol sous les semelles usées de ses tennis noircies.
Parfois, elle touchait un stalactite, se cognait à un stalagmite. Elle avança encore et eut la bête derrière elle. Curieusement, en progressant, elle entendit les ronflements vers la droite à présent. L'animal avait-il changé de place ? Non. Elle aperçut une petite lueur. Elle s'y rendit et sortit de la grotte.
Pour la première fois depuis qu'elle était tombée, Christine eut un sourire.
-Ça y est. La sortie !
Mais quand elle franchit l'entrée de la caverne, elle vit le marécage. Elle était sortie par son point d'entrée et elle était revenue à son endroit de départ.
Christine avait touché les parois de la grotte arrondie, immense et en avait fait le tour mais n'avait pas trouvé l'endroit par où le cours d'eau se faufile hors du gouffre.

Alors, elle songea que puisque la rivière pénétrait à l'intérieur et s'écoulait quelque part, il fallait la suivre dans l'eau. Elle devait s'engouffrer sous une voûte très basse et elle avait dû passer à côté sans la voir.
Christine avança donc dans l'eau, très souvent à quatre pattes, évitant tout remous qui aurait pu éveiller l'attention de l'animal. Mais en marchant ainsi dans l'eau, la boue s'en allait. Elle craignit que le monstre la sente.
Un moment dans l'obscurité, tout près du ronflement, elle toucha quelque chose d'arrondi, terminé par une pointe et Christine comprit, horrifiée, qu'elle venait de poser sa main sur la patte du monstre, sur l'une de ses griffes. Elle recula vivement et la contourna dans l'obscurité totale. Puis elle reprit sa progression dans l'eau en s'éloignant de lui.
Soudain, elle sentit une voûte très basse. Il n'y avait qu'une vingtaine de centimètres entre la surface de l'eau et la roche. Par là, sans doute, devait se trouver l'issue qui lui permettrait de sortit du gouffre et de retourner chez elle.
Tant pis pour les chutes qu'elle aurait à franchir dans le noir ou les goulots étroits et terrifiants, elle avança à quatre pattes dans l'obscurité, en suivant l'eau glacée. A trois reprises, elle glissa dans une cataracte, mais chaque fois, cela se terminait dans un lac d'eau profonde, froide certes, mais qui lui permettait de nager et de revenir à la surface.
La fillette épuisée, affamée, nageait dans l'eau froide, sortait de l'eau, continuait sa progression en tâtonnant dans l'obscurité totale, avançait encore. Après une heure, deux heures, trois heures peut-être, elle n'en savait trop rien mais cela lui parut très long, elle aperçut une vague lueur. Cette lueur grandit et lui montra une sorte de fissure par où la rivière sortait. Elle y nagea, elle s'y précipita et sortit de la colline, délivrée de son enfer. Oui, elle avait réussi.
Aussitôt, elle se releva. Elle grimpa dans les rochers, sans grosse difficulté cette fois, et parvint sur le plateau. L'immense gouffre était à sa droite. Elle voulait à présent retrouver son sac à dos, mais la nuit la surprit avant qu'elle n'y arrive.
Le ciel était envahi de nuages. Il n'y avait ni lune, ni étoiles. II faisait trop noir pour avancer. Elle risquait de tomber, de se blesser ou, pire, de dégringoler dans un nouveau gouffre. Alors, elle se coucha entre deux rochers. Elle était encore humide et elle avait froid. La faim lui torturait le ventre et la tête. Elle tenta de dormir là, entre les pierres.
Elle ne dormit quasi pas. Parfois elle s'éveillait, parfois elle somnolait, parfois elle croyait entendre des bruits, des grognements. Rêvait-elle ou était-ce réalité ? Elle n'en savait trop rien.
Le matin la trouva là dans les roches, à moitié endormie, à moitié hébétée.

Christine se redressa. Le matin du sixième jour. Depuis qu'elle était partie, elle avait bu un verre de lait, le premier jour à I'aube. Elle avait mordu une fois dans sa tartine à midi le même jour. Elle avait avalé dix minuscules crevettes, le lendemain et le jour suivant. Le reste, elle l'avait vomi.
Titubante de faim, en ce sixième jour, elle marcha jusqu'a son sac à dos. Mais une nouvelle déception l'attendait. ll était déchiré, éventré. Elle l'avait laissé ouvert. Quelque lynx ou quelque renard avaient profité de l'aubaine et avait mangé tout ce qu'il contenait.
Mais il y avait deux petites pochettes sur les côtés qui étaient bien closes par une fermeture éclair. Christine ouvrit et trouva de chaque côté une orange. La fillette saisit son canif et se mit à peler frénétiquement la première et l'avala. En la mangeant, elle pela la seconde et la dévora goulûment. Comme c'était bon. Puis, elle était tellement affamée qu'elle mangea les pelures d'oranges en supplément. Elle se redressa et se traîna le reste de la journée, marchant jusque chez elle.
Quand elle aperçut sa maison, elle poussa un cri. Les parents en sortirent précipitamment et le papa recueillit la pauvre loque dans ses bras, ce qui restait de sa fille. Ils la lavèrent, ils la soignèrent, ils lui donnèrent à boire et à manger.
Christine avait passé six jours, six jours entiers à tenter de survivre et elle avait réussi. Elle était de retour chez elle. Elle avait survécu parce qu'elle avait eu la volonté et le courage de lutter. Une seule fois, un seul soir, elle s'était laissée aller à des pensées de mort, le quatrième jour.
En six jours, elle avait bu un verre de lait, elle avait mordu une fois dans une tartine et avalé quelques petites crevettes. Elle avait vingt-huit kilos en partant, ce n'est déjà pas beaucoup, elle en avait perdu cinq. Elle n'en avait donc plus que vingt-trois. Ce n'est pas grand chose à dix ans !
Elle ne passa qu'un jour au lit pour reprendre ses forces. Mathieu vint lui tenir compagnie et les deux enfants furent très heureux de se retrouver.
Christine émergea de son épuisement le lendemain, reprit ses forces et fut de nouveau prête pour une nouvelle aventure, mais avec son copain cette fois. Leur première expédition fut  pour aller prendre des photos.
Deux semaines plus tard, elle eut le bonheur d'apprendre qu'elle avait remporté le premier prix, un magnifique vélo.