Christine
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La cabane de l'épouvante

Avec les pluies de ces derniers jours, tout était détrempé. Mais ce matin, un grand soleil éclairait la forêt et la maison où habite Christine. Elle se réveilla tôt. Rapidement, elle passa sa vieille salopette, son t-shirt, ses baskets, et, refaisant ses tresses, elle descendit l'escalier de bois qui mène à la salle de séjour.
Pendant le petit-déjeuner, son papa lui demanda d'avoir la gentillesse d'aller jusqu'au lac. II est situé assez loin de leur maison. Il faut trois heures de marche pour s'y rendre et trois autres heures pour en revenir, bien sûr. Ses parents sont responsables du débarcadaire et de la barquette qui s'y trouve attachée. Il s'agissait de vérifier si l'embarcation était toujours en bon état, et n'était pas pleine d'eau à cause des vents et des pluies des jours précédents.
Christine accepta volontiers, mais elle en profita, avec un regard malicieux, pour demander à ses parents la permission d'aller faire un petit tour sur l'eau. Ses parents le lui interdirent. Christine s'indigna.
-Vous me prenez toujours pour une petite fille. Vous ne vous rendez pas compte que j'ai dix ans. Je suis capable de ramer dans une barquette.
-Nous n'en doutons pas une seconde, répondit la maman. Mais il n'y a pas âme qui vive autour de ce lac. S'il t'arrive n'importe quoi sur l'eau, si tu es en difficulté, tu auras beau appeler, personne ne viendra t'aider. Personne ne viendra te secourir. Tu ne pourras compter que sur toi-même.
-Cela ne fait rien, répondit Christine. Je me débrouillerai. Et puis, au pire, si la barquette coulait, je sais nager. Je regagnerais la berge à la nage.
-Bien, conclut papa. Puisque tu as tout prévu, vas-y. Fais un tour sur l'eau, mais tant pis pour toi en cas de difficulté.
Christine est une fille très délurée. Elle ne se laissa nullement impressionner. Elle se fit une grande tartine qu'elle emballa et qu'elle glissa dans la poche bavette de sa salopette, à côté de son canif. Elle passa une ceinture autour de ses hanches et y accrocha une gourde pleine d'eau. Ainsi équipée, elle embrassa ses parents et partit pour le lac.

Après avoir suivi, pendant une heure et demie, un long chemin de terre creusé d'ornières profondes à la surface desquelles dansent des moustiques et dans certaines desquelles des grenouilles ont pondu leurs petits têtards, elle entama un sentier bordé de fleurs et de mûriers, qui se déroule par vallées et collines. Elle passa ensuite dans un grand bois de sapins et traversa deux gués. Elle eut de l'eau jusqu'au-dessus des genoux. Enfin, elle atteignit le lac.
Le débarcadaire était en bon état. Le fond de la barquette avait dix centimètres d'eau, mais elle eut tôt fait de l'écoper. Elle détacha alors la frêle embarcation, saisit les rames et partit pour une belle promenade vers le milieu du lac.
Il n'y avait quasiment pas de vent. II faisait très chaud. Christine avait le projet d'atteindre un îlot fleuri. De là, elle pourrait observer une partie du lac que l'on ne peut pas apercevoir depuis la berge et le débarcadaire car une importante courbure en cache la vue.
Pour bien comprendre la suite de la terrible aventure de notre amie, il faut savoir que derrière cette courbure se trouve une étendue de terre émergée, inaccessible à pied car encerclée par une vaste zone de dangereux marécages. Si tu marches à cet endroit, tu risques d'enfoncer dans la boue jusqu'aux genoux si tu es chanceux, mais tu peux aussi bien t'enliser jusqu'à la poitrine dans la vase ou en avoir au-dessus de la tête et disparaître à jamais.
Christine avait déjà tenté d'atteindre cette bande de terre en marchant le long des rives du lac mais sans succès, à cause du marécage. (cfr La tour du lac vert) Aujourd'hui, pour la première fois, elle pourrait y parvenir parce qu'elle était dans la barquette.

Après avoir ramé de longues minutes en direction du milieu du lac, elle eut tellement chaud qu'elle s'arrêta. Elle transpirait. Elle ôta la tartine de sa poche et la posa sur la seconde planche de la barquette. Puis, elle défit sa ceinture et posa sa gourde à côté de son dîner. Comme elle avait trop chaud, elle déboutonna sa salopette et ôta son t-shirt qu'elle posa à côté de son repas sur la même planche. Elle plongea une main dans l'eau et s'arrosa le visage et le cou. Elle reboutonna sa salopette.
Elle continuait à ramer doucement. Elle aperçut enfin, au-delà de la courbure de la rive du lac, la bande de terre émergée qu'elle rêvait de découvrir. Elle repéra au loin une cabane, une petite hutte en bois. Elle ressemblait à une petite maison. Christine l'observa un moment. Elle semblait abandonnée, solitaire.
Notre amie avait arrêté de ramer. Seul le clapotis des vagues venant mourir sur les bords de sa barquette faisait un léger bruit mouillé. Elle entendit alors, venu, dirait-on, de la cabane, une sorte de grincement ou de sifflement régulier. Cela intrigua fortement la curieuse fillette.
Elle perçut aussitôt après, le son de bulles éclatant à la surface de l'eau à environ vingt mètres d'elle. Elle se leva et scruta cet endroit. De nombreuses bulles venaient éclater à la surface du lac. Elles étaient de plus en plus nombreuses. Cela créa peu à peu des remous.
Christine observait le phénomène avec une certaine inquiétude, car le remous et les bulles se rapprochaient lentement de sa barquette. Cela signifiait qu'un être vivant, un animal probablement, et assez grand, nageait en direction de son frêle esquif. Les bulles et les remous atteignirent le bord gauche de son bateau.
Soudain, un long bras ressemblant à s'y méprendre à un bras de pieuvre et couvert de ventouses, vint frapper le bord de l'embarcation. Il la déséquilibra et faillit la faire chavirer. Christine se réfugia vers le bord droit de la barquette pour tenter de faire contrepoids. Malheureusement, notre amie n'est pas bien lourde. Elle tenta ensuite de se débarrasser du bras de cette pieuvre, en lui donnant des coups de pied. Elle ne risquait rien car elle avait gardé ses sandales de gymnastique, mais elle ne réussit pas à la faire partir.
Alors, se tenant d'une main, elle plongea l'autre dans la poche de sa salopette, en sortit son canif et ouvrit la lame la plus longue. Elle taillada à trois reprises le bras de la pieuvre, qui aussitôt se retira. La barquette après un vif mouvement de roulis, s'immobilisa sur l'eau. Les bulles à présent éclataient à gauche et à droite de la coque. Ce qui indiquait que la bête se trouvait en-dessous de la barque. Le coeur de Christine battait la chamade. Elle tremblait. Elle était épouvantée.
Soudain, un bras géant, bien plus grand que le précédent, s'abattit dans la barquette par le côté droit. Il la déséquilibra totalement et la retourna.
Christine se retrouva dans l'eau. Elle nagea aussi vite qu'elle pouvait dans la direction de la berge la plus proche, celle de la terre émergée, entourée du marécage et où se trouvait la cabane qu'elle venait d'apercevoir. La fillette eut de la chance car la bête s'acharnait sur l'embarcation et ne semblait pas avoir remarqué sa fuite à la nage.
Notre amie se hissa sur la berge et se tourna vers le lac. Elle était trempée. Ses longues tresses dégoulinaient sur sa poitrine. Sa salopette lui collait à la peau. Elle était sauvée mais avait perdu son t-shirt, son repas et sa gourde.

Elle hésita un moment puis réflexion faite, elle s'approcha de la cabane. Elle entendait encore ce bruit curieux, ce grincement sinistre qui faisait frissonner. Elle l'écouta un moment, puis, constatant qu'il venait depuis l'autre côté de la cabane, elle partit l'observer afin d'en connaître la provenance.
Le côté gauche de la hutte était percé d'une fenêtre. Cette fenêtre était fermée par deux volets, fixés par un clou recourbé. A l'arrière de la cabane se trouvait une porte qui était retenue par un solide verrou glissé à l'extérieur. Notre amie en conclut qu'elle devait être vide.
Lorsque Christine découvrit le côté droit de la cabane, elle comprit aussitôt la provenance du bruit étrange qui lui avait fait si peur depuis qu'elle s'était hissée sur la terre émergée. Un ruisseau quittait le marécage et alimentait le lac. Une ancienne roue en bois, une roue à aube, tournait lentement, entraînée par le courant assez paresseux du ruisseau. Tournant sur son axe, elle grinçait abominablement. Elle était vieille et couverte de mousse. En plus, ça dégoulinait chaque fois qu'une des palettes sortait de l'eau. Ce bruit expliqué, Christine fut un peu plus rassurée, mais, maintenant, il s'agissait de retourner chez elle.

Comment faire ? Sur trois côtés, c'était l'immense marécage. S'aventurer là-dedans, c'était risquer de s'enliser et de disparaître dans les boues et les vases pour toujours. Le quatrième côté consistait en la berge du lac. Nager les trois cents mètres qui la séparaient du débarcadaire n'était pas un problème pour cette fillette intrépide et sportive, mais il y avait la bête...
En observant l'eau du lac, tandis qu'elle réfléchissait, Christine aperçut son t-shirt à petite distance. Il flottait entre deux eaux. Glissant aussitôt la main dans la poche de sa salopette encore humide, elle en sortit son précieux canif qu'elle n'avait heureusement pas perdu dans son bain forcé et se tailla un très long bâton. S'en servant comme d'une canne à pêche, elle réussit à accrocher son t-shirt et à le tirer vers elle. Elle le sortit de l'eau. Elle le tordit soigneusement, pensant le remettre sur elle, mais elle décida plutôt de l'accrocher à une branche d'arbre bien exposée au soleil afin de le laisser sécher un peu. Elle referma la lame de son canif et le remit dans sa poche.
Elle s'éloigna vers la gauche dans l'espoir de pouvoir passer le marécage. Hélas, après avoir fait quelques pas dans la vase, son pied enfonça soudain et elle eut de la boue jusqu'au-dessus du genou. Elle retira vivement sa jambe mais encore un peu et sa sandale de gym restait au fond.
Elle fit demi-tour et tenta la même expérience de l'autre côté. Elle pourrait toujours contourner le lac par l'autre rive, mais l'expérience fut encore plus malheureuse. Elle glissa dans la boue et se retrouva étendue sur le ventre. Elle parvint à s'en sortir mais elle était à présent dégoulinante de vase qui sentait mauvais le poisson pourri. Elle en eut même dans ses beaux cheveux bruns. Elle revint vers la cabane et entra dans l'eau claire du lac pour se laver, mais elle resta juste au bord pour ne pas attirer la pieuvre.
Ensuite, à nouveau trempée, elle retourna sur la terre ferme. Elle s'approcha de la cabane.

Elle décrocha le clou qui fermait les volets de la petite fenêtre, puis les écarta.
Elle poussa un cri d'horreur. Une horrible tête de mort venait d'apparaître juste derrière la vitre. Les deux trous des yeux, ceux du nez et les affreuses dents. Cela lui glaça le dos encore plus que sa salopette trempée.
Remise de sa frayeur, elle constata que c'était une monstrueuse poupée qui se trouvait à l'intérieur de la cabane, un épouvantail qu'on avait placé sans doute pour décourager ou effrayer les visiteurs éventuels. Mais pourquoi ?
Christine, curieuse et voulant tâcher de comprendre, glissa le verrou de la porte de la petite maison. Elle s'ouvrit d'elle-même vers l'extérieur. Prudente, notre amie observa les lieux avant d'entrer. La cabane était vide, sauf un grand coffre placé contre le mur. Il avait un mètre de haut, deux mètres de long et un mètre de large. Christine s'en approcha et tenta de lever le couvercle, mais elle ne put le déplacer que d'un centimètre environ. Il était retenu par un cadenas et elle n'en avait pas la clé.
Elle ressortit de la cabane et retourna au bord de l'eau. Comment retourner chez elle? Le temps passait. Elle s'assit un moment sur la berge pour réfléchir.
Elle se releva assez vite, car elle avait la sensation désagréable que quelqu'un l'observait. Tu as certainement déjà ressenti cette curieuse impression. Tu penses que quelqu'un t'observe ou te suit et lorsque tu te retournes, tu ne vois personne. Cela fait peur. C'est angoissant. Christine sentit son coeur battre un peu trop vite.
Ce qui l'effrayait à présent, c'est le sentiment que quelque chose avait changé. Elle se demandait quoi. Soudain, elle comprit. Son t-shirt n'était plus accroché à la branche à laquelle elle l'avait mis sécher. Il n'était pas tombé à terre. Il avait bel et bien disparu. Pendant qu'elle visitait la cabane, quelqu'un s'en était emparé. Elle eut encore plus peur de cette présence humaine que de la pieuvre. Christine a l'habitude de rencontrer des animaux dans sa forêt. Elle est très délurée et arrive toujours à se sortir de ces rencontres parfois amicales mais parfois hasardeuses, mais contre un être humain...
Christine observa de nouveau la fenêtre de la cabane et constata que la poupée avait disparu. Elle retourna à l'intérieur de la petite maison, concluant que le mystère et l'explication de tout cela se trouvaient dans le coffre.
Notre amie s'agenouilla près du couvercle et entreprit de découper l'attache qui tenait le cadenas et le bloquait. Elle sortit pour cela la lame scie de son canif.
Ce n'était pas un travail facile. Elle sciait en gestes réguliers. Le bois était bien entamé quand le couvercle du coffre se mit à vibrer devant elle. Il était encore retenu par l'anneau du cadenas et ne pouvait donc pas s'ouvrir. Ces vibrations l'épouvantèrent car cela signifiait qu'à l'intérieur du coffre, quelqu'un ou quelque chose remuait avec violence et se montrait particulièrement menaçant et agressif.
Christine, terrorisée, voulut sortir de la cabane, mais, à ce moment précis, la porte fut refermée avec violence et elle se retrouva prisonnière dans la pièce. Elle aperçut une paire de bottes en cuir par une fente entre les planches disjointes. Ces bottes ressemblaient à celles d'un cow-boy. Aux talons se trouvaient de chaque côté un éperon métallique. Les bottes bougèrent, cela voulait dire que quelqu'un les chaussait. Christine tambourina sur la porte.
-Je ne vous ai rien fait. Laissez-moi partir. Je vous en supplie. Ne me gardez pas ici prisonnière. J'ai peur.
Puis, décidée et courageuse, elle se précipita vers la fenêtre. Elle comptait la faire voler en éclat avec la pointe de son canif malgré le danger que cela représente de se couper et sortir par là. Mais au même instant, les deux volets furent rabattus avec violence et le crochet qui les tenait fermés fut glissé.
Christine était enfermée dans la cabane de l'épouvante sans aucun espoir d'en sortir. Elle ne savait même pas si celui ou celle qui la tenait prisonnière était un homme ou une femme. Elle supposait seulement que c'était un homme. Elle s'assit sur le coffre et sentit des larmes couler le long de ses joues.

Pleurer ne sert à rien. Notre amie le sait bien. Ses parents l'avaient avertie. Elle était seule et elle devait se débrouiller seule pour se tirer d'affaire. Après avoir bien réfléchi, elle pensa que l'unique solution pour se sauver était de connaître d'abord le contenu de ce fameux coffre.
Elle sortit à nouveau son canif de la poche de sa salopette et entreprit de scier cette latte en bois qui retenait l'anneau du cadenas. Elle le fit, cette fois-ci, non pas avec la scie un peu bruyante, mais avec la longue lame bien aiguisée. C'était plus discret. Elle parvint à ses fins après un long moment et beaucoup de sueur. Elle put enfin ouvrir le fameux coffre de la cabane de l'épouvante.
Ce n'était pas un coffre! Les parois entouraient une fosse de deux mètres de profondeur environ, au fond de laquelle se trouvait de l'eau. La cabane étant située sur le bord de la berge, Christine conclut que l'eau qui se trouvait là venait du lac et que ce qui avait fait vibrer le couvercle du coffre tantôt et qui l'avait tant effrayée, était sans doute la fameuse pieuvre qu'elle avait rencontrée quand elle était sur sa barquette.
Christine referma le coffre. Elle s'assit dans la poussière le long du mur opposé et se demanda vraiment comment elle allait pouvoir sortir de ce guêpier.

Après un long moment pénible de méditation, elle conclut que la seule issue pour elle était d'entrer dans ce coffre, pénétrer dans l'eau, nager sous la surface aussi loin qu'elle pouvait vers le lac, et de là, à la nage toujours, rejoindre le débarcadaire situé à trois cents mètres environ. Trois cents mètres, ce n'est jamais que douze longueurs de piscine. Toi aussi, j'en suis sûr, tu es capable de faire cela. Mais il y avait la pieuvre. Et il y avait l'homme ou la femme avec les bottes de cow-boy.
Christine décida d'attendre que la nuit soit tombée pour entreprendre son projet d'escapade. Elle resta donc assise dans la poussière. C'était long. Il faisait chaud. Elle avait faim. Elle n'avait rien mangé ce midi puisque elle avait perdu sa tartine à cause de la bête. Elle n'avait plus rien à boire non plus.
Elle attendit en silence. Elle pensait à Mathieu, son copain, à ses parents et à tous ceux qu'elle connaît, qu'elle aime et qu'elle voulait revoir. Enfin, après un temps qui lui parut interminable, le soleil se coucha. L'intérieur de la cabane devint plus sombre.
Quand il fit quasiment noir, elle réouvrit le coffre. Un bras de pieuvre sortit et frappa le sol à sa recherche. Christine, terrorisée, bondit sur le couvercle, sortit la lame de son canif et taillada ce bras qui se retira et disparut, laissant quelques remous derrière lui. Puis l'eau du fond du coffre fut de nouveau immobile.
-Plonger là-dedans, songea Christine, quelle horreur.
C'était risquer de rencontrer cette horrible bête et se trouver avec elle dans l'eau et sans défense car là, dans le lac, si la pieuvre attaquait, son canif serait sans doute inutile. Pourtant, il fallait se décider.
Notre courageuse amie enjamba le coffre. Ensuite, se tenant aux planches du bord supérieur du coffre, elle se laissa doucement glisser et eut les pieds et les genoux dans l'eau. Maintenant, elle devait soit se lâcher, soit remonter. Si elle se lâchait, elle ne pourrait pas revenir en arrière. Il lui serait impossible de remonter. L'eau était profonde sous la cabane. L'aventure était sans retour.
Après un dernier moment d'hésitation, Christine glissa dans l'eau froide et noire sans bruit. Puis, prenant une grande inspiration, elle nagea sous l'eau du mieux qu'elle pouvait. Quand elle fut vraiment à court d'air, elle remonta à la surface.
Elle était sortie de la cabane et se trouvait à quelques mètres de la berge. Elle regarda vers la bande de terre émergée, mais elle ne vit personne. Elle continua à nager, et, malgré son angoisse terrible de rencontrer la bête et son impatience d'avancer, elle se contenta de nager doucement la brasse, afin de créer le moins de remous possible et de ne pas faire de bruit pour ne pas attirer la pieuvre.
Etrange, cette pieuvre. Normalement, on en trouve uniquement dans les eaux salées. Pourtant, notre amie se souvenait avoir lu un livre l'hiver passé, où des aventuriers avaient rencontré un poulpe géant au fond d'une grotte.
Tandis qu'elle nageait, elle observait parfois le reflet argenté de la lune, brisé en petits morceaux par les vaguelettes et qui dansait près d'elle. Cela au moins, c'était beau à voir et c'était rassurant.
Christine parvint à parcourir d'un trait la distance qui la séparait du débarcadaire. Là, elle se hissa hors de l'eau froide. Elle était épuisée, mais eut la force encore de courir sur le long chemin qui la menait vers chez elle. Elle arriva à onze heures du soir à sa maison, épuisée, glacée car elle était toute mouillée, et affamée.

Pendant qu'elle mangeait, elle raconta à ses parents, très inquiets, ce qui lui était arrivé. Aussitôt, son papa téléphona aux gendarmes. Le gendarme du village avertit ses supérieurs. Une demi-heure plus tard, Christine monta l'escalier pour aller enfin dormir dans sa chambre. Son papa l'appela. Le commandant François était au bout du fil. Notre amie redescendit.
Christine a déjà rencontré plusieurs fois ce chef de militaires paracommandos et ses hommes. (cfr Opération « bébé crapauds », La chambre 313, Le météorite, La forêt interdite)
- Alors, dit le commandant François, on dirait que tu as eu de nouveau une terrible aventure, Christine. Décidément, cela n'arrive qu'à toi, ces choses-là.
-Je m'en passerais bien, répondit notre amie.
-Nous avons reçu la mission d'aller arrêter cet individu qui t'a enfermée. Nous avons besoin de toi comme guide. Il faut, ajouta le commandant, que nous soyons rapides. Il ne faut pas lui laisser le temps de se sauver. Je vais me mettre en route dans quelques instants avec une escouade de trois hommes et nous serons chez toi aux environs de trois heures du matin. Il est minuit. Va te reposer ces trois heures, ta maman te réveillera quand nous arriverons. Auras-tu le courage, à ce moment-là, malgré ton épuisement, de nous conduire jusqu'au lac et de nous montrer la cabane?
-Oui, soupira Christine. Je le ferai.
-Merci, répondit le commandant François. A tout de suite.
Christine se coucha.
Elle eut l'impression qu'elle venait de fermer les yeux, quand elle sentit sa maman la réveiller.
-Ma chérie, le commandant François est arrivé.
-Déjà, murmura notre amie.
-Oui. Il est juste trois heures du matin.
-Oh, mon Dieu, soupira Christine, j'ai l'impression de m'être à peine endormie.
-C'est normal, expliqua maman. Quand on dort trop peu, c'est toujours cette sensation-là qu'on a. Habille-toi vite.
La salopette de notre amie était encore humide. Elle passa un autre t-shirt, remit ses sandales de gym sales et descendit courageusement l'escalier. Le commandant François était présent avec ses trois soldats. Il y en avait deux qu'elle connaissait bien. Le soldat Robert et le soldat Bertrand. Tous étaient équipés de fusils, de matraques, de revolvers, de jumelles à infra-rouge et d'énormes sacs à dos.
-Bravo Christine, tu as vraiment du cran, je te félicite, dit le commandant François. Viens. La 4x4 nous attend dehors. En route.

Christine les conduisit, expliquant la route à suivre au fur et à mesure qu'elle se déroulait.
Ils empruntèrent ensuite à pied le sentier vers le lac. La nuit était très noire et le bois silencieux. Christine marchait devant, ivre de fatigue. Après une heure et demie à travers les bois, vallées et collines, ils arrivèrent au débarcadaire. Il était cinq heures du matin.
L'aube dessinait ses premières lueurs de l'autre côté du lac. Le soleil n'était bien sûr pas encore levé. Deux soldats ouvrirent leur sac à dos et en sortirent un canot pneumatique bien plié qu'ils gonflèrent aussitôt. Puis, saisissant des rames qu'ils avaient amenées, ils embarquèrent tous. Les soldats, Robert et Bertrand, se trouvaient sur un zodiac. Christine, le commandant François et un autre soldat, Yves, se trouvaient sur l'autre.
Ils avaient décidé de se séparer afin d'aborder la terre émergée de la cabane en tenaille, quitte à patauger dans les marécages. Ils pagayèrent un long moment. Ils communiquaient d'un bateau à l'autre par talkie-walkie. Soudain, celui du commandant François grésilla. Le soldat Robert appelait.
-Commandant!
-Oui, j'écoute, répondit l'officier.
-Nous venons de remarquer, à une quinzaine de mètres de notre embarcation et venant vers nous, des remous et des bulles. Cela se rapproche assez rapidement.
-J'ai oublié d'en parler, s'écria Christine. Il s'agit d'une pieuvre. Faites très attention. Elle va sortir un de ses bras et attaquer votre bateau.
-OK, répondit le commandant François, reprenant le talkie-walkie. Vissez vos silencieux sur vos armes afin de ne pas attirer l'attention de notre bandit par les détonations et abattez-moi cette bête sitôt que vous l'aurez aperçue.
Quelques instants après, chacun des soldats tira à deux reprises et l'immense pieuvre mourut. Elle flottait à présent, renversée sur le dos à la surface de l'eau.
Puis, chaque embarcation pénétra de son côté, à l'intérieur du marécage. Lorsqu'elles ne purent plus progresser à cause des branches mortes et des roseaux, il fallut débarquer dans l'eau noire et continuer à pied. Le commandant François proposa à Christine de rester dans le zodiac, mais notre amie refusa. Elle voulait les accompagner parce qu'elle est curieuse, parce qu'elle ne voulait pas rester seule, et parce qu'elle est courageuse.

Christine, enfonçant dans la vase jusqu'au ventre, pataugeait à côté des militaires. Ils n'eurent pas trop de difficulté à atteindre la bande de terre émergée. Là, progressant par les deux côtés à la fois comme une tenaille, les soldats donnèrent l'assaut et coururent jusqu'à la cabane. Ils enfoncèrent la porte. C'était vide. Ils ouvrirent rapidement le coffre. Personne ne s'y trouvait. L'homme avait disparu.
Le commandant François se fit expliquer par Christine comment elle avait réussi à s'enfuir de sa prison. Il fut sidéré par le cran, l'extraordinaire courage de notre amie qui avait osé plonger dans ce trou noir, passer sous l'eau, malgré la présence de la pieuvre, et puis nager jusqu'au débarcadaire. Le commandant François se demandait si ses hommes auraient eu l'audace de le faire. Christine rougit d'émotion. Elle est fière quand on reconnaît son courage et sa témérité.
Le commandant demanda à l'un de ses soldats de faire le même trajet que la fillette en pénétrant dans le coffre, afin de s'assurer qu'il n'y avait personne au fond. Le soldat, après avoir plongé et nagé sous l'eau, réapparut à la surface du lac. Il n'avait rien remarqué d'anormal.
Alors, l'officier commanda à notre amie de se coucher à plat ventre dans la cabane, près du coffre et de ne plus bouger. Les hommes allaient fouiller les environs et il était possible qu'ils doivent utiliser leurs armes. Le commandant ne voulait pas risquer qu'une balle perdue vînt blesser la courageuse fillette.
Christine se coucha donc dans la poussière sur le sol. Elle laissa la porte légèrement entrouverte et put suivre par les fentes entre les planches la progression des soldats qui s'éloignaient en dispersion vers le marécage qui entourait complètement, en l'encerclant, la bande de terre. Après quelques instants, elle n'entendit plus rien.
Les soldats n'étaient pourtant pas loin. Malgré le silence, elle ne perçut pas le léger grincement d'une latte au plafond de la cabane au-dessus d'elle. Elle n'entendit pas l'individu chaussé de bottes de cow-boy se glisser par une large fente qu'il venait d'ouvrir. Elle ressentit un choc terrifiant lorsqu'il sauta d'un bond à côté d'elle et la menaça d'un long couteau pointu qu'elle sentit la piquer dans son cou.
-Lève-toi et tais-toi, murmura l'homme tout bas. Un cri et j'enfonce le couteau.
Christine, paniquée, parvint à se maîtriser et à ne pas hurler. Son coeur battait la chamade. Elle transpirait de peur, à présent. L'homme la saisit par le poignet. Il serrait tellement fort que notre amie avait mal. Il la traîna vers la porte mais il la relâcha un instant. Ses yeux oscillaient de gauche à droite comme ceux d'un fou.
-Tu vas me servir de bouclier, murmura-t-il. Ainsi, je pourrai m'enfuir malgré ces soldats.
Il observa, par la porte entrouverte, la position des hommes du commandant François.
Profitant de ce bref instant où elle n'était ni menacée par le couteau ni tenue par la main, Christine se tourna vers le coffre dont le fond était de l'eau et dont le couvercle était resté ouvert. Elle fit deux pas agiles et silencieux dans sa direction et, d'un coup de rein, réussit un plongeon dans l'eau froide. Elle nagea de toutes ses forces puis remonta à la surface et hurla.
-Commandant François, le bandit est à l'intérieur de la cabane, venez vite le prendre.
L'homme fut rapidement maîtrisé. Une fois encore, Christine, par son extraordinaire courage, était parvenue de se débarrasser de son agresseur. Le prisonnier fut emmené sous bonne garde sur un des zodiac, puis le long des sentiers et enfin en Jeep.
Lorsque notre amie revint à sa maison, épuisée, vers onze heures du matin, le commandant François loua son courage, sa volonté, sa perspicacité.
L'homme s'avéra être une personne démente, un malade mental, échappé d'un asile dans lequel il était enfermé. Il s'était réfugié à cette cabane isolée où il vivait depuis quelques jours isolé dans sa maladie, la paranoïa. Les malades atteints de paranoïa croient que toutes les personnes qu'ils rencontrent leur veulent du mal.
Dérangé par l'arrivée de Christine, il avait réagi de manière disproportionnée, avec une violence inouïe. Il fut reconduit dans son asile et soigné.
Christine put enfin se reposer, bien en sécurité, chez elle. Dès l'après-midi, elle était en forme et prête pour de nouvelles aventures.