Christine
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Le château de Suscinio

LE CHATEAU DE SUSCINIO

Christine passait quelques jours de vacances en compagnie de son ami Mathieu qui a dix ans comme elle, chez la tante Rosa de ce dernier, maman d'un petit garçon de cinq ans qui s'appelle Quentin. Pour tous trois c'était un grand moment de bonheur.
Ce n'était pas la première fois que Christine avait le plaisir de se trouver chez cette charmante dame. (Lire : le château des vikings).

Un samedi après-midi, une camionnette bariolée de couleurs vives et décorée de têtes de clowns souriants, traversa le village. On entendait une voix s'adresser à la population.
-Venez tous demain dimanche à notre grand spectacle. Le cirque Double Six. Magie, féerie et rires garantis.
-Maman, dit aussitôt Quentin, on va voir le cirque ?
-C'est hélas impossible, mon bonhomme, à moins que...
Elle se tourna vers Mathieu et Christine.
-Pourrais-je vous faire confiance, les deux grands ? Pourrais-je vous confier mon petit Quentin ?
-Tu peux nous faire confiance, tante Rosa, affirma Mathieu.
-Je veillerai sur lui comme s'il était mon petit frère, madame, ajouta Christine.
-Je vous conduirai au cirque demain en voiture vers deux heures et demie. C'est de l'autre côté de la forêt. Le spectacle est à trois heures et se termine à six heures moins le quart. Mais je ne peux pas venir vous chercher. Un rendez-vous incontournable. Vous reviendrez en bus et vous serez seuls.
-Pas de problème, madame, dit notre amie. J'ai l'habitude de me débrouiller seule.
-Lorsque le spectacle sera terminé, vous vous rendrez à l'arrêt du bus, près de l'église. Le car passe à six heures juste. Vous y monterez et vous descendrez à un croisement de routes qui se trouve au milieu de la forêt. Il vous faudra patienter dix ou quinze minutes et un autre car passera. Vous le prendrez et il vous conduira jusqu'à l'arrêt devant chez moi.
-Je veillerai sur mon petit neveu comme sur moi-même, promit Mathieu. On est deux grands. Il ne lui arrivera rien. Tu peux être tout à fait rassurée, tante Rosa.

Le lendemain, donc, la maman de Quentin conduisit nos trois amis au village où le cirque avait planté sa tente.
Comme ils avaient un petit peu de temps avant le début du spectacle, ils observèrent les installations, les roulottes, la ménagerie.
Puis ils pénétrèrent dans l'enceinte. La représentation commença à peu près à l'heure et passionna nos amis.
Christine apprécia particulièrement les écureuils qui dansaient au son de la flûte de leur dresseur. Mathieu fut impressionné par le magicien. Il sortait une à une des mouches mortes d'une boîte et les lançait vers le public. Elles se métamorphosaient en éléphants, lions, rhinocéros, aigles ou pythons, girafes ou rats. Les blagues drôles et variées des clowns provoquèrent des cascades d'applaudissements, surtout chez le petit Quentin, qui n'en pouvait plus de rire.

Ils quittèrent la grande tente avec la foule vers six heures moins le quart et se dirigèrent vers l'église où se trouvait l'arrêt du bus. Il arriva à six heures juste. Ils y montèrent.
Ils en redescendirent une demi-heure plus tard, à un croisement, au milieu de la forêt.
Le temps s'était dégradé. Le ciel s'était couvert et il pleuvait. Aucun abri n'était prévu à cet endroit.
Il ne faisait pas chaud. Les vagues de pluie froide se succédaient et aucun de nos amis n'avait emporté de veste ou de K-Way pour se couvrir.
Aucune habitation n'était en vue. Les trois enfants se serrèrent sous un grand sapin, mais il ne les protégeait guère du froid et de l'averse.

Le temps passait. Dix minutes, quinze minutes, une demi-heure. Pas de bus. La pluie tombait toujours et leur correspondance n'arrivait pas. Nos amis ne savaient pas, et tante Rosa non plus, que le bus qu'ils attendaient ne roule pas le dimanche.
Les trois enfants avaient froid. Ils étaient tout mouillés à présent. Ils dégoulinaient de pluie. Surtout, il faisait de plus en plus noir.
Les deux plus grands envisagèrent d'aller à pied jusque chez la maman de Quentin. Il restait un peu plus de vingt kilomètres à parcourir. Sans le petit garçon, Christine et Mathieu l'auraient fait, mais le petit bonhomme ne pourrait pas marcher si longtemps et il était un peu lourd à porter.
Ils se mirent quand même en route, longeant la chaussée, sous la pluie. Tout ruisselait. Marcher les réchauffait un peu. Et puis, ça ne servait à rien de rester là, au milieu des bois.
Ils avançaient en file indienne, Quentin au milieu. Parfois, une voiture passait en trombe. Un camion les éclaboussa. Il ne manquait plus que ça...

Après une bonne vingtaine de minutes de marche, ils aperçurent un chemin en terre sur leur gauche. Il était précédé d'une grande et majestueuse grille en fer forgé ouverte. On devinait, au loin, des lueurs de différentes couleurs.
La pluie avait cessé.
Christine et Mathieu décidèrent d'entrer dans la propriété pour y demander de l'aide. Peut-être pourraient-ils téléphoner à la tante Rosa, la mère de Quentin. Elle devait être de retour chez elle et bien inquiète en constatant l'absence des enfants. Elle viendrait les chercher en voiture.

Passant les grilles et un écriteau décourageant sur lequel il était écrit « Propriété privée - Entrée interdite », ils marchèrent tous trois en direction des lumières qu'ils venaient de remarquer.
Ils débouchèrent assez vite dans une vaste clairière au centre de laquelle se dressait un imposant château. Avec ses tours, ses créneaux, son chemin de ronde, ses mâchicoulis, ses meurtrières, il ressemblait à ceux du Moyen Âge. Il était entouré de douves assez larges, bordées de roseaux à certains endroits.
Nos amis arrivaient par l'arrière du château.
A gauche se dressaient deux tours noires, presque contiguës. A droite, une troisième tour éclairée en rouge se dressait, imposante, au-dessus de la douve. De l'autre côté, une autre tour faisait danser ses reflets verts dans l'eau du lac. Entre elles, situé au nord, ils devinèrent la présence d'un bâtiment de trois étages, probablement construit autour d'un ancien donjon. C'était bien éclairé.
Un pont-levis semblait en autoriser l'accès.

Pour l'atteindre et l'emprunter, il fallait d'abord contourner la douve par la gauche ou par la droite. Ils optèrent pour la gauche.
Ils longèrent donc les deux tours noires et se dirigèrent vers la verte. A cet endroit, la douve était si large qu'on se serait cru au bord d'un lac. Les deux plus grands remarquèrent une porte métallique noire bien fermée, située au raz de l'eau, entre les deux tours noires.
Ils passèrent près d'une barque attachée par une corde à une pierre noire et usée. Ils furent un instant tentés de monter dans la barque et d'entrer dans la forteresse par cette porte. Mais ils n'étaient pas des voleurs. Ils ne voulaient pas donner l'impression aux habitants du château qu'ils étaient entrés en tapinois.
En plus, des remous, ça et là dans l'eau noire, faisaient peur. Nos amis frissonnèrent en les observant. La douve semblait envahie d'animaux remuants, peu engageants, pas rassurants du tout.
Sur les planches de la barquette se trouvait une belle clé en fer d'environ dix centimètres de long. Elle luisait sous la lune.
Mathieu et Christine hésitèrent. Fallait-il la laisser là ou bien la prendre ? Cette clé pouvait leur servir à entrer dans le château, par exemple. S'il était abandonné, ils seraient au moins à l'abri de la pluie et du froid à l'intérieur.
Toi qui me lis, l'aurais-tu prise ?
Les deux grands décidèrent de l'emporter. Christine la glissa dans la poche bavette de sa salopette en jean bleu.

Les trois enfants, se donnant toujours la main, achevèrent de contourner le château. Passant devant la tour verte, ils remarquèrent des barreaux aux fenêtres. Cette tour ressemblait à une prison.
Ils aperçurent, au deuxième étage, un vieil homme qui les observait en silence. Ses deux mains serraient les barreaux fixés aux fenêtres. Il leur fit un signe que nos amis ne comprirent hélas pas.
Ils se présentèrent devant le pont-levis. Ils étaient impressionnés par la masse titanesque du corps de logis du château.
Au moment d'emprunter le passage au-dessus de l'eau, ils passèrent entre deux statues imposantes. Celle d'un ours à gauche, celle d'un corbeau à droite. Ces statues en pierre noire étaient laides et faisaient peur malgré la lueur jaune dans la gueule de l'ours et la lumière rouge dans le bec du corbeau.
Quentin se collait contre les deux grands. Les trois enfants ne s'attardèrent pas et atteignirent la grande herse d'entrée. Elle était levée.

Ils entrèrent, silencieux, impressionnés dans un hall monumental magnifiquement décoré. Un lustre immense, en fer forgé, l'éclairait.
Là se trouvaient rangés trois véhicules. Il y avait à gauche un carrosse doré à l'or fin. Il faisait penser à celui de Cendrillon quand elle va au château du prince. Au milieu se trouvait une magnifique Rolls Royce bleu foncé, et à droite, une Ferrari rouge, la célèbre voiture de course italienne.
Mathieu s'approcha du bolide et regarda par la vitre. Il observa les sièges et le tableau de bord. Quentin, qui donnait la main à Christine, voulait jeter un coup d'oeil au carrosse. Les enfants admirèrent ses fauteuils en cuir et la décoration intérieure merveilleuse du véhicule.
Juste à ce moment-là, ils entendirent le bruit de pas régulier de quelqu'un qui descendait un escalier en pierre menant aux étages. Les trois enfants, pas très rassurés, se rejoignirent et se serrèrent l'un près de l'autre.

Un homme d'une cinquantaine d'années, chemise blanche, complet veston soigné, cravate du meilleur goût, s'approcha. Christine se sentit un peu mal à l'aise dans sa vieille salopette usée et ses tennis boueux. Aucun des trois enfants n'était vraiment présentable en un endroit pareil, mais ce n'était pas leur faute. Ils venaient de marcher une heure sous la pluie et dans la boue.
L'homme s'approcha, regarda les enfants et se présenta.
-Je suis le comte de Suscinio, propriétaire de ce château.
-Pardonnez-nous d'être entrés ainsi, s'excusa Christine, mais nous n'avons pas vu de sonnette pour annoncer notre passage.
-Nous avons assisté à un spectacle au cirque cet après-midi, puis nous devions prendre un bus pour retourner chez nous, mais il n'est jamais arrivé, expliqua Mathieu. Ma tante nous a confié mon petit cousin. Elle habite à vingt-cinq kilomètres d'ici. Nous avons aperçu les lumières de votre château en marchant et nous avons pensé vous demander la permission de téléphoner. Ma tante Rosa viendra nous prendre le long de la route près de vos grilles d'entrée.
-Malheureux enfants, s'écria l'homme qui se tenait devant eux. Il ne faut pas pénétrer dans ce château la nuit. J'en suis le propriétaire, mais pas le maître. Il est dix-neuf heures trente...
Au même instant, interrompant sa phrase, la herse descendit en grinçant et le pont-levis se releva dans un bruit d'enfer. Les lourds volets de bois se fermèrent aux fenêtres du rez-de-chaussée.
-De sept heures et demie du soir à sept heures et demie du matin, nul ne peut entrer ou quitter ce château. Je n'en suis pas le maître la nuit. Vous êtes obligés d'y rester. Je ne puis pas ouvrir cette herse ni baisser le pont-levis avant demain au matin. Nous n'avons pas de téléphone fixe et il n'y a pas de réseau pour mon portable.

Les enfants se regardèrent, atterrés. Mais que pouvaient-ils faire ?
-Comment vous appelez-vous ?
-Je suis Christine. Voici mon copain Mathieu et son petit cousin Quentin.
-Je vous invite à dîner à huit heures, au premier étage, dans la grande salle à manger. D'ici là, vous pouvez visiter le château. Ne vous perdez pas et méfiez-vous de la tour rouge.
-Merci, monsieur, balbutièrent les enfants.
-Après le repas du soir, ajouta l'homme en se retournant, je vous conduirai au deuxième étage, où se trouvent des chambres bien équipées. Vous pourrez y passer la nuit.

Les trois enfants émirent encore un vague murmure de remerciement. Le comte de Suscinio n'a pas dû entendre, il était déjà remonté à l'étage.
Prenant leur mal en patience et la situation avec philosophie, il fallait bien, ils se dirigèrent à gauche vers une grande salle. Elle ajouta encore à leur peur car il s'y trouvait de nombreuses vitrines dans lesquelles de l'outillage et des instruments de torture du Moyen Age étaient exposés.
On y voyait des longues massues terminées par une chaîne à laquelle était fixée une boule couverte de pointes en fer. Ils s'arrêtèrent devant un fauteuil dont la planche qui servait de siège, était percée de nombreux trous par lesquels on pouvait apercevoir des longs clous.
Ils observèrent un tire-langue. C'est à la fois une pince servant à tirer la langue hors de la bouche, et des ciseaux pour la couper. D'autres ciseaux en fer servaient à couper les doigts ou les oreilles.
Au centre de ce musée de l'horreur, se trouvait une affreuse table d'élongation. On l'utilisait autrefois pour arracher un bras ou une jambe aux prisonniers.

Nos amis quittèrent bien vite ce musée de cauchemar et entrèrent dans la pièce suivante. Elle était beaucoup plus agréable, c'était une grande cuisine. Deux vieilles dames s'agitaient autour de poêles et de casseroles et cela sentait délicieusement bon. Nos amis décidèrent d'aller les saluer.
-Que faites-vous là, petits malheureux ? dit l'une d'elles.
-Nous avons raté un bus dans les bois, expliqua Christine, et nous sommes venus téléphoner à la tante de mon ami, mais hélas, il paraît qu'aucune communication n'est possible avec l'extérieur. Nous ne pouvons pas repartir et retourner chez nous.
-Ecoutez-moi bien, malheureux enfants. Vous n'auriez jamais dû entrer dans ce château. Pendant le repas du soir, on vous présentera un gâteau au chocolat. N'en goûtez pas. Il est empoisonné.
Nos amis remercièrent les deux dames, puis se donnant toujours la main, ils se dirigèrent vers la troisième pièce du rez-de-chaussée de cette partie bien éclairée du bâtiment.

Dans la troisième salle, assez grande, et dont la voûte romane était noire, régnait une odeur piquante, assez désagréable. On se serait cru dans un laboratoire de chimie.
Différentes fioles, tubes et cornues jonchaient les tables. Dans certaines stagnaient des liquides aux couleurs étranges. Deux d'entre elles, posées sur un bec de gaz, bouillonnaient et dégageaient une odeur âcre.
Sur une table basse se trouvaient quatre grands vases en terre cuite. Ils contenaient des poudres rouges, jaunes, bleues et vertes.

Nos amis retraversèrent les pièces qu'ils venaient de visiter et retournèrent dans le hall d'entrée. Ils envisagèrent un instant d'aller visiter la tour verte, mais par une porte laissée entrouverte, ils pénétrèrent dans la cour du château.
A gauche se dressait la tour rouge, menaçante, à droite la tour verte. Devant eux se trouvaient les deux tours noires contiguës qu'ils avaient aperçues en arrivant. Ils se dirigèrent vers la tour rouge.
L'entrée était fermée par une immense porte située sous un porche gothique. Elle comportait cinq poignées. Chacune de ces clenches était une main humaine ! Il y avait celle d'un bébé, celle d'un enfant, une main d'homme, une de femme et celle, ridée, d'un vieillard.
Horrifiés, nos amis revinrent vers le bâtiment principal. Ils passèrent près d'un puits situé au milieu de la cour. Ils s'en approchèrent et se penchèrent au-dessus de la margelle. Le fond était plongé dans l'obscurité totale. Ils ne distinguèrent rien. Pourtant, des échelons en fer rouillé permettaient de descendre au fond de ce puits.
Un instant, ils perçurent une sorte de grognement venu des profondeurs. Cela acheva de leur glacer le sang. Effrayés tous les trois, se demandant où ils étaient retenus prisonniers, ils entrèrent dans le hall qu'ils avaient visité.
Il était l'heure de monter au premier étage pour le repas du soir.

Ils traversèrent un salon très luxueux. De nombreux fauteuils entourés de tables en marqueterie reposaient sur des tapis anciens, sans doute de grande valeur. Les murs étaient garnis de tapisseries représentant des scènes de chasse et des peintures sur bois comme celles du Moyen Âge. Une cheminée monumentale se trouvait entre deux armures. Un bon feu y brûlait.
Les trois enfants s'arrêtèrent devant les braises et tendirent leurs mains pour les réchauffer un peu. Leurs habits un peu sales étaient encore humides de la pluie de tantôt.
On les invita à passer dans la salle à manger. Une grande table était dressée, couverte d'une belle nappe blanche. Les assiettes étaient en faïence, les couverts en vermeil et les verres en cristal. Nos amis comptèrent en tout sept places.
Le comte de Suscinio arriva en compagnie d'un homme qu'il présenta comme étant son secrétaire.
-Asseyez-vous, les enfants, dit le comte.
Ils se placèrent tous trois l'un près de l'autre du même côté de la grande table.
-Je suppose que votre tante Maleine ne viendra pas, dit le secrétaire.
-En effet, elle est malade et se fait servir dans sa chambre. Quant à lui, ajouta-t-il en regardant l'autre siège resté vide, il ne nous accompagnera pas.
Le comte de Suscinio agita une cloche en cuivre qui ornait la table.
Les deux vieilles dames que nos amis avaient rencontrées tantôt dans la cuisine apportèrent un potage aux tomates délicieux. Puis ce fut un poulet avec compote de pomme aux raisins de Corinthe et des frites dorées. Enfin, ce fut le gâteau au chocolat.

Les deux cuisinières apportèrent un magnifique gâteau sur un plateau d'argent. L'une d'elles en proposa une part à Christine. La fillette refusa en prétextant qu'elle ne supporte pas le chocolat, et qu'elle ne pouvait donc pas en manger. Elle remercia poliment.
-Moi, je peux en manger, affirma Quentin.
-Non, répondit Mathieu. Tu as avalé une énorme glace au chocolat, tantôt au cirque. Cela suffit pour aujourd'hui. Sinon tu vas être malade.
-C'est pas vrai, cria Quentin. Je ne suis jamais malade. Tu es un menteur.
-Quentin, tu obéis, commanda Mathieu. Tu te tais, et tu te conduis comme un garçon bien élevé.
La cuisinière s'approcha ensuite de Mathieu.
-Désirez-vous un morceau de gâteau ?
-Non merci, répondit Mathieu. J'aurais bien envie, car il a l'air délicieux, mais je n'ai plus faim.
Le comte de Suscinio et son secrétaire renvoyèrent le gâteau à la cuisine.

Le dîner touchait à sa fin. Le secrétaire se leva, salua les enfants, puis demanda au comte s'il avait encore besoin de son anneau d'or.
-Je ne m'en servirai plus aujourd'hui, cher ami. Tu peux le ranger dans la bibliothèque.
Le maître de maison se tourna ensuite vers nos amis et leur demanda si en venant ils n'avaient pas découvert et pris une clé en fer, d'environ dix centimètres de long, dans une barque.
Christine et Mathieu hésitèrent. Que fallait-il répondre ?
Ils optèrent pour la franchise. Ils avouèrent la vérité.
-Oui, affirma Christine. Nous l'avons remarquée sur la barquette et nous avons pensé qu'elle pourrait nous être utile si le château était désert. Elle est dans la poche de ma salopette. La voici.
-Je te remercie, dit le comte de Suscinio en la prenant. Maintenant, je vais vous montrer votre chambre. Suivez-moi.
Ils gravirent deux rangées d'escaliers et arrivèrent au deuxième étage. Le comte ouvrit une porte et leur montra une belle chambre bien rangée et joliment meublée. Il leur rappela que tante Maleine avait souhaité faire leur connaissance. Sa chambre était située juste en face de la leur. Ensuite il s'éloigna en leur murmurant « bonne nuit », un sourire aux lèvres.

Les enfants traversèrent le couloir et frappèrent à la porte de la vieille dame. Elle leur répondit d'entrer. Ils pénétrèrent tous trois dans une vaste pièce et s'approchèrent d'un grand lit à baldaquin.
-Fermez la porte, mes chéris.
Mathieu ferma la porte après un regard dans le couloir vide et sombre.
-Venez près de moi, que je vous regarde. Pauvres enfants, que faites-vous dans ce château ? Vous n'auriez jamais dû y entrer.
Nos amis, de nouveau inquiets, demandèrent ce qui se passe dans cette demeure.
-Asseyez-vous près de mon lit. Je vais vous raconter.
La vieille dame commença son récit.
-Jusqu'il y a un an, ce château était un lieu de grande qualité. On y vivait heureux. Mon neveu, le comte que vous avez rencontré, en était le maître et tout allait très bien. On y donnait souvent des fêtes et les habitants des environs y participaient volontiers. Puis un jour, il revint avec un ami, prétendait-il, une sorte de sorcier, un mage, qui tout de suite me fit mauvaise impression. Cet homme au regard fourbe, occupe la tour rouge. Vous l'avez sans doute vue en arrivant.
-On l'a aperçue, en effet, dit Christine.
-Il vit là en solitaire, mais en fait, il est devenu le vrai maître du château. Il commande l'ouverture et la fermeture des volets du rez-de-chaussée, des herses et du pont-levis à sa guise et nous enferme tous les soirs à sept heures et demie jusqu'au lendemain matin. Vous êtes donc prisonniers du mage, comme nous tous.
Christine et Mathieu sentaient la peur les envahir peu à peu.
-Vous êtes en danger. Il faut que vous quittiez ces bâtiments avant minuit, sinon, le mage vous enfermera dans la tour verte qui est une prison et vous y abandonnera. Il y laisse ses victimes mourir de faim. C'est horrible, les enfants. Il faut vous enfuir de ce château avant minuit, répéta tante Maleine.
-Comment pouvons-nous faire ?
-Ne tentez pas de sauter par les fenêtres. Il y a des animaux terribles et voraces dans les douves. Cela ressemble à des piranhas ou des crocodiles. Je ne sais pas trop.
Christine demanda ce qu'était cette étrange porte de la tour rouge, munie de mains humaines.
-Il faut saisir l'une d'entre elles pour entrer chez le mage, mais je ne sais pas laquelle. Or si vous ne touchez pas la bonne du premier coup, vous serez enfermés dans la tour verte pour toujours.
-Mais alors, demanda Mathieu, comment pouvons-nous nous enfuir, tante Maleine ?
La vieille dame leur expliqua que pour sortir de ce château, il n'y a qu'une seule solution. Il faut d'abord trouver quelque part de la poudre jaune et en remplir un dé à coudre que la vieille dame leur remit.
Ensuite, il leur faudrait découvrir un anneau en or.
Munis de ces objets, nos amis pourraient aller à la tour verte pour interroger les prisonniers et peut-être obtenir quelques renseignements concernant l'ouverture de la porte de la tour rouge.
-Une énigme écrite sur un parchemin se trouve dans un coffre situé au fond d'un puits dans un couloir obscur, mais soyez très prudents, car là se trouve paraît-il une bête dangereuse et assoiffée de sang.
Nos amis frissonnaient de peur.
-Et ce n'est pas tout, reprit tante Maleine. Si vous réussissez à pénétrer dans cette tour, vous devrez encore vaincre le mage. Il est capable de se métamorphoser, soit en rat, soit en autre chose. Je ne sais pas quoi. Soyez très prudents. Cet homme est un monstre. Quand vous serez devant lui, vous devrez le convaincre de se changer en rat. Vous verserez alors la poudre jaune contenue dans le dé à coudre que je vous ai remis, sur son dos. Vous prendrez ensuite ce rat par la queue et vous le ferez passer à travers l'anneau d'or que vous aurez emporté. Il est rangé quelque part, mais où ?  Le rat se changera en marbre et se brisera en tombant sur le sol. Les portes du château s'ouvriront, la herse et le pont-levis s'abaisseront et nous serons tous délivrés de cette horreur.
Il y eut un instant de silence. Nos amis hésitaient devant la tâche à accomplir.
-Je ne puis pas vous accompagner, termina tante Maleine. J'aurais bien voulu mais je suis trop malade. Ne comptez sur personne d'autre ici. Et n'oubliez pas, tout doit être fait avant minuit.

Les enfants remercièrent tante Maleine et sortirent de sa chambre sans bruit. Ils entrèrent dans la leur et fermèrent la porte. Ils observèrent le grand lit. Ils tombaient de sommeil, mais Mathieu rappela à son amie que ce n'était pas le moment de dormir. Il fallait tenter l'impossible pour quitter ce lieu maudit.
Ils s'assirent tous trois sur le lit et réfléchirent.
-J'y vais, si tu veux et tu gardes Quentin, proposa Mathieu.
-Pas question, dit Christine. On reste ensemble. La poudre jaune est au rez-de-chaussée et l'anneau d'or est rangé dans la bibliothèque, se rappela la fillette. Allons–y.
Prenant Quentin par la main, ils quittèrent la chambre sans bruit et descendirent l'escalier dans une demi-obscurité. La lune s'était levée et donnait un peu de clarté.
Ils traversèrent le grand salon et la salle à manger. Celle-ci était suivie, en enfilade, par une somptueuse bibliothèque bien fournie en beaux livres anciens et récents. Ils aperçurent l'anneau d'or rangé dans une armoire vitrée. Ils réussirent à l'ouvrir sans faire grincer les charnières et saisirent l'anneau d'or. Christine le glissa dans la poche bavette de sa salopette.
Puis nos amis descendirent dans la salle d'alchimie, à côté des cuisines afin de remplir le dé à coudre avec la poudre jaune qu'ils avaient observée tantôt dans des grands vases sur une table basse.
Ils se dirigèrent ensuite, toujours en silence, marchant parfois sur la pointe des pieds, vers la tour verte. Le château semblait endormi.

Au deuxième étage de cette sinistre prison, derrière des grilles, se trouvait un homme d'une soixantaine d'années. Il était très maigre et ses habits étaient en haillons.
Il se traîna jusqu'aux barreaux et supplia nos amis de le délivrer. Il était enfermé là depuis de nombreux jours et mourait de faim.
Les trois enfants, pris de pitié pour ce pauvre homme, lui demandèrent où trouver les clés de sa prison. Il indiqua le mur en face. Une grosse clé noire était accrochée à un clou, qu'il ne pouvait pas atteindre.
Christine s'en saisit et ouvrit la porte au malheureux.
-Pouvez-vous nous conseiller ? demanda-t-elle. Par où peut-on sortir de ce château ? Quelle main faut-il saisir pour entrer chez le mage ?
-Vous ne réussirez pas à pénétrer dans la tour rouge, s'écria l'homme. Sauvez-vous plutôt par les douves. Mais si vous voulez absolument aller chez ce mage maudit, ne touchez pas la main de l'enfant. Elle m'a retenu prisonnier. Bonne chance !
Il ouvrit une fenêtre, et avant que nos amis aient pu dire trois mots, il plongea dans les douves. Il y eut des remous terribles, des cris déchirants, un hurlement atroce, puis plus rien. L'homme avait péri, dévoré par les monstres qui peuplent ces eaux.

Horrifiés, nos amis descendirent l'escalier qui menait au premier étage de la tour verte. Christine donnait la main au petit Quentin que la peur paralysait.
Une fillette maigre et en loques se tenait aux barreaux d'un cachot sordide. Elle supplia qu'on la délivre. Pris de pitié à nouveau, ils saisirent une clé fixée au mur et ouvrirent la grille.
Ils entendirent un éclat de rire moqueur et cynique. La fillette se métamorphosa en rat qui disparut aussitôt par un trou. C'était le mage.
-Je vous attends dans ma tour rouge, si vous osez y entrer. Je vous connais, à présent et je vous aurai.
Le rat disparut dans une anfractuosité. Les trois amis demeurèrent quelques instants figés de stupeur. Mais à présent ils savent que le mage peut se changer en rat et en enfant.

Ils retournèrent dans la cour du château. Devant eux, les deux tours noires dressaient leur masse sombre découpée par les lueurs de la nuit.
Mathieu entra dans celle de gauche, mais ressortit aussitôt. C'était rempli de toiles d'araignées.
Le garçon entra dans celle de droite et fit signe à son amie de le suivre. C'était vide, sauf la présence d'un grand coffre blanc. Ils l'ouvrirent.
Ce n'était pas un coffre. Là commençait un escalier qui descendait dans l'obscurité. Les trois enfants, se donnant la main, l'empruntèrent, les coeurs battant la chamade.
Ils arrivèrent dans un couloir dont le sol était humide. Cela menait, vers la gauche, vers une porte en fer. Celle sans doute qu'ils avaient repérée au raz de l'eau des douves, entre les deux tours noires, en venant.
Inutile de tenter de se sauver de ce côté. On sait que des bêtes monstrueuses et voraces peuplent l'eau de ces douves.
A droite, cela menait Dieu sait où, dans l'obscurité totale. Ils n'osèrent pas s'aventurer plus loin sans lampe de poche.
Ils remontèrent l'escalier du coffre et se retrouvèrent dans la cour du château. Ils s'approchèrent du puits. La solution pour ouvrir la porte du mage se trouvait au fond de ce trou noir. Il était temps. Il était plus qu'onze heures du soir.
Les deux grands se regardèrent. Ils n'en menaient pas large.
Christine, courageuse comme toujours, proposa à Mathieu de rester avec le petit Quentin près du puits. Elle descendrait seule au fond. Mais Mathieu n'est pas le genre de garçon à laisser sa copine affronter seule les dangers. Il décida de l'accompagner. Le petit Quentin refusa de d'attendre dans la cour.
Les trois enfants descendirent donc les échelons qui menaient au fond du trou dans une demi-obscurité. Mathieu alla devant, suivi par Quentin, puis Christine fermait la marche.
Il faisait presque tout noir. La seule lumière était celle que donnait la lune éclairant la nuit et la margelle du puits, là-haut.
Un souterrain continuait vers la gauche comme vers la droite, dans l'obscurité.
Ils prirent d'abord à gauche, mais ils se rendirent compte assez vite que cela menait vers les deux tours noires qu'ils venaient de visiter.
Ils revinrent sur leurs pas et parvinrent à nouveau sous la pâle lueur de la lune, au fond du puits. Juste à ce moment, ils entendirent, plus loin vers la droite, un grognement animal.
Christine et Mathieu donnaient la main à Quentin. Tous trois avaient le coeur qui battait la chamade. Ils transpiraient de peur.
Christine fit deux pas vers la droite et retint un cri. Elle venait de sentir un craquement sous la semelle de sa sandale de gym. Elle se baissa et ramassa l'objet qu'elle venait de briser. C'était un os. Un os humain !
Tremblant encore plus fort de peur, glacés par l'angoisse, nos amis, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité, aperçurent un coffre gisant sur le sol.
Comment l'ouvrir ? Il aurait fallu avoir encore la clé, celle qu'ils avaient trouvée sur la barque en arrivant, mais qu'ils avaient rendue au comte de Suscinio après le repas du soir.
Christine plongea la main dans la poche de sa salopette et en sortit le canif qu'elle emporte toujours avec elle.
Le grognement se rapprochait. Le bruit affolant était accompagné par un autre, comme un grattement, celui peut-être de griffes raclant le sol. La bête venait en rampant.
Notre amie, à genoux dans la boue, réussit à ouvrir le coffre. A l'intérieur se trouvait un parchemin. Les deux grands tentèrent de le déchiffrer, mais il faisait trop sombre pour pouvoir le lire.
Mathieu toucha l'épaule de Christine pour attirer son attention. Deux yeux rouges venaient d'apparaître au fond du couloir sinistre.
Nos amis coururent vers l'échelle sans même refermer le coffre. Ils firent grimper le petit Quentin en premier et le suivirent sans tarder. La bête aux yeux rouges approchait en grognant de plus en plus fort.
Nos amis parvinrent à s'extraire du puits et enjambèrent la margelle. Ils entendirent un dernier grognement, mais ils étaient hors de portée.

Ils découvrirent alors, à la lueur de la lune, ce qui était écrit sur le parchemin.
C'était un poème, très ancien sans doute, écrit sous la forme d'une énigme. Quelques vers, qui laissèrent nos amis perplexes un bon moment à la lecture du texte, tracé à la plume d'oie.
La petite main d'un bébé
Te retient le doigt bien serré.
Les mains souples d'un enfant
Se tendent vers toi comme un présent.
Celles du vieil homme
Que la vie a rendues raides,
Sont fermes en somme,
Elles peuvent te jouer un tour,
Comme celles d'un père.
Celles d'une tendre mère
Ont la finesse de l'amour.
-C'est joli, murmura Christine.
-Oui, ajouta Mathieu, mais cela ne nous aide pas fort.
-Mais si, reprit Christine, il faut toucher la poignée « main de la tendre mère ». Le texte dit : elles ont la finesse de l'amour. L'amour d'une mère, c'est sûrement bon. En saisissant cette poignée-là, nous entrerons dans la tour rouge sans risque.
Les amis firent rapidement le point. Christine avait en main le dé à coudre, rempli de poudre jaune. L'anneau d'or était dans la poche de sa salopette. Ils avaient décidé de toucher la main de la mère.
Les trois enfants se dirigèrent vers la tour rouge. Il était onze heures trente.

Après une brève hésitation, Mathieu saisit la main choisie. La porte s'ouvrit sans bruit. Ils pénétrèrent dans une pièce ronde, vide et très sombre. La porte se referma derrière eux.
Ils avaient juste eu le temps d'apercevoir un escalier en bois menant à une trappe située au plafond. On y voyait une ligne de lumière rouge, sans doute venant de l'étage supérieur.
Ils grimpèrent en silence, pour ne pas se faire repérer, mais peine perdue, la trappe s'ouvrit. Le mage se tenait debout, devant eux.
-Je vous attendais. Asseyez-vous. Voulez-vous quelque chose à boire ?
Les enfants se trouvaient à présent dans un petit salon. Le mage posa un gobelet en or devant chacun d'eux et y versa un liquide violet. Nos amis refusèrent de boire. C'était peut-être un piège.
Mathieu chuchota à l'oreille de Christine.
-Comment allons-nous faire pour le décider à se changer en rat ?
-Laisse-moi faire, répondit la fillette. J'y ai pensé.
Notre amie se tourna vers le mage.
-Nous avons assisté, cet après-midi, à un spectacle de cirque et nous avons vu un grand magicien. Il faisait apparaître des éléphants, des girafes, des loups, et plusieurs petits animaux comme des rats, des souris, des hérissons. Sauriez-vous vous transformer en éléphant, en girafe ou en rat ?
-Je n'ai jamais essayé de me métamorphoser en éléphant ou en girafe. Je pourrais, bien sûr, mais il n'y a pas assez de place ici pour ces animaux-là, fanfaronna le mage, trop sûr de lui devant des jeunes enfants. Mais si voulez voir de quoi je suis capable, je vais vous montrer.
Il se changea en rat.
Le défi est souvent la meilleure manière pour gagner contre ceux qui se croient plus forts ou plus malins que toi.
Aussitôt, d'un geste rapide et précis, Christine tendit le dé à coudre qu'elle tenait en main derrière son dos et versa la poudre jaune sur le rat. Il ne pouvait plus bouger.
Mathieu le prit par la queue, avec dégoût. Christine venait de sortir l'anneau d'or de sa poche. Le garçon fit glisser le rat par le milieu de l'anneau et le laissa choir sur le sol. Il se brisa en mille morceaux.

Un instant après, la herse et le pont-levis s'abaissèrent, les volets s'ouvrirent, les bêtes monstrueuses des souterrains et des douves disparurent. Le château retrouva en une minute sa belle allure d'autrefois.
Le comte de Suscinio vint à la rencontre de nos amis, souriant. Il félicita les trois enfants et les remercia d'avoir délivré son château de l'emprise du mage.
Un téléphone apparut. Nos amis appelèrent tante Rosa, la maman de Quentin. Elle vint les chercher sans tarder.

L'aventure se termina auprès de tante Maleine autour d'un verre de limonade pour les enfants et de champagne pour les aînés. Cela contribua à effacer l'angoisse de tante Rosa qui s'était demandé toute la soirée où pouvaient bien se trouver son petit Quentin et les deux grands.
Heureusement, avec Mathieu et Christine, le petit garçon ne risquait pas grand-chose.

Et toi qui as lu cette histoire, peut-on te confier ton petit frère ou ta petite soeur ou tes petits cousins ?