Christine
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Les lutins

       Christine est une jolie fillette de dix ans. Elle a de longues tresses brunes. Elle habite dans une grande forêt. Son papa est bûcheron. C'est à deux heures à pied du village. Elle n'y va pas tous les jours. Maman lui fait classe à la maison. Elle n'a donc pas beaucoup d'amies, à part Myriam sa copine aveugle et Mathieu que tu connais pour l'avoir rencontré dans d'autres aventures.
       Aussi ce fut vraiment une bonne surprise, lorsque revenant un jour du fond des bois, elle apprit qu'une ronde de lutins, des fillettes de son âge qui partaient au camp, l'invitaient à l'accompagner.
       Quelques jours plus tard donc, Christine rejoignit la ronde. Dès son arrivée, la cheftaine, Okapi, siffla  un rassemblement. Les trente-cinq fillettes se mirent en carré, et observèrent la nouvelle venue en salopette du coin de l'oeil, avec curiosité.
       -Christine, expliqua la cheftaine, je te présente la ronde de la fleur bleue. Il y a cinq équipes, cinq sizaines. Tu vas faire partie de celle des écureuils. Fabienne, tu peux t'approcher et venir chercher Christine.
       Une fillette, un peu plus grande que notre amie, s'avança.
       -Je dois vraiment la prendre dans ma sizaine ?
       La cheftaine toisa Fabienne, la sizenière des écureuils.
       -Quel accueil ! Est-ce que tu te rends compte de ce que tu viens de dire ?
       Fabienne, sans baisser les yeux, se tourna vers Christine.
       -Suis-moi.
       Christine lui emboîta le pas en souriant. Fabienne plaça notre amie entre deux autres jeunes filles, et se tourna vers la cheftaine.
       -Voilà, termina Okapi. Christine va faire partie de notre ronde pour toute la durée du camp. C'est avec grande joie que nous l'accueillons. Ah, j'oubliais, notre nouvelle amie a un don, un don extraordinaire et dont vous profiterez toutes dans les jours à venir sans doute : elle a le don de comprendre les animaux et de savoir parler avec eux.
       Un murmure d'admiration parvint aux oreilles de Christine, un murmure d'admiration de toutes, sauf de Fabienne, sa chef d'équipe.

       Le lendemain, les cheftaines proposèrent aux filles de fabriquer des cabanes, dans la forêt. Toutes partirent et se dispersèrent par sizaine. Fabienne se montrait très active avec sa seconde et les autres lutins. Christine n'était pas en reste. Elle avait sorti son canif de la poche de sa vieille salopette en jean dont elle est le plus souvent vêtue, avec des tennis et un t-shirt à peu près blanc. Elle coupait activement des branches et la cabane prenait forme.
       Fabienne s'approcha de notre amie.
       -On ne peut pas avoir de canif au camp, sauf les sizenières et les secondes. Tu dois me le donner.
       Notre amie, un peu triste, tenta d'expliquer à Fabienne qu'elle vivait dans la forêt et qu'elle avait l'habitude d'avoir un canif, que c'était pour se protéger et s'en servir en cas de danger, et qu'elle avait l'autorisation de ses parents.
       -Ici, tu n'en auras pas besoin, continua Fabienne. Donne-le-moi. Je te le rendrai à la fin du camp. Je suis ta sizenière. Et quand les chefs ne sont pas là, tu dois m'obéir.
       -Je veux bien t'obéir, c'est normal, mais je préférerais le garder, insista notre amie.
       Fabienne fit un pas en avant et toisa Christine. Elle tendit la main, sans dire mot. Christine referma la lame de son canif et le posa sur la paume de sa sizenière.
       Notre amie percevait bien l'animosité de Fabienne. Ça lui faisait de la peine. Pourquoi donc était-elle jalouse ?
       Christine se sentait un peu coupable, mais elle ne comprenait pas ce qu'elle pouvait avoir fait de mal et pourquoi Fabienne lui refusait son amitié.

       Le troisième jour du camp, les cheftaines décidèrent d'entreprendre une longue promenade pour découvrir les environs. Il y avait en effet des grands bois, quelques villages et surtout une immense zone de marécage de plusieurs kilomètres de long.
       Okapi décida de contourner toute ces terres immergées et surtout, de ne pas les traverser. Les responsables expliquèrent soigneusement aux filles qu'entrer dans ce marécage était dangereux.
       -On peut s'enfoncer dans la boue et disparaître à tout jamais. D'autre part, ces marécages sont probablement infestés d'animaux de toutes sortes et qui peuvent être agressifs, sans compter les millions de moustiques.
       La randonnée fut longue et belle. Elle dura toute la journée. A midi, les lutins pique-niquèrent et bavardèrent entre elles. Christine se tailla un gros succès en racontant ses aventures. Fabienne, de plus en plus jalouse, se tenait à distance.
       Vers la fin de la promenade, le chemin en terre qu'elles suivaient longeait à droite le marécage et à gauche, une grande propriété entourée d'un haut mur. Les grilles étaient ouvertes. Devant ces grilles, se trouvait un gros chien.
       Il se redressa, tourna la tête vers les filles et se mit à gronder d'une manière très menaçante. Les lutins, comme les cheftaines, s'arrêtèrent et l'observèrent.
       -Comment allons-nous faire ? se demandèrent-elles. Il faut qu'on passe. Si l'on fait demi-tour, on devra suivre toute la route en sens inverse. On n'arrivera pas au camp avant la nuit. Les provisions sont épuisées. Les filles ont faim et sont fatiguées.
       Christine s'avança seule vers le chien.
       -Où vas-tu ? demanda la cheftaine.
       Christine, le doigt sur la bouche, fit « chut ».
       -Ne craignez rien pour moi, dit-elle. Et attendez que je vous fasse signe.
       Lentement, courageusement, mais inquiète, elle marcha vers le gros chien. Il grondait de plus en plus fort et se mit à aboyer furieusement. Il s'avança vers Christine, la menaçant de ses crocs pointus.
       Notre amie fit comme elle a appris dans sa forêt. Elle lécha les paumes de ses deux mains et les tendit vers le molosse. Elle poussa des petits cris. Elle a ce don de parler avec les animaux et de les comprendre, tu le sais. Elle le flatta. Il était un bon gardien. Il était certainement un bon chien. Tout le groupe des enfants ne faisait que passer. On n'allait pas entrer dans la propriété qu'il gardait. On n'allait pas l'ennuyer, ni lui faire peur.
       Le chien s'approcha de Christine, renifla ses mains et puis les lécha. La fillette en profita pour les passer rapidement autour du cou de l'animal, et le caresser énergiquement. Elle s'agenouilla, s'assit sur ses talons et prit la tête de la bête contre sa poitrine. Elle le caressait sans cesse et lui parlait tout bas à l'oreille. Puis, elle se retourna.
       -Vous pouvez avancer, dit-elle, mais ne faites pas de bruit. Passez, puis éloignez-vous de deux ou trois cents mètres. Je vous rejoindrai.
       Toutes les filles passèrent en compagnie des cheftaines. Chacune observa avec crainte et admiration notre amie, occupée à caresser le grand chien.
       Quand elles furent hors de portée, Christine murmura encore quelques mots à l'animal, puis elle se redressa et partit. Le chien la regarda s'éloigner puis retourna dans la propriété.
       Quand elle rejoignit les autres lutins, elle fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements et de chaleureux bravos.
       -C'est merveilleux ce que tu as fait, félicita la cheftaine.
       -Tu es extraordinaire, s'exclama une fille.
       -Oui, je t'admire, dit une autre. Tu es géniale.
       -Quel courage, affirma une troisième. Moi, je n'aurais jamais osé.
       La seule qui n'avait pas applaudit et qui se taisait, c'était Fabienne, la sizenière des écureuils. Elle n'en pensait pas moins.

       Le quatrième jour du camp fut consacré à l'obtention de badges. Si tu ne fréquente pas les lutins ou les louveteaux, je t'apprends que les badges sont des petits morceaux de tissu que l'on gagne en réussissant des épreuves. On peut alors les coudre sur la manche de son uniforme.
       Christine n'avait pas d'uniforme. Elle n'avait que sa vieille salopette bien usée, mais tu le sais, cela ne la gêne pas. Bien au contraire, sa vieille salopette, elle l'aime bien.
       La sizenière et la seconde avaient déjà plusieurs badges cousus à leur chemise ou à leur pull. Elles en étaient très fières. Christine en remporta plusieurs. L'observation de la nature, le contact avec les animaux, elle excellait. Elle réussit sans difficulté à reconnaître les feuilles de différents arbres et fleurs, ainsi qu'à allumer un feu.
       Quand on accrocha les badges gagnés, solennellement au grand rassemblement, aux bretelles de sa salopette, la cheftaine remarqua une médaille.
       -Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
       -C'est une décoration que j'ai obtenue en sauvant des soldats. C'est la médaille du courage des para-commandos. (CHR.6 Opération Bébé crapaud).
       Un murmure enthousiaste parvint aux oreilles de Christine. Elle fut obligée de raconter son aventure dans les détails. Toutes furent muettes d'admiration en l'écoutant. Seule, Fabienne rongeait son frein. Jalouse, elle ne pouvait pas admettre que Christine a des dons extraordinaires et un courage fabuleux.

       Le cinquième jour du camp, au soir, la ronde se réunit autour du feu de camp.
       Pendant la veillée, chaque sizaine devait présenter un sketch. S'étant retrouvées entre elles pour préparer leur spectacle, Christine avait proposé, se souvenant d'une aventure avec des papillons (CHR. 22 les papillons), de danser autour du feu en se couvrant les bras de longs tissus découpés, qui feraient un kaléidoscope de couleurs. Fabienne trouva que c'était une proposition ringarde et totalement dépourvue d'intérêt.
       Sa seconde insista cependant pour qu'on réalise ce numéro. Cela lui paraissait joli de danser autour du feu comme des papillons. Le sketch remporta d'ailleurs un vif succès et Fabienne, une fois de plus de mauvaise humeur, toisa Christine d'un oeil mauvais.

       Le jour suivant eut lieu, au soir, le premier jeu de nuit. Un des cuistots s'était déguisé en vieille femme. Il arriva en courant dans le réfectoire à la fin du repas en criant :
       -S'il-vous-plaît. Retrouvez mon bébé. Des bandits l'ont kidnappé. Ces voleurs sont des monstres affreux. Ils font partie de la secte des buveurs de sang. Ils vont tailler le coeur de mon bébé et sucer son sang avec des pailles.
       Le récit était tellement horrible que cela fit rire tout le monde. Les filles avaient d'ailleurs reconnu le cuistot.
       Le cheftaine rassembla toute la ronde et expliqua que le bébé était une poupée et que celle-ci était cachée dans les bois. Pour parvenir à la retrouver, il fallait suivre une route en terre à travers champs et forêt.
       Chaque sizenière reçut un itinéraire. Chacune se précipita vers son sac pour y prendre une lampe de poche, du moins celles qui en avaient. Puis, les sizaines se mirent en route.
       Après avoir suivi un long chemin en terre, creusé de profondes ornières au milieu des bois, la sizaine des écureuils parvint près d'un vieux chêne. Son tronc se découpait, sinistre dans la lueur de la nuit. Une cheftaine les y attendait.
       -Très bien, continuez votre route. C'est par là, à gauche.
       Fabienne marcha, durant encore quelques minutes, traversant un bois de sapins fort noir. Les plus jeunes donnaient la main aux aînées car elles avaient vraiment peur.
       Tout à coup, sous la lueur de la lune et des étoiles, toutes entendirent un long hurlement, cela venait de leur droite, à une centaine de mètres.
       -J'ai peur, murmura une petite nouvelle, dont c'était le premier camp.
       -C'est quoi ? C'est quel animal ? demanda une autre.
       -Attendez, chuchota Christine, j'écoute. C'est une femelle renard. Elle nous appelle. Elle nous demande de l'aide, car ses petits sont en train de mourir. On devrait la secourir.
       -Oh, oui, répondirent les autres fillettes de la sizaine.
       -Certainement pas, coupa Fabienne. On est là pour tenter de gagner le jeu. On ne se déroute pas. On n'en a pas le temps. Allez, on continue.
       Mais les cinq lutins ne bougeaient pas. Fabienne se tourna vers sa seconde.
       -Je veux bien qu'on fasse un vote démocratique. Levez le doigt, celles qui veulent aller secourir le renard.
       Cinq doigts se levèrent, plus celui de Christine, ce qui faisait six.
       -Bon, tant pis ! Puisque vous ne voulez pas jouer et que vous désirez rater le jeu, allez-y. Perdez-vous dans la forêt. Suivez Christine, cria la sizenière.

       Notre amie se faufila entre les arbres, suivie de toutes, puis à travers des broussailles et des massifs d'orties. Elle progressait en direction du hululement. Elles durent enjamber plusieurs troncs d'arbres qui étaient couchés, déracinés, sur le sol. Elles parvinrent au bord d'une ancienne carrière abandonnée.
       Au centre de ce cratère, grand comme celui d'un volcan, elles  distinguèrent une vieille grue, un camion rouillé, quelques rails et deux wagons solitaires sous le reflet fantomatique de la lune. Un chemin carrossable menait au fond du gouffre. De l'autre côté, la paroi rocheuse était effondrée.
       Christine et les six autres filles, Fabienne comprise, descendirent jusqu'au fond de la carrière. La renarde attendait, immobile. Après avoir pataugé un instant dans la vase, elles parvinrent auprès d'elle.
       Christine s'agenouilla dans la boue, la caressa, puis lui parla à l'oreille. Elle expliqua à ses amies que les petits se trouvaient emprisonnés sous l'éboulement. La mère avait creusé sa tanière à cet endroit, mais ne pouvait plus y pénétrer. Elle avait tenté de gratter la boue avec ses pattes, mais sans succès. Elle entendait pleurer ses petits, mais elle ne pouvait pas les délivrer.
       Toutes les filles, courageusement, commencèrent à déblayer, saisissant les branches et les pierres qui s'étaient accumulées devant l'entrée du terrier lors du glissement du terrain. Elles travaillèrent sans relâche dans la terre avec leurs mains. Bientôt, une galerie apparut, donnant accès au repaire.
       Cinq petits renardeaux en sortirent. Dieu, qu'ils étaient jolis ! Ils ressemblaient à des petits chats, tout roux. C'était ravissant. La renarde, chose rare pour un animal sauvage, accepta que chacune des filles puissent les prendre dans les bras et les caresser. Fabienne n'en voulut pas.
       Ce fut une belle scène de tendresse sous la lueur de la lune et des étoiles au milieu de la carrière abandonnée.
       Il était grand temps pour la sizaine des écureuils de rejoindre les autres. Elles arrivèrent bien sûr les dernières au bâtiment du camp. Fabienne, furieuse, expliqua à Okapi devant la ronde rassemblée en carré que tout était de la faute de Christine. A cause d'elle, sa sizaine avait perdu le jeu. Elle avait exigé de se rendre dans la forêt pour sauver les petits d'une renarde. Okapi sourit et se tourna vers Christine.
       -C'est merveilleux. Vous avez vraiment sauvé les bébés renards ?
       -Oui, s'écrièrent les autres filles, encouragées par le sourire de leur cheftaine. Ils étaient perdus. Ils étaient sous un éboulement. On a enlevé les pierres, on a tiré les branches. On les a délivrés de leur prison. Sans nous, ils seraient morts de faim, ou ils seraient morts étouffés.
       -C'est formidable, félicita la cheftaine. Et je vois que vous n'avez pas eu peur de vous salir. Quelle chance vous avez eue de pouvoir faire cela. C'est bien plus passionnant que le jeu de nuit.
       Fabienne, décontenancée par ces paroles, tenta encore de s'indigner. Soudain, on entendit la renarde appeler près du camp.
       -Elle vient nous remercier, traduisit Christine. Vous allez toutes pouvoir la caresser ainsi que ses petits.
       Bientôt, sous la lune et les étoiles, elles virent l'animal s'approcher avec ses renardeaux. Chacune des filles de la ronde put les toucher et même les tenir un moment dans les bras. Puis, la renarde retourna dans la forêt.
       L'admiration qui entourait Christine était maintenant à son comble. La colère de Fabienne également. Quand toutes les fillettes furent couchées dans leur dortoir, elle s'approcha sans bruit de notre amie.
       -Tu ne perds rien pour attendre. Il y aura un second jeu de nuit dans quelques jours. Et là, je te réglerai ton compte.

       Le septième jour du camp, en début d'après-midi, la cheftaine rassembla toute sa ronde devant elle en présence de ses assistantes.
       -Les filles, nous allons entamer l'aventure du hike. Ce sera en même temps l'occasion d'un grand jeu d'après-midi et de nuit. Écoutez-moi bien.
       ‘'Vous allez partir après le repas à deux heures. Vous aurez un bout de carte découpé. Vous devrez vous débrouiller pour parvenir à un pavillon de chasse au milieu des bois. Là, vous obtiendrez une seconde partie du plan et votre goûter. Il sera environ quatre heures de l'après-midi.
       ‘'Deux heures plus tard, vous découvrirez une tour abandonnée. A cet endroit, si vous y parvenez bien sûr, vous recevrez votre repas du soir. Je vous conseille d'y arriver, sinon pas de souper. A partir de là, seules quatre sur les cinq sizaines auront droit à un tracé supplémentaire, qui leur permettra d'atteindre une maison en ruines. La cinquième équipe reviendra au camp en promenade.
       ‘'Dans cette maison en ruines, où l'une ou l'autre d'entre nous vous attendra, nous remettons aux trois premières sizaines un élément de carte supplémentaire. Il sera alors environ vingt heures.
       ‘'Vers vingt-deux heures, vous parviendrez à un pont pourri, tout près du grand marécage. Il n'y aura plus que deux sizaines qui recevront la suite de l'itinéraire du jeu. Et celle des deux qui sera la première à retrouver le camp, sera gagnante. Voilà, allez mettre vos uniformes, prenez vos sacs à dos et préparez-vous pour le départ.

       A deux heures, la cheftaine distribua le premier élément de la carte aux sizenières. Immédiatement, chez les écureuils, on déplia la feuille et on l'observa attentivement. Fabienne est une excellente meneuse. Elle est très débrouillarde et compétente. Avec l'aide de sa seconde et des autres filles, qui l'entouraient, elle déchiffra rapidement le plan et son équipe se mit en route sans tarder.
       -Cette fois-ci, annonça Fabienne, pas de renard ou de hibou ou autre animal qui nous appelle. On gagne le jeu.
       Elles marchèrent longtemps à travers les bois et parvinrent, après deux heures, en vue d'un pavillon de chasse. Quand elles y arrivèrent, l'une des cheftaines leur remit leur goûter et la seconde partie de la carte découpée.
       -On est les premières ? demanda Fabienne.
       -Oui, vous êtes les premières, sourit la cheftaine, mais regarde, deux cents mètres derrière toi, une autre sizaine arrive, les kangourous. Attention !
       Fabienne déchiffra la seconde carte aussi vite qu'elle put et se mit en route avec ses filles. Après avoir traversé un champ, un village, et avoir contourné son église, elles parvinrent près d'une vieille tour, isolée dans un pré. Il ne faisait pas encore noir.
       Elles aperçurent un étrange spectacle près de la tour. Par l'une des meurtrières, pendait une corde et à cette corde se balançait un pendu ! Quelle horreur ! Elles hésitèrent à s'approcher.
       Le coeur battant pourtant, elles s'avancèrent. Comme elles atteignaient la porte de la tour, le pendu remua. Toutes les filles poussèrent un cri. Mais ce n'était qu'un des cuistots qui, déguisé en pendu, tentait avec succès de les effrayer.
       Elles pénétrèrent dans la tour, reçurent leur repas et le troisième morceau de la carte. La sizaine des écureuils, dirigée par Fabienne, était toujours la première, mais les kangourous suivaient.
       Le soir tombait. Elles parvinrent en vue d'une maison en ruine. Le toit était écroulé. Des plantes avaient poussé à l'intérieur et sortaient par les fenêtres dont les volets étaient cassés. Certains gisaient sur le sol. S'approchant doucement, un peu inquiètes de nouveau, elles entendirent une conversation brutale et des cris.
       -Tu vas parler ? Tu vas parler ou je te descends de deux balles dans la tête.
       -S'il-vous-plaît, ne me tuez pas, s'il-vous-plaît. Ayez pitié de moi.
       Fabienne se retourna vers sa seconde.
       -On a dû se tromper de chemin. Ce n'est pas la maison abandonnée qu'il nous faut découvrir. Allons-nous-en. Il y a des bandits.
       -Mais non, insista la seconde. Je suis certaine que c'est le bon chemin et le bon endroit. La maison est bien indiquée sur le plan.
       -Alors, notre cheftaine est prisonnière de ces voleurs. Il faut tenter de la délivrer, proposa Fabienne courageusement.
       Les autres filles tremblaient de peur. Mais, accompagnée par sa seconde et par Christine, la fillette rampa en direction des ruines.
       Quand elles parvinrent près de l'entrée, elles aperçurent leur cheftaine, assise par terre. Un homme la menaçait avec un fusil. Cet homme tournait le dos aux trois filles. Christine proposa en chuchotant de foncer et de sauter sur l'homme. Elles étaient trois, il était seul.
       -D'accord, murmura la sizenière.
    Elle rendit, pour un instant, le canif à Christine. Elle sortit aussi le sien. Christine ouvrit sa lame la plus longue. Les trois filles bondirent sur l'homme, le terrassèrent et le plaquèrent au sol.
       -Pitié, hurla le bandit. Je me rends.
       Ecarquillant les yeux, les lutins reconnurent l'un des cuistots. Il jouait une scène impressionnante avec la cheftaine, qui faisait semblant d'être prisonnière.
       Décidément, ce hike, doublé du jeu, faisait peur. Elles reçurent un élément de carte supplémentaire. Il ne restait plus que trois sizaines en piste et celle des écureuils était toujours en tête. Il était vingt heures. Le soir tombait.

       Les fillettes s'éloignèrent. Christine fut obligée de rendre son canif à Fabienne. Celle-ci étendit la carte sur le sol. A la lueur d'une lampe de poche, car il faisait déjà sombre, elles tentèrent de déchiffrer la suite du chemin en direction du pont pourri.
       Malheureusement, la carte n'était pas fort précise. Elles hésitèrent longuement entre deux routes à suivre. Elles optèrent pour celle qui longeait le marécage.
       Elles marchèrent pendant près d'une heure mais tout à coup, la route s'arrêta au bord de l'eau. Les filles enfonçaient déjà dans la boue jusqu'aux chevilles.
       -Ce n'est pas possible de continuer par là, murmura la seconde.
       -En effet, confirma une autre.
       -Qu'est-ce que l'on décide ? demanda Christine, qui s'était prise au jeu.
       La sizenière se retourna. Elle fit quelques pas et sortit de la boue. Elle posa la carte sur un tronc couché. Elle la lut de nouveau attentivement.
       -Regardez là ! On devait apercevoir une petit croix en pierre. Il fallait prendre à gauche à cet endroit. On s'est trompées. Il faut retourner à cette croix.
       -Quand était-ce ? s'inquiéta la seconde.
       -C'était il y a un quart d'heure environ, dit une des plus jeunes.
       -Vite, les filles, on se dépêche, insista Fabienne.
       Les lutins rebroussèrent chemin et retrouvèrent la croix en pierre. Toutes transpiraient d'avoir couru. Là, elles choisirent l'autre route qui, elle, était bien sèche, et parvinrent un peu après vingt-deux heures auprès d'un pont qui surplombait une petite rivière. Le pont pourri.
       Malheureusement pour elles, la sizaine des kangourous s'éloignait au loin. Les filles disparurent à l'entrée du bois. L'équipe des écureuils était maintenant seconde. Elles reçurent quand même le dernier morceau de carte.
       -Dépêchez-vous. Vous avez un quart d'heure de retard sur celles qui sont là-bas près des sapins. La première des deux sizaines qui arrivera au camp aura gagné le jeu, encouragea Okapi.

       Fabienne s'éloigna en compagnie des autres filles. Après dix minutes de marche, elles longèrent le marécage. La sizenière s'arrêta et se retourna.
       -J'ai bien étudié la carte. Si l'on contourne le marécage, nous ne pourrons pas rattraper les autres. Nous arriverons secondes. Cela je ne le veux pas. On va traverser les marais.
       -Tu es folle, s'écria une des petites. Les cheftaines ont interdit de traverser le marécage. Elles ont dit qu'on pouvait s'y enfoncer et mourir.
       -Les cheftaines ne sont pas là, cria Fabienne. Vous devez m'obéir. Vous allez me suivre dans l'eau. Vous êtes des lutins. Vous n'êtes pas des poules mouillées. Et pour la vase, tant pis, on se séchera de l'autre côté et on se lavera au camp.
       A ce moment-là, on entendit un long hululement.
       Christine fit signe de se taire, elle écoutait le hibou.
       -Attention, traduisit Christine. Je n'ai pas tout compris, parce que vous avez parlé plusieurs fois pendant que je tentais d'interpréter le message. Ce hibou nous avertit qu'il y a un danger, un grand danger dans l'eau du marécage. Il ne faut pas y aller.
       Fabienne croisa les bras et toisa Christine d'un regard dur.
-Ecoute-moi bien, toi. Les lutins et moi nous allons traverser le marécage. Si tu ne veux pas nous accompagner, et bien, reste là. J'en ai marre de toi et de tes animaux qui parlent. J'en ai plus qu'assez. Tu sais pourquoi tu es venue dans la ronde ? Tu sais pourquoi on t'a invitée ? Parce que tu es une petite fille pauvre. Tu ne veux pas nous accompagner parce que tu as peur de te salir, cria Fabienne. Tu as juste une vieille salopette pour t'habiller. Tu n'as presque pas d'habits de rechange. Nous, on a plein d'autres uniformes qui nous attendent au camp. Alors, encore une fois, si tu ne veux pas nous accompagner, reste là. Tu ne fais plus partie de notre équipe. Je te déteste. Les autres filles, vous me suivez, en route.
       Christine soutint le regard de Fabienne en silence. Des larmes coulaient le long de son visage. Elle pleurait à présent. Elle ne pleurait pas parce qu'elle était seule. Elle ne pleurait pas parce qu'elle allait être mouillée ou sale. C'était le dernier de ses soucis. Elle en a l'habitude dans la forêt où elle vit. Non, elle avait des larmes parce que Fabienne l'avait humiliée, et lui refusait son amitié. Et ça, Christine ne pouvait pas le supporter.
       Elle s'assit sur un tronc d'arbre qui gisait là sur le sol, et vit s'éloigner la patrouille. Elle n'avait pas peur de rester seule. Mais Fabienne, la sizenière venait de commettre une grave erreur. Une terrible faute. Une sizenière n'abandonne jamais une fille derrière elle, jamais.
       Christine les vit entrer dans l'eau. Elles en eurent jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la taille. Une petite se retourna. Que pouvait-elle faire... Elles disparurent.

       Fabienne marchait devant. L'eau venait maintenant jusqu'à sa poitrine. C'était froid. Sous les pieds, les branches pourries craquaient. Les petites avaient peur. On entendait parfois quelques canards et des poules d'eau plonger dans l'eau. C'était sinistre. Fabienne serrait les dents.
       A gauche et à droite, quelques arbres morts tendaient leurs branches squelettiques, desséchées, tels des géants, menaçant les fillettes de leurs longs bras, comme voulant les prendre et les emporter. Les plus petites respiraient à peine tellement elles avaient peur et froid dans l'eau. Leurs mains et leurs dents tremblaient. Certaines pleuraient.
       La sizenière avançait, intrépide. Soudain, sous la lueur de la lune, dans son brillant reflet à la surface de l'eau, elle aperçut quelque chose qui bougeait. Cela zigzaguait doucement. Elle reconnut un serpent d'eau. Un long serpent d'un mètre cinquante environ. Effrayée, elle observa tout près un petit îlot avec un arbre mort, dressé en son centre.
       -Vite, cria-t-elle aux filles, vite, sur l'île. Il y a un serpent, nous sommes en danger.
       Les lutins, effrayées par l'arrivée de l'animal, se précipitèrent. Une ou deux tomba dans la vase, puis se redressa. Toutes parvinrent saines et sauves sur l'île. Elle était toute petite, faite de terre et de boue. Elles se collèrent contre l'arbre mort.
       Le serpent entreprit doucement des cercles concentriques autour de l'îlot. Ses cercles se resserraient peu à peu. Il était sûr de sa proie. Il savait qu'elles ne pourraient pas se sauver.
       Fabienne sortit un sifflet de sa poche. Elle siffla un S.O.S en morse. Trois courtes, trois longues, trois courtes.
       Mais elle avait quitté le chemin prévu. Personne n'était là pour recevoir ses appels. Personne n'était présent pour la secourir.
       La nuit était déjà bien avancée. Aucun pêcheur, aucun chasseur ne pourrait l'entendre. La situation était dramatique. Toutes étaient muettes et glacées de peur.

       Christine entendit le sifflet. Elle ne savait pas ce que voulait dire : trois courtes, trois longues, trois courtes, mais elle se rendit facilement compte que l'appel venait de l'endroit où se trouvait la sizaine et que les lutins étaient sans doute en danger.
       Séchant ses larmes, elle quitta le tronc d'arbre sur lequel elle était assise et pénétra hardiment dans l'eau. Elle avança doucement en silence et en observant les lieux.
       Soudain, elle aperçut l'île à droite, avec les fillettes et elle distingua à la surface du marécage, le serpent d'eau qui tournait en rond.
       La bête ne l'avait pas vue. Elle faisait un nouveau tour de l'île. Christine en profita pour passer rapidement et rejoindre les lutins. Elle s'approcha de Fabienne et tendit la main.
       -Rends-moi mon canif.
       Le ton avait une telle autorité que Fabienne obéit, tremblante de peur. Elle le glissa sur la paume de Christine. Notre amie ouvrit la grande lame et retourna dans l'eau froide et noire. Le serpent achevait son tour de l'îlot.
       Christine s'éloigna à trois mètres environ des autres filles et leur commanda de se taire absolument et quoi qu'il arrive. Sa vie en dépendait.

       Il régnait à présent un silence impressionnant. Le serpent venait de repérer notre amie. Toujours à la surface de l'eau, il louvoyait doucement vers elle. Christine avait plié ses genoux. Il n'y avait que sa tête qui dépassait de la vase. Dans sa main droite, elle serrait fortement son canif, la lame prête.  Sa main gauche était grande ouverte. Son coeur battait la chamade. Elle avait vraiment peur.
       Quand elle calcula que le serpent était à portée de main, elle se redressa d'un coup. Elle lui saisit la nuque fermement de sa main gauche et d'un geste sûr, précis et rapide, elle plongea son canif dans la tête de l'animal.
       Le serpent se débattit fort. Christine tomba dans l'eau, à la renverse. Elle tenait toujours le serpent dans sa main. Lui continuait à se débattre. Notre amie se redressa, respira, puis retomba dans l'eau. Elle réapparut de nouveau. Le serpent bougeait déjà moins.
       Peu à peu, il s'immobilisa. Il était mort. Christine le jeta au loin.  Elle plongea la lame dans l'eau, referma le canif et revint sur l'île. Elle posa son couteau entre les mains de la sizenière.

       Fabienne pleurait. Son visage était rempli de larmes.
       -Christine, je te demande pardon. Tu es une fille extraordinaire. Tu as un courage hallucinant. Tu nous as toutes sauvé la vie. Moi, je me suis moquée de toi tantôt. J'ai été méchante avec toi, depuis le début du camp. J'étais aveuglée par ma jalousie. Je suis honteuse. Christine, je ne mérite plus d'être la sizenière. J'ai entraîné les filles hors des routes volontairement et je les ai mises en danger. C'est toi la sizenière à présent. Je suis honteuse de mon attitude. Je te demande pardon, humblement pardon.
       Christine, les larmes aux yeux également, prit les mains de Fabienne entre les siennes.
       -Je veux que tu sois encore notre sizenière. Tu es une fille débrouillarde et j'admire tes connaissances. La seule chose que je désire c'est que tu sois mon amie.
       -Je ne mérite vraiment pas d'être ton amie, sanglota Fabienne, mais si tu acceptes mon repentir, je te jure qu'à partir de cet instant, nous serons les meilleures amies du monde.
       Christine et Fabienne s'embrassèrent. Toutes les filles les entourèrent.
       Puis, sous la conduite de Fabienne, elles quittèrent l'île et achevèrent de traverser le marécage. Elles parvinrent au campement. Elles étaient les premières. La sizaine des écureuils avait remporté le jeu.
              Lors du rassemblement final, la sizenière des écureuils avança d'un pas et demanda la parole.
       -Nous ne méritons pas la victoire, annonça Fabienne d'une voix ferme. J'ai triché. J'ai entraîné ma sizaine dans le marécage. Ce n'est pas tout. Christine nous a sauvé la vie, et pourtant je venais de l'insulter. Je lui ai demandé pardon et depuis, grâce à sa générosité, nous nous sommes réconciliées.
       -J'apprécie ta franchise, Fabienne, répondit la cheftaine. Si vous êtes devenues amies, et si ta sizaine est à présent soudée, c'est le plus important. Je passe l'éponge. Pour le jeu, je vous déclasse derrière les lionceaux.
       Le hike s'acheva dans la joie.
       Dès ce jour-là, la vie au camp fut complètement changée pour Christine. Elle fut souvent à l'honneur à la ronde, mais surtout, Fabienne fut sa grande amie.
       Aucun lutin n'a oublié la terrible nuit et l'acte de courage de Christine qui leur sauva la vie. Leur amitié à toutes est scellée et pour toujours.