Christine
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Le cor des montagnes

La nuit était tombée. Christine était à la maison. Le téléphone sonna. Elle décrocha.
           -Allo, Christine, c'est Mathieu.
           -Quelles nouvelles ?
           -Dans quelques jours, les grandes vacances commencent. Je pars avec papa et maman à la montagne. On va faire des grandes balades parmi les petites fleurs des champs. On verra les neiges éternelles, la lumière des sommets. On va loger dans un chalet en bois. Cela va être génial.
           Christine a dix ans, comme son copain Mathieu. Elle habite au milieu d'une grande forêt, loin du village. Son père est bûcheron. Ils ne sont pas bien riches.
           Christine ne part jamais en vacances. Ses parents n'ont pas les moyens de lui en offrir. Elle était un peu triste en entendant le discours de son ami, mais elle ne voulut pas le montrer.
-Je me réjouis sincèrement pour toi, dit-elle.
           -Moi aussi, je me réjouis pour toi, ajouta Mathieu.
           -Que veux-tu dire ?
            -Je ne t'en ai pas parlé. Mes parents te font une surprise. Ils t'invitent. Tu viens avec nous.
           Christine poussa un cri de joie. Deux semaines à l'aventure sur les sentiers avec son meilleur ami. Le bonheur à l'état pur.
           -Merci, merci, merci, dit-elle. On part quand ?

           Quelques jours plus tard, Christine s'éveilla tôt un matin. Elle ouvrit les volets de la chambre du chalet et découvrit un paysage magnifique. Toute la chaîne des montagnes couvertes de neige et baignées de ciel bleu se déployait devant elle.
           Autour de la petite maison en bois, ces belles fleurs des alpes, qu'on ne peut apercevoir qu'au pays d'en haut, illuminaient l'herbe de leurs couleurs vives.
           Elle écouta le concert des cloches des vaches, un son typique des hauts alpages.
           -Mathieu, dit-elle.
           Le garçon s'éveilla et vint la rejoindre. Ils étaient dans un tout petit chalet de montagne que les parents de Mathieu avaient loué pour les vacances. Le garçon et son amie partageaient la même chambre.
           -Mathieu, comme c'est beau, murmura Christine en souriant à son bonheur.
           -Oui, admira Mathieu. Il a l'air de faire magnifique aujourd'hui. Regarde, dit-il en tendant le doigt, on va monter là-haut dans la montagne. Je vais t'emmener par des sentiers près du sommet. Il faudra grimper près de mille mètres de dénivelé. On en aura pour des heures, mais c'est la plus belle promenade de la région.

           Christine est une bonne marcheuse. Elle a l'habitude de parcourir la forêt où elle vit. Mathieu aime la randonnée. Les parents du garçon, retenus dans la vallée par des obligations professionnelles, ne pouvaient accompagner les enfants ce jour-là.
           Mathieu était déjà monté dans cette montagne l'année passée. Il avait suivi le beau sentier de randonnée et s'en souvenait. Les enfants ne devaient, en principe, pas se tromper de route. Les parents les laissèrent partir seuls à l'aventure.
           Les deux amis se préparèrent un bon pique-nique et remplirent deux grandes gourdes. Il allait faire très chaud. La maman ajouta un bâton de chocolat et des fruits. Ils placèrent tout cela dans un sac à dos et partirent.
           -Mathieu, tu feras attention après avoir traversé le torrent, dit le papa. A cet endroit, le sentier se divise en deux. L'un va vers la droite et monte un peu. Il semble être le meilleur, mais plus loin, il redescend vers la vallée. L'autre semble se perdre dans les prés, puis escalade la côte jusqu'à la station de téléphérique. S'il continue à faire beau, vous pouvez en plus monter un raidillon. Vous atteindrez le panorama de 360° après une demi-heure.
           Il faisait très chaud. La journée s'annonçait resplendissante. Mathieu était en short court, t-shirt et baskets.  Christine portait son habituelle salopette en jean et des sandales de gym.
           Ils se mirent en route, marchant l'un à côté de l'autre, le long d'un petit sentier qui montait entre les sapins. Parfois, ils se donnaient la main. Ils riaient sans cesse. Christine courait à gauche, à droite, heureuse de son bonheur.
           Ils ne savaient pas qu'ils allaient vivre une terrible aventure.

           La matinée avançait. Ils avaient quitté la zone des grands sapins, et traversaient l'herbe fleurie des alpages.
           Ils arrivèrent au bord d'un torrent assez large. Il n'y avait pas de pont. Il fallait passer à gué.
           -Ce n'est pas très profond, annonça Mathieu. Quinze centimètres, peut-être vingt, tout au plus. Mettons-nous pieds nus. Remonte le bas de ta salopette, et on traverse. Mais je te préviens, cette eau vient des neiges des sommets. Elle est glacée.
           Ils passèrent sans problème, mais eurent de l'eau bien froide jusqu'au-dessus des genoux. C'était plus profond que prévu. Ils remirent leurs chaussures et continuèrent leur ballade.

           Un peu plus loin, bien situé à l'abri entre deux puissantes colonnes rocheuses, au pied d'un à-pic vertigineux de la montagne, ils aperçurent un petit chalet en bois noir.
           -Ce n'est pas une habitation, expliqua Mathieu. C'est un refuge. Autrefois, quand ceux qui gardaient les chèvres et les moutons dans les hauts alpages étaient surpris par un violent orage, ils couraient s'abriter dans ces petites constructions. Ils y allumaient un feu et pouvaient même y passer la nuit.
           Les deux enfants, voulant le visiter, quittèrent le sentier et s'en approchèrent en marchant dans l'herbe. Ils ouvrirent la porte et entrèrent dans l'unique pièce, très sombre.
           Il n'y avait aucun meuble ou objet de décoration. L'abri était vide, sauf près de la cheminée où des bûches, du petit bois et des allumettes avaient été préparés, de quoi allumer un feu.
           Il était plus de midi. Les deux amis s'assirent l'un près de l'autre, devant la porte du chalet et pique-niquèrent au soleil, en admirant le paysage déjà grandiose.
           Puis ils retrouvèrent leur sentier.
 Ils parvinrent assez vite à l'embranchement dont le papa de Mathieu avait parlé. Une piste partait à gauche et l'autre à droite. Celle de droite semblait mener vers les cimes. C'était tentant. Ils faillirent la suivre, mais se rappelant les conseils, ils partirent à gauche.
           Ils parvinrent à la station de téléphérique vers trois heures de l'après-midi. Là se trouvait un restaurant d'où partaient divers sentiers de randonnée, dont celui qui mène au sommet.
           Une mauvaise surprise attendait les deux enfants. L'autre vallée était couverte de gros nuages. Le vent s'était levé. Un orage venait vers eux.
           Christine insista pourtant. Elle avait très envie de monter jusqu'au grand panorama. Mathieu lui montra la tempête qui approchait fort vite.
           -On ferait mieux de redescendre. Les orages de montagne sont terribles, parfois. La pluie se transforme très vite en neige. On n'est pas assez habillés pour affronter le froid. On n'a même pas emporté de veste.
           -Je ne reviendrai peut-être jamais plus ici, insista notre amie. J'aimerais tant monter vite là-haut. On n'est pas en sucre, Mathieu, ce n'est pas grave si on est mouillés.
           Ils marchèrent vingt minutes supplémentaires et atteignirent le sommet.
           La vue était somptueuse, quoique en partie bouchée par les nuages, derrière eux. La chaîne des montagnes déroulait ses sommets à perte de vue et les neiges des cimes étincelaient.
           Une forte bourrasque de vent les força à redescendre vers les bâtiments du téléphérique. Ils songèrent un instant à s'abriter au restaurant, mais ils n'avaient pas emporté d'argent avec eux.
Ils entreprirent donc la descente en suivant le sentier par lequel ils étaient arrivés.
           Ils descendaient depuis un quart d'heure, allant aussi vite que l'état de la piste et les battements de leurs coeurs le permettaient.
Les premières gouttes se mirent à tomber. Un éclair zébra le ciel devenu noir. L'orage éclata en véritable tonnerre assourdissant et terrifiant qui se répercutait dans la montagne et que les échos multipliaient.
           Moins d'une minute plus tard, la pluie se transforma en trombes d'eau. Le sentier que les deux amis suivaient n'était plus que boue, flaques d'eau et rochers glissants qui les forcèrent à ralentir pour ne pas glisser et se blesser ou faire une chute mortelle dans le précipice qu'ils longeaient.
           Ils étaient trempés de la tête aux pieds. Le froid qui accompagne les orages de montagne les faisait grelotter. L'eau les glaçait.
           La pluie se transforma en neige fondante, puis en neige.
           Christine était confuse. Elle avait retardé leur descente. Mathieu accepta un petit bisou de pardon.
           Quand ils passèrent près du refuge, ils songèrent à s'y abriter.
           Mais Mathieu réfléchit que s'ils restaient là, comme l'après-midi était déjà bien avancée, ils risquaient de devoir y passer la nuit. Comme ils avaient mangé toutes leurs provisions à midi, ils n'avaient plus rien pour le repas du soir. Le garçon avait déjà faim.
           -Continuons, insista Mathieu. Tentons de passer la rivière. Vite, dépêchons-nous.

    Ils arrivèrent au bord du torrent. Le ruisseau avait récolté toute l'eau qui ruisselait de la montagne. Les vingt centimètres de profondeur de ce matin étaient devenus soixante, septante, quatre-vingt centimètres. Le courant était très rapide.
Nos amis tentèrent pourtant de passer au gué, mais après trois pas, l'eau leur venait au ventre. Glaciale. Et s'ils perdaient pied, ils risquaient d'être entraînés et d'aller se casser bras et jambes dans une cascade proche.
Ils renoncèrent. C'était trop dangereux. Ils firent demi-tour.
Maintenant, la neige tombait en flocons serrés. Les deux enfants pensèrent au petit refuge qu'ils avaient repéré et visité en venant. Ils s'y précipitèrent sous la tempête glacée.
Là, grelottant de froid et trempés, ils entrèrent et s'assirent contre un des murs en planches de la cabane.
-J'ai trop froid, murmura Christine qui tremblait dans sa salopette mouillée, les épaules nues. Je vais allumer un feu. On en fait toute l'année chez moi, chez mes parents, dans ma forêt. J'ai vu des bûches, du petit bois et des allumettes. Je vais faire une bonne flambée pour nous réchauffer et nous sécher.
Mathieu, dont les lèvres devenaient bleues, l'aida, les mains déjà engourdies.
Christine dressa du tout petit bois mince en pyramide. Puis, à genou dans la poussière, elle frotta une allumette et souffla doucement pour attiser la première flamme. Le feu grandit. Elle ajouta du petit bois puis les deux bûches qui traînaient dans la pièce.
-Va vite chercher quatre ou cinq bûches dehors, Mathieu. J'en ai vu contre le mur, sous l'auvent.
Le garçon sortit dans la neige et la tempête. Il ramassa quelques provisions de bois et revint. Une belle flambée, à présent, les réchauffait et les séchait.
La porte s'ouvrait sans cesse et grinçait au vent. Ils la calèrent à l'aide d'un billot. Le petit abri devint tiède. Ils restèrent un long moment, presqu'en silence, à regarder les flammes. Une heure ou deux passèrent.
Dehors, la tempête continuait son vacarme avec autant de violence. Le vent soufflait entre les vieilles planches fendues de la porte. Ce n'était plus que tourbillons de neige dans la tourmente.

Toc, toc, toc.
-On a frappé à la porte.
-Tu es certaine ?
Les deux amis se regardèrent. Ils se levèrent et enlevèrent le billot qu'ils avaient placé contre la porte pour la caler. Ils ouvrirent. Une dame et quatre enfants demandèrent la permission d'entrer. L'aînée, une fille, semblait avoir dix ans, comme Mathieu et Christine. Les trois petits garçons paraissaient n'avoir que huit, six et cinq ans.
Tous se tenaient devant nos amis, grelottant de froid.
-Peut-on se réfugier chez vous ? demanda la maman.
-Bien sûr, répondit Mathieu. Le refuge est ouvert à tout le monde.
-Entrez, ajouta Christine, j'ai fait du feu.
-Quelle bonne idée, approuva la maman. Les enfants, allez vous asseoir près de la cheminée.
Cette dame avait été prudente. Ses petits avaient tous des grosses vestes bien chaudes. Mais malgré cela, ils avaient froid. Ils étaient mouillés. Ils s'assirent par terre, en demi-cercle, près du feu.
Les heures passaient. Il faisait si sombre, avec l'orage, que nos amis, réfugiés dans le petit abri, ne virent pas venir la nuit.
-Vous êtes seuls, les enfants ? demanda la dame.
-Oui, répondit Mathieu. Nos parents sont au village. On a tenté, mon amie et moi, de traverser le torrent pour rejoindre la vallée, mais on n'a pas réussi. A propos, elle s'appelle Christine, et moi c'est Mathieu.
-Moi, c'est Marie, dit la fillette. Puis elle présenta ses trois petits frères. On a aussi voulu passer la rivière, mais ce n'était pas possible à cause du courant.
La maman regarda sa montre puis ouvrit son sac à dos. Elle en sortit un sachet en papier.
-On va se partager ce qui reste à manger, proposa-t-elle à ses enfants, parce qu'on ne trouvera rien d'autre pour ce soir.
Elle donna une tartine à chacun des garçons et à Marie. Il en restait une. Elle observa Christine et Mathieu. Nos amis avaient faim. Ils n'avaient plus rien à se mettre sous la dent.
-Vous avez des provisions, vous deux ?
-Non, madame, répondit Christine. Mais cela ne fait rien, on attendra demain.
La maman donna la dernière tartine à Mathieu.
-Partagez-la à vous deux, ce sera mieux que rien.

Marie, la fille aînée de la dame, avait posé son bout de pain sur son genou droit. Elle ne mangeait pas. Christine l'observait. Pourquoi ne mangeait-elle pas ?
Quand ils eurent fini, Marie murmura :
-Maman, prends ma tartine. Tu dois te nourrir. Tu sais très bien qu'avec ta maladie, tu dois au moins grignoter quelque chose le soir. Ma mère est diabétique, ajouta la fillette.
Elle expliqua que le diabète s'appelle aussi la maladie du sucre.
Quand nous mangeons, le sucre contenu dans nos aliments passe dans notre sang, qui le véhicule dans tout notre organisme, via des petits transporteurs appelés insuline.
Quand on est atteint du diabète, on manque de ces petits transporteurs insuliniques. Le sucre s'accumule alors n'importe où dans nos organes et cause des maladies graves, surtout aux yeux, aux reins et au coeur.
Les enfants et les jeunes adultes atteints de ce mal, comme la maman de Marie, doivent s'injecter tous les matins, et parfois dans la journée, des petites doses d'insuline. Mais si on lance les « camions transporteurs de sucre » dans les vaisseaux sanguins, il ne faut pas qu'ils roulent à vide, sinon, ils causent eux aussi des dégâts. Pour cela, quand la piqûre d'insuline est faite, il faut se nourrir.
Voilà pourquoi Marie s'était privée pour sa mère, qui sans manger, risquait d'entrer dans le coma... et de mourir à cause de sa maladie. La fillette, qui avait pourtant bien faim, s'était privée exprès pour donner sa tartine à sa mère. Christine admira son courage.
Tous se couchèrent près du feu. La maman mit les anoraks de ses enfants en boule, en guise d'oreillers. Puis, pour les endormir, elle proposa de raconter une histoire.
Christine et Mathieu n'avaient ni sac de couchage, ni couverture, ni coussin, ni veste. Ils s'étendirent à leur tour par terre, sur le sol en planches de la cabane refuge, perdue dans la nuit glaciale autour de laquelle la tempête continuait de faire rage.

La maman raconta.
-Il y a bien longtemps, ici dans le pays des montagnes, la plus part des enfants n'allaient guère à l'école. Ils gardaient les chèvres et les moutons de leurs parents, toute la journée. Ils partaient le matin vers les hauts alpages et revenaient le soir. Pendant ce temps, les parents travaillaient aux champs.
Les habitants du pays d'en haut étaient fort pauvres. Le petit troupeau de chèvres ou de moutons étaient souvent leur seule richesse.
Un jour, deux enfants comme vous partirent dans la montagne. Deux frères. L'aîné avait dix ans. Je ne sais plus son nom. Son cadet en avait six ou sept.
Ils quittèrent leur village ce matin-là à l'aube, avec leur petit troupeau de moutons. Hélas, comme nous, ils furent surpris dans l'après-midi par un violent orage. Il fit soudain si sombre que les deux enfants ne retrouvaient plus leur chemin.
Les deux garçons n'osaient plus avancer. Ils craignaient d'arriver au bord d'un précipice avec leur troupeau. Les moutons sont bien jolis, mais pas très malins. Si l'un tombe dans une crevasse, les autres parfois s'y jettent à leur tour pour le suivre. Tous les animaux seraient perdus.
Le petit frère tremblait de peur sous la pluie froide et sous les coups de tonnerre. L'aîné lui donna la main pour le rassurer. Lui aussi avait peur, mais il ne le montrait pas. C'est le rôle des bons grands frères.
Les deux garçons ne savaient plus du tout où marcher pour retourner chez eux. La pluie tombait à torrent. Ils s'assirent dans l'herbe trempée, les bêtes rassemblées autour d'eux, se disant qu'ils allaient attendre la fin de la tempête.
Soudain, entre les fracas de la foudre et les sifflements du vent, ils entendirent une musique. C'était un cor des montagnes, une de ces longues trompettes en cuivre qu'on voit parfois et dont le son très doux s'entend très loin.
Les deux frères se levèrent et marchèrent avec leur troupeau vers celui ou celle qui jouait et semblait les héler. Se guidant au son de l'instrument, ils ne pouvaient plus se perdre.
Les enfants retrouvèrent ainsi leur village et la maison de leurs parents. En arrivant, ils s'aperçurent que c'était leur père qui jouait du cor des montagnes pour les appeler et les guider dans le brouillard et dans la nuit. La musique douce, profonde, nostalgique les avait aidés à retrouver leur foyer.
Voilà comment ils furent sauvés par le cor des montagnes.
-Merci, madame, dit Christine. C'est une belle histoire.
-Oui, ajouta Mathieu, c'était très beau.
-Allez, dormez tous maintenant. Demain, nous redescendrons dans la vallée. Tout ira mieux sous le soleil.
Nos amis s'endormirent à leur tour.

Le lendemain, comme souvent, car elle est très matinale, Christine s'éveilla la première. Elle entrouvrit la porte. Tout était neige et glace.
Elle fit quelques pas le long du chalet refuge. Il y avait vingt-cinq centimètres de neige. Elle s'y enfonçait à chaque pas et le froid la pinçait.
On n'entendait rien. Le vent était tombé. Pas un oiseau ne chantait. Les sons des cloches des vaches s'étaient évanouis. Peut-être les avait-on rentrées dans les étables.
Et quel brouillard ! La fillette se sentit seule au monde, et même le monde avait disparu...
Elle aperçut une trace de pas dans la neige.
-Tiens, quelqu'un est passé à côté du refuge, fit-elle à voix basse. On dirait qu'il n'est pas entré. Mais non, je me trompe, c'est le contraire. Quelqu'un est sorti du chalet et est parti...
Christine revint à l'intérieur en frissonnant et vit que Marie n'était plus là. Les petits garçons dormaient encore et leur mère aussi. Mathieu tout autant.
-Elle est folle, murmura Christine. Quelle idée de sortir par ce froid. En plus, elle va se perdre dans ce brouillard. A cause de la neige, on ne distingue même plus le sentier. Où a-t-elle bien pu aller ?
Notre amie ressortit un instant. Elle frissonna de nouveau. Elle n'avait pas de t-shirt, juste sa salopette et ses pieds nus dans ses sandales de gymnastique sales. Hier, quand ils étaient partis pour la balade,  il faisait très chaud.
Soudain, elle entendit un cri.
-Au secours, au secours !
C'était la voix de Marie. Christine entra dans le chalet et s'approcha de Mathieu. Elle le réveilla.
-Mathieu ! Marie est sortie. Elle appelle au secours. Viens, il faut aller l'aider.

Les deux enfants sortirent sans faire de bruit. Ils n'eurent aucune peine à suivre les traces de Marie dans la neige. Elles s'arrêtaient à deux cents mètres du refuge. La neige à cet endroit semblait labourée, comme si quelqu'un s'y était roulé, ou plutôt y était tombé en glissant.
Marie avait dû quitter le sentier sans s'en rendre compte et se trouvait quelques mètres plus bas, peut-être dans une crevasse. Elle appelait.
-On est là, dit Christine. On vient te chercher.
-Attention, ça glisse, fit Mathieu en se rattrapant au bras de son amie.
Les deux amis, se tenant par la main et s'accrochant aux arêtes des roches, descendirent doucement et parvinrent près de Marie. La fillette se redressa et se mit à pleurer dans leurs bras.
-J'ai raté. J'ai tout raté. Je ne sais pas ce que nous allons devenir.
-Que se passe-t-il ? demanda Mathieu qui tremblait de froid dans son short.
-Que veux-tu dire ? ajouta Christine en se croisant les bras et en les serrant autour de la poitrine pour tenter d'avoir moins froid. Pourquoi es-tu partie, toute seule, dans ce brouillard ?
-C'est pour maman, fit Marie en larmes. Je vous ai expliqué qu'elle est malade. Elle doit se faire une piqûre tous les matins, sinon, elle s'évanouit, entre dans le coma et risque de mourir. Déjà papa est mort dans un accident, il y a deux ans.
Nos amis se taisaient et écoutaient.
-Si maman meurt, nous serons seuls au monde, mes frères et moi. On n'a pas de famille. Je risque d'être séparée des petits, moi dans un orphelinat pour filles et eux dans un autre pour garçons. Je ne le veux pas. Alors, j'ai voulu monter là-haut, au restaurant du téléphérique pour chercher de l'aide mais j'ai glissé. Je me suis blessée aux genoux et je ne peux plus marcher. Ça fait très mal.
Elle se remit à pleurer.
-On va d'abord te remonter de ce trou dans lequel tu es tombée, dit Christine.
Nos amis l'aidèrent à sortir de l'espèce de crevasse où elle se trouvait, puis ils  firent quelques pas ensemble vers le refuge.
-Ecoute Marie, proposa Mathieu. Tu vas retourner au chalet près de ta maman et de tes petits frères et veiller sur eux. Christine et moi allons grimper et tâcher de trouver des secours. Si l'un de nous deux glisse dans un trou, l'autre sera là pour le rattraper.
Christine et Mathieu firent trois pas. Marie les appela.
-Vous allez mourir de froid. Prenez ma veste, je n'en n'aurai pas besoin au refuge, il y a du feu. Vous vous la passerez à tour de rôle.
Nos amis entreprirent l'ascension dans les brumes. Marie retourna au petit chalet en clopinant.

Mathieu et Christine tentaient de suivre le sentier malgré le brouillard, pataugeant dans la neige qui fondait et leur glaçait les pieds car elle perçait leurs petites chaussures. Le temps, ils le savaient, était compté. La mère de leur amie risquait de mourir, faute de soins dans les heures à venir.
Plus ils montaient, moins les nuages de vapeur dans lesquels ils baignaient étaient denses. Peu à peu le brouillard devenait brume, mais il en restait encore assez pour se perdre.
Ils parvinrent assez vite au carrefour en « Y ». Ils hésitèrent un instant. Où commençait l'escalade en zigzag ? S'ils se trompaient, ils risquaient de s'égarer dans ce froid glacé qui les gelait et la maman de Marie mourrait.
Tout à coup, ils entendirent le son d'un cor des montagnes. Cela venait d'en haut. C'était comme un appel, un repère lancé dans la nuit.
-C'est comme dans l'histoire qu'on nous a racontée hier, fit remarquer Mathieu. On dirait que le cor sonne pour nous. Il faut aller plus à gauche et monter vers celui qui joue près de la station du téléphérique.
Nos amis, se laissant guider par le son mélodieux, escaladèrent la pente raide qui menait là-haut.
Quelques minutes plus tard, ils sortirent définitivement des brumes. Un grand soleil faisait fondre la neige et les réchauffait. Ils aperçurent le vrai sentier quelques mètres à leur gauche. Pataugeant toujours dans la boue, ils atteignirent  la station. Ils avaient encore bien froid, mais ils avaient réussi.
Un groupe de cinq montagnards sortait du restaurant. Ils s'apprêtaient, avec sacs à dos, cordes et piolets, à affronter les sommets. Mathieu et Christine coururent vers eux et racontèrent ce qui se passait en bas, au chalet refuge.
Ce fut bientôt une merveilleuse chaîne d'amitié.
La  joyeuse bande de montagnards se rendit au bureau du téléphérique avec nos amis. De là, on téléphona dans la vallée. Un employé se rendit aussitôt chez le pharmacien du village qui lui confia la piqûre nécessaire à la mère de Marie. La boîte et les explications furent placées dans une cabine et envoyées dans la montagne.
Pendant ce temps, on permit à Mathieu de téléphoner à ses parents pour les rassurer. Puis nos deux amis se virent offrir un petit déjeuner qui leur fit le plus grand bien.
Si tôt le médicament arrivé, tous descendirent vers le refuge. Un des hommes avait prêté à Christine un gros pull qui lui descendait jusqu'aux genoux, mais qui était bien chaud. Mathieu portait la veste de Marie.
Ils arrivèrent au chalet. Le soleil perçait le brouillard et la neige fondait. Ils entrèrent.
Le spectacle était bien triste. La mère, entourée de ses enfants qui pleuraient, venait de s'évanouir. Marie se tenait près d'elle avec ses trois petits frères. Elle serrait la main de sa maman et l'appelait, mais sans obtenir de réponse ou de réaction.
Un des montagnards, infirmier de métier, fit la piqûre qu'on avait acheminée depuis le village. Le produit eut un effet immédiat. La malade sortit du pré-coma et sourit à ses enfants.
Tous prirent un moment pour déjeuner. Ensuite, ensemble, ils remontèrent à la station. Marie put suivre grâce à une attelle fixée à son genou. Le soleil brillait.
L'adieu et le merci aux randonneurs fut émouvant.
Puis tous descendirent dans la vallée où les parents de Mathieu, avertis par téléphone, attendaient nos deux amis.
Au moment de se quitter, Marie prit Christine et Mathieu par la main et serra très fort ses nouveaux amis contre elle.
-Je ne vous oublierai jamais, dit-elle en larmes. Vous avez sauvé ma maman. Vous êtes mes amis pour toujours. Merci. Merci.
Ils s'embrassèrent en pleurant avant de reprendre chacun et chacune la route des vacances qui continuait joyeusement.