Christine
Retour Imprimer

Le secret du hibou

- Christine, as-tu déjà dix ans?

Notre amie se tourna vers la fenêtre où venait de se poser son ami Chachou. Elle connaît ce hibou depuis l'âge de trois ans. Il lui apprit autrefois à utiliser son don si précieux, si rare, de parler aux animaux, enfin, les quatre pattes, les deux pattes et les serpents et de les comprendre.

- Pourquoi me demandes-tu cela? Tu sais compter à présent? Tu m'étonnes...

- Si tu as dix ans, je puis enfin te révéler mon secret...

- J'ai dépassé dix ans, répondit notre amie.

- Tu as certainement oublié. En ce temps-là, âgée de trois ans, tu accompagnais souvent ton papa dans les bois. Une mignonne petite fille. Oh, tu ne t'en éloignais guère. Quelques pas seulement. Tu le regardais travailler.

Un jour, tu aperçus une vieille femme qui s'approchait. Tu la pris pour une sorcière. Il faut dire que vêtue de noir et tout ridée, elle faisait penser à ce genre de personne. Tu te levas et tu t'en approchas un peu. Déjà à cette époque, ta curiosité dépassait ta peur. Elle ne te vit pas.

Elle s'arrêta au pied d'un arbre. Le mien. Elle se mit à creuser le sol à grands coups de pelle. Elle me réveilla. Je dormais dans mon nid. Elle posa une cassette dans le trou puis reboucha le tout.

Elle t'aperçut au moment de partir, en se retournant. Elle s'approcha de toi, immobile, assise sur un tronc d'arbre couché.

- Petite fille, te dit-elle d'une voix un peu grinçante, tu ne toucheras pas à ce coffret avant d'atteindre l'âge de dix ans. Si non, tu courras un grand danger.

Tu te sauvas te réfugier près de ton papa. Moi, je me suis recouché.

Mais les années passent. Tu connais à présent mon secret.

- Où se trouve cet arbre? demanda Christine.

- Je te reconnais bien là, répondit le hibou. Pas loin du carrefour des trois routes. A gauche, un très grand arbre, le long du sentier qui s'éloigne vers la droite. Je n'habite plus là.

- Je sais, dit notre amie en souriant. Souviens-toi. Je suis venue te soigner un jour bien loin dans les bois. (Découvre ou relis l'épisode n°15).

 

Le lendemain, notre amie partit après le petit déjeuner. Elle emportait une pelle. Le mystère et l'aventure la passionnent.

Elle hésita un long moment avant de repérer l'arbre décrit pas son hibou. De nombreux chênes et hêtres se dressent à cet endroit. Elle creusa ici et là, et enfin, trouva ce qu'elle cherchait.

Elle sortit de terre un coffret en bois, pas très grand, au couvercle arrondi.

Glissant la lame de son canif dans la fente, et réussit à l'ouvrir sans trop de difficulté. Elle y découvrit trois choses intéressantes. Un papyrus roulé, une fort belle pierre en cristal de roche, et une adresse, écrite au dos du couvercle : 13, rue du Chant du Coq.

Je passe parfois rue du Chant du Coq quand je me rends au village, songea notre amie.

Puis elle déroula le papyrus, mais ne comprit pas le texte écrit en grosses lettres noires, séparées les unes des autres :

F H D T X R L M H S H Q V H D U U L Y H

Christine revint chez elle, en rapportant la boîte fixée sur le porte-bagage de son vélo.

 

Le jeudi suivant, notre amie se rendit au village, munie d'une petite liste de courses à faire au magasin pour sa maman. Elle s'arrêta rue du Chant du Coq.

Le numéro 13 n'existait plus ! Il restait un terrain envahi d'orties et de ronces, avec ici et là quelques briques noircies de fumée.

Apercevant une dame qui entretenait les roses de son jardin, elle s'en approcha et l'interrogea.

- Une femme habitait là, autrefois, dit-elle. Une vieille assez bizarre, peut-être un peu folle. Elle ressemblait à une sorcière et se disait magicienne. On prétend qu'elle mit le feu à sa maison, à moins que ce soit le diable lui-même, car il la visitait la nuit paraît-il.

Christine n'insista pas et remercia.

 

Curieuse comme toujours, elle se faufila entre les orties et les ronces qui tentaient de déchirer le bas de sa salopette.

Elle découvrit un escalier en briques, échappé aux flammes, mais envahi de mousses vertes et de feuilles mortes. Il menait vers une ancienne cave fermée par une porte vermoulue.

Notre amie réussit à l'entrouvrir. Elle entra dans la pièce sombre et sentit une odeur piquante un peu désagréable.

Le sol était dallé. Elle y fit quelques pas. Un des pavés situé près du mur du fond bougea sous ses pieds. Cela pouvait cacher quelque chose.

Se mettant à quatre pattes, elle réussit à le lever et aperçut un coffret en bois bien fermé. Il baignait dans de l'eau croupie.

Christine s'en empara et sortit de la cave. Elle s'assit près de son vélo et tenta de l'ouvrir. Elle réussit l'opération à l'aide de la longue lame de son canif. Le coffret contenait une lettre écrite à la main.

 

Chère cousine,

Je te confie ma formule magique. Je reviens après l'avoir cachée au pied d'un très grand arbre, celui dont je t'ai parlé l'autre jour, situé près du carrefour des trois routes de la forêt des grands ormes. Tu réussiras sans doute à comprendre les lettres qui dissimulent la formule. Souviens-toi qu'elle ne fonctionne que si tu la lis tout haut, et en tenant le cristal en main, illuminé par une bonne lumière. Sois prudente...

Je t'embrasse,

Abigaïl

On dirait, songea Christine, que la cousine n'est jamais venue dans cette cave ni au pied du grand arbre. Bon. Je fais les courses demandées par maman, puis retourne à la maison et je vais tâcher de comprendre ces mystérieuses lettres qui cachent une formule magique.

 

Revenue chez elle, notre amie s'assit à sa table et regarda les lettres une à une.

Toi qui lis ce récit, pourquoi n'essayerais-tu pas toi aussi. Tâche de découvrir leur sens...

Quelle est la lettre la plus employée en français, se demanda la fillette.

- Le E, lança-t-elle, comme si cinquante personnes se trouvaient là pour l'écouter.

Celle que je vois le plus souvent écrite sur ce document, c'est le H. Donc, le H correspond peut-être à un E.

- E F G H, prononça tout haut Christine. 1 2 3. J'y suis ! Abigaïl a remplacé chaque lettre de la formule par une autre, située trois lettres plus loin dans l'alphabet.

Ce cryptage s'appelle le code César. Jules César, ce Romain dont tu as entendu parler je suppose, écrivait à ses généraux en code, pour que les ennemis, qui auraient fait prisonnier son messager, ne comprenne pas ses ordres. Toujours trois lettres au-dessus en suivant l'alphabet. Au lieu d'écrire A, par exemple, il écrivait D. Pour E, il écrivait H, et ainsi de suite.

- Mais en ce cas, de dit-elle, F H D T X R L M H S H Q V H D U U L Y H devient alors :

C E  A  Q U O I  J E  P E N S E  A R R I V E .

 

- Hourrah, s'écria Christine. Je comprends. J'essaye la formule tout de suite.

Elle saisit le cristal éclairé par sa lampe de bureau dans la main gauche, puis elle prononça tout haut :

- Ce à quoi je pense arrive...

Mais juste à cet instant, un renard glapit pas très loin dans le bois. Notre amie eut l'attention détournée et pensa à l'animal.

En un instant elle devint un renard !

 

Elle resta un instant assise sur sa chaise, sidérée.

Puis elle entendit sa maman arriver. Effrayée, elle sauta par la fenêtre quand la porte de sa chambre s'ouvrit. Elle s'encourut à quatre pattes sous les arbres de la forêt.

Que vais-devenir? songeait-elle. Je ne veux pas vivre en renard le reste de ma vie...

Elle s'arrêta au bord du chemin et s'assit. Elle prononça la formule magique, en pensant fort à elle-même, fillette de dix ans, devant sa maison. Mais rien ne se produisit.

Elle comprit alors qu'elle devait d'abord récupérer le cristal afin de le tenir entre ses pattes.

Pour cela, il lui fallait revenir chez elle, entrer dans sa maison, monter à sa chambre et retrouver la pierre. Pas facile pour un renard. D'autant plus que ses parents ne vont pas reconnaître leur fille métamorphosée...

 

Christine s'assit à l'ombre d'un grand hêtre. Elle réfléchissait. D'abord, récupérer ce cristal, se dit-elle.

Elle s'approcha de la porte de la maison. Là, elle se mit à pousser des cris, à glapir, comme font les renards. Elle espérait ainsi attirer l'attention de ses parents qui la laisseraient entrer, avec un peu de chance.

Raté. Papa entrouvrit la porte, fusil en main et chassa l'animal d'un geste menaçant. Notre amie s'encourut sans attendre.

Elle s'éloigna puis s'arrêta un instant au bord du ruisseau qui coule pas loin de chez elle. Elle but de l'eau.

- J'ai faim, murmura la fillette dans la langue incompréhensible pour nous des renards. Je ne vais quand même pas devoir aller voler un poulet dans une ferme et le croquer tout cru avec les os et les plumes... Pas question... Mais dans un jour ou deux, affamée, je devrai sans doute me contenter de cela...

Elle sentit des larmes couler le long de ses yeux.

 

Mais soudain, une idée lui vint. Chachou ! Je vais retourner près de ma maison et attendre sa venue. Tous les soirs il se pose sur le bord de ma fenêtre et nous échangeons des nouvelles de la forêt. Il va me conseiller.

Pleine d'espoir, Christine-renard s'assit contre le mur de sa maison et attendit.

Les ombres s'allongèrent, puis la nuit arriva. La lune apparut derrière les hautes frondaisons des grands arbres.

Elle entendit un hululement. Chachou se posa et regarda autour de lui, étonné de ne pas voir son amie assise sur son lit, comme presque chaque soir et surtout de trouver sa vitre fermée.

- Chachou ! appela la fillette.

Le rapace se retourna. Il vit le renard, assis au pied du mur.

- Je suis Christine ! Tu ne me reconnais pas. Me voilà devenue un animal. Aide-moi, s'il te plaît. Je veux me retrouver moi-même, comme j'étais avant..

Chachou l'observa en silence, toujours posé sur l'appui de fenêtre.

- Ecoute. Je dois d'abord récupérer la pierre en cristal, puis prononcer à nouveau la formule magique, mais cette fois en pensant à la fillette que j'étais.

- Comment veux-tu que je m'empare de ce caillou? répondit Chachou. La vitre est fermée.

- Maman l'ouvrira sûrement demain matin.

- Oui, mais je dors le jour. Mes yeux ne supportent pas la lumière du soleil.

- Que vais-je devenir, répondit Christine les larmes aux yeux. Resterais-je un renard ma vie entière?

- Pourquoi n'irais-tu pas demander conseil au vieux renard?

- Quelle bonne idée ! se réjouit la fillette. Merci Chachou.

Le hibou s'envola.

 

Christine a déjà rencontré ce vieux renard à deux reprises. Découvre ou relis ces épisodes : la nouvelle route, n°38 et le carré de la mort, n°3.

 

Le lendemain, elle s'éveilla à l'aube. Une légère brume envahissait la forêt, répandant sa fraîcheur entre les grands arbres. Elle se sentait affamée, mais pas encore assez pour courir au village et tenter de croquer un poulet dans la cour d'une ferme, sans doute poursuivie par des chien féroces.

Elle se rendit à cet endroit étrange, un chaos de rochers, pas loin des marais : le terrier du vieux renard.

Elle s'assit à l'entrée et l'appela trois fois.

- Vieux renard, vieux renard, vieux renard...

- Que me veux-tu? dit –il en pointant son museau.

- Je suis Christine. Nous nous sommes déjà rencontrés. Acceptes-tu de m'aider une fois encore?

- Te voici devenue renard à présent... L'autre jour tu ressemblais à un serpent... Que veux-tu cette fois?

- Redevenir une fillette.

- Comment se fait-il que tu m'apparais encore une fois en animal ?

- A cause d'une formule magique que j'ai découverte suite à une révélation que mon hibou tenait secrète. En tenant une pierre étrange en main et en prononçant quelques mots, je deviens ce à quoi je pense.

- Bien. Je vais t'aider. Mais d'abord, je veux tester ta capacité de clairvoyance, ta lucidité. Je commence à en douter.

- Je t'écoute, affirma la fillette en feignant de ne pas entendre la remarque un peu blessante.

- Je possède deux anneaux. Tous deux en or. L'un est ouvert et l'autre fermé. Lequel choisis-tu?

Christine-renard réfléchit. L'ouvert signifie l'accueil, la rencontre, l'amitié, la vie. Le fermé représente le refus, le silence, le repli, la mort. Elle hésitait.

Lequel aurais-tu choisi, toi?

- Je prends les deux, décida Christine. Car la vie et la mort sont liés. Tout ce qui est vivant meurt un jour.

- Bravo, félicita le vieux renard. Tu me semble douée d'un esprit subtil, perspicace. Voici mon conseil. Va chez les pies. Elles s'intéressent à tout ce qui luit, scintille, miroite. Je ne sais pas d'où cela leur vient. Mais elles n'hésiteront pas à pénétrer dans ta chambre et à s'emparer de ta pierre, puisqu'elle brille, dis-tu. Tu les récompenseras ensuite.

- Quelle bonne idée ! Merci vieux renard.

 

Notre amie revint près de sa maison. La lumière était déjà allumée au salon. La nuit ne tarderait pas à venir. Papa et maman devaient être inquiets et se demander où leur fille pouvait se trouver.

Affamée, elle gratta à la porte. Mais personne n'ouvrit.

Deux pies jacassaient pas loin, au sommet d'un grand arbre. Elle s'en approcha et les appela. Elles s'approchèrent du renard-fillette avec prudence.

- Que nous veux-tu?

- Je suis Christine. Souvenez-vous, j'habite cette maison. Vous me voyez souvent. Je suis un renard à cause d'une formule magique. Pour redevenir enfant, je dois tenir une pierre en main. Celle qui se trouve sur ma table, là, dans ma chambre. Profitez de la fenêtre ouverte pour l'instant, et prenez-là. Dès que je réapparaîtrai comme avant, je vous l'offrirai.

Une des pies s'envola et se posa sur l'appui de fenêtre. Elle regarda autour d'elle, puis pénétra dans la chambre. Elle saisit la pierre entre ses pattes, ressortit et se posa près de notre amie.

- Tiens, la voilà.

- Merci, fit la fillette renard. Attendez, je me souviens des mots magiques. Je les prononce tout de suite. Ce à quoi je pense arrive...

Il ne se passa rien du tout. Pourtant, elle serrait la pierre entre ses pattes.

- Le cristal a besoin de lumière pour briller, dit la pie.

- Comment faire? se demanda notre amie.

- Attends le lever de soleil, demain.

 

Notre amie passa une nuit épouvantable. Elle se coucha d'abord entre les racines d'un grand arbre, pas bien loin de chez elle. Rongée par la faim, elle ne s'endormait pas.

Plus tard, dans la nuit, elle alla boire de l'eau à la rivière. Elle revint sous une pluie battante et froide. Trempée et grelottante, elle s'étendit sous le hangar où son père entrepose son bois.

Enfin, le soleil reparut et sa lumière perça les frondaisons des grands arbres.

Notre amie saisit la pierre de cristal entre ses pattes et s'avança au milieu d'un splendide rayon de soleil.

Après un instant d'hésitation, elle la posa bien droite sur de la mousse verte, dont les fines gouttelettes de rosée brillaient comme des diamants. Elle posa sa patte de renard juste dessus et murmura : ce à quoi je pense arrive. En même temps, elle s'imagina, debout au bord du grand marais, vêtue de sa salopette bleue et de ses baskets.

En un instant, elle redevint Christine.

Elle poussa un cri de joie.

 

Puis, avant de se précipiter dans sa maison, elle appela les pies rencontrées hier soir.

- Tenez, dit-elle dans leur langage. Vous la méritez. Je vous l'offre. D'ailleurs, je préfère m'en séparer. Mais dites-moi, d'où vous vient cette attirance pour tout ce qui bille?

- Nous voulons bien te le dire, répondirent les pies. Mais tu garderas cela pour toi.

- Promis, fit notre amie.

- Il y a bien longtemps, un château imposant existait au cœur de notre forêt. Un prince, plus puissant qu'un roi y vivait, avec son épouse et leur petit garçon.

Cela, notre amie le sait, et toi aussi si tu as lu le récit n°3 : le carré de la mort.

- Un jour, continua la pie, la princesse se pencha par une des fenêtres et au même instant, son beau collier de perles fines se cassa. Les perles tombèrent et roulèrent partout sous les fleurs, les haies, les buissons, et disparurent.

La princesse désolée pleura beaucoup, car ce collier était celui reçu de son époux le jour de leur mariage. Les pies, nombreuses autour du château, se rassemblèrent, émues par ces larmes. Elles retrouvèrent les perles une à une et les posèrent dans une vasque en pierre du jardin.

Pour les remercier, la belle dame donna aux pies un collier de diamants, porté autrefois par sa grand-mère. Une merveille de lumière et de couleurs.

Depuis ce temps, nous aimons tout ce qui brille...

 

Christine remercia ses amies puis précipita chez elle.

Papa et maman venaient de se lever.

Notre amie leur conta toute son aventure en mangeant un grand petit déjeuner auprès d'eux. Puis elle les serra dans ses bras.