Christine
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Le témoin aveugle. Myriam (partie 4)

     Lorsque Christine revint de la forêt, ce soir-là, une bien étrange nouvelle l'attendait. Pendant le souper, papa et maman lui expliquèrent qu'à partir de la prochaine semaine, elle irait à l'école au village.

Notre amie, âgée de dix ans, ne va pas en classe. Elle habite avec son père, bûcheron, et sa mère, dans une petite maison en bois au milieu de la forêt. Il faut au moins deux heures à pied, une heure et demie à vélo, par un chemin mal entretenu, souvent boueux, pour se rendre jusqu'au village. Elle n'y va donc pas. Sa maman lui donne des leçons quand elle n'aide pas son papa à ramasser des bûches dans la forêt.

Christine fut donc bien étonnée d'apprendre que dès la semaine prochaine, elle irait à l'école. Le mois de juin installait l'été et la fillette était obligée d'aller passer les examens.


Le lundi suivant, ses parents l'éveillèrent à six heures du matin. Après le déjeuner, elle se mit en route, vêtue de sa salopette, de son t-shirt, de ses baskets. Elle avait arrangé ses deux tresses avec soin et portait un petit cartable sur son dos.

Elle arriva dans la cour de récréation après deux heures de marche, un peu après huit heures du matin. Il était grand temps, les enfants s'alignaient pour entrer en classe.

À midi, elle pique-niqua joyeusement près de ses nouvelles amies. À trois heures et demi de l'après-midi, elle quitta l'école et revint à la maison où elle parvint un peu avant six heures du soir.

Fatiguée, elle eut tout juste la force d'écrire ses devoirs et d'étudier ses leçons. Elle avala à peine trois cuillères de soupe, et tomba endormie.

Le lendemain, une nouvelle journée épuisante l'attendait.

Christine est une très bonne élève, mais son professeur s'aperçut bien vite que notre amie avait quelques lacunes. Sa mère n'avait pas abordé certaines matières.

L'institutrice du village, très gentille, proposa d'accueillir notre amie deux heures chaque jour après l'école et de lui donner des leçons concernant des sujets qui lui manquaient. Mais cela fit revenir la fillette chaque soir vers huit heures.

Son père travaille evec un tracteur dans les bois, mais ne possède pas de voiture.

Au fur et à mesure que les jours passaient, Christine devenait de plus en plus exténuée, malgré son courage et sa résistance. À présent, lorsqu'elle arrivait de l'école, elle se sentait tellement fatiguée qu'elle allait immédiatement se coucher souvent sans manger, faute d'appétit. Elle n'en ressentait même plus l'envie.

Ses parents devaient hélas l'éveiller une heure plus tôt le matin, pour vite faire ses devoirs, étudier ses leçons, avant de repartir.

Elle s'endormit une fois en classe, une autre fois sur un banc de la plaine de jeux. Elle ne mangeait presque plus rien. Elle devenait pâle et maigrissait. Cela ne pouvait plus continuer ainsi.


Au bout de deux semaines, Christine n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses parents, craignant qu'elle s'évanouisse de faiblesse dans la forêt, ou qu'elle tombe malade, lui annoncèrent le vendredi soir que dès la semaine prochaine, ils la placeraient à l'orphelinat du village pour la semaine. Notre amie fondit en larmes.

-Pourquoi me mettez-vous là ? Pourquoi n'irais-je pas loger chez Myriam? 

Sa grande amie, non-voyante comme on le sait, fréquente un enseignement spécial pour aveugles. Elle habite au village, pas loin de l'école.

Les parents de la fillette furent non seulement d'accord, mais enchantés d'accueillir Christine. La plus heureuse, c'était encore leur fille. Les deux copines pourraient se retrouver chaque jour après les cours. Notre amie y reprit vite ses forces et retrouva sa joie de vivre. Elle retournait chez ses parents le week-end.


Le dernier mercredi après-midi, Christine avait encore deux ultimes heures de patientes leçons chez son institutrice. Pendant ce temps-là, Myriam se rendit, comme souvent à la plaine de jeux.

En effet, malgré qu'elle soit non-voyante, elle apprend à se débrouiller seule dans le village. Elle compte le nombre de pas, et sait très bien où elle se dirige car elle mémorise toutes les rues dans sa tête. Il lui arrive encore de se tromper, mais à ce moment-là elle se renseigne.

Ce jour-là donc, Christine partit retrouver son amie, si tôt les leçons finies. Elle fut bien étonnée de ne pas la rencontrer près des balançoires, ni ailleurs dans le petit square de jeux.

Elle interrogea les enfants présents. Ils confrimèrent ne pas l'avoir vue.

Christine, inquiète, revint vers la maison de son amie. Elle l'aperçut qui marchait en sens inverse.

-Je croyais que tu ne viendrais plus, dit Myriam.

-Tu t'es trompée de côté. Tu n'es pas allées dans la plaine, mais dans le petit parc, près du pont de la rivière.

-Oh oui! Je comprends à présent mon erreur. Je m'étonnais de ne rencontrer aucun enfant. Il m'est arrivé quelque chose d'étrange, ajouta la fillette aveugle.

-Comment cela ? demanda Christine, toujours très curieuse.

-J'étais assise contre un arbre. J'entendais, derrière moi, couler un ruisseau. Tout à coup, j'ai surpris une conversation. Les voix de deux jeunes hommes. L'un dit : « Voilà, c'est ici. Jamais personne ne pensera à venir le chercher à cet endroit». Quelques instants après, l'autre a ajouté :  « C'est dégoûtant, c'est plein de boue" . Je me demande ce que cela veut dire.

-En effet, songea notre amie, on dirait qu'ils parlaient d'une cachette.

-Tout à fait. Mais laquelle ? Et pourquoi ?

-Cherchons si tu veux. Retournons à l'endroit où tu as entendu la conversation.

-Bonne idée, se réjouit Myriam. J'adore mener des enquêtes, surtout avec toi.


Les deux amies se rendirent au petit parc.

-Te souviens-tu derrière quel arbre tu étais assise ? Pourrais-tu le retrouver ?

-Tout ce que je sais, réfléchit Myriam, c'est que j'avais le soleil devant moi. J'en perçois la lumière, malgré mon infirmité. J'étais assise par terre. Dans mon dos, je sentais une bosse, quelque chose de rugueux, un arbre tordu ou déformé.

Christine se déplaça un peu partout dans le petit square et découvrit un gros tronc, dont la base était fameusement enflée. Certains arbres portent cette sorte de boursoufflure.

-Je crois que je le vois, cria-t-elle à son amie. Viens me rejoindre.

Myriam s'assit contre le tronc.

-Oui. Je me trouvais exactement ici. Je reconnais les petites pierres que je sentais sous mes mains. Elles sont humides et froides.

-Ne bouge pas. Je vais fouiller les environs.

Christine se dirigea vers un ruisseau.

-Voilà, as-tu entendu la voix de ce côté çi ?

-Non, répondit la fillette, un peu plus vers la gauche.

Notre amie changea de place en longeant le cours d'eau.

-Ici ?

-Oui, exactement, s'écria Myriam. Le premier homme a dit :« Voilà c'est ici. Jamais personne ne pensera à venir le chercher à cet endroit. »


-Je me trouve devant une sorte de marécage, expliqua Christine. Le ruisseau s'élargit très fort et puis se resserre en un siphon qui passe sous la route, avant de se jeter dans la grande rivière.

Un siphon, c'est un lieu où un cours d'eau pénètre dans un couloir ou un tunnel étroit. À cet endroit, le courant devient souvent plus tumultueux.

-J'entrer dans l'eau. Ne bouge pas. Je vais regarder si je peux découvrir quelque chose. Surtout ici, où le ruisseau passe sous le pont.

Il y eut un instant de silence.

-Oh ! C'est dégoûtant, c'est plein de boue, s'écria soudain Christine.

-Exactement ce que j'ai entendu, confirma Myriam.

     
Christine pataugea sous l'ombre du pont et soudain glissa et faillit se laisser emporter par le courant. Elle se débattit, puis réussit à s'accrocher à une échelle en fer aux échelons rouillés. Elle parvint ainsi à se hisser hors de la vase.

Juste avant de quitter ce tunnel, elle aperçut une anfractuosité sombre, une fissure dans le mur sous le tablier du pont. Quelques briques manquaient sous la voûte où la rivière passe en dessous de la route.

Notre ami hésita un instant. Un rat aurait pu la mordre. Puis elle osa glisser sa main à l'intérieur de la cachette et en sortit une boîte en bois. Elle ressemblait aux vieilles caisses à cigares d'autrefois. Elle emporta le coffret et revint près de Myriam.

-Tiens, je pose cela sur tes genoux. Touche un instant ma salopette...

Myriam passa sa main sur le vêtement de Christine.

-Eh ! C'est gluant.

-De la boue. Je vais à la rivière me laver un peu, puis je reviens me sécher près de toi au soleil.

Notre amie plongea dans le cours d'eau plus large, de l'autre côté du pont. Le résultat ne fut pas très heureux. Tu ne réussis guère à laver tes habits en nageant, mais une partie de la vase s'en alla quand même.
       
Elle vint s'asseoir, dégoulinante, près de sa copine.

-Cette boîte contient une chaîne et un pendentif, affirma la fillette

-Comment peux-tu le savoir sans ouvrir le coffret ? demanda Christine.

-En la secouant. J'entends deux sons fort différents. Une sorte de crissement, le bruit que fait la chaîne en glissant, et un bruit mat, comme quelqu'un qui frapperait sur une porte, quand le pendentif cogne les bords de la cassette.

-Myriam, tu es géniale.

Christine sortit son canif de la poche de sa salopette et ouvrit la boîte en passant la grande lame dans la fente et en forçant un peu. 

À l'intérieur, elle trouva une chaîne en or et une très belle pierre bleu foncé. Elle brillait de tous ses feux au soleil.

-Je crois qu'on fait une découverte importante. Prends la pierre entre tes mains.

Son amie saisit l'objet et le tâta méticuleusement.

-Oui, dit-elle. Cette lourde chaîne me semble en or. La pierre est bleu foncé ? dis-tu.

-Exactement, bleu foncé.

-C'est peut-être un saphir.

-Un saphir ?

-Oui, une pierre précieuse. Ça vaut beaucoup d'argent. Viens. On va la montrer à ma mère.

Les deux fillettes se levèrent et retournèrent à la maison.

La maman fut bien étonnée de voir Christine si sale et encore bien mouillée. Mais il y avait plus urgent. Myriam parla de leur découverte. La dame observa la pierre à la lumière du soleil.

-C'est un saphir, les filles. Une pierre de la taille de celle-ci vaut une somme impotrante. Vous ne pouvez pas la conserver. Il faut prévenir la police. Je les appelle.


La patrouille arrivera quelques instants plus tard et les emmena au poste plus important, situé trois villages plus loin.

Le trajet fut vite fait. les deux amies entrèrent dans un bureau encombré de dossiers. Un commissaire les écouta puis les interrogea longuement.

Après qu'elles eurent répondu à toutes ses questions, il leur expliqua qu'une semaine auparavant, des voleurs s'étaient introduits de nuit chez une dame âgée. Ils voulaient lui voler son argent, mais surtout ce pendentif, cette pierre précieuse, ce saphir que nos amies venaient de découvrir.

La vaillante grand-mère résista et menaça d'appeler la police. Un des bandits la frappa à la tête et la poussa dans l'escalier. Elle roula jusqu'au bas de la rampe. Elle mourut au pied des marches.

On soupçonnait un jeune voyou de la région de faire partie de la bande. Le commissaire demanda alors aux deux filles si elles pourraient identifier ce voleur.

Malheureusement, notre amie aveugle, n'avait pas vu les deux hommes. Quant à Christine, elle n'avait pas entendu la conversation, et bien sûr, elle n'avait vu aucun d'entre eux, absente au moment de leur passage près du pont.

Myriam ajouta :

-Je pourrais reconnaître la voix du bandit si vous le faites parler, monsieur.


Le policier observa la fillette un instant, puis décida de tenter sa chance. Il fit amener le jeune homme sur qui se portaient les soupçons.

Les deux amies ne purent pas l'apercevoir. Il fut conduit dans un bureau juste à côté de celui où elles se tenaient avec le commissaire.

Il plaça deux policiers à gauche et deux autres à droite de ce présumé bandit. Le premier homme portait le n° 1, le second le n°2, le supposé voleur le n° 3, le policier suivant le n°4 et le dernier le n°5.

-Voilà, expliqua l'inspecteur. Quelle phrase souhaites-tu que prononcent les personnes qui sont dans la pièce à côté?

-Si elles pouvaient dire, « C'est dégoûtant, c'est plein de boue », cela m'aiderait.

-Parfait. Là-bas à côté, dit-il en élevant la voix, à chacun son tour, vous allez donner le numéro que vous portez, puis vous allez prononcer la phrase : « C'est dégoûtant, c'est plein de boue».

Le premier parla. 

-C'est dégoûtant, c'est plein de boue.

Myriam fit non de la tête. Le second enchaîna. Le troisième fit bondir la fillette.

-C'est lui.

-Attends, écoute les autres.

Le quatrième puis le cinquième répétèrent la phrase.

Chacune des voix apparut bien différente des autres. Myriam confirma reconnaître sans hésiter la troisième.

-Parfait, se réjouit le commissaire. Nous tenons notre homme. Son compte est bon.

Il fut emmené vers la prison.

Malheureusement, les portes étaient ouvertes, afin que Myriam puisse entendre les voix. L'assassin de la vieille dame, passant dans le couloir, se retourna et aperçut les deux fillettes. Il les observa un instant d'un air méchant.

Myriam et son amie furent ensuite reconduites chez les parents. Christine put enfin se laver et se changer.


Le lendemain, un jeudi après-midi, vers quatre heures, Myriam, accompagnée de Christine, jouait à la plaine de jeux.

Elle s'occupe bien de son amie. Par exemple, pour le toboggan, elle l'aide à monter à l'échelle, puis elle court l'attendre au bas du plan incliné pour qu'elle ne risque pas de se faire mal puisqu'elle est non-voyante. Parfois, elle la guide vers les balançoires et l'installe sur la planche, avant de se placer elle-même sur celle à côté.

Christine venait justement d'asseoir Myriam sur une d'entre elles. Elle sentit soudain dans son cou le contact d'un métal froid. Elle se retourna, effrayée, et vit un homme qui pointait un révolver vers elle.

-Tu te tais. Tu arrêtes la balançoire et tu entres dans la voiture qui se trouve là-bas à vingt mètres avec l'handicapée. Dépêche-toi.

-Que se passe-t-il ? demanda Myriam.

-Je ne sais pas, répondit notre amie. Un homme nous menace avec un révolver.

-Arrête de parler. Et guide la taupe jusqu'où je t'ai dit.


Christine aida sa copine à monter dans la voiture.

À l'arrière de celle-ci se trouvait un deuxième bandit, armé d'un révolver également. L'autre, venu les kidnapper dans la parc de jeux s'assit au volant et démarra. Son complice glissa une cagoule sur le visage de Christine qui fut aussitôt plongée dans le noir et incapable de voir où on l'emmenait.

-Je me demande où nous allons, je ne vois plus rien.

-Tais-toi, fit Myriam. Ne parle pas si tu veux bien.

Son amie, étonnée, se tut. Après avoir roulé un quart d'heure, la voiture s'arrêta.

-Dehors, les filles. Toi, tu fais sortir l'infirme et tu la tiens.

Christine qui ne voyait toujours rien, buta contre une marche d'escalier.

-Donne-moi la main, dit Myriam. J'ai l'habitude de ne rien voir. Alors, je crois que pour une fois, je peux t'aider.

On leur fit monter quelques marches. Puis elles suivirent un couloir. Elles descendirent un autre escalier puis les fillettes entendirent qu'on ouvrait une porte. Elles sentirent qu'on les poussait avec rudesse dans une pièce. On claqua la porte derrière elles et on glissa un verrou.


Christine arracha la cagoule.

-On est enfermées. je ne vois aucune fenêtre. Il fait presque tout noir.

-Écoute-moi, dit Myriam. Je ne sais pas où nous sommes, mais on a suivi une route en béton.

-Comment le sais-tu ? demanda son amie.

-Parce que quand on roule sur une route en béton, des lignes de bitume séparent régulièrement les dalles et j'ai perçu les secousses. Ensuite, nous sommes passées sur un vieux pont de bois.

-Tu es certaine ?

-Oui, parce que sur un vieux pont de bois, les roues vont de poutre en poutre. Le bruit est différent. J'écoutais. C'est pour cela que je t'ai demandé de te taire. Puis, ce fut un chemin en terre, avec des petits cailloux. Ça balottait dans les nids de poule et les pneus crissaient sur les pierres. Puis, on s'est arrêté. Nous avons gravi trois marches d'escalier d'une maison abandonnée.

-Comment sais-tu qu'elle est abandonnée ?

-Parce qu'elle sent l'humidité et le moisi. On nous a fait descendre un escalier vers une cave.

-Vers une cave ? s'étonna Christine.

-Les murs sont froids et humides. Et en y passant la main, j'ai touché quelques mousses ou quelques moisissures à certains endroits. Et puis, on nous a enfermées dans cette pièce clôturée par une porte en fer, munie d'un verrou.

-Myriam, lança Christine en prenant les mains de son amie, je t'admire. Grâce à toi, je sais où nous sommes enfermées. On se trouve le long de la rivière dans une maison délabrée que je connais, pas tellement loin du village.


À ce moment, la porte s'ouvrit. Les deux fillettes se turent.

Les bandits s'approchèrent toujours leur révolver au poing. L'un d'entre eux tenait en main une feuille de papier et un crayon.

-Voilà, la fille aveugle va signer au bas de la page. Lorsque cela sera fait on vous rendra à vos parents. Toi, lis-lui ces quelques lignes.

« Je soussignée, Myriam, déclare m'être trompée en croyant entendre la voix de celui que j'ai accusé à tort d'être un voleur. »

Suivait le nom du bandit que la fillette avait reconnu chez le commissaire de police et qui avait été écroué à la prison.

-Si tu signes ce document, notre comparse sera libéré. On ne te croira plus.

-Pas question, affirma Myriam. Je sais que je ne me suis pas trompée.

-Vous voulez jouer les héroïnes, se moqua le chef des bandits, très bien. Vous allez rester enfermées dans cette cave jusqu'à ce que vous signiez ce document. Personne ne sait où vous vous trouvez. Et vous ne recevrez rien à manger ni à boire tant que vous n'obéirez pas. Vous voulez jouer les courageuses ? Et bien, bonne chance !

Ils refermèrent la porte et poussèrent le verrou.

Myriam s'assit contre la porte et son amie se mit près d'elle. Elle frissonnait.


-Nous voilà dans de beaux draps, murmura Christine. Je me demande comment on va sortir d'ici. Je ne vois aucune issue.

Elle se leva. Elle observa le sol formé de vieilles briques. Les murs également. Aucune possibilité de s'échapper par là. Aucune trace de trappe ou de passage. La lumière du soleil passait par une petite fente grillagée mais tellement étroite, qu'aucune des deux filles ne pourrait se glisser par là.

-Je crois que j'ai la solution, murmura Myriam.

-Que veux-tu dire ? demanda son amie.

-Pendant que tu observais la pièce, j'ai passé mes mains sur la porte en fer. Elle est renforcée par une plaque en acier, fixée par des petites vis. Tu as ton canif sur toi ? 

-Oui, bien sûr! Bravo, poursuivit la fillette en s'agenouillant contre la porte. Je vois les vis dont tu parles. On va tenter de s'évader.

Christine ouvrit la lame tournevis et entreprit de dévisser avec patience les vis rouillées qui fixaient la plaque de la porte. Ce fut un long travail. Prudentes, les filles ôtèrent d'abord toutes les latérales, puis celles du bas pour terminer par celles du haut, pour le cas où les bandits reviendraient.

Pour ces dernières, Myriam dut faire la courte échelle à sa copine. Puis Christine la fit à Myriam, qui tâtant avec les doigts, introduisit le canif dans la ligne creuse et dévissa à son tour, habilement.

Le travail leur prit près d'une heure. Après ce temps qui leur parut interminable, une énorme plaque se détacha et tomba sur le sol. Les filles craignirent que les bandits l'entendent mais ils semblaient n'avoir rien perçu.

Christine passa la main et toucha le verrou. Elle le fit glisser. Les deux fillettes sortirent de leur prison.


Elles gravirent l'escalier de la cave. Mais malheureusement, elles n'étaient pas encore au bout de leurs peines. Les deux bandits, assis sur les marches, discutaient. Elles écoutèrent leur conversation.

-Le soir tombe. Elles doivent avoir faim. Je vais aller chercher des bâtons de chocolat avant la fermeture du magasin. On va les leur proposer. Ce sont des gamines. Les petites filles ne sont pas très courageuses. Elles vont craquer. Elles signeront le papier en voyant le chocolat.

-Oh, chuchota Christine. C'est tout à fait faux de penser cela. Je t'assure que moi, j'ai faim, même très faim, mais je ne vais certainement pas capituler si vite.

-Moi non plus, affirma Myriam. Pas question que je cède pour un bâton de chocolat, même pour dix. Je pourrais résister plusieurs jours sans manger s'il le faut.

-Moi aussi, renchérit notre amie. Ils nous prennent pour des mauviettes. On va leur montrer que les petites filles sont beaucoup plus courageuses et débrouillardes qu'on le croit.

-Tu as raison, confirma sa copine.

-Je ne vois qu'un bandit. L'autre est parti en voiture chercher nos chocolats. Il faut en profiter.


Christine redescendit les escaliers de la cave. Elle aperçut des cordes sur le sol du couloir. Observant les lieux attentivement, un plan germa dans son cerveau.

-Myriam ! Viens, près de moi. Je t'explique. Je vais couper un morceau de cette corde que je mets entre tes mains. Je vais l'attacher à des crochets que j'aperçois à gauche et à droite au bas de l'escalier qui mène à la cave. Il fait presque tout noir. Si le bandit descend, il va se prendre les pieds dans la corde et tomber sur le sol. À ce moment-là, je sauterai sur son dos et je le menacerai avec la lame de mon canif que je pointerai dans son cou. Toi, tu pourras lui attacher les pieds avec le morceau de corde qui reste. Et puis, on lui ligotera les mains. On le traînera dans une cave et on l'enfermera. Quand l'autre reviendra, nous ferons de même avec lui et les deux bandits seront nos prisonniers. Il ne restera plus qu'à avertir les policiers.

-C'est risqué, répondit son amie, parce que je ne pourrai pas beaucoup t'aider.

-Je crois que tu vas m'aider beaucoup, au contraire. Je sais que tu fais très bien les noeuds.


Les deux fillettes tendirent soigneusement la corde un peu plus haut que l'avant dernière marche du sombre escalier qui menait vers les caves, puis elles crièrent.

-Au secours, au secours, il fait noir. Nous avons peur et faim. Nous allons signer le document. S'il-vous-plaît, venez nous délivrer.

Le bandit, seul puisque son comparse était allé chercher des chocolats, se leva, sourire aux lèvres.

-Je vais leur faire signer le papier et puis, il ne restera plus qu'à se débarrasser de ces gamines.

Les deux copines, à présent cachées dans le couloir, se tenaient prêtes à bondir. Christine ouvrit la lame la plus longue de son canif.

Le voleur descendit et bien entendu se prit les pieds dans la corde. Il tomba lourdement en avant sur le sol, comme prévu. Notre amie sauta sur son dos et lui pointa son couteau dans le cou.

-Si vous bougez, si vous essayez de faire quoi que ce soit contre nous, j'enfonce la lame.

Le bandit n'osa plus remuer. Myriam fit un noeud coulant et le lui fixa aux jambes. Puis elle attacha les deux mains et relia avec une corde les mains et les pieds.

-C'est ainsi qu'on immobilise les antilopes en Afrique pour les transporter jusqu'au village, expliqua-t-elle.

Puis les deux fillettes traînèrent le bandit dans l'une des caves dont elles fermèrent la porte en glissant le verrou. Elles se cachèrent à nouveau dans le couloir et attendirent.


Quelques instants plus tard, le second homme, le chef, arriva.

-Voilà, les chocolats. Où es-tu ?

-S'il vous plaît. Venez nous délivrer. Nous allons signer le papier, appelèrent nos amies en choeur. Nous avons faim, venez.

-Je le pensais bien, se réjouit le sinistre individu. Il descendit l'escalier sans se méfier. Des petites petites filles peureuses...

Il se prit les pieds dans la corde et tomba en avant sur le sol. Christine de nouveau sauta sur son dos, pointa la lame de son canif dans la nuque et le menaça du coup du lapin. Elle poussa du pied le révolver qu'il avait lâché dans sa chute.

Myriam saisit le restant de la corde et lui attacha les mains et les pieds solidement. Il ne pouvait plus bouger. Il se plaignit même d'avoir mal.

Elles traînèrent le bandit dans une troisième cave qu'elles fermèrent à triple verrou.


Ensuite, laissant Myriam bien cachée dans un coin sombre où on ne la verrait pas, Christine courut dans la nuit le long du chemin de halage. Passant le pont, elle arriva au village et alla droit au poste de police. Le gendarme avertit ses chefs et revint immédiatement en voiture avec notre amie jusqu'à la maison abandonnée.

Les deux hommes furent faits prisonniers.

Le commissaire avertit les parents que leurs filles avaient été kidnappées, mais étaient parvenues à se débrouiller non seulement pour sortir de leur prison, mais en plus, à faire prisonniers deux bandits recherchés depuis longtemps. On les félicita. Elles eurent même leur photo dans le journal local !

Cela ne rendit pas la vie à la vieille dame malheureusement, mais les trois voleurs restèrent enfermés pour longtemps.

Bravo Christine! Bravo Myriam! Vous prouvez une fois encore que les petites filles sont drôlement débrouillardes et très courageuses !

Moi, je le savais.