Christine
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La poupée de la sorcière
Myriam (partie 5)

        En l'an 1750, dans la forêt de Christine, se trouvait une cabane, une petite maison de bois. Elle était habitée par une sorcière. La femme n'était pas bien méchante, mais elle n'était pas belle à voir. Elle portait de vilaines robes noires déchirées. Ses doigts étaient fort abîmés. Ses yeux paraissaient étranges. Elle était en fait une guérisseuse. Elle connaissait les herbes, les feuilles, les plantes. Elle savait fabriquer des poudres et tentait de soulager les douleurs ou les maux des personnes, et parfois cela marchait bien.


        À cette même époque, vers 1750 donc, un château aujourd'hui en ruines existait toujours dans le village de Christine. Là, habitaient un duc et son épouse, la duchesse. Ce jeune couple avait un petit bébé, un garçon de presque un an.

       Un jour, le petit garçon tomba gravement malade. La duchesse, très inquiète, remarqua les hésitations des soigneurs et des médecins appelés au chevet du petit. À cette époque, les médecins ne connaissaient pas encore grand-chose et leurs remèdes étaient bien pauvres. L'enfant était couvert de plaques rouges. Il avait une fièvre brûlante et transpirait beaucoup. Il ne buvait plus, il ne mangeait plus.

       La duchesse, très angoissée, emballa son enfant dans une couverture et partit un matin dans la forêt, vers la maison de la sorcière. Elle emportait avec elle un beau gros jambon à titre de paiement.

       Parvenue à l'humble demeure, elle frappa à la porte. La vieille femme la fit entrer.

       -Bonjour madame la duchesse, que me vaut votre visite?

       -Mon enfant est très malade. Je te l'ai apporté. Je te remets aussi ce jambon. J'espère que tu sauras en faire bon usage. Veux-tu bien regarder mon petit?

       -Merci, répondit la sorcière. Montre-moi ton enfant à présent.

       Elle ouvrit la couverture et aperçut le petit bien mal en point. La sorcière toucha l'enfant au visage, au ventre, au dos, aux jambes, puis se retira dans un coin, le plus sombre et le plus obscur de sa maison. Elle saisit un récipient en cuivre et y versa différentes poudres. Elle concocta ainsi un remède. Elle présenta le mélange dans un sachet.

      -Voilà, madame. Vous mettrez une pincée de ces herbes dans chaque biberon de votre petit. J'espère qu'il guérira vite.

       La duchesse remercia et retourna au château.

      À peine revenue chez elle, elle prépara un biberon, y ajouta une pincée de poudre de la sorcière et tendit la tétine à son bébé. Le petit garçon but quelques gorgées... et mourut dans les bras de sa maman.

       Le duc, bouleversé par la mort de son enfant, entra dans une très vive colère lorsqu'il apprit  qu'on avait versé des poudres mystérieuses dans le biberon de son petit garçon. Il quitta aussitôt le château à cheval, accompagné par une quinzaine de ses soldats. Ils traversèrent la forêt, passant à travers tout, et arrivèrent à la maison de la sorcière. Le duc descendit de cheval et d'un coup de pied, ouvrit la porte de la demeure de la vieille femme.

       -Tu as tué mon enfant. Tu vas voir comment je me venge. Pose les mains sur la table.

       La vieille sorcière s'exécuta et posa les mains sur le meuble.

       Alors, levant sa terrible épée, le duc l'abattit sur la table, tranchant les deux mains de la vieille au niveau du poignet. Le sang gicla. La femme hurla. Le duc rengaina son épée et retourna au château avec ses hommes. La sorcière mourut peu de temps après et tomba dans l'oubli.


      Cent cinquante ans plus tard, vers 1900 donc, cette maison n'était pas totalement en ruines. Elle servait de refuge à des chasseurs. Surpris dans la forêt de Christine, qui n'était pas encore née, loin de là, surpris donc parfois par un orage, ils venaient s'y abriter un moment. Puis, les chasseurs ne venant plus dans la forêt de Christine, la baraque tomba dans l'oubli à son tour.

       Et nous voilà aujourd'hui.


       Christine recevait chez elle, pour quelques jours, sa grande amie Myriam. C'était un vrai bonheur pour les deux copines. Myriam, tu la connais, est cette petite fille aveugle qui a le même âge que Christine. Elles se sont rencontrées dans d'autres aventures que j'ai peut-être eu l'occasion de te raconter précédemment. (cf: La tour du lac vert Chr.8, les statues d'or, Chr.12, la bête, Chr. 11, le témoin aveugle, Chr. 17).

       Christine emmenait son amie partout dans les bois. Elle l'aidait gentiment. Myriam est non-voyante. Christine lui indiquait où se trouvent les orties pour qu'elle ne s'y pique pas, les ronces pour ne pas s'y égratigner, les ravins éventuels. Souvent, elles jouaient à la rivière ou allaient se baigner au petit lac. Parfois, elle aidait le papa de notre amie. Christine a juste dix ans. Elle habite dans une grande forêt dans un endroit tellement isolé qu'elle ne va même pas à l'école. C'est sa maman qui lui fait la classe. Il passe rarement quelqu'un dans cette forêt. C'était donc une grande joie d'être ensemble.


        Un matin, lorsque les deux amies s'éveillèrent, Myriam dit à Christine:

       -Cette nuit, j'ai entendu un bébé pleurer dans les bois.

       -Où cela? demanda Christine, très étonnée.

       Myriam indiqua la fenêtre et la forêt.

      -Il n'y a personne par là-bas, personne n'habite par là-bas, précisa Christine. Es-tu bien certaine que c'était un bébé?

        -Tout à fait, affirma Myriam. Ce n'était pas un petit chat ou un autre animal. J'ai vraiment entendu les pleurs d'un petit enfant.

       -Tiens, comme c'est étrange, murmura Christine.

      Le papa de notre amie expliqua  aux deux fillettes que là-bas dans la forêt, dans la direction indiquée par Myriam, se trouvait une cabane abandonnée, occupée autrefois par des chasseurs lors d'orages ou de pluies violentes. Christine proposa à Myriam de l'accompagner jusqu'à cette maison, par curiosité.

       L'après-midi, les deux amies partirent à travers bois. Plus aucun chemin ne conduisait à cette cabane. À de nombreuses reprises, elles durent contourner un endroit trop boueux, enjamber le tronc d'un arbre, contourner des massifs de ronces ou d'orties. Elles durent descendre à deux reprises au fond d'un ravin et escalader l'autre côté, et ce ne fut pas facile. Christine aidait Myriam, lui donnant la main, l'encourageant, lui indiquant les dangers.

        Elles parvinrent bientôt devant la maison en planches, abandonnée. Le toit était couvert de feuilles mortes et de mousse. Deux petites fenêtres sans vitres mais barrées d'une tige de métal rouillé étaient envahies de toiles d'araignées.

      Christine ne remarqua rien dans la maison. Il faisait trop sombre à l'intérieur. Elles frappèrent à la porte, personne ne répondit.

        Elles frappèrent plus fort et la porte s'ouvrit d'elle-même. Elles entrèrent toutes deux dans la cabane.

       Il n'y avait rien, c'était vide. Ni tapis, ni fauteuils, ni meubles, ni cadres. La lumière pénétrait par les fenêtres étroites et par la porte, entrouverte à présent. Une grande cheminée noircie se trouvait dressée contre le mur, en face des deux filles.

       -Il n'y a personne dans cette maison, affirma Christine. Myriam, ou tu t'es trompée ou des gens sont venus pendant la nuit et sont repartis, mais cela m'étonnerait très fort.

       -Oui, en effet, fit Myriam. Cela sent le moisi et le renfermé ici.  Allons-nous-en.

       Les deux amies retournèrent dans la maison de Christine.


       Au soir, notre amie insista auprès de Myriam.

       -Cette nuit, si tu entends pleurer le bébé, réveille-moi.

       -Promis, répondit la fillette.

       Au milieu de la nuit, Myriam secoua Christine en lui chuchotant à l'oreille:

       -Réveille-toi, réveille-toi. Écoute là-bas, dit-elle, en indiquant la direction avec son doigt. Tu n'entends pas les pleurs d'un bébé?

       Christine écouta. Oui, dans la forêt, en direction de la cabane qu'elles avaient visitée l'après-midi, on entendait pleurer un bébé.

       Alors les deux amies comprirent que si elles voulaient en avoir le coeur net, il fallait se rendre à cette maison abandonnée de nuit.


       Elles s'habillèrent donc rapidement. Christine passa la vieille salopette qu'elle porte toujours, Myriam mit son pantalon bleu et son t-shirt. Elles chaussèrent leurs  baskets. Christine entrouvrit la fenêtre et pour ne pas inquiéter les parents, les deux amies sortirent par la fenêtre.

       D'abord, elles marchèrent à quatre pattes dans la corniche, puis, Christine aidant son amie, elles passèrent sur le toit du hangar où papa entrepose le bois qu'il vend à ses clients. Pénétrant par une lucarne, elles descendirent de poutre en poutre et parvinrent sur le sol.

       -On y va?

       -Oui, on y va, mais j'ai très peur, affirma Myriam.

       Elles s'éloignèrent en direction de la maison où l'on entendait pleurer le bébé. Christine hésitait, ne retrouvant plus sa route dans la nuit, mais Myriam, qui a l'habitude de l'obscurité, puisqu'elle est non-voyante, en avait mémorisé le tracé.

       -À mon tour, dit-elle, de te conduire en évitant les ronciers, les massifs d'orties, et en t'indiquant les troncs d'arbres à enjamber, les deux ravins à franchir.

      Quelle merveille! Myriam était fière d'aider son amie. Elles atteignirent la cabane abandonnée. Elles écoutèrent. On n'entendait plus pleurer personne. Aucune lumière n'apparaissait dans la cabane.

       Les deux filles poussèrent la porte et entrèrent. C'était toujours aussi vide. On apercevait moins la poussière et les toiles d'araignées parce que c'était la nuit, mais la lune, qui était presque pleine, répandait ça et là sur le plancher des rayons lumineux argentés.

       Soudain, Christine observa une faible lueur.

       -Myriam, là à gauche dans la cheminée. J'aperçois un peu de lumière.

      Intriguée et prenant son amie par la main, Christine pénétra dans la grande cheminée. Tournant son regard vers le haut, elle aperçut une porte et par une fente, sous la porte, on voyait un mince rayon lumineux.

      Sur le côté gauche de la cheminée se trouvait une échelle en fer rouillée. Celle-ci permettait sans doute de grimper au grenier de la maison abandonnée.

       Christine chuchota la description des lieux à l'oreille de son amie et lui proposa de la suivre. Elle plaça les mains de Myriam sur l'échelle mais elle grimpa la première. Elle parvint à la porte du grenier.

       Elle colla son oreille un instant sur le bois, mais elle n'entendit rien. Alors elle saisit la poignée et ouvrit doucement. Elle mit un pied et puis l'autre dans le grenier de la maison. Myriam, qui donnait la main à son amie, pénétra à son tour dans la pièce basse et sombre. Il n'y faisait pas tout noir parce qu'un rayon de lune, c'était celui dont on devinait la lumière sous la porte, pénétrait par une lucarne et éclairait le sol.

       Un grand fauteuil tournait le dos aux filles et à côté, tout près du siège, se trouvait un berceau d'enfant, un berceau ancien: une caisse en bois, avec simplement un arceau pour protéger la tête du bébé.

       Les deux amies s'avancèrent vers le berceau. Elles écoutaient. Il n'y avait aucun bruit dans la pièce. Christine contourna le fauteuil. Il était vide. Myriam observa le berceau et poussa un cri.

       -Un bébé! Christine, il y a un bébé!

       Très étonnée, la fillette se tourna vers sa copine.

       -Myriam, tu es aveugle et tu  as vraiment vu un bébé?

       -Je te jure, Christine. Cela n'a duré que le temps d'une seconde, mais j'ai vu un bébé dans un berceau.

       Christine regarda à son tour. Il n'y avait pas de bébé dans le berceau.

       -Il n'y  a rien, Myriam, je crois que tu as eu une hallucination. Viens. Il n'y a personne ici. Partons.

     Les deux amies redescendirent par l'échelle, parvinrent dans la cheminée, puis retraversèrent la pièce du bas. Elles refermèrent la porte et retournèrent à la maison de Christine, à travers bois, sous la conduite prudente de Myriam.


       Le lendemain matin, les deux amies décidèrent pourtant de retourner à la cabane afin de fouiller plus à fond l'étrange et mystérieux grenier qu'elles avaient découvert pendant la nuit. Parvenues à la maison abandonnée, elles entrèrent dans la pièce du bas.

       Juste à ce moment-là, elles entendirent un grincement léger mais régulier. Il provenait du plafond. Comme si là-haut, quelqu'un balançait doucement le berceau du bébé de gauche à droite, à côté du fauteuil.

       Silencieuses, effrayées, tremblantes de peur, elles écoutaient ce grincement régulier qui venait du grenier. Se donnant la main, elles s'avancèrent jusqu'à la cheminée.

       -On monte? chuchota Christine.

       -Si tu oses, je te suis, souffla Myriam.

       Les deux courageuses montèrent lentement et silencieusement à l'échelle en fer rouillé de la cheminée. Christine saisit fermement la poignée de la porte. Elle écouta encore. Elle n'entendait plus rien. Myriam non plus. Pas plus de grincement que de pleurs de bébé.

       Notre amie poussa la porte et pénétra dans le grenier. Les fillettes effectuèrent doucement les quelques pas qui menaient au fauteuil qui leur tournait le dos. Il n'y avait toujours personne dans ce fauteuil. Et il n'y avait pas de bébé dans le berceau.

       Christine y observa pourtant une couverture chiffonnée. Elle faisait deviner une forme qu'on aurait pu prendre pour celle d'un petit enfant. Christine écarta la couverture prudemment et découvrit une poupée. Les yeux étaient laids, rouges, fixes, trop gros. Le visage était brun, ratatiné comme une vieille pomme. Les cheveux pendaient, gris, sales, comme ceux d'une horrible sorcière. Elle était couverte de loques brunes.

       -Qu'as-tu vu? demanda Myriam, inquiète du silence de son amie.

       -Une horreur, répondit Christine. C'est affreux. Je n'ai jamais vu une poupée aussi laide. Ce doit être une poupée de sorcière.

       Elle la prit doucement entre ses mains et la tendit à Myriam qui voulait la toucher pour pouvoir imaginer, pour pouvoir ressentir, pour pouvoir comprendre ce visage et l'horreur qui impressionnait son amie.

       Myriam prit donc la poupée de la sorcière entre ses mains. Elle toucha le visage, poussa un cri et laissa tomber la poupée dans le berceau. Mais en tombant, la poupée se cogna la nuque contre le rebord en bois. Au même instant, Myriam sentit une vive douleur à la base de son crâne, à la nuque précisément.

      -Aïe! cria Myriam. Christine, j'ai très mal. Qui m'a frappée dans le dos? Qui m'a frappée? insista la fillette.

    -Personne ne t'a frappée, affirma Christine. Il n'y a personne dans le grenier à part nous deux.

       -J'ai très mal. C'est comme si on avait tenté de m'assommer.

       -C'est curieux, s'étonna Christine. C'est juste au moment où tu as laissé tomber la poupée, au moment précis où elle s'est cognée, que tu as eu très mal à la tête. Viens, on va emporter cette horreur avec nous chez mes parents et puis maman te donnera un médicament et cela passera.

       Christine emmena Myriam par la main. Elles descendirent l'échelle, après avoir refermé la porte du grenier, et quittèrent la maison abandonnée. Parvenues au premier ravin qu'il faut descendre puis remonter pour atteindre la maison de Christine, nos deux amies s'en approchèrent doucement pour ne pas tomber.

       Myriam, qui tenait la poupée, coinça son pied dans une racine et lâcha la poupée afin de ne pas chuter. La poupée tomba dans le ravin et se cogna à des cailloux qui se trouvaient tout au fond. Elle s'abîma le front ratatiné à trois endroits.

       Quelques instants plus tard, Myriam glissa à son tour et se blessa également au niveau du front, trois égratignures qui saignaient. Les deux amies étaient certaines à présent que cette poupée était maléfique, ensorcelée, et que tout ce qu'on lui faisait, elle le rendait, coup pour coup, à la personne qui l'avait heurtée.


       -Myriam, dit soudain Christine, revenue à la maison, il faut détruire cette poupée.

       -Je me demande bien comment, soupira Myriam. Je suis tout à fait d'accord avec toi, Christine, mais si on fait du mal à la poupée, elle va me faire du mal à son tour.

       -J'y ai pensé, répondit Christine, et en plus c'est toi qui dois détruire la poupée afin que ton mal de tête et ta blessure  au front disparaissent quand la poupée sera brisée.

       -Oui, mais comment faire pour qu'elle ne se venge pas sur moi? Suppose qu'on la casse en la jetant en bas d'un escalier par exemple, je risque ensuite de tomber et de me casser bras et jambes, à mon tour, s'affola Myriam.

       -Tu as raison. Je suis d'accord avec toi. Il faut chercher un autre moyen ou alors, te protéger à fond pendant l'opération.

       -On pourrait peut-être la jeter à l'eau, attachée à une grosse pierre et la noyer.

       -Et si moi je me noie ensuite? Elle pourrait faire en sorte que je glisse dans la baignoire et que je meure évanouie. Je n'oserai plus aller nager avec toi dans la rivière...

       -Je crois que j'ai la solution, Myriam. Tu as parlé de baignoire et c'est une bonne idée. Je te propose de prendre cette poupée et d'aller au lac qui se trouve à deux heures de marche d'ici. Là, je rassemblerai des branches mortes sur une grande pierre plate et j'allumerai un feu. Toi, tu auras passé ton maillot en-dessous de tes habits. Lorsque le feu aura fait un tapis de belles flammes — tu les situeras puisque tu aperçois les ombres et les lumières —, tu jetteras la poupée dans les braises. Je te conduirai alors jusqu'au bord du lac, tu y plongeras et tu resteras dans l'eau. Ainsi la poupée, en brûlant, ne pourra ni se venger ni t'atteindre. Quand elle sera réduite en cendres, elle ne pourra plus rien te faire, et tu seras délivrée de cette horrible malédiction.

       -C'est une bonne idée, se réjouit Myriam. On fait cela, Christine. Risquons. Je suis d'accord et surtout, j'ai confiance en toi.


       L'après-midi, les deux amies partirent pour le lac. Une longue marche pendant laquelle elles restèrent silencieuses, impressionnées par la terrible partie qu'elles allaient jouer. Elles se donnaient la main. Myriam portait la poupée.

       Quand elles parvinrent au bord du lac, Christine rassembla du bois. Elle avait emporté des allumettes et elle fit un feu sur une grande pierre plate. Lorsque les braises apparurent nombreuses, elle proposa à Myriam de se mettre en maillot... et de jeter la poupée dans ces braises.

       Myriam hésita un dernier instant, puis lança la poupée dans les flammes. Christine conduisit immédiatement son amie dans l'eau du lac. Myriam s'y plongea jusqu'au cou.

       Notre amie surveillait les braises. La poupée brûlait lentement. Soudain le ciel se couvrit de nuages sombres. Un éclair traversa le ciel. Les deux amies n'avaient pas prévu cela. La foudre, qui est une boule de feu, risquait de frapper Myriam plongée dans l'eau du lac, mais dont la tête dépassait le niveau pour respirer.

       La sorcière contre-attaquait. Christine réfléchit un quart de seconde, sauta dans l'eau toute habillée et saisit son amie entre ses bras.

       -Que se passe-t-il? s'inquiéta Myriam.

       -Je te serre contre moi et je reste à tes côtés. Moi je n'ai rien fait à cette poupée, donc elle n'a pas le droit de me causer du mal. Si je te tiens dans les bras, la foudre ne peut pas t'atteindre parce qu'en tomb    ant sur toi, elle tomberait sur moi et me blesserait ou me tuerait en même temps que toi.

       Les deux amies attendirent courageusement dans l'eau. Christine dans ses habits trempés. Myriam dans son maillot. L'orage était d'une violence incroyable. La foudre tomba dix fois, vingt fois, autour du lac. La pluie était froide et serrée comme sous une douche. Peu à peu, les éléments se calmèrent et l'orage disparut. Le soleil reparut dans le ciel bleu.

       Christine sortit de l'eau et se précipita vers le feu que l'orage avait éteint. La poupée avait brûlé mais pas complètement. Il restait la tête et les yeux. Ils semblaient regarder Christine fixement. Myriam sortit de l'eau à son tour et s'assit. Elle grelottait.

       
       Christine s'éloigna, trouva des branches sèches sous les sapins et revint en les traînant. Elle réussit à rallumer le feu.

       Alors, Myriam, courageusement, prit la tête de la poupée et la posa sur les braises. Elle se mit à fumer et s'enflamma aussitôt.

       Nos deux amies plongèrent à nouveau dans l'eau. Soudain, Christine, qui faisait face à son amie, vit une immense tête de dragon apparaître à la surface de l'eau. Ce dragon ouvrit la gueule. Il s'apprêtait  à cracher des flammes.

       Christine fit barrage de son corps, se plaçant entre son amie et le dragon avec un courage incroyable.

       Le dragon fumait par le nez, par les oreilles, par la bouche. Ses yeux étaient terrifiants. Il menaçait Christine mais ne pouvait rien lui faire. Peu à peu, l'immense tête se consuma et disparut dans les flots. Les amies sortirent à nouveau de l'eau.

       Le mal et la malédiction ne peuvent rien contre l'amitié sincère et la bravoure.


       La poupée cette fois-ci avait brûlé complètement, même la tête, mais il restait les yeux, intacts dans les braises.

       Les yeux n'avaient pas brûlé car ils sont en porcelaine. Christine, saisissant un bâton, les fit rouler vers elle. Elle les tendit à Myriam qui les prit dans ses mains.

       -Place-les sur cette pierre plate. Je vais te donner un gros caillou et tu vas les détruire définitivement en les écrasant.

       Au moment où Myriam reçut les yeux dans ses mains, elle s'écria:

       -Christine, comme c'est beau! Je vois le ciel bleu. Je vois un oiseau voler au-dessus des grands sapins, des fleurs multicolores... Oh! Christine, comme tu es jolie!

       Myriam n'avait jamais vu son amie autrement qu'en touchant son visage avec ses mains.

       -Christine, ajouta Myriam, les jolies tresses, les beaux yeux, comme tu es belle mon amie!

        Émue, la fillette serra Christine dans ses bras.

       -Myriam, murmura Christine, avec une voix désolée, il faut détruire les yeux de la sorcière. C'est encore un piège.

       -Si je détruis les yeux de la sorcière, s'écria Myriam, je serai de nouveau aveugle.

       -Myriam, Myriam, insista Christine, veux-tu passer toute ta vie en tenant des yeux de sorcière dans tes mains? Veux-tu voir le monde à travers les yeux d'une sorcière? Myriam, j'imagine combien c'est dur, mais tu dois détruire les yeux de la sorcière.

       Des larmes coulaient le long des joues de Myriam.

       -Tu as raison Christine, tu as raison. Mais tu n'imagines pas comme c'est terrible de ne pas voir.

       Myriam posa les deux horribles yeux sur une pierre plate. Une dernière fois, elle regarda autour d'elle, le bleu du ciel, le vert des arbres, le jaune, le rouge, l'orange des fleurs, le beau visage de son amie, la couleur des flammes.

       Puis elle saisit un gros caillou et le précipita sur les deux yeux qui se trouvaient à ses pieds.       Ils éclatèrent et un peu de jus verdâtre gicla sur les deux amies. Elles se précipitèrent dans l'eau pour s'en débarrasser.


       Puis Christine prit son amie par la main et elles retournèrent toutes les deux, après avoir éteint le feu, vers la maison où on les attendait.

       Myriam pleurait. Elle était aveugle. La poupée de la sorcière avait réussi à lui faire le pire mal imaginable, lui rendre un instant la vue pour la lui ôter ensuite.