Christine
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Opération Bébé-Crapaud

     Tous les soirs, le hibou Chachou vient se poser sur l'appui de fenêtre de Christine et lui donne des nouvelles de la forêt. Ce soir-là, il arriva avec un peu de retard. Christine s'était déjà relevée deux fois, en regardant, inquiète, vers le grands bois. Elle ne voyait rien que le ciel plein d'étoiles.

Le hibou arriva enfin et se posa près d'elle. C'est lui qui autrefois, révéla à la fillette ce don exceptionnel qu'elle possède en elle depuis sa plus tendre enfance, celui de pouvoir comprendre les animaux et parler avec eux.

-Christine !

-Oui ?

-Un bébé perdu, pleure tout seul, dans la forêt.

-Ça ne m'étonne pas, dit notre amie en souriant. Un renardeau qui a perdu sa mère, un levraut, un petit faon?

-Un bébé humain, précisa le hibou.

-Tu es certain ? s'étonna Christine, soudain intriguée.

-Un corbeau l'a vu et me l'a dit.

-Où se trouve ce bébé ? demanda la fillette.

-Dans le grand marécage, près de la rivière.

-Tout seul, tout seul?

-Il semblerait...


Si tu quittes la maison de Christine et que tu suis une heure et demie un chemin en terre en t'enfonçant dans la forêt, tu arrives à un endroit où la route se divise en trois parties. Tout droit, commence le sentier qui mène vers les hauts rochers, à droite un autre sentier va par collines et vallées. À gauche, tu entres dans le bois de sapins. La route, de plus en plus dégradée, croise un ruisseau puis une petite rivière, qu'il faut passer à gué. Puis tu arrives après une heure au grand marécage.

C'est un endroit terrible. Il s'étend sur près de cinq kilomètres de long et deux de large. Une grosse rivière déborde et noie toutes les terres de son eau verte, souvent vaseuse, d'où sortent, sinistres, des arbres aux troncs desséchés et aux branches mortes. Territoire des canards, des poules d'eau, des crapauds, des poissons mais aussi des moustiques et des serpents d'eau, et bien d'autres, dont le destin ou le bonheur est de vivre dans la boue.

Christine remercia son hibou pour l'information. Puis, elle ouvrit la porte, descendit pieds nus les escaliers et s'adressa à ses parents dans la salle de séjour.

-Oui, ma chérie ?

-Mon hibou me dit qu'un bébé se trouve tout seul dans le grand marécage.

-Il a pu se tromper, fit papa.

-Ou confondre avec une poupée, suggéra maman.

-Oui, mais si c'est un vrai bébé, le pauvre petit pleure tout seul. Il a peur et peut-être faim, insista Christine.

-Écoute, répondit papa. On ne peut pas aller le chercher au milieu de la nuit dans les marais. On ne verra pas les repères et du coup, on risque de s'enfoncer dans les eaux et de disparaître. Je n'ignore pas ton courage. Tu partiras demain matin, à l'aube, dans le grand marécage. Tu le connais, tu sais où mettre tes pieds, et tu chercheras ce petit enfant, s'il existe.

-D'accord, accepta notre amie. Réveille-moi tôt.

-En ce cas, je ne lave pas ta salopette, ajouta maman. Je voulais justement la mettre à la machine, mais tu vas patauger toute la journée dans l'eau et dans la boue. Je la nettoierai à ton retour.


Le lendemain matin, Christine se réveilla aux premières heures du jour. Elle mit sa vieille salopette délavée et passa des sandales de gymnastique usées aux pieds. Elle descendit les escaliers, but un bol de lait et mangea sa tartine. Maman avait préparé deux biberons à tout hasard, pour le petit.

Elle expliqua :

-Ma grande, si tu vois le bébé, ne lui donne pas les deux biberons à la fois. Il a peut-être très faim, mais s'il boit trop ou trop vite, il va tout vomir. Tu lui en donnes un demi. Puis, tu attends un peu que cela descende bien, et alors seulement, tu lui proposes de boire encore. Et fais-lui faire son renvoi.

-D'accord, répondit Christine en souriant. Compris.

Notre amie prit son sac à dos et y plaça les deux biberons. Elle se fit une tartine, l'emballa et la posa à côté du lait. Elle ajouta sa gourde pleine d'eau. Elle vérifia que son canif se trouvait dans la poche de sa salopette, et la voilà partie.

Elle suivit le long chemin qui conduit au marécage. Elle arriva un peu après dix heures à la sortie du bois de sapins, là où le sol devient spongieux et où on commence à s'enfoncer. Elle eut bientôt de l'eau et de la boue jusqu'aux chevilles, puis jusqu'aux genoux, et même jusqu'à la ceinture parfois.

Elle connaît les endroits où l'on peut passer sans danger et ceux à éviter. Elle sait qu'il faut aller droit vers la petite île à gauche, puis vers l'arbre mort, et ensuite se diriger vers le rocher bleu. Des repères peu visibles la nuit. Elle sait où poser le pied et quels passages éviter.

Souvent, en pataugeant, elle s'arrêta pour écouter, mais elle n'entendit pleurer aucun bébé.

Elle parcourut longtemps ce marécage, allant et venant dans toutes les directions. De la vase froide et des nuages de boue se levaient à chacun de ses pas. L'eau sentait le bois pourri et le poisson mort.

Plusieurs fois elle faillit tomber en se prenant les pieds dans les branches mortes et pourrissantes, invisibles au fond de la gadoue. Elle franchit plusieurs secteurs où ça lui venait presque jusqu'au cou. C'était affreusement collant, répugnant, épuisant. Sa salopette dégoulinait de vase et de boue dans les endroits moins profonds.

Elle envisageait à présent de faire demi-tour. Cette eau sale dans laquelle elle pataugeait depuis le matin la dégoûtait, l'irritait, l'exaspérait. 

Après deux heures de recherche infructueuse, elle commençait à se poser des questions. Aucune trace de ce bébé! Existe-t-il vraiment? Serait-on venu le chercher entre temps?

Elle se hissa sur une petite île et s'assit, s'appuyant contre un arbre mort, pour sécher un peu au soleil et se reposer. Elle prit sa tartine et la mangea. 


Elle entendit soudain des croassements. Elle regarda vers le sommet de l'arbre. Elle vit trois corbeaux se poser. Notre amie se rappela les contes et les histoires où ces oiseaux sont capables de chercher un enfant. Dans « la Belle au Bois Dormant », le corbeau de la sorcière retrouve la princesse Aurore. Christine les appela.

-Et là-haut, les corbeaux…

-Quoi ? croassèrent les trois oiseaux noirs. Tu sais parler aux animaux ?

-Écoutez-moi, supplia la fillette.

-Que veux-tu, cria l'un deux. Que fais-tu là ?

-Je cherche un bébé, perdu dans le marécage. L'auriez vous vu ou entendu pleurer ?

-Non, répondit le deuxième oiseau.

-Alors, volez partout et trouvez-le. Je vous attends ici.

-On y va, promit le troisième.

Les trois corbeaux s'éloignèrent en croassant.

Une demi-heure plus tard, l'un d'entre eux revint.

-Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé, criait-il.

-Où cela ? demanda Christine.

-Là-bas, indiqua l'oiseau, montrant avec son aile la direction des eaux profondes. Suis-moi.


Notre amie replongea dans le marécage. L'eau lui venait jusqu'à la poitrine à cet endroit. Elle parvint, en suivant l'oiseau, à une petite île entourée de roseaux et de joncs au bord de la grande rivière qui déborde, et là, elle entendit des cris. Le hibou Chachou avait raison. Un bébé, un vrai, pleurait, abandonné.

La fillette se faufila au milieu des hautes herbes et aperçut une sorte de petit radeau, fait de planches. Un berceau était posé dessus. Un bébé sanglotait dans le couffin.

-Pauvre petit, murmura Christine. Comment se fait-il qu'on laisse un enfant comme ça, tout seul dans un endroit pareil ?

Elle regarda partout, mais elle ne vit pas les parents. Elle appela, cria, personne ne répondit.

-Mais enfin, pauvre petit, dit-elle encore.

Elle le prit dans les bras et le berça avec tendresse. Il pleurait. Elle ouvrit son sac à dos, choisit un biberon et le lui présenta. Le pauvre bébé, affamé, téta de toutes ses forces.

De temps en temps, Christine retirait le biberon pour qu'il avale à son aise, pour qu'il ne vomisse pas, comme sa maman lui avait expliqué. Mais dès qu'elle ôtait le biberon, il se remettait à pleurer. Il le vida complètement.

-Maintenant, ça suffit, déclara notre amie. À propos tu es un garçon ou une fille, toi ?

Elle coucha le petit enfant dans le couffin et le déshabilla. Elle découvrit que c'était un garçon. Elle changea ses couches et les remplaça par deux serviettes confiées par sa mère et pouvant servir de lange.

-Bon, tu ne sais pas me dire comment tu t'appelles, tant pis. Je te prends dans mes bras et je te ramène chez moi.


Christine reprit son sac à dos puis souleva le bébé. Elle laissa le couffin sur le radeau. Elle entra dans l'eau profonde, car elle se trouvait près de la rivière. Elle devait tenir le petit à bout de bras et assez haut pour ne pas le mouiller dans la vase. Cela devint vite épuisant. Agé de pas loin d'un an, sans doute, il pesait bien neuf ou dix kilos.

La fillette avançait vers le bois. De temps en temps, elle glissait à cause de la boue. Elle réussissait difficilement à garder son équilibre à cause de l'enfant dans les bras.

Une fois, elle coinça son pied dans une branche pourrie et faillit tomber. Elle évita la chute en se cabrant à la dernière seconde.

Elle continua à marcher, courageusement, mais un peu plus loin, elle ne remarqua pas un trou sous la vase. Elle se déséquilibra et tomba en arrière dans l'eau avec le petit. Le bébé se mit à hurler. Elle le tira de la boue en l'attrapant par le pied gauche. Tout mouillé. Christine aussi était trempée. Ses tresses dégoulinaient, sa salopette lui collait encore plus à la peau.

-Je ne peux pas te ramener chez moi, dit-elle. C'est trop dangereux. Que vais-je faire ?  Si je glisse encore, si je tombe, tu risques d'avoir la tête sous l'eau et d'en avaler, ou pire d'en respirer et tu seras malade.

Christine revint vers l'île où elle avait découvert le petit. Elle s'assit par terre. Elle voulut changer les habits sales et mouillés du bébé. Elle regarda dans le couffin, mais elle ne découvrit pas d'autres vêtements. Alors, elle le déshabilla de nouveau. Elle étendit les habits sur des roseaux pour les sécher au soleil. Elle prit l'enfant dans les bras et lui donna la suite du biberon. Le bébé but un tout petit peu de lait et se rendormit. Elle le rhabilla pendant son sommeil, puis le berça encore.

-Je vais lui construire une solide cabane, songea tout haut notre amie. Avec des branches autour et au-dessus de son berceau, pour qu'aucun animal ne vienne l'ennuyer. Je demanderai à mon hibou et aux corbeaux de veiller sur lui cette nuit…

Elle glissa le biberon où restait du lait dans ses petites mains, tétine en bouche pour qu'il puisse boire s'il voulait, pendant son absence.

-Demain matin, je viendrai te chercher à la première heure. Bisou, petit chéri.

Elle installa soigneusement le radeau sur la terre sèche. Elle ajouta encore quelques branches à la cabane improvisée. Puis, Christine embrassa le petit et repartit dans l'eau du marécage, les larmes aux yeux de ne pas pouvoir faire mieux.

Elle s'éloigna le coeur serré. Elle aurait tant voulu ramener le bébé à la maison en le portant dans les bras, mais elle refusait de mettre la vie du petit en danger.


Elle arriva chez elle, après une interminable marche dans l'eau boueuse. Elle se moquait bien d'être sale. Jamais elle ne s'était sentie aussi seule et impuissante dans sa forêt. Le soir tombait. Elle entra dans la salle de séjour.

-Papa, maman ! J'ai trouvé un vrai bébé, un petit garçon.

Elle expliqua à ses parents les corbeaux, le radeau, puis sa tentative de le ramener à la maison, mais qu'après une première glissade dans la vase, elle en avait compris le caractère impossible. 

Le père de notre amie téléphona à la gendarmerie. Le policier du village appela son supérieur. Le commissaire prit de nombreux contacts. Pour finir, on s'aperçut étrangement que personne ne déclarait un bébé disparu. Aucune rançon n'était demandée à qui que ce soit. A qui appartenait cet enfant ? S'en était-on débarrassé? et pourquoi?

Vers neuf heures du soir, le téléphone sonna chez Christine. Elle se trouvait dans sa chambre, mais elle ne dormait pas encore. Elle se redressa et écouta parler son papa.

-Elle est revenue très fatiguée après sa marche toute la journée dans la boue du marécage. Il faut comprendre, elle a à peine dix ans.

-Ca ira, papa, cria notre courageuse amie. Je tiens le coup. Je les conduirai demain matin.

-Ça va, ma chérie… D'accord, commandant, à six heures du matin. Oui, même à cinq heures et demie. Pas de problème, on l'éveillera. Oui, parfait, je lui dis.

Et il raccrocha.

-Christine ?

-Oui, papa.

-Endors-toi vite, mon trésor, parce que demain, tu te lèves à cinq heures du matin. Des paracommandos, ces soldats que tu connais car tu les croises parfois quand ils s'entraînent dans la forêt, sont chargés par la police de récupérer l'enfant. Tu les conduiras vers le marécage dès l'aube.

Chachou vint se poser sur l'appui de fenêtre. La fillette demanda à son hibou d'aller veiller sur le bébé. Le hibou partit survoler le marécage. Quand il revint, il assura à Christine que le petit dormait et que deux corbeaux se tenaient près de lui.


Le lendemain, les parents éveillèrent leur fille très tôt. Elle remit sa salopette sale et délavée et ses sandales de gym boueuses pour retourner patauger. Quatre militaires, trois soldats et leur chef, attendaient notre amie. Elle prit place dans leur véhicule tout terrain.

-Salut Christine. Je m'appelle François. Je commande chez les paras. Tu connais les hommes qui m'accompagnent. Tu les as déjà aperçus dans les bois autour de chez toi lors de leurs entraînements. Le soldat Robert, le soldat Bertrand et le soldat Yves.

L'opération consistant à récupérer le bébé commençait. Les militaires nommaient l'aventure « bébé-crapaud ».

-Vous n'irez pas très loin avec votre Jeep, prévint la fillette. Les chemins s'arrêtent là où nous allons.

-Tant pis. On s'approchera le plus possible, fit le commandant, puis on continuera à pied.

Notre amie s'assit à l'avant, les trois soldats restèrent sur la banquette arrière. Après un parcours cahotique d'une heure, ils arrivèrent au carrefour des trois routes. Impossible en effet d'aller plus loin. Les soldats prirent leurs sacs, leurs armes et des provisions. Christine se chargea des langes et des trois biberons prévus pour le bébé par sa maman.

Le commandant prit un talkie-walkie, un portable militaire. Il permettait de communiquer avec le colonel, son supérieur, resté à la base.

-Allo, allo, colonel, ici l'opération « bébé-crapaud ». Nous avons laissé la Jeep au carrefour des trois routes et nous arrivons au bord d'un immense marais.

-Bonne chance, répondit le colonel. Soyez prudents.


Ils entrèrent dans le marécage. Cela enfonçait de plus en plus, mais la fillette heureusement, savait parfaitement où il fallait passer.

Les militaires, impressionnés par l'audace, le courage et la résistance de notre amie, l'admiraient.

-Je vous préviens, avertit soudain Christine. Vous allez patauger dans la boue jusqu'à la poitrine. J'espère que cela ira...

-Écoute, petite fille, répondit le commandant François. Ces trois soldats et moi-même, sommes des paracommandos. Nous nous entraînons aux missions les plus dures et les plus dangereuses. Là où une petite fille ose s'aventurer, nous devons pouvoir passer aussi.

-Bon, murmura Christine.

Elle se retourna.

-Je peux tenir un des fusils un instant ?

-Que vas-tu en faire ?

-Il y a une balle dedans ?

-Oui, il en contient deux. Soldat Yves, confiez votre fusil à la petite fille, dit le commandant.

La fillette prit l'arme en main.

-Vous voyez la branche là-bas, à droite ?

-Oui, répondirent les soldats.

Christine épaula le fusil, leva la sécurité, visa la branche et tira. La branche cassa.

-Fameux, applaudit le commandant François. Tu sais drôlement bien viser, toi.

-Je vais parfois à la chasse aux sangliers avec mon père, raconta notre amie. Je n'aime pas beaucoup ces animaux-là. Et je ne suis pas une petite fille.

Elle insista sur le mot « petite ».

Elle rendit le fusil au soldat.

-Compris, conclut le commandant. Tu ne ressembles d'ailleurs vraiment pas une fillette. Avec tes habits et ton allure, on te prendrait au moins pour un garçon, même pour un soldat. Allez, on y va.

Christine rougit de plaisir. Elle rêve depuis toujours d'être prise pour un garçon, d'être reconnue comme une fille intrépide et audacieuse.


Ils arrivèrent près du bébé. Il pleurait. Il n'était pas loin de onze heures du matin. Le commandant François prit son talkie-walkie.

-Allo, allo, l'opération « bébé-crapaud », j'appelle le colonel.

-Ici le colonel. J'écoute.

-Opération réussie. Nous venons de retrouver l'enfant bien en vie. Christine lui donne un biberon. Le petit semble en bonne santé. J'envoie mes trois hommes fouiller les environs et voir si l'on ne trouve pas trace des parents.

-Bon, réfléchit le colonel. Qu'allez-vous faire ensuite ?

-J'aperçois vers le Nord une zone de très hauts rochers. La large rivière au bord de laquelle nous nous trouvons vient de cet endroit. Je pense que l'enfant a été placé en amont dans le courant sur un radeau qui a dérivé jusqu'ici. Il s'est accroché dans les roseaux. Je me propose d'aller explorer cet endroit situé à deux heures de marche environ.

-Pourrez-vous aller jusque-là en emportant le bébé ?

-Oui, cela paraît possible. Je vais demander à Christine si elle ne se sent pas trop fatiguée. La marche dans la boue ce matin, fut vraiment une épreuve épuisante.

-Ça ira, promit notre amie, bravement.

-O.K. Nous allons vers les rochers. On vous tient au courant, colonel.


Ils se remirent en route. Leur marche restait très difficile car ils traversaient de grandes étendues d'eau et de vase. Les soldats portaient le bébé à tour de rôle.

Ils atteignirent enfin la zone des rochers qui se trouve à la frontière du grand marécage. Trois heures de l'après-midi. Ils s'arrêtèrent un court instant pour manger et Christine, bien fatiguée donna un demi-biberon au bébé.

Il fallut ensuite gravir des interminables amoncellements de rochers. Notre amie très agile et légère, montra son endurance. Elle grimpait presque plus vite que les soldats. Arrivés au sommet, ils remarquèrent au loin une lumière qui brillait à l'horizon. Le commandant fit arrêter sa troupe et reprit son talkie-walkie.

-Ici l'opération « bébé-crapaud ». Nous apercevons un reflet de lumière à l'horizon. Ça pourrait être causé par les bandits que nous recherchons. Ceux qui auraient kidnappé le bébé. J'envoie deux de mes soldats ramper vers cette installation. Ils me tiendront au courant. À vous, colonel.

-O.K., répondit le colonel. Bonne chance.

Les soldats Robert et Bertrand se faufilèrent entre les rochers, tandis que Christine et le soldat Yves qui tenait le bébé dans les bras, attendaient. Le commandant observa la progression de ses hommes avec ses jumelles. Ils approchèrent de la zone de brillance, se redressèrent et firent des signes avec leurs bras. Du sémaphore. Chaque lettre de l'alphabet correspond à une position bien précise des deux bras.

-Ils nous appellent, traduisit le commandant. Allons-y.


Cette lumière étincelante venait du carreau d'une voiture laissée à l'abandon. Des tôles rouillées. Certaines vitres cassées. Les roues réduites aux essieux. La carcasse de l'auto traînait au bout d'un chemin en terre, sans doute depuis longtemps. Des années peut-être. Par contre, ils virent des traces récentes de pneus.

-Sais-tu où conduit cette piste ? demanda le commandant François à Christine.

-Oui. Si on suit cette route, on pase près d'une usine abandonnée. Une mine de cuivre ou d'argent, je ne sais pas. Plus personne n'y travaille. C'est désaffecté. Je n'y suis jamais allée.

-Une excellente cachette pour des bandits, suggéra l'un des soldats.

-Tout à fait d'accord avec toi, confirma le commandant.

Il prit le talkie-walkie.

-J'appelle le colonel.

-Je vous reçois cinq sur cinq, répondit le militaire.

-Opération « bébé-crapaud ».

-Parlez, je vous écoute.

-Nous voici arrivés à l'endroit qui éblouit. Le carreau d'une voiture rouillée reflète le soleil. Christine nous annonce qu'il y a une mine abandonnée à deux heures de marche d'ici. Nous pensons que ce pourrait être une excellente cachette pour les bandits que nous recherchons. Les voleurs du bébé.

-D'accord, acquiesça le colonel. Je partage votre avis. Vous comptez vous y rendre ?

-Oui, répondit le commandant.

-La fillette doit être épuisée de marcher tant que ça.

-Je tiens le coup, affirma Christine. Je veux vous aider à retrouver ceux qui ont fait tant de mal à ce pauvre petit.

-D'accord, accepta le colonel, qui avait entendu. Bravo pour ton courage.

Nos amis se remirent en route.


Le soir tombait quand ils arrivèrent sur une hauteur, une sorte de terrasse rocheuse. Trente mètres plus bas, on apercevait l'entrée de la mine. Des rails en sortaient. Des vieux wagons rouillés traînaient abandonnés sur la voie. Une immense grue, rouillée également, et quelques camions, achevaient le décor sinistre de cette vieille usine.

Ils observèrent aussi un bâtiment de trois étages. Beaucoup de carreaux étaient cassés, mais pas tous. Le commandant François et ses hommes scrutèrent les lieux avec attention. Ils crurent voir des ombres bouger derrière les vitres au troisième étage du building, malgré les reflets du soleil qui se couchait. 

-J'en compte trois ou quatre au moins, affirma le soldat Bertrand. Sans doute nos kidnappeurs.

-Allo, colonel.

-Oui, j'écoute.

-Ici l'opération « bébé-crapaud ». Nous apercevons des ombres au troisième étage du bâtiment abandonné de l'ancienne mine. Trois personnes au moins. Je prends deux de mes hommes pour m'accompagner afin de tenter d'entrer là-dedans discrètement, de capturer les bandits et délivrer les prisonniers éventuels. Fin de communication.

Le chef se tourna et prit la parole.

-Soldat Yves, je vous confie Christine et le bébé. Restez ici quoi qu'il arrive. Voici l'appareil-émetteur pour communiquer avec le colonel, en cas de problème.

Notre amie et le soldat Yves virent le commandant François et ses deux hommes descendre lentement les trente mètres entre les rochers et les broussailles, silencieux comme des lézards. Ils progressèrent vite à quatre pattes puis rampèrent pour s'approcher du bâtiment.

Tout à coup, une fenêtre s'ouvrit au troisième étage. Deux individus armés de revolvers apparurent et crièrent.

-Jetez vos armes. Sinon on tire.

Les deux soldats et le commandant François lancèrent leurs armes vers les bandits.

-Mettez vos mains derrière le dos et avancez vers nous. Approchez et aucun geste suspect. Vous êtes nos prisonniers.

Deux autres hommes attendaient, armés eux aussi, au bas du bâtiment. Ils emmenèrent les militaires à l'intérieur. Le soldat Yves prit le talkie-walkie.

-Allo, colonel. Allo, colonel. Ici le soldat Yves. Opération « bébé-crapaud ». Le commandant François et deux soldats ont été repérés tandis qu'ils s'approchaient du bâtiment. Quatre bandits les tiennent prisonniers. J'attends les ordres.

-Nous envoyons des renforts, promit le colonel. J'arrive avec cinquante hommes armés dans une heure. Pendant ce temps, vous ne bougez pas. Protégez le bébé et Christine. A tantôt. Fin de communication.


Christine rampa vers le haut du promontoire. Vingt mètres sous elle, à gauche se trouvait l'entrée de la mine. De là, sortait un rail où se trouvaient immobilisés les wagons rouillés. La vieille grue se dressait quelques mètres plus loin. La flèche se terminait, semblait-il, contre le bâtiment où se trouvaient les bandits, au niveau du toit.

-Que fais-tu là, petite fille? Reste ici, à l'abri des regards.

Christine exposa son plan.

-Si on pouvait escalader la grue puis se déplacer le long de la flèche horizontale en se tenant aux barres de fer, on pourrait atteindre le toit du bâtiment, y sauter, et prendre les bandits par surprise.

-N'y pense pas, jugea le soldat Yves. J'en compte au moins quatre et bien armés. Nous n'avons aucune chance. On attend ici que les renforts arrivent. On obéit aux ordres de mon supérieur.

-Oui, mais quand les renforts du colonel approcheront, les bandits les verront et ils risquent de tuer les prisonniers…


Notre amie se tut. Elle s'avança doucement vers une sorte de plan incliné qui se termine à l'entrée de la mine. Elle se laissa glisser jusqu'en bas, comme sur un toboggan, freinant sa chute en s'accrochant à des racines ou des aspérités parfois tranchantes, ici ou là.

-Christine ! appela le soldat.

Trop tard, elle ne pouvait plus s'arrêter. Des cailloux roulaient avec elle. Elle glissa ainsi un moment qui lui parut interminable. Elle ne portait bien sûr ni arme ni fusil. Elle n'avait que son canif dans la poche et son courage dans la tête. Elle se reçut tout en bas, achevant la glissade sur sa salopette bien râpée à présent.

Elle se mit à genoux puis à quatre pattes et avança dans l'obscurité. La lumière de la lune dessinait des ombres noires et grises, transformant les voies ferrées et la grue en un chaos sinistre et fantomatique.

Elle progressa baissée le long du rail derrière les wagons. Elle rampa même sous certains d'entre eux. 

-Quelle audace! murmura le soldat Yves qui la suivait avec ses jumelles. Je n'ai jamais vu cela.

Notre amie parvint au pied de la grue. Elle monta à l'échelle de la colonne centrale. Elle passa avec prudence sur les barres de la longue flèche. Mais peut-on encore parler ici de prudence ? Elle s'y accrocha, collant ses pieds aux tubes obliques en métal. Elle se tenait par les mains aux barres supérieures et se déplaçait latéralement, sans bruit. Heureusement, elle portait des sandales de gymnastique aux pieds, mais les semelles usées les rendaient un peu glissantes.

-Elle est folle, se dit le soldat Yves encore une fois. Mais quel cran ! Quelle fillette extraordinaire !


Christine avança jusqu'à l'extrémité de la flèche, vingt mètres au-dessus du vide. Elle transpirait de peur. Son coeur battait à tout rompre. Elle n'osait pas regarder en-dessous d'elle.

Hélas, elle n'avait pas bien pu observer l'endroit dans la nuit depuis le promontoire rocheux. Un mètre séparait la pointe de la flèche du toit plat du bâtiment.

Christine se redressa, fléchit les jambes et sauta sur le toit. Elle se reçu sur les genoux et les mains. Elle déchira encore un peu plus sa salopette et s'égratigna aux genoux et au coude droit. Elle ne put retenir un petit cri de douleur.

-Incroyable, murmura Yves. Comment ose-t-elle ? Une enfant de dix ans!. Elle se comporte comme un soldat.

Notre amie se tenait à présent à quatre pattes au sommet du bâtiment. Elle repéra une échelle en fer fixée à la façade sur le côté gauche et menant jusqu'en bas. Elle s'y accrocha et descendit doucement échelon par échelon le long du mur. Elle arriva au niveau de la terrasse du troisième étage, où l'on avait aperçu les ombres et où tantôt deux malfrats étaient sortis armes au poing.

Une porte-fenêtre s'ouvrit au moment où elle touchait le balcon. Christine se plaqua contre l'échelle pour ne pas se faire repérer. Elle se fit aussi petite qu'elle pouvait. Elle osait à peine respirer et son coeur battait la chamade. Un homme, qui fumait une cigarette, scruta le sol, la grue, la falaise dans la nuit éclairée par la lune. Il tenait un revolver en main. Il regarda dans la direction de la route et vers les hauts rochers.

Christine tremblait de peur. Elle crut tout à coup que des gouttes de pluie tombaient. Elle regarda le ciel. On voyait des étoiles. Il ne pleuvait pas. Elle transpirait, terrifiée, et dégoulinait de sueur. Elle resta collée le long du bâtiment près de l'échelle, espérant ne pas se faire repérer. L'homme jeta sa cigarette et retourna à l'intérieur laissant la fenêtre entrouverte.


Notre amie attendit un moment. Puis, elle posa un pied sur le balcon et sauta sur la petite terrasse derrière la fenêtre.

Elle jeta un coup d'oeil par la vitre. Elle vit cinq personnes assises à terre. Le commandant François, les deux soldats et puis un homme et une femme qu'elle n'avait jamais vus. Les parents du bébé sans doute. Personne d'autre dans la pièce.

Elle entra hardiment. Elle glissa sa main dans la poche bavette de sa salopette où elle garde toujours son canif et le sortit. Elle courut près du commandant et coupa les cordes qui lui attachaient les mains.

-Donne vite, chuchota l'officier, je vais délivrer les autres. Le soldat Yves t'accompagne ?

-Non, répondit Christine. Je suis venue seule.

Le commandant François prit le canif de la fillette, coupa les autres cordes, délivra ses hommes et les deux autres prisonniers.

-Comment as-tu osé ? chuchota le commandant. Tu es un vrai héros.

Christine rougit.

-Comment va mon petit Quentin ? demanda la maman du bébé.

-Très bien. Nous sommes là grâce à lui. Il se trouvait dans le grand marécage. Un soldat, là-bas, dans les collines le tient dans ses bras.

-Par où es-tu venue ? demanda le commandant.

-Par une échelle accrochée près du balcon. J'ai d'abord longé la flèche de la grue puis j'ai sauté sur le toit.

-Vite, on y va. On se sauve par là.

Le commandant François et les deux soldats montèrent à l'échelle avec Christine, suivis par les parents du bébé.

Impossible hélas de quitter le bâtiment. Notre amie avait osé et réussi à sauter sur le toit plat depuis la flèche de la grue, mais l'inverse apparaissait vraiment impossible.

-Couchez-vous tous à plat ventre, fit le commandant. Moi, je vais d'abord avertir le soldat Yves que nous ne sommes plus sous la menace des bandits.

Le militaire communiqua en gestes de sémaphore à Yves la nouvelle situation.

Le soldat saisit aussitôt le talkie-walkie.

-Allo, colonel, ici l'opération « bébé-crapaud ». Dans un acte de courage hallucinant, Christine vient de délivrer les deux soldats et notre commandant ainsi qu'un homme et une femme, les parents du bébé sans doute.

-Reçu cinq sur cinq, répondit le colonel. Ne bougez pas, nous arrivons.

Les cinquante soldats, dirigés par le colonel, pénétrèrent dans le bâtiment trois minutes plus tard. Il ne leur fallut que quelques instants pour maîtriser les quatre bandits. Ils furent aussitôt désarmés, faits prisonniers et solidement attachés.

Le soldat Yves rejoignit les militaires et les parents purent enfin serrer leur bébé dont les bandits avaient essayé de se débarasser en le couchant et en le laissant dériver sur un radeau sur la rivière. Tous montèrent dans les véhicules venus avec le colonel. Ils retournèrent au camp militaire.

Ils y arrivèrent à minuit, Christine, épuisée, souriait pourtant.

Levée à cinq heures du matin, elle avait marché toute la journée, puis elle avait réussi seule une opération de sauvetage incroyable. Elle s'endormit dans une petite chambre mise à sa disposition, bercée par les émotions vécues.

On téléphona à ses parents pour confirmer qu'elle restait au camp militaire cette nuit et qu'ils pourraient retrouver leur fille le lendemain matin.



Quand notre amie s'éveilla, le colonel vint la chercher. Ils sortirent de la caserne. Toute la garnison soit deux mille hommes, se trouvaient rassemblés dans la cour. Christine apparut devant eux accompagnée par le commandant François, et ses parents qui venaient d'arriver.

-Soldats, écoutez-moi, cria le colonel. Vous êtes des militaires, et, parmi eux, les paras, c'est-à-dire les plus forts. Pourtant grâce à cette petite fille à peine âgée de dix ans, des bandits ont été faits prisonniers, des otage libérés. Ils ont retrouvé leur enfant sain et sauf. Le commandant François, ici à mes côtés, et les soldats Yves, Bertrand et Robert peuvent témoigner de son cran extraordinaire. Pour cet acte de bravoure, nous avons décidé de lui décerner notre médaille du courage.

Le colonel accrocha la médaille à la salopette sale et déchirée de Christine. Puis, il serra la fillette dans ses bras, sous les hourras des deux mille hommes et le regard attendri de ses parents.

A ce moment-là, émue, elle fondit en larmes.