Béatrice et François
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Comme dans un rêve

Béatrice était en vacances avec ses parents et son petit frère, le bébé Nicolas, dans un joli village au bord de la mer. Elle avait pu inviter son grand ami François. Tous deux, âgés de sept ans et demi, passaient des jours délicieux.

La mer était basse, ce matin-là, découvrant cette zone de plage immergée à marée haute, qu'on appelle l'estran. On peut y découvrir les merveilles laissées par les vagues quand elles se retirent : les algues colorées, les crabes peureux, les coquillages aux couleurs d'arc-en-ciel, et parfois des objets étranges, venus du fond de l'océan.

Béatrice se mit à quatre pattes sur le sable humide et dessina, avec son doigt, un bateau toutes voiles dehors. Elle ajouta, pour finir son croquis, un drapeau au grand mât, un drapeau de pirates.

- C'est bien joli, complimenta François, mais dans quelques heures ton beau dessin sera recouvert par la mer et aura disparu.

- Sans doute, répondit la fillette, mais c'est un message que je confie à l'océan. Je voudrais voir un jour un vrai bateau de pirates.

- Je sais aussi dessiner, déclara le garçon.

Il fit quatre lignes obliques sur le sable, ébauchant une simple barque.

- Voilà, dit-il, cadeau pour les vagues. Une barquette pour atteindre ton navire.

 

Les deux enfants revinrent sur la plage au début de l'après-midi. La mer avait tout recouvert. Les lames de l'Atlantique se fracassaient au pied des orgueilleuses falaises proches.

Nos amis se baignèrent longtemps, avant de retourner à la maison que les parents de Béatrice louaient pour les vacances.

Ils ne revinrent que le lendemain matin sur la plage.

 

La marée était de nouveau basse à présent. Béatrice et François retrouvèrent l'endroit où ils avaient dessiné, hier. Un grand coquillage se trouvait là, posé sur le sable par le courant marin.

- On dirait que la mer nous fait un cadeau, dit la fillette.

- Un merveilleux cadeau, précisa son ami en le saisissant à deux mains.

Le garçon le plaça contre son oreille pour écouter l'écho du bruit des vagues.

- Béatrice! cria-t-il.

- Oui?

- Ecoute. J'entends une voix!

- Tu rêves?

La fillette s'empara du coquillage et en colla l'ouverture contre son oreille.

« Va au pied de la falaise. Il s'y trouve une anfractuosité où l'eau de la mer entre et stagne. Tu y découvriras une barque. Montes-y. Elle te mènera vers ton rêve. »

 

- Tu as entendu?

- Mais oui, allons voir!

Ils marchèrent sur le sable mouillé puis longèrent la falaise. Les vagues venaient y mourir, puis l'eau reculait, essayant de s'accrocher par flaques aux rochers épars.

Les deux enfants se dévêtirent, se mettant torse nu et pieds nus. Ils cachèrent leurs habits roulés en boule entre deux pierres, hors d'atteinte de la marée haute. Ils ne gardèrent sur eux qu'un petit short car ils allaient être mouillés.

Ils pataugèrent ensuite une centaine de mètres avant d'apercevoir puis d'atteindre l'anfractuosité annoncée.

Ils y entrèrent. L'eau leur venait à la poitrine.

Une barque se trouvait là.

Les deux enfants s'y hissèrent, la faisant tanguer et rouler.

Elle se détacha spontanément de l'endroit où elle semblait coincée et glissa sur la mer tranquille. Ils s'éloignèrent de la côte qui déjà, disparaissait au loin.

 

Se tournant vers l'horizon, Béatrice et François aperçurent un grand voilier. C'était un fameux trois-mâts. De l'arrière à l'avant, le mât d'artimon, puis le grand mât, puis celui de misaine, dressaient au vent leurs voiles déployées. Enfin, tout à la proue, incliné, formant un angle de 45 degrés, se trouvait le beaupré, celui où les flibustiers et autres forbans attachaient leurs ennemis.

En haut du grand mât, flottait le drapeau noir à tête de mort blanche, le drapeau des pirates.

La barque de nos amis s'en approcha inexorablement et vint se placer contre la coque du navire, où pendait une échelle de corde.

Les deux enfants, un peu inquiets mais curieux, l'escaladèrent et posèrent leurs pieds nus sur les planches du pont principal.

- C'est comme dans un rêve, murmura François.

- Espérons que cela ne tourne pas au cauchemar, ajouta Béatrice en regardant autour d'elle des visages barbus et menaçants.

 

Des pirates s'approchèrent. Chacun portait un pantalon rouge ou noir, tenu par une large ceinture où pendait un sabre. La plupart d'entre eux étaient torse nu.

Ils encerclèrent nos deux amis.

- Etes-vous des Anglais? cria l'un d'eux.

- Non monsieur, répondit François.

- Ce sont des espions espagnols, lança un autre. Jetons-les à la mer. Les requins se chargeront d'eux.

- Nous ne sommes pas des Espagnols, assura Béatrice.

- Attachons-les au beaupré, tonna un troisième, qui semblait être leur chef. Quand ils auront trempé une heure ou deux dans l'eau, ils avoueront.

Nos amis se retrouvèrent bientôt pieds et poings liés, puis suspendus, par une corde qui passait sous leurs bras, au mât du beaupré. Ils baignaient dans l'eau jusqu'aux genoux.

Le bateau fendait les vagues, filant vers l'horizon. A chaque lame, il tanguait, immergeant à chaque fois les deux enfants entièrement, un instant, sous la mer.

C'était épouvantable.

Après quelques minutes, nos deux amis, sans cesse fouettés par l'eau et trempés de la tête aux pieds, sentirent le froid les envahir. Ils tremblaient, pleuraient, suppliaient, hurlaient, claquaient des dents. Ils ne pouvaient respirer qu'un instant, quand leur tête émergeait entre deux vagues.

Le cauchemar dura plus d'une heure. Puis on les sortit de là et on les coucha, grelottants, terrorisés, sur le pont du navire.

 

- La planche, cria un des pirates.

- Oui, sur la planche, lança un autre.

La planche! Béatrice et François se rappelaient ce dramatique épisode de l'histoire de Peter Pan et du capitaine Crochet, son ennemi. On place une planche en bois par-dessus le bordage et le condamné doit y marcher et au bout, sauter à la mer.

Les pirates installèrent la planche à bâbord de leur navire. Nos amis, libérés des cordes qui leur liaient les pieds et les mains, furent obligés d'y passer puis de sauter.

Une île était en vue à une bonne centaine de mètres.

Les deux enfants nagèrent de toutes leurs forces vers la côte et s'y traînèrent, épuisés, sur le sable. Ils s'assirent près des vagues, trempés, ruisselants, toujours torse nu et pieds nus, le coeur encore palpitant à cause des émotions vécues et des peurs ressenties.

Ils regardèrent vers l'horizon. Le bateau pirate avait disparu. Aucun autre n'était en vue.

 

- Ils nous ont abandonnés sur cette plage déserte, murmura Béatrice.

- J'ai faim, avoua François.

- Moi aussi, mais j'ai surtout soif, renchérit la fillette.

La grève était bordée de cocotiers.

Les deux enfants s'en approchèrent et ramassèrent des grosses noix, encore enfermées dans leurs énormes et lourdes cosses vertes. Ils tentèrent de les ouvrir, mais sans succès. Même en les jetant l'une sur l'autre. Même en les lançant avec vigueur contre un rocher pointu. Même en les frappant de toutes leurs forces avec une pierre tranchante.

Cessant leurs efforts inutiles un instant, ils entendirent, pas loin, le grondement d'une cascade.

Ils se dirigèrent vers elle, pénétrant un peu dans le sous-bois.

De l'eau limpide, douce et tiède tombait de quelques mètres de haut dans un bassin encerclé de rochers. Ils s'y glissèrent, y burent, puis y nagèrent un moment avec délice.

- C'est comme dans un rêve, lança Béatrice.

- Oui, répondit François, mais cela va devenir un cauchemar si on ne trouve rien à manger. Et personne ne sait où on est.

- Tu as raison. Sortons de l'eau et allons explorer les lieux avant que la nuit tombe. Il y a peut-être des habitants et des maisons quelque part.

 

Ils retournèrent sur la plage et marchèrent sur le sable.

Très vite ils furent obligés d'escalader un écroulement de rochers sombres, car une haute falaise tombait à pic dans la mer. Les arêtes tranchantes des pierres leur faisaient mal à la plante de leurs pieds nus.

Puis ils retrouvèrent le sable et y marchèrent longtemps en longeant la côte et les vagues. Aucune maison n'était en vue. Ils ne croisèrent personne.

Le soleil allait toucher l'horizon.

Ils découvrirent deux traces de pieds nus sur le sable.

- Sauvés, on n'est pas seuls, se réjouit François.

- Ce sont nos traces, fit remarquer Béatrice, celles de nos pieds nus. Regarde, elles partent de tout près des vagues. On est arrivés ici il y a quelques heures, après avoir quitté le bateau des pirates.

- Tu as raison, hélas, reprit le garçon. Nous avons fait un tour complet de l'île. Il n'y a personne. Elle est déserte. Le rêve se change en cauchemar. Je suis affamé et il n'y a rien à manger.

- Il y a des crabes, dit la fillette.

- Et tu vas les croquer tout crus?

- Dans quelques jours, on aura si faim qu'on les avalera tout crus. On alors, des poissons.

- Encore faudrait-il pouvoir les attraper. Et puis, on n'a rien pour les préparer. Tu t'imagines en train de les manger avec leurs écailles, leurs arêtes, leurs yeux...

Ils aperçurent quelques baies rouges. Ils les cueillirent et les goûtèrent. Leur goût était épouvantable. Elles leur firent mal au ventre puis ils les vomirent.

Nos deux amis retournèrent boire de l'eau à la cascade avant de revenir s'étendre sur le sable pour passer la nuit.

Ils finirent par s'endormir, malgré la faim, la peur, les bruits ici et là, rendus effrayants par l'obscurité.

Le ciel était rempli d'étoiles.

 

Béatrice ouvrit les yeux la première. Elle vit un éclair, au loin, au-dessus de la mer puis entendit le grondement du tonnerre. Le vent s'était levé et sifflait entre les palmes des cocotiers.

La fillette éveilla son copain.

Il faisait encore nuit. Les premières gouttes se mirent à tomber. Les vagues, que la tempête avait gonflées, se brisaient en fracas épouvantable sur les rochers de la plage.

Ce fut bientôt un jeu ininterrompu d'éclairs mêlés au roulement incessant du tonnerre. Le hurlement du vent s'accentua. Ce n'était pas une tempête, c'était une tornade, une effroyable tornade tropicale.

Nos deux amis furent bientôt trempés sous les rideaux de pluie qui s'abattaient sur eux. Ils tremblaient de peur et de froid. Ils coururent ici et là, à la recherche d'un abri, mais ils n'en trouvèrent pas.

Ils s'assirent, terrorisés, contre un rocher qui les protégeait un peu, et, serrés l'un contre l'autre, ils attendirent que la furie s'écarte et cesse enfin.

Tout se calma soudain, comme cela avait commencé, brusquement.

- Ce n'est plus un rêve, murmura François. C'est un cauchemar. Je voudrais me réveiller.

- On est éveillés, fit remarquer Béatrice.

L'aube les trouva au même endroit, sur la plage, entre deux rochers, serrés l'un contre l'autre. La mer s'était apaisée et le ciel était bleu.

 

- Allons-nous mourir de faim sur cette île?

Ils y pensaient tous deux, mais n'osèrent pas se poser vraiment la question. Ils se rendirent à la cascade pour se désaltérer. Un moment, ils songèrent à nager et jouer dans le bassin d'eau claire, mais ils avaient trop faim pour pouvoir penser à s'amuser. Ils revinrent sur la plage. La marée était descendante.

- François, j'ai une idée, lança Béatrice.

- Laquelle?

- Souviens-toi. J'avais dessiné un bateau de pirates sur le sable. Et toi, une barque. La mer a tout effacé, puis notre aventure a commencé. Dessinons une autre barque et un autre bateau, pour retourner chez nous.

- Idée géniale, complimenta le garçon. Mais cette fois, Béatrice, dessine un bateau de croisière, avec des tables couvertes de mets délicieux, des gens agréables, une piscine au soleil...

Ils se mirent à quatre pattes et dessinèrent sur le sable humide. Béatrice fit le croquis d'un grand navire de croisière, avec plusieurs étages et une grande piscine sur le pont supérieur. François se contenta d'ébaucher une barque, comme l'autre fois.

- Elle nous conduira à ton bateau, dit-il.

 

Il fallut attendre que la mer monte, qu'elle soit haute, et puis qu'elle redescende enfin.

Les deux enfants retournèrent boire et nager un peu dans le bassin d'eau claire, au pied de la cascade, mais le coeur n'y était plus. Ils étaient trop affamés pour jouer et s'amuser.

Enfin le niveau de l'eau redescendit. C'était déjà l'après-midi.

Un gros coquillage apparut sur le sable mouillé. Nos deux amis s'en emparèrent et le portèrent à leurs oreilles, pleins d'espoir.

« Va au pied de la falaise. Il s'y trouve une anfractuosité où l'eau de la mer entre et stagne. Tu y découvriras une barque. Montes-y. Elle te mènera vers ton rêve. »

 

Ils longèrent la plage et entrèrent dans l'eau de mer, au pied de la falaise. Hier après-midi, ils n'avaient pas vu l'anfractuosité car ils étaient passés par le haut pour ne pas devoir encore nager.

Le creux apparut. Il contenait une barque. Les deux enfants s'y hissèrent.

Elle quitta la côte, voguant vers l'horizon, sous un soleil cuisant.

Assez vite, ils aperçurent un grand paquebot. Il comportait plusieurs étages, comme Béatrice avait dessiné, et semblait un bateau de croisière. Il s'éloignait d'eux.

Nos amis se mirent debout dans leur barque, au risque de la faire tanguer et de tomber à l'eau, et firent des grands signes en criant de toutes leurs forces.

Le navire changea de cap et se dirigea vers eux. Une échelle de corde fut glissée le long de la coque et les deux enfants accédèrent au pont principal.

Ils furent aussitôt entourés par les vacanciers et les marins. On les plaignait de tout coeur.

- Pauvres enfants. Vous avez sans doute été victimes d'un naufrage...

- Depuis combien de jours êtes-vous sur cette barque?

- Vous devez être affamés...

On leur apporta à boire et à manger. Puis on les conduisit auprès du commandant de bord.

 

Il écouta leur récit avec attention.

- Je puis vous conduire à une encablure de la côte que vous avez quittée hier, dit-il, mais je ne pourrai pas accoster. Mon navire est trop grand. Vous devrez nager deux cents mètres pour l'atteindre.

Nos amis remercièrent chaleureusement le capitaine, les marins et les vacanciers.

Ils furent bientôt en vue des côtes de Bretagne où leur aventure avait commencé.

Ils se retrouvèrent dans l'eau, après un dernier adieu, et nagèrent vers la plage avec vigueur.

Quand Béatrice se retourna et regarda en arrière, le bateau de croisière avait disparu.

Nos deux amis s'arrêtèrent un moment au pied de la falaise. Ils n'y virent ni barque ni anfractuosité.

Leurs habits, t-shirt et sandales, se trouvaient entre les deux rochers où ils les avaient laissés, hier.

- C'était comme dans un rêve, dit François en s'habillant.

- Oui, comme dans un rêve, mais avec quelques moments de cauchemar, reprit Béatrice. Viens, retournons chez nous. Papa et maman nous attendent. Ils doivent être inquiets.